‹ Questions d'art et de moraleChapitre 10 sur 16 · TRADITION FRANÇAISE EN LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

TRADITION FRANÇAISE EN LITTÉRATURE

Il est des moments où les peuples, comme les artistes, ceux-là surtout qui sont dans toute leur vigueur, doivent faire sur eux-mêmes un retour critique, une sorte d*examen de conscience. Ils y gagnent une connaissance plus exacte de leurs ressources et de leur génie particulier, un sentiment plus vif de la mission qui leur est assignée, une détermination plus juste des voies qu'ils doivent suivre pour se conformer librement aux vues de la Providence.

Chaque peuple a une mission spéciale dans ràchève-

ment de Tœuvre humaine ; c'est là un principe que la philosophie a le droit de poser avant que l'histoire le démontre, car il découle des idées primordiales, que la création a un but, que Thomme a un but dans la création; nier ces vérités, c'est nier la Providence elleTmémc. Dans chacun des ouvrages de Dieu, l'unité de l'action et du but se combine avec la variété et la multiplicité des moyens. Chaque être vivant est une réunion de facultés différentes. Relativement à l'œuvre que l'humanité doit accomplir, il est permis de la considérer comme un grand être dont les nations sont les organes divers. La pensée humaine se développe à travers Ips âges comm<B une. vaste symphonie dont chaque peuple est un instrument, et dont l'accord est maintenu par le suprême régulateur des choses. Ce rôle particulier que joue un peuple dans l'ensemble de l'humanité, c'est là ce qui constitue et ce qui nous révèle son génie. Énergie spontanée et persistante, principe créateur par lui-même, le génie d'un peuple produit ses mœurs, ses institutions politiques, ses arts, sa littérature, et leur donne le caractère et la physionomie qui les distinguent : dans chacune de ces manifestations de la vie nationale le génie de la race se retrouvera tout «ntier.

Pour bien déterminer ce génie des races, l'étude des littératures est la méthode par excellence ; elle est la seule quand il s'agit d une société détruite. La religion, l'organisation sociale, l'art même d'un peuple éteint, ne subsistent plus que dans ses monuments littéraires. Qu'est-il resté du culte <le Minerve ou de Yesta, de la démocratie d'Athènes ou du patriciat romain, où trouver quelque parcelle intacte et vivantes des cités antiques ? La littérature a survécu seule à ces ruines ; il n'y a plus ni de consuls ni d' Archonte-roi, ni de Sénat romain, ni d'Amphic-

tyons, mais il nous reste encore Homère, Platon et Virgile. Les œuvres les plus durables des arts subissent elles-mêmes Faction du temps ; encore quelques années et plus rien ne subsistera du ciseau de Phidias. Autour des Pyramides elles-mêmes la pensée peut entasser le nombre de siècles qui doit ensevelir ces géants de granit sous les sables du désert ; mais tant que l'homme restera l'homme, tant qu'il aura le sentiment de Fidéal pour s'élancer vers l'avenir, et la mémoire pour communier avec le passé, le Phédon et Vllliade se transmettront d'une génération à l'autre, aussi pleins de vie, aussi jeunes qu'à l'heure où ces œuvres divines sortirent tout armées du cerveau rayonnant de la Grèce. Glorieux attribut de la poésie I tandis que les plus grandes choses entre celles <]ui se réalisent à l'aide de la matière sont destinées, comme la matière, à périr, les fruits de la pensée pure «ont immortels comme l'esprit qui les a conçus. La littérature est donc la plus durable des manifestations de la vie d'un peuple ; c'est surtout à travers leur littérature •que l'avenir jugera les nations. Si l'influence qu'une race exerce par la poHtique et par les armes tie finit pas avec cette race, elle est du moins bornée par les distances et par les siècles ; ni l'espace ni le temps ne limitent l'ac- ' tion de la poésie.

