MON8I8UE LB MINISIRB
J'ai appris ce jnatin, par la' lettre que vous m'avez fait Thon* neurde m'adresser et par le Moniteur j que Sa Majesté l'empereur, parun décret signé d'hier, avait daigné me nommer conser- Aateur sous-directeur adjoint au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale. Aux termes des règlements actuels, toute fonction à la Bibliothèque impériale est incompatible avec un enseignement. Accepter la fonction à laquelle Sa Majesté l'empereur a bien voulu me nommer serait donc don^ ner ma démission de la chaire que j'occupe au Collège 69 France.
Tai déjà eu plusieurs fois Phonneur d'exposer à Votre Excel* lence les motifs pour lesquels il m'est impossible de donner d'une lacoA directe ou indirecte cette démission. J'ai été porté
AO GOLLÉOB BB PRANGB. U%
à la fixité de langues hébraïque, chaldaYqae et syriaque par le saffraga de MM < les professeurs au Collège de France et de mes confrères de l'Académie des iDscrîptiona et belles-lettres. Cette ehaîrOf d'ailleurs, n'est pas pour moi la première fonction venue. Je l'ai voulue pour elle-même, et non pour le traitement qui y est attaché. Les langues hébraïque et araméenne sont ma spécialité scientlBque. J'attachais beaucoup d'importance à un tel enseignement, la faiblesse des études critiques en France tenant en grande partie, selon moi, à la nullité dont les anciennes études sémitiques sont depuis longtemps frappées parmi nous. Relever ces études dans nos grandes écoles a toujours été ce que j'ai considéré comme ma tâche scientIGqtre et comme une partie de mes devoirs moraux.
Quels que soient les eicellents souvenirs que j'aie gardés dii département des manuscrits à la Bibliothèque impériale, je n'accepte donc pas la fonction que Sa Majesté Tempereur a daigné me conférer hier. La chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque au Collège de France n'est pas supprimée ; je ne suis pas destitue ; seulement, le traitement de ladite chaire est affecté provisoirement à un autre usage. Ce traitement, monsieur le ministre, j'avais continué de le toucher, sans que ma « dignité », dont je suis bon juge, en souffrit, d'abord parce qu'on me laissa espérer, lors de l'arrêté de suspension, une prompte réouverture; en second lien, parce que renoncer à ce traitement eût été reconnaître un état de choses contre lequel j'ai protesté en toute circonstance; en troisième Heu, parce qu'en réalité j'ai rempli ma fonction autant qu'il dépendait de moi, et même, selon mon opinion, de la manière la plus fructueuse. Dès qu'il me fut prouvé) en effet, que la réouverture de mon cours pou-» vait encore être fort éloignée, j'ai fait chez moi, au petit nombre d'orientalistes et de philologues que mes leçons devaient intéresser, le cours que j'aurais fait dans la a salle des Langues 9 au Collège de France. Ces sortes d'enseignement (je l'ai tou-
tu DESTITUTION D'UN PROFESSEUR
jours dit' ) sont uniquement destinées à dix on donze personnes déjà préparées, et vouées aux travaux scientiâques. Aux époques les plus florissantes du Collège de France, les maîtres les plus célèbres ont procédé de cette manière, et j'ose croire que bien des cours qui se sont fûts cette année dans les salles réglementaires n'ont pas porté autant de fruits que le mien. Il ne faut pas que les étroites idées administratives de notre temps se transportent d'une façon trop absolue dans Tordre des choses de l'esprit. L'économie superficielle, qui regarde comme la suprême sagesse de voir le produit tangible et immédiat de ses deniers, n'a rien à faire avec la science. La science mesure les mérites aux résultats acquis et non à l'exécution plus ou moins ponctuelle d'un règlement, et, si jamais vous reprochez à un savant qui foit quelque honneur à son pays de ne pas gagner la faible somme que l'État lui alloue, croyez-le, monsieur le ministre, il vous répondra comme je vous réponds en ce moment, et selon un illustre exemple : Pecunia tua tecum fit.
