MAURICE SAND
Ce journal dé voyage n'était destiné qu*à moi et à quelques amis intimes. Mon fils, n'ayant eu ni le tempes tii le projet d'approfondir ses observations, ne pouvait se préoccuper d'aucune fantaisie de publicité. It m'a semblé pourtant, après avoii^ relu l'ensemble des divers envois, griffonnés Dieu sait comme f que la rapidité extrême et l^imprévu complet de ce voyage offraient précisément un attrait assez vif. Sauf un mois de flânerie d'artiste et de naturaliste autour d'Alger, iout a été saisi au vol, aperçu plutôt que contemplé ou observé dans cette excursion à toute vapeur,
La situation singulière dû voyageur lui à créé un genre d*^appréciation tout particulier. Enlevé â l'improvisfe par le gracieux appel d'un personnage êminent auquel nous lie depuis longtemps une affection
aussi sérieuse que désintéressée, il a pour ainsi dire sauté d'Alger à Brest, en passant par Oran, Gibraltar, Tanger, Cadix, Séville, Lisbonne, les Açores, Terre- Neuve, la Nouvelle-Ecosse, New-York, Washington, les camps de Buirs-Run, les grands lacs du nord jus^ qu'au fond du Superior, les prairies jusqu'à la limite de la civilisation, le Mississipi juôqu'à Saint-Louis, le Niagara, le Saint Laurent jusqu'à Québec ; puis, après le retour à New-York, Boston, Saint-Jean, et TAtlantique par la route du nord. Six mille et quelques cents lieues de terre ou de mer en trois mois et vingt jours, sans presque jamais savoir vers quel but on marche, c'est un spectacle assez émouvant quand, la veille du départ, on n'y avait jamais songé.
Le prince Napoléon, en fixant l'époque de sa tournée d'agrément et d'instruction, avait en lui-même la somme voulue des notions acquises, raisonnées et spécialement applicables à chaque point de son observation personnelle. Il lui suffisait donc de consacrer quelques jours, et parfois quelques heures, à l'examen des hommes et des choses qu'il savait d'avance, et à l'égard desquels son jugement avait pour se fixer des bases toutes préparées.
En outre, le désir exprimé par la princesse Glotilde de faire avec le prince la traversée tout entière dut modifier les projets. Comme, malgré la vaillance d'esprit et de cœur qui caractérise si vivement la fille de Victor-Emmanuel, il eût été imprudent de l'exposer à des fatigues au-dessus de son sexe, on dut, en la laissant à New-York, hâter la course à travers le nouveau-monde, afin d'abréger autant que possible les jours d'attente qu'elle avait bravement voulu supporter.