Avec quelle conscience, avec quel amour, devons-nous •donc étudier la littérature de la patrie, puisqu'il s'agit pour nous, en pénétrant dans l'intimité du génie national, d'apprendre à connaître un but auquel nous devons tous concourir ; d'acquérir l'intelligence et l'amour d'une de ces missions qui font la grandeur d'un peuple devant Dieu et devant l'humanité ! Si Dieu donne à chaque peuple et à chaque homme une aptitude, une énergie spéciale, ce génie dont il les doue n'est pas un ihs^tinct aveugle qui

les entraine, il est possible d'y résister, de le faire dévier, de Tétouffer même ; c est pour cela qu'il y a de la gloire à s'y dévouer, à l'agrandir. S'il y a des peuples comme des hommes éternellement illustres, c'est que les peuples comme les hommes sont libres dans le dévouement à leur génie et à leur mission. Or, puisqu'il est un moment où les peuples doivent suivre leur génie avec réflexion et par choix, il faut;que dans l'étude de leur passé politique ou littéraire ils recherchent, plus encore peut-être que les théories générales d'art et de gouvernement, une conscience bien distincte de leurs facultés, des lois de leur propre nature.

Chaque nation, au point de vue littéraire comme dans Tensemble de son histoire, peut être considérée comme un artiste ayant ses qualités et ses défauts particuliers. Pour critiquer un artiste avec sagesse et lui donner des conseils profitables, il ne suffit pas de posséder la philosophie de l'art en soi, la poétique abstraite et générale ; il faut d'abord étudier l'artiste lui-même, connaître à fond ses tendances natives, ses passions, ses préjugés et les limites de ses forces. C'est surtout dans la pratique des arts et de la littérature qu'en dépit des systèmes, le naturel finit toujours par l'emporter ; plus Tartiste a de sève et de vigueur, et plus il est rebelle à toute éducation qui prétendrait changer la nature de son talent. Une critique trop générale et trop systématique risque de faire perdre

au poète toutes les qualités qui lui sont propres, sans lui rien faire acquérir de ce qui manque à son organisation.

Le premier but de la critique appliquée à l'ensemble d'une littérature, et surtout à la littérature de notre pays, est donc de bien connaître le génie national. Le génie d*un peuple se manifeste dans tous les produits de son activité, dans tous les aspects de son caractère. En l'étudiant dans sa littérature, il est indispensable de] le considérer aussi dans ses origines, dans son tempérament et dans son histoire.

De même que le corps humain est une réunion d'organes au service d'une intelligence, de même une nation est un grand corps physiquement organisé pour le service d'une idée ; et comme la physiologie de Thomme est merveilleusement propre à servir l'élude de la psychologie et de la morale, la physiologie d'une nation, c'est-à-dire l'étude de ses conditions de race et de climat, sert puissamment à faire connaître la philosophie de son histoire, a découvrir la loi de sa destinée.

Jetons donc un rapide coup d'œil sur les origines de la nation française et sur le sol qu elle habite.

Il est, au centre de la partie la plus tempérée du globe, une terre dont les pieds se réchauffent au bord des mêmes flots où baignent les rivages enflammés de l'Afrique, tandis que les brises fortifiantes du Nord rafraîchissent son front sans le glacer. Cette ten-e, ouverte du côté de l'Orient, laisse arriver jusqu'à elle toutes les traditions, tous les enseignements du passé, et son bras, tendu vers l'Occident, semble donner la main aux régions de l'avenir. La sève qui circule dans ce sol a tour à tour Teffervescence passionnée du Midi et la lenteur puissante du Septentrion. Sur cette terre la végétation est à la fois forte et contenue; le mélèse et le sapin ombragent ses montagnes, l'olivier

et Toranger y mûrissent penchés sur une mer d'azur. Elle paraît destinée par la nature à présenter un abrégé de tous les climats. Cette terre privilégiée, c'est le noble pays de France.

Toutes les races d'hommes sont venues mêler leur sang au sang de ses enfants : la Grèce divine a jeté des essaims sur ses rives méridionales; les Cimbres et les Goths sont sortis pour la visiter des forêts dé la Scandinavie ; lea Huns et les Vandales ont quitté pour elle les steppes centrales de TAsie; les tribus indo-germaniques se sont répandues pour y arriver des sommets de l'Himalaya jusqu'aux bords du Rhin; chez elle, Rome a laissé des villes à chaque campement de ses légions ; les hordes . sarrasines on passé la mer pour apporter quelques gouttes de sang arabe au saug de ses hardis cavaliers. Nulle part un mélange plus égal, une fusion plus intime de toutes les fa* milles humaines n'a préparé un organe plus souple et plus docile à l'harmonieuse intelligence de toutes les idées, à l'universelle sympathie pour tout ce qui porte le nom d'homme Nulle part ailleurs que sur ce sol, où devait se développer la grande idée de l'unité humaine, les différences de caractère ne se sont mieux combinées, les individualités de race ne se sont plus effacées pour laisser subsister dans leur généralité idéale les traits essentiels de l'homme ; nulle part l'homme n'apparaît plus libre de la nature, plus dégagé de toute fatalité de sang et de climat; nulle parties (ils d'Adam n'ontscellé par un embrassement plus étroit la reconnaissance formelle de leur fraternité.