Appliquez donc, monsieur le ministre, les fonds votés pour la chaire de langues hébraïque, cbaldaïque et syriaque à telle fin que vous jugerez à propos. Je conserve un titre que je tiens de la double présentation de MM. les professeurs au Collège de France et de mes confrères à Tlnslitut Sans traitement, je continuerai à remplir les devoirs que ce titre m^impose, c'està-dire à travailler de toutes mes forces au progrès des études dont la tradition m'a été confiée.
Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de la haute estime et du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
E. Rbnan.
t« Voir ma leçon d'ouverture, p. v, vi, 8, S, 3Qi
Le 5 juin, parut au Journal des Débats l'article suivant :
Le temps nous a manqué hier pour dire notre avis sur les questions que soulève la lettre de M. Renan. A part un trait un peu vif, excusé par Tagacement qu'on cause toujours aux gens d'esprit en leur parlant de questions d'argent, notre collaborateur nous paraît avoir été guidé en cette circonstance par un sentiment très-juste des droits de la science libre. Sa loyauté et son désintéressement connus auraient bien dû faire supposer qu'il ne donnerait jamais sa démission d'une place à laquelle il attache un sens très-élevé. M. Renan a des vues particulières, qu'il a souvent développées, sur le Collège de France. Il pense que cet établissement doit représenter la science la plus spéciale, mais aussi la plus indépendante. Les personnes qui pfirtagent le moins les idées de M. Renan connaissent la sincérité et la ténacité avec lesquelles il les soutient. La conduite de notre collaborateur nous paraît donc, dans cette circonstance, avoir été conséquente ; en tout cas, elle n'a dû surprendre personne, et nous sommes étonnés qu'on ne l'ait pas prévue.
M. Renan ayant refusé tout moyen de retraite pour sortir de la situation qu'il a choisie avec réflexion, la série de mesures prises par H. le ministre de l'instruction publique n'a qu'un effet, c'est la cessation du traitement que M. Renan avait continué jusqu*ici à toucher. M. Renan accepte cette conséquence avec fierté. Nous regrettons un peu, nous l'avouons, que M. le ministre ait fait intervenir dans les graves questions de principe impliquées en ce débat une aussi mince question d'économie. Si M. Renan, par des circonstances venant de lui, avait omis de faire ses leçons pendant deux ou trois ans, nous reoonnaissons bien volontiers qu'il y aurait toute sorte d'objections à lui faire. Mais H. Renan a sans cesse réolamé contre
jours dit ^ ) sont uniquement destinées à dix ou douze personnes déjà préparées, et vouéesaux travaux scientifiques. Aux époques les plus florissantes du Collège de France, les maîtres les plus célèbres ont procédé de cette manière, et j'ose croire que bien des cours qui se sont faits cette année dans les salles réglementaires n'ont pas porté autant de fruits que le mien. Il ne faut pas que les étroites idées administratives de notre temps se transportent d'une façon trop absolue dans l'ordre des choses de l'esprit. L'économie superficielle, qui regarde comme la suprême sagesse de voir le produit tangible et immédiat de ses deniers, n'a rien à faire avec la science. La science mesure les mérites aux résultats acquis et non à l'exécution plus ou moins ponctuelle d'un règlement, et, si jamais vous reprochez à un savant qui fait quelque honneur à son pays de ne pas gagner la faible somme que l'État lui alloue, croyez-le, monsieur le ministre, il vous répondra comme je vous réponds en ce moment, et selon un illustre exemple : Pecunia tua tecum sit.
Appliquez donc, monsieur le ministre, les fonds votés pour la chaire de langues hébraïque, cbaldaïque et syriaque à telle fin que vous jugerez à propos. Je conserve un titre que je liens de la double présentation de MM. les professeurs au Collège de France et de mes confrères à Plnstitut. Sans traitement, je continuerai à remplir les devoirs que ce titre m^impose, c'està-dire à travailler de toutes mes forces au progrès des études dont la tradition m'a été confiée.
Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de la haute estime et du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
E. RSNAlf.
!• Voir ma leçon d'oavertnre, p. v, vi, 8, •, 30.
