Voir ma leçon d'ouverture, p. v, vi
Mi
Le 5 juin, parut au Journal des Débats l'article suivant :
Le temps nous a manqué hier pour dire notre avis sur les questions que soulève la lettre de M. Renan. A part un trait un peu vif, excusé par l'agacement qu'on cause toujours aux gens d'esprit en leur parlant de questions d'argent, notre collaborateur nous paraît avoir été guidé en cette circonstance par un sentiment très-juste des droits de la science libre. Sa loyauté et son désintéressement connus auraient bien dû faire supposer qu'il ne donnerait jamais sa démission d'une place à laquelle il attache un sens très-élevé. M. Renan a des vues particulières, qu'il a souvent développées, sur le Collège de France. Il pense que cet établissement doit représenter la science la plus spéciale, mais aussi la plus indépendante. Les personnes qui partagent le moins les idées de M. Renan connaissent la sincérité et la ténacité avec lesquelles il les soutient: La conduite de notre collaborateur nous paraît donc, dans cette circonstance, avoir été conséquente ; en tout cas, elle n'a dû surprendre personne, et nous sommes étonnés qu'on ne l'ait pas prévue.
M. Renan ayant refusé tout moyen de retraite pour sortir de la situation qu'il a choisie avec réflexion, la série de mesures prises par M. le ministre de l'instruction publique n'a qu'un effet, c'est la cessation du traitement que M. Renan avait continué jusqu'ici à touAer. M. Renan accepte cette conséquence avec fierté. Nous regrettons un peu, nous l'avouons, que M. le ministre ait fait intervenir dans les graves questions de principe impliquées en ce débat une aussi mince question d'économie. Si M. Renan, par des circonstances venant de lui, avait omis de faire ses leçons pendant deux ou trois ans, nous reconnaissons bien volontiers qu'il y aurait toute sorte d'objections à lui faire. Mais M. Renan a sans cesse réclamé contre
la suspension de son cours. Il a toujours dil qu'il était remonter dans sa chaire quand on lèverait l'arrêté q écartait. Enfin, par une pensée pleine de sagesse, il a chez lui deux fois par semaine les leçons qu'il lui eût é agréable et plus commode de donner au Collège de ï Dans un tel état de choses, M. Renan avait parfaitement de maintenir ses droits et de ne pas aggraver de gaieté d la situation qu'on lui avait faite.
Les motifs d'ordre public qui ont empêché la réouverl cours de M. Renan étaient-ils aussi graves qu'on l'a su Nous ne le croyons pas. La première et la seule leçon faite M. Renan fut accueillie par la jeunesse avec une siasme dont on n'a pas perdu le souvenir. Gomme nous c les démonstrations publiques contraires au véritable es liberté, nous ne désirerions nullement voir renaître les m talions bruyantes qui, ce jour-là, accompagnèrent le pro jusqu'à sa demeure. Mais M. Renan, dans sa première tant applaudie, déclara à plusieurs reprises que le cou avait à faire était un cours technique destiné à un petit ï d'auditeurs. C'est un usage que les professeurs réce nommés débutent par une première leçon de généralil -quelle se fait d'ordinaire dans un amphithéâtre plus vas celui qui sert aux leçons spéciales. M. Renan suivit cet A la fin de son discours d'ouverture, il prit congé en q sorte de son nombreux auditoire, et déclara qu'à la pr< leçon il commencerait l'exposition de la grammaire héb La salle où se font ces sortes de cours peut contenir vi trente personnes, et jamais elle n'est remplie. Admetto vu l'intérêt spécial du cours, et par suite de la curio peu excitée du public, la salle eût été comble les pi jours; en vérité, l'ordre public court-il de grands c parce qu'on se presse un peu dans une salie de quelques •carrés? Les mesures les plus simples, et qui n'eusse
exigé la présence d'un seul sergent de ville, auraient suffi pour empêcher tout inconvénient.
