SIX MILLE LIEUES A TOUTE VAPEUR
Cette précipitation amena aussi probablement l'imprévu de l'itinéraire^ ou bien le prince ne voulut pas soumettre celui qu'il s'était tracé aux commentaires de tous ses compagnons de route : en quoi il fit bien dans l'intérêt de leurs plaisirs, car un itinéraire annoncé égare presque toujours l'imagination et l'expose à de nombreux désenchantements. — Enfin, dans certaines positions, on ne veut pas rendre des amis dévoués responsables des fatigues ou des obstacles qui se peuvent rencontrer, et ces amis, délicatement délivrés de tout scrupule, font volontiers le sacrifice de leur initiative.
Nul plus que mon fils ne trouvait cela légitime. Laissé à lui-même autant que le permettait le risque de se voir séparé de ses compagnons par une pointe irréfléchie à travers les solitudes ou à travers les fou« les, n'ayant aucun caractère et aucun emploi officiels, jugeant et notant avecTindépendance la plus absolue, il entendait toiyours avec joie la formule : liberté de manœuvre, c'esi-k-àire en style de marine: «que chacun aille où bon lui semble ». Il en profitait pour se lancer comme un oiseau dans l'espace, sans s'affliger du retour nécessaire et prévu de sa promenade, et tout entier à la jouissance romanesque d'être ainsi emporté dans l'ivresse du présent avec l'inconnu du lendemain.
Il y a donc eu pour lui, et il y aura peut-être pour le lecteur, un certain charme dans cette absence totale de préparation aux impressions reçues. On y sentira la spontanéité et la sincérité pour ainsi dire passives d'un esprit tout grand ouvert aux objets du dehors.
Consultée naturellement par mon cher voyageur, j'ai cru devoir l'engager à ne rien changer à sa ma-
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nière de dire, pleine de jeunesse et tf abandon. H în'a semblé que si à quelques égards il avait pu se tromper il n'en était pas rigoureusement responsable, n^ayaût jamais formé le hardi dessein d'aller comprendre eft juger là grande crise de la société américaine. Dans une de ses lettres pltis intimes qui n'ont d'intérêt que pour moi, il ùiè disait : « J'écris mon journal sans me ()réoccuper d^écritê. Jô ne saurais me poser vis-à-vis de toi en esprit fort, ^é ne suis qu'une paire (Pyeuxet une paire doreUtéè au service des réflexions que tii voudrais faire, t
Je crois que la question américaine est assez à jour maintenant, pour que tout lecteur soit' à même de laire ïes réflexions que inon fllfe m'invitait â faire pour mon compte.
Quant â lui, une seule sérié (^observations a été enregistrée avec certitude, c'est celle' des récherches et dés rencontres ehtomôlogiques. Cette partie technique, j'ali conseillé de ne l'abréger ni dissimuler. Bieii qu'elle ait été notée par mémoire, en vue? d'une satisfaction toute personnelle, elle â sa valeur, à cause des localités, pour les naturalistes, et sera aisément passée parles personnes indifférentes à ce genre d'étude.
Ouôlque délicate que soit la situation d'une mère en pareille circonstance, j'avoue que je ne suis pas eitibarrasséé dans iria modestie, parfaitement sincère et parfaitement partagée. Il suffira, je crois, d'ouvrir ce journal dô voyage pour y reconnaître l'absence de toute prétention comme de toute contrainte. Aucun dogmatisme, aucune pose d'aspirant à l'effet, beaucoup de choses vues e1 senties sous forme d'interrogation nalvé ef sensée, ûné promptitude de coup d'œil so-