Le 5 juin, parut au Journal des Débais rarticle suivant :
Le temps nous a manqué hier pour dire notre avis sur les questions que soulève la lettre de M. Renan. A part un trait un peu vif, excusé par l'agacement qu'on cause toujours aux gens d'esprit en leur parlant de questions d'argent, notre collaborateur nous paraît avoir été guidé en cette circonstance par un sentiment très-juste des droits de la science libre. Sa loyauté et son désintéressement connus auraient bien dû faire supposer qu'il ne donnerait jamais sa démission d'une place à laquelle il attache un sens très-élevé. H. Renan a des vues particulières, qu'il a souvent développées, sur le Collège de France. Il pense que cet établissement doit représenter la science la plus spéciale, mais aussi la plus indépendante. Les personnes qui partagent le moins les idées de M. Renan connaissent la sincérité et la ténacité avec lesquelles il les soutient. La conduite de notre collaborateur nous paraît donc, dans cette circonstance, avoir été conséquente ; en tout cas, elle n'a dû surprendre personne, et nous sommes étonnés qu'on ne l'ait pas prévue.
M. Renan ayant refusé tout moyen de retraite pour sortir de la situation qu'il a choisie avec réflexion, la série de mesures prises par H. le ministre de l'instruction publique n'a qu'un effet, c'est la cessation du traitement que H. Renan avait continué jusqu*ici à toucher. M. Renan accepte cette conséquence avec fierté. Nous regrettons un peu, nous l'avouons, que M. le ministre ait fait intervenir dans les graves questions de prin* cipe impliquées en ce débat une aussi mince question d'économie. Si M. Renan, par des circonstances venant de lui, avait omis de faire ses leçons pendant deux ou trois ans, nous reconnaissons bien volontiers qu'il y aurait toute sorte d'objections à lui faire. Hais M. Renan a sans cesse rédamé contre
jours dit^) sont uniquement destinées à dix ou douze personnes déjà préparées, et vouées aux travaux scientifiques. Aux époques les plus florissantes du Collège de France, les mattres les plus célèbres ont procédé de cette manière, et j'ose croire que bien des cours qui se sont faits cette année dans les salles réglementaires n'ont pas porté autant de fruits que le mien. Il ne faut pas que les étroites idées administratives de notre temps se transportent d'une façon trop absolue dans Tordre des choses de Tesprit. L'économie superficielle, qui regarde comme la suprême sagesse de voir le produit tangible et immédiat de ses deniers, n'a rien à faire avec la science. La science mesure les mérites aux résultats acquis et non à l'exécution plus ou moins ponctuelle d'un règlement, et, si jamais vous reprochez à un savant qui fait quelque honneur à son pays de ne pas gagner la faible somme que l'État lui alloue, croyez-le, monsieur le ministre, il vous répondra comme je vous réponds en ce moment, et selon un illustre exemple : Pecunia tua tecum sit.
Appliquez donc, monsieur le ministre, les fonds votés pour la chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque à telle fin que vous jugerez à propos. Je conserve un titre que je liens de la double présentation de MM. les professeurs au Collège de France et de mes confrères à Tlnstitut. Sans traitement, je continuerai à remplir les devoirs que ce titre m*impose, c'està-dire à travailler de toutes mes forces au progrès des études dont la tradition m'a été confiée.
Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de la haute estime et du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le trè&-humbleet très-obéissant serviteur.
B. Renan.
!• Voir ma leçon d'ouverture, p. v, vi, 8, 9, 30i
Le 5 juin, parut au Journal des Débats rarticle suivant :
Le temps nous a manqaé hier pour dire notre avis sur les questions que soulève la lettre de M. Renan. A part un trait un peu vif, excusé par l'agacement qu'on cause toujours aux gens d'esprit en leur parlant de questions d'argent, notre collaborateur nous paraît avoir été guidé en cette circonstance par un sentiment très-juste des droits de la science libre. Sa loyauté et son désintéressement connus auraient bien dû faire supposer qu'il ne donnerait jamais sa démission d'une place à laquelle il attache un sens très-élevé. M. Renan a des vues particulières, qu'il a souvent développées, sur le Collège de France. Il pense que cet établissement doit représenter la science la plus spéciale, mais aussi la plus indépendante. Les personnes qui partagent le moins les idées de M. Renan connaissent la sincérité et la ténacité avec lesquelles il les soutient. La conduite de notre collaborateur nous parait donc, dans cette circonstance, avoir été conséquente ; en tout cas, elle n'a dû surprendre personne, et nous sommes étonnés qu'on ne l'ait pas prévue.
