‹ Questions d'art et de littératureChapitre 45 sur 61 · LETTRE SUR SALAMMBO · texte numérisé non relu

LETTRE SUR SALAMMBO

Oui, mon cher ami, j'aime Salammbô ^ parce que j'aime les tentatives et parce que... j'aime Salammbô. J'aime qu'un écrivain, lorsqu'il n'est pas forcé par les circonstances ou entraîné par son activité à produire sans relâche, mette des années à faire une étude approfondie d'un sujet difSciie, et le mène à bien sans se demander si le succès couronnera ses efforts. Rien n'est moins fait pour caresser les habitudes d'esprit des gens du monde, des gens superficiels, des gens pressés, des insouciants en un mot, c'est-à-dire de la majorité des lecteurs, que le sujet de Salammbô. Lhomme qui a conçu et achevé la chose a toutes les aspirations et toutes les ferveurs d'un grand artiste.

En a-t-il la puissance? Oui, je trouve; je ne fais pas métier de juger, mais j'ai le droit de trouver, et je dis oui, cela est étrange et magnifique, c'est plein de ténèbres et d'éclats. Ce n'est dans le genre et sous

rinfluence de personne ; cela n'appartient à aucune école, quoi que vous en disiez: C'est marqué d'un cachet bien déterminé, et cela entre dans une manière qui est toute une personnalité d'une étonnante énergie. Je sens donc là une œuvre complètement originale, et là où elle me surprend et me choque, je ne me reconnais pas le droit de blâmer.

En effet, est-on bien autorisé à étourdir d'avertissements et de conseils un homme qui gravit une montagne inexplorée? Toute œuvre originale est cette montagne-là. Elle n'a pas de chemin connu. L'audacieux qui s'y aventure cause un peu de stupeur aux timides, un peu de dépit aux habiles, un peu de colère aux ignorants. Ce sont ces derniers qui blâment le plus toutes les hardiesses. Qu'allait-il faire sur cette montagne? Qui l'y obligeait? Qu'en rapportera- t-il? A quoi bon gravir les cimes quand il y sf plus bas de la place pour tout le monde, et des chemins àe plaine si carrossables?

Mais quelques-uns pourtant, parmi ces ignorants, aiment ces sommets, et, quand ils n'y peuvent aller, ils aiment ceux qui en reviennent. Je suis de ceux-là, moi. Je n'ai pas gravi l'Himalaya, mais j'ai vu sa tête dans mes rêves, et, loin de blâmer ceux qui l'ont touchée, j'écouterais leurs récits jusqu'à demain matin.

L'Himalaya, ici, c'était quelque chose d'évanoui et de conjectural. Carthage au temps d'Hamilcar ; Garthage, dont on sdit à peine l'emplacement aujourd'hui, il fallait la faire revivre jusqu'à la réalité du roman historique ! C'est donc une relation de ce voyage? dans le passé qui m'arrive, à moi tranquillement assis dans une petite serf è châtide, et cela êtrrive sertis le nom fantastique âe Salëmmbé,' Oui-da ! tin ôotti cafthagî-

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nôis! G*e&t ioin^ Gartbage; le passé encore plus. Je suis bien sûr de n*y jamais aller^ Le sujet ne peut pas être bieii gai, ni bien doux! Certes, ce n'est pas Boucber qui aurait ehoisi poui» sujet les scènes d'amour de ce temps-là^ et Fintérieur de ces personnages ne doit rappeler en rien un tableau de Greuae* Il faut donc que j'oublie Grouze^ Boucher et ma petite serré chauds, et que je m'attende à voir des lïlcBurs barbares et des hommes atroces, puisque j'aperçfoiô dans le lointain des dieux Kabyres. Je n'en sais pas bien long> Biais je sais qu'il y dura des sacrifices humains, des tortures, des épouyantes, toutes choses qui, adouclidà et enjolivées, ne seraient plus ce qu'elles ont dû être. Ce livre-là doit être terrible s'il est bien fait. Le lirai* je ? Je suis aussi libre de ne pas le lire que de n'ailler pas à Garthage si je n'ai pas le courage fff aller* C'est si discret, un livre ! C'est muet, cela dort dans un coin; cela ne court point après vous. C'est autrement modeste que la musique^ qu'il faut entendre, bonne ou mauvaise, et même que le tableau qui flambe ou qiîi grimace sur la muraille. ^— Vous voulez absolument le lire? Donc^ vous voulez aller à Garthage.*. Eh bien i vous y voilà. Vous ne vous y plaisez guère? Je le comprends^ Vous avez peur, dégoût, vertige, indignation? Donc, le voyage a été fait. Le narrateur n'a pas menti, et si les cheveux vous dressent à la tète, c'est qfu'il est à la hauteur de son sujets c'est qu'il est de force à vous dépeindre tigoureusémetit m qu'il a vurf

Mais vous avez le comr sucré, comme disent nos paysans d'ici. Il vous fallait du bonbon et on vous a donné du piment. Vous pouviez rester à votre ôfdi* ntàte : que diable eàUez^w» faire à Oai^tbagcf ?

J'ai voulu y aller, moi, je ne me plains de rien. Je me suis embarqué de ma petite serre chaude dans le cerveau de l'auteur. C'est aussi facile que d'aller dans la lune avec le ballon de la fantaisie ; mais, en raison de cette grande facilité et de cette certitude d'arriver en un clin d' œil, «je ne me suis pas mis en route sans faire mes réflexions et sans me préparer à de grands étonnements, à de grandes émotions peut-être. J'en ai eu pour mon argent, comme on dit, et maintenant, je pense comme tous ceux qui descendent les hautes cimes : je me dis que je ne voudrais pas retourner y finir mes jours, mais que je suis fort aise d*y avoir été.

C'était monstrueux, cette Babylone africaine, ce monde punique, atroce, ce grand Hamilcar, un scélérat, ce culte, ces temples, ces batailles,. ces supplices, ces vengeances, ces festins, ces trahisons ; tout cela, poésie de cannibales^ quelque chose comme l'enfer du Dante.

A propos, mon cher ami, vous avez fait ce voyagelà ? Qu^est-ce que vous en dites, de l'enfer du Dante ? Il paraît que la chose a quelque valeur et n'a pas manqué d'un certain succès dans son temps, puisque cela dure encore? Le sujet n'est pas joli, cependant, etlepoëte ne sacrifiait point aux Grâces. Dites-moi que c'est un paltoquet et n'en parlons plus. Je vous pardonnerai de proscrire Salammbô.

Moi, je ne sais pas si l'on ne peut pas comparer. La forme de Flaubert est aussi belle, aussi frappante, aussi concise, aussi grandiose dans sa prose française que n'importe quels beaux vers connus en quelque langue que ce soit. Son imagination est aussi féconde, sa peinture est aussi terrible que celle du Dante. Sa colère intérieure est aussi froide de paçti

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