‹ Questions d'art et de littératureChapitre 47 sur 61 · LES FEMMES A L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

LES FEMMES A L'ACADÉMIE

Sous ce titre piquant : les Femmes à rAcadémie, un écriTain dont les initiales cachent un nom qui nous a été révélé, et qui, jusqu'à ce jour, nous était resté inconnu, présente agréablement la fiction d'une femme anonyme prononçant son discours de réception à l'Académie française, en l'an de grâce... Un académicien, également anonyme et fictif, M. *** répond à madame *** ; et ces deux discours, élégants, sérieux, aimables, fournissent l'étendue d'une jolie brochuï'e qui se publie chez Ï3entu, et qui mérite d'attirer un instant l'attention du monde littéraire.

Doimons de sincères éloges à ce travail (?ès-réussi, en ce sens qu'il soulevé d'utiles réflexion^, tout en récréant l'esprit. S'il ne fait pas triompher ss( thèsef, l'auteur prouve du moins qu'il peut fort bien aspirer un joiff pour son compte aux honneurs qu'il appelle

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aujourd'hui avec désintéressement sur d'autres têtes.

Analysons ensuite en peu de mots la séance imaginaire où madame ***, appelée par un vote unanime de Tiliustre corps, accepte avec une dignité modeste la situation sans précédent qui lui est offerte. Elle re«« mercie ses nouveaux confrères au nom du progrès que son élection signale dans les mœurs de son temps et que T Académie de son temps est jalouse de servir et de proclamer.

M. ***, prenant la parole, déclare « que, plus heureusement inspirée qu'elle ne le fut en d'autres temps où, dominée par de fâcheux préjugés et d'injustes préventions, elle commit la faute de repousser de son sein de puissantes renommées, TÀcadémie, cette fois, n'a pas voulu s'exposer de nouveau à d'éternels regrets, » et qu'elle a rompu, en faveur des femmes, une tradition séculaire fondée sur un préjugé désormais évanoui.

Après srvoir rappelé comme quoi, à l'époque de sa fondation, l'Académie, fort embarrassée de compléter son nombre voulu de quarante immortels, fut forcée de prendre, « pour décoration de son sanctuaire, » les grands seigneurs dont chaque homme de lettres était alors plus ou moins l'obligé, M. *** déplore l'article de loi porté par le vieux Chapelain contre l'admission des femmes. Il rappelle la sérieuse et bienfaisante influence de l'hôtel de Rambouillet. « Tous, dit-il en parlant des plus illustres écrivains du grand siècle, doivent quelque chose à cette société de femmes célèbres, la délicatesse de l'expression, la noblesse et la pureté des sentiments, la passion du beau, de l'idéal, de rhéroïsme. d

Après avoir nommé mademoiselle de Scudéiy, mes-

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dames de Sévigné, de la Fayette, de Molteville, de Tencin, de Staël, de Girardin, Amable Tastu, etc.,, et avoir omis, on ne sait pourquoi, mesdames de Genlis, de Souza, Cottin, Charles Reybaud, Louise Collet, Valmore, et plusieurs autres femmes dont la prose ou les vers ont fait plus de bruit et de besogne que bon nombre d'académiciens déjà oubliés dans le court espace de deux siècles, M. *** fait ressortir la véritable question préparée par tant d'exemples : c'est que l'élément féminin est absolument nécessaire à la régénération de l'esprit et des mœurs en France; c'est que l'homme tend de plus en plus à s'isoler, à devenir positif, et à concentrer son activité dans le développement d'une faculté unique, l'art de tripler les capitaux.

« Nous ne voulons point, dit-il, faire ici le procès à ce siècle, qui, lui aussi, a sa grandeur ; mais tout, icibas, a son expiation ; et cette grandeur matérielle dont on ne cesse de nous vanter les merveilles, nous ne l'avons déjà que trop cruellement achetée au prix d'une décroissance morale aussi rapide qu'effrayante. »

Tout est là, en effet. Il est bien avéré que les hom-r mes sont aux prises avec la question matérielle qui domine notre époque.