Ainsi le caractère originel de la nation française, c'est de provenir d'une fusion des races les plus diverses, de n'être asservie à aucune prédominance exclusive dans le sang et dans les aptitudes intellectuelles; d'où résulte une capacité merveilleuse pour recevoir toute idée, pour tout

comprendre, pour' emprunter à chaque peuplé ce qu'il y a de général, de plus unÎTersellement humain dans sa pensée, et pour le transmettre à celui dont Tesprit est différent. De là enfin Téminente faculté de servir de lien aux originalités les plus antipathiques et de donner aux produits variables de l'imagination la forme immuable de la raison. '

Parmi tous les peuples qui tour à tour ont sillonné le sol des vieilles Gaules, il n'en est donc pas un qui puisse revendiquer à lui seul la paternité de la nation française. Cependant la race qui fut en possession de cette terre avant le mélange des peuples, et qui dut fournir le plus de matériaux à cette transformation, a marqué le type français d'u/ie empreinte plus pïirticulière ; elle a été pour nous comme le sein maternel dans lequel notre enfantement s'est accompli; c'est avec elle que nous avons conservé les plus intimes affinités morales ; les autres* races sont venues doter notre intelligence, celle-là nous a transmis son cœur. Le peuple de France a conservé cette promptitude à l'action, cet héroïsme guerrier, cette bonté native, cette sympathie entraînante qui, déjà du temps de Strabon, faisait dire de nos ancêtres gaulois : « Ils sont rapides et spontanés et prennent volontiers en main la cause de celui qu'on opprime. »

L'esprit français n'est spécialement ni l'esprit religieux, ni l'esprit des arts, ni l'esprit poétique, ni l'esprit utilitaire; c'est par excellence l'esprit humain. Mais quoique la race française ne provienne point exclusivement d*une seule race, le génie français se rattache néanmoins à une tradition particulière, il n'est pas seulement fils de ses œuvres, il peut citer des aïeux. L'intelligence française représente d'une manière abstraite et générale le génie même de l'humanité, et l'humanité vit de la tradition.

Chaque situation de Tesprit humain est née d'une situalion antérieure. L'époque intellectuelle à laquelle préside la France a donc ses racines dans une autre époque représentée par un autre peuple. Ce n'est pas d'aujourd'hui et en France seulement que Thumanité est arrivée à la conscience d'elle-même, qu'elle s'est distinguée de la nature, et qu'elle travaille à prendre sa véritable place dans la création. L'antiquité avait commencé cette grande œuvre. Ce n'est pas en vain qu'Athènes et Rome se partagent le respect et l'enthousiasme des peuples de l'Occident, et que la Grèce est saluée par eux du nom de mère de la civilisation moderne.

Le génie français, malgré tout ce qu'il a d'essentiellement neuf et d'original dans son universalité, le génie français est fils d'une tradition, mais cette tradition n'est ni gauloise ni germanique, elle est par-dessus tout grecque et romaine.

Ce n'est point par un pur caprice de nos grands écrivains que la littérature française a suivi jusqu'à nos jours les voies grecque et latine. Les deux derniers siècles croyaient, il est vrai, n'obéir qu'à leur admiration pour les modèles antiques ; mais c'est d'une cause plus essentielle que dérive la physionomie latine de la plupart de nos poëtes. Quand commença notre grande époque littéraire, l'élément latin avait triomphé de tous ceux qui fermentèrent dans le moyen âge pour constituer l'ensemble de notre nationalité. Les origines du droit, de la politique et