Nous regrettons donc qu'au lieu de préférer cette solution, si conforme aux vrais principes de la liberté scientifique, on Tait, au contraire, ajournée. Mais, puisque M. Renan se déclare peu atteint par la mesure qui lui enlève son traitement, et qu'il garde le titre auquel il tient si fort, les droits essentiels de la science sont sains et saufs. M. Renan insiste avec raison sur une circonstance capitale qu'on a souvent feint d'ignorer. Il a été nommé à la place qu'il occupe sur la double présentation de ses collègues et confrères du Collège et de l'Institut. Quand il s'agit de choix faits sur présentation, le rôle de l'administration est bien simple. A toutes les objections qu'on soulève contre de tels choix, elle n'a qu'une seule chose à répondre : « J'ai nommé celui qu'on m'a présenté. Prenez-vous-en aux corps qui ont fait la présentation. »
Le 12 juin, parut au Moniteur le décret suivant :
Napoléon, etc.,
Sur la proposition de notre ministre de l'instruction publique;
Vu le décret du 1er juin 1864, par lequel M. Renan, professeur au Collège de France, est relevé de ses fonctions et appelé à la charge de conservateur sous-directeur adjoint du département des manuscrits à la Bibliothèque impériale;
Vu la lettre de M. Renan qui refuse cette fonction et prétend conserver son premier emploi ;
Vu le décret du 9 mars 1 852 portant que l'empereur nomme et révoque les professeurs du Collège de France,
Avons décrété et décrétons ce qui suit :
ÂrL 14"'* La nomination de M. Renan à la Rîblïotbéq pénale est rapportée.
Art. 2, M. Renan demeure révoqué de ses fonctions légo de France.
Art. 3. Notre minière de l'ins truc lion publique es I de l'exécution du présent décret.
Fait au paîaïs de Fonlainebleau, le M juin 1864.
Napoléon.
Le là juin, parut clans le Journal des Bvba ticle suivant \
Le décret inséré hier au Moniteur a tranché tous le qui pouvaient, rester sut la situation de M. Rônni est destitué, Nos principes en fait de liberté sont pour que nous n'ayons pas besoin d'exprimer les reg nous cause cette mesure. Pour nous borner aux ques forme, nous ferons remarquer que le décret de deâtit M. Renan n'est pas mol hé. Les quatre destitutions dâ
>eurs au Collège de France qui ont été prt ti
< :iioinenrenieut de ce siècle avaient été précédées rî'u de motifs- L'ordonnance royale qui priva M.Tissot de n'en avait pas dans sa première rédaction; M. Lefevre alors administrateur du Collège de France, refusa de voir en cet état. On la lui rendit avec un exposé qui i moins a montrer la faiblesse des raisons sur Jesquel fondait, et qui, en 1830, amena l'annulation do l'onfe
Cette émission nous semble fâcheuse. LVhligation ver un décret de destitution ne serait écrite nulle par serait un devoir pour l'administration. Au degré le plu de la fonction, celui que l'État frappe a le droit de savi
quoi on le frappe. L'administration doit cette garantie à celui qu'elle destitue ; on peut dire qu'elle se la doit à elle-même. Il faut que la responsabilité de pareils actes soit pleinement avouée, qu'on voie d'où ils viennent, à quelle ligne de conduite ils se rattachent. C'est là une sécurité pour le fonctionnaire; car l'aveu des motifs peut arrêter bien des mesures violentes; on peut fort bien ne pas vouloir faire explicitement ce qu'on fait tacitement et comme une simple mesure administrative. Cette obligation, d'ailleurs, nous semble résulter clairement du décret du 6 mars 4 852. L'article 5 de ce décret, énumérantles peines qui peuvent être portées contre les membres de l'enseignement supérieur, met de ce nombre « la peine de la révocation, laquelle ne peut être prononcée que sur la proposition du ministre de l'instruction publique, par le président de la République ». Que cette proposition doive être motivée, c'est ce qui nous paraît évident. La révocation est une « peine »; le décret du 9 mars le déclare. Une peine suppose une « faute ». L'administration ne peut proclamer à la face du public qu'un citoyen a commis un manquement à ses devoirs sans dire quel est ce manquement. Or, le décret inséré awMoniteur le \ % juin n'articule contre M. Renan aucun grief. M. Renan, sans curiosité indiscrète, peut bien désirer savoir quelle est la faute qu'il a commise selon les principes de M. le ministre, quel est le blâme que M. le ministre lui inflige.
Nous persistons aussi à croire1 que M. Renan aurait dû jouir
1. M. Laboulaye, dans un article d'une logique péremptoire, publié au Journal des Débats le 10 juin, avait prouvé l'illégalité de ma révocation. Le décret porté le 11 juillet 1863 contenait ce qui suit :
« Considérant qu'il importe d'assurer aux membres du corps enseignant toutes les garanties possibles de justice...