Mais quoi ! leur mission n'est-elle pas de suivre ce courant? Ce monde des faits industriels et financiers où s'accomplissent des progrès nécessaires au développement de la civilisation dans l'avenir, faut-il le maudire comme un fléau qui passe, et ne s'agirait-il pas plutôt de soutenir des énergies qui préparent à l'esprit la conquête du monde? Si l'homme, pris de fièvre en présence des prodiges promis à son activité, redevient un peu brutal et un peu sauvage, le devoir

de la femme n'est-il pas d'adoucir sa tâche sans paralyser ses forces ?

Toute grande dépense d'énergie a ses besoins de réaction, ne le sait-on pas? Ne peut-on pas dire que, si jamais époque n'eut plus d'essor vers le travail, jamais époque n'eut aussi plus d'aspirations Vers les jouissances du repos? Ceci est une conséquence toute logique, toute légitime et naturelle.

D'où vient que l'aspiration aux jouissances du moment a tourné à la corruption et qu'elle menace de rompre tous les liens de la sociabilité, de l'amour, de Tamitié, de la famille? N'est-ce pas un peu la faute de l'autre sexe ? Est-il vrai qu'il ait, comme le pense apparemment l'académicien de M. J. S..., conservé dans quelques sanctuaires la tradition de l'idéal héroïque professé jadis à l'hôtel de Rambouillet?

Ces sanctuaires, en tout cas, sont rares, ou leur influence est médiocre, car la majorité des femmes de la génération présente se partage en deux camps : les dévotes et les mondaines. Les nulles ne comptent pas et n'ont jamais compté. Parmi celles-ci, beaucoup s'arrangent pour résoudre le problème de concilier le Dieu jaloux et le monde tentateur. Rien n'est plus facile, du moment qu'on fait delà logique et qu'on ne se pique pas d'être bien d'accord avec soi-même. Mais tout ce qui a de l'élan et de la vitalité chez les femmes tend aussi à se manifester par quelque chose d'excessif, intolérance religieuse ou enivrement de luxe et de coquetterie. Il est évident que la femme suit le courant du siècle, qu'elle renonce à entretenir le feu sacré de l'idéal ou qu'elle le cherche dans une interprétation religieuse qui n'est pas celle de Tbomme éclairé de son temps.

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De là un divorce intellectuel produit par la même cause, parune cause que j'appellerai Tâpreté du siècle, une soif ardente de sécurité en même temps qu'une ardente audace d'entreprises, toutes les forces entraînées irrésistiblement vers l'avenir en se cramponnant au passé qui échappe, le présent trouble et un peu malsain, dévoré comme un mets sans saveur et dont on semble vouloir se repaître à la hâte entre la crainte et l'espérance.

Il est bien certain que, si les femmes pouvaient se préserver de cette fièvre et se faire anges pour purifier et ennoblir la société, tout serait pour le mieux; mais nous craignons bien que le généreux appel de M. J. S... ne soit pas entendu de sitôt, et que l'Académie elle-même n'encourage en aucune façon les femmes à se faire apôtres du progrès.

Et, après tout, l'Académie a raison de ne pas le faire, car elle n'a pas mission de réformer les mœurs d'une manière directe, et elle n'a déjà que trop outrepassé son mandat en laissant certain esprit de discussion pénétrer dans son sanctuaire. L'Académie française est, en principe, une institution purement littéraire et nullement philosophique ou religieuse. D'où vient qu'elle s'est détournée de Son but ? Cherchons-en la cause.

Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que l'Académie française a perdu son capital de talent ou de génie, puisqu'elle compte encore sur la liste tant de noms que, sous le rapport littéraire, tout le monde estime ou admire. En aucun temps la France n'a produit à la fois quarante génies de haut vol, et, dans tous les temps, quelques-uns de ces esprits de premier ordre ont mieux aimé se tenir à l'écart et conserver

une entière indépendance que de^e faire classer dans une série quelconque. Qu'ils aient eu tort ou raison, qu'ils se soient isolés par orgueil mal entendu ou par un véritable sentiment de leur dignité, là n'est pas la question. L'Académie a sa fierté et son orgueil aussi. Elle n'offre pas ses fauteuils ; elle veut qu'on se les dispute et qu'on les prenne d'assaut. Il n'y a donc pas de sérieux reproches à lui faire, quand elle laisse dehors les gens qui ne désirent pas entrer.