M. Renan ayant refusé tout moyen de retraite pour sortir de la situation qu'il a choisie avec réflexion, la série de mesures prises par H. le ministre de l'instruction publique n'a qu'un effet, c'est la cessation du traitement que M. Renan avait continué jusqu*ici à toucher. H. Renan accepte cette conséquence avec fierté. Nous regrettons un peu, nous l'avouons, que M. le ministre ait fait intervenir dans les graves questions de principe impliquées en ce débat une aussi mince question d'économie. Si M. Renan, par des circonstances venant de lui, avait omis de faire ses leçons pendant deux ou trois ans, nous reconnaissons bien volontiers qu'il y aurait toute sorte d'objections à lui faire. Hais M. Renan a sans cesse rédamé contre
jours dit^ ) sont uniquement destinées à dix ou douze personnes déjà préparées, et vouées aux travaux scientifiques. Aux époques les plus florissantes du Collège de France, les maîtres les plus célèbres ont procédé de cette manière, et j'ose croire que bien des cours qui se sont faits cette année dans les salles réglementaires n'ont pas porté autant de fruits que le mien. Il ne faut pas que les étroites idées administratives de notre temps se transportent d'une façon trop absolue dans Tordre des choses de l'esprit. L'économie superficielle, qui regarde comme la suprême sagesse de voir le produit tangible et immédiat de ses deniers, n'a rien à faire avec la science. La science mesure les mérites aux résultats acquis et non à l'exécution plus ou moins ponctuelle d'un règlement, et, si jamais vous reprochez à un savant qui fait quelque honneur à son pays de ne pas gagner la faible somme que l'État lui alloue, croyez-le, monsieur le ministre, il vous répondra comme je vous réponds en ce moment, et selon un illustre exemple : Pecunia tua tecum Ht.
Appliquez donc, monsieur le ministre, les fonds votés pour la chaire de langues hébraïque, cbaldaïque et syriaque à telle fin que vous jugerez à propos. Je conserve un titre que je tiens de la double présentation de MM. les professeurs au Collège de France et de mes confrères à Tlnslitut. Sans traitement, je continuerai à remplir les devoirs que ce titre m*impose, c'està-dire à travailler de toutes mes forces au progrès des études dont la tradition m'a été confiée.
Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de la haute estime et du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence^ le très-humble et très-obéissant serviteur.
B. Renan.
i« Voir ma leçon d'ouverture, p. v, vi, 8, 9, 30.
Le 5 juin, parut au Journal des Débats l'article suivant :
Le temps nous a manqué hier pour dire notre avis sur les questions que soulève la lettre de M. Renan. A part un trait un peu vif, excusé par Tagacement qu'on cause toujours aux gens d'esprit en leur parlant de questions d'argent, notre collaborateur nous paraît avoir été guidé en cette circonstance par un sentiment très-juste des droits de la science libre. Sa loyauté et son désintéressement connus auraient bien dû faire supposer qu'il ne donnerait jamais sa démission d'une place à laquelle il attache un sens très-élevé. M. Renan a des vues particulières, qu'il a souvent développées, sur le Collège de France. Il pense que cet établissement doit représenter la science la plus spéciale, mais aussi la plus indépendante. Les personnes qui pçirtagent le moins les idées de M. Renan connaissent la sincérité et la ténacité avec lesquelles il les soutient. La conduite de notre collaborateur nous parait donc, dans cette circonstance, avoir été conséquente ; en tout cas, elle n'a dû surprendre personne, et nous sommes étonnés qu'on ne l'ait pas prévue.