« Art. 1er. A partir de ce jour, un comité composé de cinq membres désignés par le conseil impérial dt l'instruction publique, et
des garanties assurées par le décret du 4 \ juillet 4 8 les membres de l'enseignement supérieur et de l'ense secondaire. Le considérant du décret du 9 mars \ 853 pressément le Collège de France dans le corps em Si le Collège de France fait exception dans le corps en; ce doit être par plus d'indépendance. S'il a une situa vilégiée, ce n'est pas une raison pour lui refuser le d mun. Est-il naturel qu'un professeur de sixième ait garanties que le successeur de Burnouf ou de Cuvier? Les motifs pour lesquels M. Renan a été destitu pas exprimés, nous ne les discuterons pas. Mais nous que tous les libéraux ressentiront vivement le coup po la personne de notre collaborateur, à l'indépendan pensée.
choisis dans son sein, sera appelé à donner son avis mot les fois qu'il pourra y avoir lieu à la révocation d'un prof l'enseignement supérieur ou de renseignement secondaire titulaire de son emploi.
« Art. 3. L'inculpé sera admis à présenter sa défense, s le jugera préférable, de vive voix ou par écrit. »
Le Collège de France fait partie de l'enseignement sup< l'enseignement secondaire ou de l'enseignement primaire de soutenir qu'il fait partie de l'enseignement primaire, i mettre que le décret susdit s'y applique.
(Lettre aux directeurs de la Reviif germanique*.)
Paris, le 15 décembre 1857.
Messieurs,
Votre projet d'une Bévue germanique réalise un des vœux que j'ai le plus souvent formés. Je n'ai point la prétention de vous suggérer des idées que vous n'ayez déjà eues. Cependant, afin de vous prouver quel intérêt je prends à votre noble dessein, je me permettrai de vous communiquer quelques réflexions sur la place que devra, ce me semble, occuper dans votre recueil la partie des études allemandes dont je me suis plus particulièrement occupé.
1. Cette lettre parut dans le premier numéro de la Revue genwnique.
Votre Revue doit être un tableau complet travaux intellectuels en Allemagne. Or, la pa de ces travaux qui mérite le plus, selon moi, d tirer l'attention, ce sont les sciences historiq et philologiques. L'Allemagne, jusqu'à ces demie années, a été égalée par la France dans le doma des sciences physiques et mathématiques. La ph sophie allemande est#quelque chose de très-parti lier, qui ne peut être comparé à quoi que ce soi dont le temps seul permettra d'apprécier la vale Quant à l'ensemble des productions qu'on appe autrefois les « ouvrages de l'esprit » et qu'on désij maintenant du nom de « littérature », l'Allemagne point échappé à la décadence générale dont œuvres d'imagination sont frappées de nos joui elle a eu, en ce genre, des hommes de génie l'heure qu'il est, elle possède à peine quelq hommes de talent. La véritable excellence de l'A] magne est, à mon avis, dans l'interprétation passé. L'Allemagne a compris l'histoire bien p comme une science que comme un art. Elle n'a de grands historiens dans le sens que nous attacha à ce mot; il faut pour mériter ce nom un talent composition qu'elle semble dédaigner; mais jana race ne posséda une plus merveilleuse aptitude pi les recherches d'érudition. La science critique et 1
torique de l'esprit humain, la philologie, instrument nécessaire de cette science, voilà sa création. Certes, l'étude sérieuse et patiente des monuments antiques existait avant que l'Allemagne s'en fût emparée. Pour n'en citer qu'un seul exemple, quel admirable répertoire de solide érudition que l'ancien recueil de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ! Mais le service qu'a rendu l'Allemagne, c'est d'avoir élevé à la hauteur d'une science organisée ce qui n'avait été jusque-là qu'un délassement d'amateur, et d'avoir donné une valeur philosophique à des études qu'on envisageait comme un simple exercice de curiosité.
L'Allemagne, vous le savez, n'a pas de « Revues » comme nous les entendons. Elle a des journaux spéciaux où chaque science dépose ses découvertes successives. Les Allemands n'écrivent pas; ils cherchent et ils pensent. Le genre de critique difficile et brillant dont la Revue des Deux Mondes a créé le modèle parmi nous ne va pas à la tournure de leur génie, plus soucieux du fond que de la forme. Même différence dans l'enseignement. Les cours faits dans la manière éloquente que MM. Cousin, Villemain, Guizot ont inaugurée en France, n'ont dans les universités allemandes aucun succès. Les enseignements les plus spéciaux, au contraire, y ont des auditeurs,
quand on est sûr d'y recueillir des idées nouve ou des faits nouveaux.