Lui reprochera-t-on, avec plus de justice, la tendance que, sans la lui reprocher, nous signalions tout à l'heure ? Dira-t-on qu'elle est fort coupable d'avoir laissé troubler sa sereine atmosphère par des questions religieuses et politiques? Non, en vérité. Elle a subi la fatalité du progrès qui ne pernifet plus à l'esprit humain le culte étroit de l'art pour Tart. Au temps de sa fondation, l'Académie ne se trouva point aux prises avec des prpblèmes sociaux trop compliqués. La royauté héréditaire n'avait pas été contestée. La noblesse était encore un titre que les gens de lettres ne révoquaient pas en doute, puisqu'elle était leur protectrice et l'appui du développement de leur renom- ^ mée. La religion officielle n'était en lutte qu'avec d'autres programmes religieux, appartenant comme elle au christianisme. La philosophie indépendante n'avait pas encore arboré son drapeau. On pouvait donc se dire et se persuader que certaines questions ne seraient jamais soulevées dans le monde des lettres et que les opinions personnelles n'y seraient représentées que par des nuances. Dès.lors la mission d'un jury purement littéraire était possible. La tolérance mutuelle pouvait s'exercer sans trop d'efforts. On pouvait, sans grand mérite, se dire que Ton passerait,

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à roccasion, sur le fond pour juger seulement la question de forme.

Combien de temps l'Académie française put-elle vivre sur cette illusion? L'étude de son histoire nous mènerait trop loin ; franchissoâs les temps écoulés et voyons-la aujourd'hui en face de l'esprit du xix* siècle. Peut-elle s'abstenir de prendre part aux affirmations et aux négations trg^nchées qui l'agitent? Ne seraitelle pas déjà morte de belle mort dans l'opinion, si elle s'était bornée à mesurer des alexandrins et à ne pas faire un dictionnaire ? Ne faut-il pas qu'elle aussi vive de la vie qui circule, et qu'en dépit de ses propres théories, elle s'inspire du milieu qu elle traverse et qui la féconde ?

Ne lui demandons donc pas, nous qui lui reprochons d'être souvent en arrière du mouvement des idées, sa tendance irrésistible à se mêler au mouvement social. Qu'elle s'y mêle pour le retenir ou pour le pousser en avant, ceci est une question passagère, une question d'actualité : la véritable question débattue dans ces derniers temps par la critique est de savoir si l'Académie doit ou ne doit pas s'abstenir de juger les opinions, les tendances, la conscience des écrivains et des poètes.

Pour nous, il ne s'agit pas de savoir ce que doit faire et ce que doit être l'Académie, mais bien de savoir ce qu'elle peut être, et ce qu'elle peut faire. Accordons-lui ce que souvent elle a refusé aux esprits indépendants, et reconnaissons qu'elle est forcée d'être ce qu'elle est, de faire ce qu'elle fait. Il lui est absolument impossible de séparer l'art des éléments qui le font éclore et qui le font vivre, et ces éléments

constitutifs, ces éléments vitaux c'est la religion, c'est

la société, c'est la philosophie, c'est la politique, c'est l'ensemble et le détail des fermentations de l'histoire contemporaine.

Les choses en sont venues à ce point, et ce n'est pas la faute de l'Académie. Elle a résisté, on dit qu'elle résiste encore ; du moins, elle nous révèle de temps en temps, par la bouche de ses élégants coryphées, le désir naïf de nous parquer dans l'aimable forteresse du vieux bon goût, et dans le jardin fleuri des douces habitudes. En d'autres termes, c'est le programme de certains éditeurs timorés qui, dans les temps de crise, proposent aux écrivains, — je n'invente pas, — ■' des traités ainsi conçus : M.*** s'engagera à nous faire un roman de mœurs qui ne traitera ni de ta religion, ni de la propriété^ ni de la politique, ni de la famïUe, ni d'aucune question sociale à Tordre du jour. Mais, comme les coryphées de l'Académie ne sont pas des éditeurs responsables, leur opinion personnelle perce a travers les conseils de leur prudence, et ils se hâtent d'ajouter à cet arrêt : Préservez-vous d'avoir une opinion nouvelle, ce corollaire très-significatif : Labsence d'opinion nouvelle^ voUà V opinion des honnêtes gens.