M. Renan ayant refusé tout moyen de retraite pour sortir de la situation qu'il a choisie avec réflexion, la série de mesures prises par H. le ministre de l'instruction publique n'a qu'un effet, c'est la cessation du traitement que M. Renan avait continué ju8qu*ici à toucher. M. Renan accepte cette conséquence avec fierté. Nous regrettons un peu, nous l'avouons, que M. le ministre ait fait intervenir dans les graves questions de principe impliquées en ce débat une aussi mince question d'économie. Si M. Renan, par des circonstances venant de lui, avait omis de faire ses leçons pendant deux ou trois ans, nous reoonnaissons bien volontiers qu'il y aurait toute sorte d'objections à lui faire. Mais M. Renan a sans cesse rédamé contre
jours dit^ ) sont uniquement destinées à dix ou douze personnes déjà préparées, et vouéesaux travaux scientifiques. Aux époques les plus florissantes du Collège de France, les maîtres les plus célèbres ont procédé de cette manière, et j'ose croire que bien des cours qui se sont faits cette année dans les salles réglementaires n'ont pas porté autant de fruits que le mien. Il ne faut pas que les étroites idées administratives de notre temps se transportent d'une façon trop absolue dans l'ordre des choses de l'esprit. L'économie superficielle, qui regarde comme la suprême sagesse de voir le produit tangible et immédiat de ses deniers, n'a rien à faire avec la science. La science mesure les mérites aux résultats acquis et non à l'exécution plus ou moins ponctuelle d'un règlement, et, si jamais vous reprochez à un savant qui fait quelque honneur à son pays de ne pas gagner la faible somme que l'État lui alloue, croyez-le, monsieur le ministre, il vous répondra comme je vous réponds en ce moment, et selon un illustre exemple : Pecunia tua tecum sit.
Appliquez donc, monsieur le ministre, les fonds votés pour la chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque à telle fin que vous jugerez à propos. Je conserve un titre que je liens de la double présentation de MM. les professeurs au Collège de France et de mes confrères à Tlnstitut. Sans traitement, je continuerai à remplir les devoirs que ce titre m^impose, c'està-dire à travailler de toutes mes forces au progrès des études dont la tradition m'a été confiée.
Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de la haute estime et du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Yotre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
E. Renan. !• Voir ma leçon d'ouverture, p. v, vi, 8, 9, 3Qt
Le 5 juin, parut au Journal des Débais rarticle suivant :
Le temps nous a manqué hier pour dire notre avis sur les questions que soulève la lettre de M. Renan. A pari un trait un peu vif, excusé par l'agacement qu'on cause toujours aux gens d'esprit en leur pariant de questions d'argent, notre collaborateur nous parait avoir été guidé en cette circonstance par un sentiment très-juste des droits de la science libre. Sa loyauté et son désintéressement connus auraient bien dû faire supposer qu'il ne donnerait jamais sa démission d'une place à laquelle il attache un sens très-élevé. M. Renan a des vues particulières, qu'il a souvent développées, sur le Collège de France. Il pense que cet établissement doit représenter la science la plus spéciale, mais aussi la plus indépendante. Les personnes qui partagent le moins les idées de M. Renan connaissent la sincérité et la ténacité avec lesquelles il les soutient. La conduite de notre collaborateur nous parait donc, dans cette circonstance, avoir été conséquente ; en tout cas, elle n'a dû surprendre personne, et nous sommes étonnés qu'on ne l'ait pas prévue.
