‹ Questions d'art et de littératureChapitre 8 sur 61 · ROMANS ET NOUVELLES · texte numérisé non relu

ROMANS ET NOUVELLES

se savent mauvais gré de leur premier enthousiasme, et qu'ils n'avaient pas compris les deux premières pages du plaidoyer avant de lire la troisième. Si cela est vrai, si les choses se passent dans leur conscience ainsi qu'ils le disent, peut-être bien changeront-ils d'avis à la lecture de la quatrième page; peut-être bien, dans un avenir très-prochain, seront-ils réduits à dire naïvement que cette fois-ci encore ils se sont trompés, qu'ils ont prononcé trop vite, et qu'une réflexion plus patiente leur a révélé des intentions inaperçues.

L'auteur s'abstiendra d'apprécier publiquement les récriminations hostiles dirigées contre lui; mais il croit pouvoir se permettre d'expliquer, selon sa conscience, ce qu'il a voulu, ce qu'il a prétendu jusqu'ici. Et d'abord il doit déclarer qu'il n'a pas entendu écrire un plaidoyer contre la société, contre les institutions qui la régissent, contre l'humanité entière, comme on l'a dit récemment. Ces graves accusations iraient assez mal à sa taille; ni son talent, ni sa volonté, ni ses espérances ne méritent une pareille accusation. Il sait très-bien que la majorité estime très-haut les institutions dont elle s'accommode, et, Dieu merci, l'orgueil et la folie ne l'ont jamais égaré au point de lui faire croire qu'il suffisait d'une parole pour renverser cô qui existe. Si les choses qui lui semblent mauvaises paraissaient telles au plus grand nombre, la société n'aurait pas besoin de son conseil pour les détruire et les réformer.

Indiana et Valentine ne sont pas un pamphlet contre le mariage, mais bien un tableau exact ou infidèle : c'est au lecteur à juger des souffrances morales infligées à une âme délicate et pure par la brutalité impérieuse et par l'égoïsme poli. Gomme le mariage et

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Tamour peuvent très-bien exister en dehors de ces deux conditions, la vérité poétique du tableau n'a rien à faire avec les institutions et les passions qui servent à l'encadrer.

Il y a sans nul doute des âmes nobles et généreuses qui s'accommodent très-bien d'une vie uniforme et paisible, et qui ne souhaitent jamais rien au delà, qui étudient les défauts et les vices qu'elles sont appelées à subir pour les corriger et se faire, par un travail persévérant, des journées plus sereines et plus douces. Que \% paix et le bonheur soient avec elles, car ces obscurs dévouements méritent une récompense éclatante. Il y a des passions sincères qui marchent à leur but sans arrière-pensée, qui ne prévoient pas Tabandon au delà du plaisir, qui ne rêvent pas l'indépendance dans la possession, qui voient dans l'amour autre chose que la soumission et le commandement, qui ne conçoivent pas le bonheur sans un échange également prodigue et aveugle des deux parts ; ces passions-là sont grandes, nobles, poétiques, dignes d'admiration et d'enthousiasme. Dans le malheur et l'abaissement, elles méritent encore l'estime et l'am-r nistie des âmes les plus calmes et les plus désintéressées; elles peuvent offrir aux regards du sage un spectacle douloureux et déchirant, mais elles n'avilis* sent pas celui qui les endure ; elles peuvent défier la mépris, et le poëte n'a pas à les flétrir.

Est-ce à dire que Tégoïsme et la brutalité seront à jamais protégés par un privilège inviolable et sacré, et que la poésie n'aura pas le droit de les atteindre ? Chose singulière ! Indiana, qu'on a donnée pour un plaidoyer contre le mariage et l'amour, se résout dans une affection pure et sereina» assez sûre d'elle-mêmo

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pour ne craindre ni la durée ni le nombre des jours pareils, as&a;s sainte et séri3UBe pour demander à Di^u de la bépir, ^ssez dévouée pour compter sur Tavenir. Uunion d'Indjana et de Ralph, qu'est-ce autre chose que Tamour dans le mariage ?

Dans Valentine, des idées pareilles se retrouvent en présence, Beulement le rôle de ces idées est changé, Tégoïsme prudent et réfléchi est représenté par la Loi. L'enthousiasme aveugle et Temporteinent effréné appartieni^ent à la jeunesse ambitieuse, inet^ périmentée. Le cœur d'une femme peut hésiter long* temps entre ces caractères si opposés: ilpeutpro<r longer sa défense et céder lentement le terrain qui lui reste. Mais, pour peu que Tun des deux adversaires qui se disputent la prpie s'avilisse aux yeux de son juge, la victoire ne sera pas longtemps indécise. Tant que la Loi était représentée par un caractère pur, si odieux et si glacé qu'il fût, le devoir pouvait sembler auguste, la lutte était glorieuse ; avec l'avilissement de la personne, le rnépris et l' oubli du devoir com?mencent. Alors la chute est ipévitable. Quand Valen-^ tiue se donne à Bénédict, elle n'a plus à choisir qu'entre Diieu et lui. La spoliation à laquelle elle se résigne lui rend la liberté ; elle n'a plus à compter qu'avec elleroiême. Sa faiblesse ou sa résistance n'en* gage plus l'honneur de personne. Elle s'appartient, elle peut se donner. Sa défense, en se prolongeant, ne serait plus qu'un calcul d'égoïsme ou de vanité. En présence des tortures endurées pour elle par ua amant résigné, ce ne serait plus du courage, ce serait de la lâcheté.

Avant la publication de Mia, c^es explications pou^ valent sembler surabondantes. Personne encore n'a;^

vait songé à voir au fond de deux récits très-simples un plaidoyer passionné contre les lois sociales. Avec Lélia tout a changé de face. Et pourtant il semble que les choses auraient dû prendre un tout autre cours. N'est-ce pas en effet un singulier avocat que celui qui, voulant donner gain de cause à l'enthousiasme irréfléchi contre la réalité positive, prend à partie Tenthousiasme lui-même, le discute, le décompose, Tinterroge obstinément pour lui faire avouer sa folie? N*est-ce pas un étrange plaidoyer que celui qui, voulant prouver que l'entraînement et la passion dominent de toute la tête la résignation et le devoir, met le doute au-dessus de Tentraînement, la négation au-dessus de Tespérance? Qu'il y ait dans le monde où nous vivons des âmes assez riches en expansions et en dévouements pour ne pas se désabuser au premier coup, des cœurs assez magnifiquement dotés pour ne pas prononcer à la première déception Tanathème de la vieillesse et de l'impuissance, l'auteur ne le nie pas. Qu'il se rencontre parmi les femmes de France des caractères assez heureux ou assez aveugles pour puise» dans chaque nouveau désabusement, dans chaque nouvelle trahison, une crédulité plus confiante et plus enfantine, l'auteur ne croit pas que ce soit une question. Mais la poésie ne peut-elle franchir les limites de ces félicités paisibles et de ces crédulités persévérantes? N'a-t-elle pas le droit de prendre pour sujet de ses études les exceptions douloureuses qui passent du désabusement au désespoir, du désespoir au doute, du doute à l'ironie, de l'ironie à la pitié, et de la pitié à la résignation sereine et impassible, au dédain religieux et grave de tout ce qui n'est pas Die^i ou la Pensée,

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