Le mot dH honnêtes gens revient souvent et textuellement en cette rencontre. Oue tous les écrivains qui attaquent quoi que ce soit dans l'ordonnance actuelle de la société, abus, préjugés, erreurs, mauvaises coutumes ou idées fausses, se le tiennent donc pour dit. Ils sont de malhonnêtes gens. Certains académiciens l'ont proclamé avec toute la courtoisie de style qui les caractérise, et la majorité a opiné du bonnet dans ce sens : Amen l

On pourrait remarquer que, dans cet anathème

POtiRQUÔÎ LÉS FEMlHÈS À L*At!ÀDéjlîE? 3^7

latiee siJt' lès ësprils Jpàssibnnéis pour le ptbgtês, il y a beaucoup de passiôtt, puisqu'on eti vient àûi gros mots sous-entendus. Mais que personne ne s'en fâche! L'Abàdémie, tout eh se crampohnabt à la iiibrt, fait encore pteuve de vie, et be qu'elle cohipte encore d'âmes jeunes et de talents généreux proteste contre là majorité actuelle par des œuvres d'une vitalité féconde. La lutte règne donc là comme ailleurs^ bomme partout î Quelque damasquinées et parées dé rubans que soient les arnies, on s'y porte des coups três-préméditéô et trës-âprés. Les élections académiques, atijoufd'hui dirigées dans Ib sens conservateur, peuvent dettlaiti prèndi*e le courant contraire : qu'en faudrâ-t-il conclure ?

Ce que nous avohs bonclu d'avance. Il n'est plus possible que l'Académie soit uh jury puretnent littéraire. Le progrès s'y oppose. Il n'y aplUs de littérature, si l'espHt s'interdit la lutte et fei le goût prétend proscrire là liberté de lutter. Donc, rAcadémie est ôU sera un corps politique, religieux, socialiste ou philosophique. — Elle est ou sera tout ce qU'oh voudra, ^ excepté rAcadéihie française, instituée poùt distinguer, encourager et récompeUser le talerlt. L'impartialité est une région inaccessible, une terre promise qu'elle ne saluera point avant l'accomplissement des temps, c'est-à-dire avant l'épuisement de nos incertitudes et de nos combats, de nos impatiences et de nos résistahces, bnïin ûvâUt lé triomphe d'une certaine unité de tendances et de convictions comme il s'en rencontre de loin en loin dans l'histoire.

La place des femmes n'est donc pas plus à l'Académie de nos jours qu'elle n'est au Sénat, au Corps législatif ÔU dans les armées, fet l'on nous accordera

que ce ne sont point là des milieux bien appropriés au développement du genre de. progrès qu'on les somme de réaliser.

Puisqu'il s'agit pour elles de ramener les bonnes mœurs ei le charme de l'urbanité française par les grâces de l'esprit, par l'empire de la raison et par la douceur des relations, voyons si l'Académie française doit leur prêter l'appui de son autorité morale. Eh bien^ nous pensons qu'il est trop tard et que l'Académie ne peut donner ce qu'elle n'a plus. Elle a perdu l'occasion en n'appelant pas à elle madame de Staël et ensuite Delphine Gay, cette jeune et belle muse qui réalisa un peu le type de Corinne. L'Empire et la Restauration permettaient encore ces quelques heures de recueillement, où l'on pouvait juger, sans passion, des ouvrages inspirés par le sentiment pur. Aujourd'hui, l'Académie éprouve le besoin de contenir tout ce qui lui paraît belliqueux \ demain peut-être, elle éprouvera celui de se rêgeunir par des aspirations contraires ; mais, dans cette balance agitée par les orages du dehors, elle ne peut plus peser le mérite intrinsèque de l'art, et elle y renonce avec une certaine vaillance dont, nous ne lui savons pas mauvais gré, puisqu'elle nous affranchit en s'affranchissant elle-même.

Que gagneraient donc les femmes à être enrôlées dans cette phalange, dont le drapeau est un drapeau de guerre ? Si leur mission est mission de concorde et d'amour, laissons-leur l'illusion de la pureté des eaux de Castalie, ou disons-leur franchement que cette source ne peut plus couler pour elles. Ils faut qu'elles rêvent encore un paradis poétique en dehors de ce monde, ou qu'elles abordent résolument le problème

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