M. Renan ayant refusé tout moyen de retraite pour sortir de la situation qu'il a choisie avec réflexion, la série de mesures prises par H. le ministre de l'instruction publique n'a qu'un effet, c'est la cessation du traitement que M. Renan avait continué jusqu'ici à toucher. H. Renan accepte cette conséquence avec fierté. Nous regrettons un peu, nous l'avouons, que M. le ministre ait fait intervenir dans les graves questions de principe impliquées en ce débat une aussi mince question d'économie. Si M. Renan, par des circonstances venant de lui, avait omis de faire ses leçons pendant deux ou trois ans, nous reconnaissons bien volontiers qu'il y aurait toute sorte d'objections à lui faire. Mais M. Renan a sans cesse réclamé contre
jours dit ^ ) sont uniquement destinées à dix ou douze personnes déjà préparées, et vouées aux travaux scientifiques. Aux époques les plus florissantes du Collège de France, les maîtres les plus célèbres ont procédé de cette manière, et j'ose croire que bien des cours qui se sont faits cette année dans les salles réglementaires n'ont pas porté autant de fruits que le mien. Il ne faut pas que les étroites idées administratives de notre temps se transportent d'une façon trop absolue dans Tordre des choses de l'esprit. L'économie superficielle, qui regarde comme la suprême sagesse de voir le produit tangible et immédiat de ses deniers, n'a rien à faire avec la science. La science mesure les mérites aux résultats acquis et non à l'exécution plus ou moins ponctuelle d'un règlement, et, si jamais vous reprochez k un savant qui fait quelque honneur k son pays de ne pas gagner la faible somme que l'État lui alloue, croyez-le, monsieur le ministre, il vous répondra comme je vous réponds en ce moment, et selon un illustre exemple : Pecunia tua tecum sit.
Appliquez donc, monsieur le ministre, les fonds votés pour la chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque à telle fin que vous jugerez à propos. Je conserve un titre que je tiens de la double présentation de MM. les professeurs au Collège de France et de mes confrères à rinsiitut. Sans traitement, je continuerai à remplir les devoirs que ce titre m^impose, c'està-dire à travailler de toutes mes forces au progrès des études dont la tradition m'a été confiée.
Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de la haute estime et du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le trè&-humbleet très-obéissant serviteur.
E. RBNâN.
!• Voir ma leçon d'oovertaret p. v, vi, 8, 9, 30i
Le 5 juin, parut au Journal des Débats l'article suivant :
Le temps nous a manqué hier pour dire notre avis aur les questions que soulève la lettre de M. Renan. A part un trait un peu vif, excusé par l'agacement qu'on cause toujours aux gens d'esprit en leur parlant de questions d'argent, notre collaborateur nous paraît avoir été guidé en cette circonstance par un sentiment très-juste des droits de la science libre. Sa loyauté et son désintéressement connus auraient bien dû faire supposer qu'il ne donnerait jamais sa démission d'une place à laquelle il attache un sens très-élevé. H. Renan a des vues particulières, qu'il a souvent développées, sur le Collège de France. Il pense que cet établissement doit représenter la science la plus spéciale, mais aussi la plus indépendante. Les personnes qui partagent le moins les idées de M. Renan connaissent la sincérité et la ténacité avec lesquelles il les soutient. La conduite de notre collaborateur nous paraît donc, dans cette circonstance, avoir été conséquente ; en tout cas, elle n'a dû surprendre personne, et nous sommes étonnés qu'on ne l'ait pas prévue.
M. Renan ayant refusé tout moyen de retraite pour sortir de la situation qu'il a choisie avec réflexion, la série de mesures prises par M. le ministre de l'instruction publique n'a qu'un effet, c'est la cessation du traitement que M. Renan avait continué jusqu'ici à toucher. M. Renan accepte cette conséquence avec fierté. Nous regrettons un peu, nous l'avouons, que M. le ministre ait fait intervenir dans les graves questions de principe impliquées en ce débat une aussi mince question d'économie. Si M. Renan, par des circonstances venant de lui, avait omis de faire ses leçons pendant deux ou trois ans, nous reconnaissons bien volontiers qu'il y aurait toute sorte d'objections à lui faire. Mais M. Renan a sans cesse rédamé contre
la suspension de son oonn. Il a toujours dit quMl était prèl à remonter dans sa chaire quand on lèverait rarrèté qui l'en écartait. Enfin, par une pensée pleine de sagesse, il a donné chez lui deux fois par semaine les leçons qu'il lui eût été plus agréable et plus commode de donner au Collège de France. Dana un tel état de choses, M. Renan avait parfaitement raison do maintenir sas droits et de ne pas aggraver de gaieté de cœur la situation qu'on lui avait faite.