C'est donc dans les journaux spéciaux que les dacteurs d'une Revue germanique devraient, se moi, chercher les éléments les plus considérables leur travail. Le Journal de la Société orientale ai mande est le plus abondant répertoire pour les t vaux relatifs aux antiquités de l'Asie. On ferait i œuvre utile en traduisant le rapport qui paraît d; chaque volume de ce recueil sur les progrès annu des études orientales. Le journal de M. Haupt p< les antiquités germaniques, le Musée du Rhin p< l'antiquité classique, lés Communications de Tins tut de Perthes pour la géographie, sont aussi précieux recueils, où notre insouciance des cho étrangères laisse s'enfouir de véritables trésors. Journal pour la philologie comparée deMM.Kuhi Aufrecht, enfin, est la publication périodique la p. intéressante que je connaisse, par la richesse, variété, la finesse des découvertes qui y sont con gnées. C'est là que s'est fondée la science capit qui résume le travail philologique des derniè années, la mythologie comparée. C'est aux fu analyses de M. Kuhn et de ses collaborateurs qu! doit la démonstration de ce résultat importa que la race indo-européenne n'a eu d'abord qu'
système de mythes, dont les Védas nous présentent la forme la plus ancienne, comme elle n'a eu d'abord qu'un seul vocabulaire, qui se trouve épars dans les rameaux divers de la grande famille depuis l'Islande jusqu'à Geylan.
11 est certains hommes dont les livres se présentent avec une sorte de périodicité, et qui sont une école à eux seuls. Ce tour particulier d'esprit qui rend les Allemands impropres à composer des ouvrages, mais qui en fait d'excellents collecteurs de matériaux, devait amener quelques travailleurs au système, plus commode pour eux que pour le public, de donner leurs idées au fur et à mesure qu'elles leur viennent. En France, on s'impose de ne livrer son œuvre au public que quand elle est parfaitement mûrie et achevée ; en Allemagne, on la donne à l'état provisoire, non comme un enseignement doctrinal, mais comme une excitation à penser et comme un ferment pour les esprits. Il résulte de tout cela des livres moins bien faits que les nôtres, mais un mouvement fort supérieur au nôtre. Parmi ceux qui ont cédé à cette tentation , indice au moins d'une très-grande activité, je citerai d'abord M. A. Weber, de l'académie et de l'université de Berlin. Je ne connais pas en Europe de chercheur plus pénétrant et plus fécond. Ses Indische Studien
paraissant à des intervalles irréguliers et ses ai ouvrages vous donneront toujours le dernier m< grand ensemble de recherches qui se rattache au scrit. M. Ewald et ses A nnuaires vous tiendrai] courant des études bibliques : consultés avec dis nement et avec défiance quand il s'agit de quesl de personnes, les ouvrages de ce critique parfois < nent sont d'un prix infini. Pourriez-vous oui M. de Bunsen, cette infatigable activité, ce zèle j tout ce qui est noble et grand, et cq vaste atelie travail scientifique qui se groupe autour de lui1? trois ou quatre volumçs que publie par an M Bunsen sont un vrai journal , où l'on est sûr trouver toujours les résultats, sinon les plus dén très, du moins les plus récents,, de la philol comparée, des études védiques, des études TAvesta, des études bibliques, en un mot de ce qui est vivant et en progrès dans le champ études philologiques.
Vous aurez sans doute des correspondants au] des diverses universités. C'est là qu'il faut prei comme à sa source le riche développement d'i< qui assure à l'Allemagne, dans l'ordre des spéci
1. Cet homme excellent est mort depuis que les pages que reproduisons ici ont été écrites.
tions rationnelles, une si incontestable supériorité. L'enseignement n'est point en Allemagne, comme il Test dans d'autres pays, une pédagogie étroite et jalouse de la science. Les établissements ^instruction publique y sont aussi des établissements scientifiques, recevant l'impulsion, non d'une administration centrale, d'ordinaire peu au courant des choses intellectuelles, et naturellement indifférente ou hostile à ce qu'elle ne comprend pas, mais de savants et de penseurs, prenant au sérieux les choses de l'esprit. De là un enseignement large, libre, plein d'initiative, représentant à chaque heure l'état de la science; si bien que le jeune homme qui l'a suivi aperçoit clairement dès ses débuts le point d'où il faut partir et la région qui promet de récompenser par des découvertes les efforts des travailleurs.
Je sais que je vous parle ici d'un idéal quelque peu éclipsé aujourd'hui. Selon moi, l'âge d'or de l'Allemagne, au moins sous le rapport des conditions extérieures de la vie intellectuelle, est passé. La réaction des dix dernières années1 a exercé sur ces belles études -une influence fatale. L'enseignement de la théologie, autrefois si indépendant et si élevé,