de la langue proviennent surtout de sources romaines. Sans doute, le christianisme eut la plus large action sur le monde moderne, mais la civilisation qu'apportait le christianisme à l'Europe renouvelée par la conquête germanique, c'était la civilisation de Rome dans tout ce qui n'était pas fondamentalement contraire au génie de l'Évangile . L'idée qui dirige les sociétés actuelles et surtout la France, l'idée de l'unité humaine, a son premier germe dans l'antiquité. Le christianisme a donné la sanction religieuse à ce sentiment, il peut en revendiquer le côté le plus tendre et le plus idéal; il l'a agrandi jusqu'au dogme de la fraternité ; mais on peut dire que la véritable notion de l'humanité date du jour où, pour la première fois, Thomme a eu conscience de sa distinction d'avec Dieu et l'univers et s'est posé en rival devant la nature. Ce jour suprême où l'histoire se dégage de la cosmogonie et du mythe, c'est le soleil de la Grèce qui l'a éclairé.

Avant la Grèce, l'homme était courbé sous une fatalité immobile; les formes religieuses, les mœurs, l'organisation politique pesaient sur lui, sans que sa raison, sa personnalité eussent en rien contribué à sa destinée ; c'était un enfant qui n'avait pas encore fait acte de libre arbitre, un nourrisson emmaillotté que la nature d'Orient tenait encore suspendu à ses enivrantes mamelles. La Grèce a vu naître trois choses, toutes les trois conquises sur la domination de la nature, toutes les trois d'origine humaine : Fart, la philosophie, la liberté, voilà ces trois dons que la Grèce a faits au monde ; c'est par eux qu*elle devient la seconde patrie de tout homme qui pense.

Dans l'art, tel que les Grecs l'ont fondé, l'homme se prend lui-même pour type dans la recherche du beau; la' forme humaine est l'éternel objet de son étude ; c'est à travers la forme humaine qu'il perçoit l'idéal.

Dans la philosophie, c'est encore l'homme, Thomine seul qui se déclare en possession de tous les instruments de la yérité et prétend ne phis la tenir d'une initiation mystérieuse, mais la chercher et la conquérir par les seules forces de sa raison.

Dans le gouvernement libre, c'est la conscience, c'est la volonté humaine qui est considérée comme point de départ du pouvoir social. L'homme brise la fatalité des castes ; il rédige lui-même ses lois, il ne les reçoit plus toutes faites d'un législateur divin.

Rome emprunta de la Grèce l'art et la philosophie sans y rien ajouter; mais elle mit au monde deux^ choses nouvelles, aussi grandes que le nom romain, le droit civil et le droit politique. La Grèce ne s'était pas élevée dans la po litique au-dessus de l'idée des nationalités isolées et hostiles, la cité grecque avait constamment repoussé le barbare, comme son Olympe repoussait les dieux étrangers. Le Panthéon romain, au contraire, s'enrichit de tous les dieux, à mesure que la cité romaine s'élargissait pour admettre dans son sein tous les peuples vaincus. Rome eut la première pensée de la cité universelle ; son existence fut un long travail d'assimilation ; mais le principe vivifiant, tenu en réserve par le christianisme, lui manquait pour achever ce travail. Elle avait conçu par Tégoisme l'idée sainte de l'unité du genre humain et voulut la réaliser par la force. Il était réservé à une nation chrétienne de concevoir cette idée par le dogme de la charité, et de la poursuivre par le dévouement. Toute l'histoire de la France, jusqu'à nos jours, prouve qu'elle avait accepté cette mission ; pour l'accomplir, elle avait hérité de Rome la vertu militaire, le génie pratique et le génie du droit, enGn la puissance assimilatrice.

L'esprit français excelle à s'emparer d'une idée confuse

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encore dans Tespril d'un autre peuple, à la dépouiller de son enveloppe individuelle pour la présenter sous son aspect le plus abstrait et le plus humain. Cette faculté, poussée à si haut point, tient sans doute en partie à Torganisation physiologique de notre race constituée en vue de Tassimilalion et de l'universalité ; mais elle provient aussi beaucoup de son éducation et de ses traditions, et, dans cette éducation, tout ce qui ne vient pas du christianisme vient de Rome et de la Grèce. Le sentiment de liberté et d'humanité, qui s'est développé avec tant de puissance dans Tesprit français, était contenu en germe dans la Grèce; il nous est arrivé avec les conquérants romains, et par l'intermédiaire du christianisme, enrichi des lettres et de la civilisation antiques.