Les motifs d'ordre public qui ont empêché la réouverture du eours de M. Renan étaient-ils aussi graves qu'on l'a supposé? Nous ne le croyons pas. La première et la seule leçon qu'ait faite M. Renan fut accueillie par la jeunesse avec un enthousiasme dont on n'a pas perdu le souvenir. Gomme nous croyons les démonstrations publiques contraires au véritable esprit de liberté, nous ne désirerions nullement voir renaître les manifeetalions bruyantes qui, ce Jour^lè, accompagnèrent le professeur jusqu'à sa demeure. Mais M. Renan, dans sa première leçon, tant applaudie, déclara à plusieurs reprises que le cours qu'il avait à faire était un cours technique destiné à un petit nombre d'auditeurs. C'est un usage que les professeurs récemment nommés débutent par une première leçon de généralités, laquelle se fait d'ordinaire dans un amphithéâtre plus vaste que celui qui sert aux leçons spéciales. M. Renan suivit cet usage. A la fin de son discours d'ouverture, il prit congé en quelque sorte de son nombreux auditoire, et déclara qu'à la prochaine leçon il commencerait l'exposition de la grammaire hébraïque. La salle où se font ces sortes de cours peut contenir vingt ou trente personnes, et jamais elle n'est remplie. Admettons que, vu rintérèt spécial du cours, et par suite de la curiosité un peu excitée du public, la salle eût été comble les premiers jours; en vérité, l'ordre public court-il de grands dangers parce qu'on se presse un peu dans une salle de quelques mèties carrés? Les mesures lee plus simples, et qui n'eussent pas
AU GOLLÉGB DE FRANCS. Ml
exigé la préwnoe d'an seul sergent de ville, aaraieit suffi pour empêcher tout inconvénient.
Nous regrattons donc qu'au lieu de préférer cette solution, si conforme aux vrais principes de la liberté scientifique, on Tait, au contraire, ajournée. Mais, puisque M. Renan se déclare peu atteint par la mesure qui lui enlève son traitement, et qu'il garde le titre auquel il tient si fort, les droits essentiels de la science sont sains et saufs. M. Renan insiste avec raison sur une circonstance capitale qu'on a souvent feint d'ignorer. Il a été nommé à la place qu'il occupe sur la double présentation de ses collègues et confrères du Collège et de l'In9titut. Quand il s'agit de choix faits sur présentation, le rôle de l'administration est bien simple. A toutes les objections qu'on soulève contre de tels choix, elle n'a qu'une seule chose à répondre : « J'ai nommé celui qu'on m'a présenté. Prenez^vous^n luix corps qui ont fait la présentation. »
Le 12 juin, parut au Moniteur le décret ôuivant ;
Napoléon, etc.,
Sur la proposition de notre ministre de l'instruction publia-
que; ^
Vu le décret du 4*' juin 4864, par lequel M. Renan, pro* feiseur au Collège de France, est relevé de ses fonctions et appelé à la charge de conservateur sous'directeur acUoint du déparlement des manuscrits à la Ribliothèque impériale;
Vu la lettre de M. Renan qui refuse cette fonction et prétend conserver son premier emploi;
Vu le décret du 9 mars 4852 portant que l'empereur nomme et révoque les professeurs du Collège de Francei
Avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. I". La nomination de M. Renan à la Ribliothèque impériale est rapportée.
Art. 2. M. Renan demeure révoqué de sea fonction» au Collège de France.
Art. 3. Notre ministre de l'instruction publique est chargé de Texécution du présent décret.
Fait au palais de Fontainebleau, le 44 juin 4864.
Napoléon.
Le lA juin, parut dans le Journal des Débats Farticle suivant :
Le décret inséré hier au Mmntêur a tranché tous les doutes qui pouvaient rester sur la situation de H. Renan. M. Renan est destitué. Nos principes en fait de lik>erté sont assez connus pour que nous n'ayons pas besoin d'exprimer les regrets que nous cause cette mesure. Pour nous borner aux questions de forme, nous ferons remarquer que le décret de destitution de M. Renan n'est pas motivé. Les quatre destitutions de professeurs au Collège de France qui ont été prononcées depuis le commencement de ce siècle avaient été précédées d'un exposé de motifs. L'ordonnance royale qui priva M. Tissot de sa chaire n'en avait pas dans sa première rédaction ; H. Lefèvre-Gineau, alors administrateur du Collège de France, refusa de là recevoir en cet état. On la lui rendit avec un exposé qui servit du moins à montrer la fiiiblesse des raisons sur lesquelles on se fondait, et qui, en 4830, amena l'annulation de l'ordonnance.
