D'UN PROFESSEUR AU COLLEGE DE FRANCE
Le 2 juin 1864, parut au Moniteur un rapport adressé à Sa Majesté l'empereur par M. le ministre de l'instruction publique. On y lisait ce qui suit :
Il y aurait donc lieu de supprimer à la Sorbonne la chaire de M. Hase, mais de créer, sous le titre de grammaire et de philologie comparées, une chaire nouvelle au Collège de France.
La dotation de cette chaire n'existant pas au budget, on y appliquerait provisoirement les fonds votés pour la chaire des langues hébraïque, chaldaïque et syriaque. -
Depuis plus de deux ans, cette chaire n'est point remplie, par des raisons d'ordre public qui subsistent dans toute leur force. Ce provisoire ne peut durer plus longtemps.
Je tiens, sire, à mettre une extrême régularité dans toutes les parties de l'administration que l'empereur m'a confiée. Or, il est contraire aux intérêts du service, à la bonne gestion des deniers publics, autant qu'à la dignité même du savant distingué qui est forcé de subir cette anomalie, qu'un traitement soit touché sans que la fonction soit remplie.
Ne pouvant faire remonter M. Renan dans la chaire paru qu'une fois, je crois qu'il convient de faire lo cesser une situation anomale et d'appeler M. Renan l fonctions.
C'est de la Bibliothèque impériale qu'il est sorti po au Collège de France, et il en a emporté le titre de l caire honoraire; je prie Votre Majesté de vouloir bien ner en lui confiant la place de conservateur sousadjoint au département des manuscrits, où sou érudi ciale lui permettra de rendre au public de réels servi
Suivaient des décrets conformes.
Le jour même, j'écrivis à M. le ministre struction publique la lettre suivante :
Sèvres, le 2 juin 1864,
Monsieur le ministre,
J'ai appris ce matin, par la lettre que vous m'avez 1 neurde m'adresser et par le Moniteur, que Sa Majest reur, par un décret signé d'hier, avait daigné me nomme vateur sous-directeur adjoint au département des m de la Bibliothèque impériale. Aux termes des règlement toute fonction à la Bibliothèque impériale est inc( avec un enseignement. Accepter la fonction à laq Majesté l'empereur a bien voulu me nommer serait d ner ma démission de la chaire que j'occupe au C< France.
J'ai déjà eu plusieurs fois l'honneur d'exposer à Vot lence les motifs pour lesquels il m'est impossible d< d'une façon directe ou indirecte cette démission. J'ai
li la chaire de langues hébraïque, chaldaïque' et syriaque par lesuffrage de MM. les professeurs au Collège de France et de mes confrères de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Cette chaire, d'ailleurs, n'est pas pour moi la première fonction venue. Je l'ai voulue pour elle-même, et non pour le traitement qui y est attaché. Les langues hébraïque et araméenne sont ma spécialité scientifique. J'attachais beaucoup d'importance à un tel enseignement, la faiblesse des études critiques en France tenant en grande partie, selon moi, à la nullité dont les anciennes études sémitiques sont depuis longtemps frappées parmi nous. Relever ces études dans nos grandes écoles a toujours été ce que j'ai considéré comme ma tâche scientifique et comme une partie de, mes devoirs moraux.
Quels que soient les excellents souvenirs que j'aie gardés du département des manuscrits à la Bibliothèque impériale, je n'accepte donc pas la fonction que Sa Majesté l'empereur a daignéme conférer hier. La chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque au Collège de France n'est pas supprimée ; je ne suis pas destitué ; seulement, le traitement de ladite chaire est affecté provisoirement à un autre usage. Ce traitement, monsieur le ministre, j'avais continué de le toucher, sans que ma « dignité », dont je suis bon juge, en souffrît, d'abord parce qu'on me laissa espérer, lors de l'arrêté de suspension, une prompte réouverture; en second lieu, parce que renoncer à ce traitement eût été reconnaître un état de choses contre lequel j'ai protesté en toute circonstance ; en troisième lieu, parce qu'en réalité j'ai rempli ma fonction autant qu'il dépendait de- moi, et même, selon mon opinion, de la manière la plus fructueuse. Dès qu'il me fut prouvé, en effet, que la réouverture de mon cours pouvait encore être fort éloignée, j'ai fait chez moi, au petit nombre d'orientalistes et de philologues que mes leçons devaient intéresser, le cours que j'aurais fait dans la « salle des Langues » au Collège de France. Ces sortes d'enseignement (je l'ai tou-
jours dit1 ) sont uniquement destinées à dix ou douze déjà préparées, et vouées aux travaux scientifiques. Ai les plus florissantes du Collège de France, les maîtr célèbres ont procédé de cette manière, et j*ose croir des cours qui se sont faits cette année dans les salles taires n'ont pas porté autant de fruits que le mien pas que les étroites idées administratives de notn transportent d'une façon trop absolue dans Tordre de l'esprit. L'économie superficielle, qui regarde suprême sagesse de voir le produit tangible et immé deniers, n'a rien à faire avec la science. La science mérites aux résultats acquis et non à l'exécution plu ponctuelle d'un règlement, et, si jamais vous reproch vant qui fait quelque honneur à son pays de ne pas faible somme que l'État lui alloue, croyez-le, mons nistre, il vous répondra comme je vous réponds en ( et selon un illustre exemple : Pecunia tua tecum si
Appliquez donc, monsieur le ministre, les fonds la chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syria fin que vous jugerez à propos. Je conserve un titrée de la double présentation de MM. les professeurs au France et de mes confrères à l'Institut. Sans tra continuerai à remplir les devoirs que ce titre m'imj à-dire à travailler de toutes mes forces au progrès dont la tradition m'a été confiée.
Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de la hé et du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant se
E. Ren