Cette omission nous semble fâcheuse. L'obligation de motiver un décret de destitution ne serait écrite nulle part qu'elle serait un devoir pourTadministration. Au degré le plus humble de la fonction, celui que l'État frappe a le droit de savoir pour-
quoi on le frappe. L'administration doit cette garantie à celui qu'elle destitue ; on peut dire qu'elle se la doit à elle-même. Il faut que la responsabilité de pareils actes soit pleinement avouée, qu'on voie d'où ils viennent, à quelle ligne de conduite ils se rattachent. C'est là une sécurité pour le fonctionnaire; car l'aveu des motifs peut arrêter bien des mesures violentes; on peut fort bien ne pas vouloir faire explicitement ce qu'on fait tacitement et comme une simple mesure administrative. Cette obligation, d'ailleurs, nous semble résulter clairement du décret du 6 mars 4852. L'article 5 de ce décret, énumérantles peines qui peuvent être portées contre les membres de l'enseignement supérieur, met de ce nombre « la peine de la révocation, laquelle ne peut être prononcée que sur la proposition du ministre de l'instruction publique, par le président de la République ». Que cette proposition doive être motivée, c'est ce qui nous parait évident. La révocation est une « peine » ; le décret du 9 mars le déclare. Une peine suppose une « faute »• L'administration ne peut proclamer à la face du public qu'un citoyen a commis un manquement à ses devoirs sans dire quel est ce manquement. Or, le décret inséré au Moniteur le 42 juin n'articule contre M. Renan aucun grief. M. Renan, sans curiosité indist^rète, peut bien désirer savoir quelle est la faute qu'il a commise selon les principes de H. le ministre, quel est le blâme que M. le ministre lui inflige.
Nous persistons aussi à croire^ que If. Renan aurait dû jouir
1. M. Laboulaye, dans un article d'une logique péremptoire, publié an Journal des Débats le iO juin, avait prouvé rillégalité de ma révocation. Le décret porté le 11 juillet 1863 contenait ce qui
suit :
« Considérant qu'il importe d'assurer aux membres du corps enseignant toutes les garanties possibles de justice...
« Art. 1*'. A partir de ce jour, un comité composé de cinq membres désignés par le conseil impérial de l'instruction publique, et
des garanties assurées par le décret du 41 juillet 4863 à tous les membres de renseignement supérieur et de renseignement secondaire. Le considérant du décret du 9 mars 485S met expressément le Collège de France dans le corps enseignant. Si le Collège de France fait exception dans le corps enseignant, le doit être par plus d'indépendance. S*il a une situation privilégiée, ce n'est pas une raison pour lui refuser le droit commun. Est-il naturel qu'un professeur de sixième ait plus de garanties que le successeur de Burnouf ou deCuvier?
Les motifs pour lesquels M. Renan a été destitué n'étant pas exprimés, r.ous ne les discuterons pas. Mais nous croyons que tous les libéraux ressentiront vivement le coup porté, dans la personne de notre collaborateur, à l'indépendance de la pensée.
choisis dans son sein, sera appelé à donner son avis motivé tontes les fois qu'il pourra y avoir lieu à la révocation d*an professeur de renseignement supérieur ou de renseignement secondaire qui sera titulaire de son emploi.
« Art. S. Linculpé sera admis à présenter sa défense, selon qu*il le Jugera préférable, de vive voii ou par éerit. »
Le Collège de France fait partie de renseignement supérieur, de l'enseignement secondaire ou de l'enseignement primaire. A moins de soutenir qu*il fait partie de renseignement primaire, il faut ad« mettre que le décret susdit s*y applique.