Notre nationaUté s'est formée par Texpulsion des éléments germaniques au profit des éléments gallo-romains. Pendant toute la durée du moyen âge, le génie germanique et le génie gallo-romain se sont trouvés en présence sur le sol de la France; les communes en face des seigneurs, la cité en face de la caste, le droit écrit en face des coutumes, Tunité d'empire, l'idée monarchique en face de riadividualisme aristocratique, la milice pacifique des clercs et des légistes en face de la turbulente féodalité. 1! y a plus de deux siècles que la victoire est décidée.

Au moment où les traditions romaines triomphaient ainsi dans le droit et dans la politique, dans les manifestations les plus actives de la vie nationale, il était impossible que le même fait ne se produisit pas dans les lettres. Aussi, depuis cette époque, l'imitation de l'antiquité devient la loi générale de nos poètes ; ils reproduisent Rome et la Grèce avec l'infériorité de toute copie dans ce qu'ils empruntent servilement ; mais aussi, en maint détail, avec cette supériorité qu'ils doivent au christianisme.

quand ils obéissent, souvent à leur insu, à leurs croyances religieuses.

Ainsi le génie français, dans ses traditions littéraires, se rattache surtout à la Grèce et à Rome par ses traits les plus saillants, la conscience de la liberté morale, la prépondérance de la raison sur Timagination, la puissance assimilatrice; enfin par le sentiment de Tunité humaine dont le christianisme est venu faire la sainte croyance au dogme de la fraternité, la sympathie universelle et Tesprit de dévouement.

Le génie d'un peuple, avons-nous dit, se manifeste dans toutes les productions de Tactivité nationale, dans la philosophie et dans les mœurs, dans la poUtique et dans Tart. Une nation dans toutes les branches de son développement reste identique à elle-même. Aurons-nous besoin de démontrer que le génie de la littérature française et celui de la langue française sont un seul et même génie? Cette empreinte caractéristique dont la constitution particulière de chacun de nous marque nos actions et nos idées, ces traits de famille qui existent nécessairement dans tout ce qui provient du même peuple, ne doiventils pas se rencontrer surtout entre sa langue et sa littérature? Les mots d'une langue sont à une littérature comme sont à un monument achevé les matériaux qui ont servi à le construire et qui, avant d'y recevoir leur place, ont reçu leur forme elle-même de la pensée de l'architecte.

Une langue n'est-elle pas un ensemble de signes dont la loi est d'être en rapport exact avec les idées qu'ils représentent? Toute œuvre littéraire est elle-même un signe complexe, un grand symbole résultant de la réunion de ces signes partiels, et qui formule une pensée générale comme un mot formule une idée particulière. La loi d'une

littérature est donc d'être en parfaite analogie avec la langue qu'elle emploie.

Examinons sommairement les caractères principaux de la langue française.

Notre langue est formée des débris de plusieurs idiomes comme la nation qui la parle est formée du mélange de plusieurs nations; elle n'est pas dans son origine le produit d'une seule race, et contemporaine de cette race comme la langue germanique. Pour arriver à la physionomie puissamment caractérisée qui la distingue, elle a traversé plus qu'aucune autre, une lente série de développements ; comme notre unité nationale elle a mis longtemps pour arriver à sa perfection.

Considérée d'après la manière dont les mots s'y engendrent, cette langue n'offre pas de signes radicaux qui lui soient propres et sur lesquels aient germé des familles entières de mots tous réductibles au mot primordial ; elle ne peut pas, comme la langue grecque ou la langue allemande, créer des mots nouveaux par la juxtaposition et la combinaison des mois anciens; d'où il résulte, qu'à part des cas très-rares, lorsqu'elle veut s'enrichir d'une expression devenue nécessaire, elle en emprunte les éléments à un idiome étranger.

De nombreux dialectes ont contribué à la former; jusqu^ici la linguistique la plus avancée n'a pu découvrir pour quelle part y entrait au juste l'idiome indigène

des vieilles Gaules ; il est reconnu cependant que rélément celtique s'y est maintenu contre les dialectes des envahisseurs barbares. Elle emprunta peu de chose aux tribus germaniques. Les modifications les plus essentielles qu'elle reçut provinrent de la langue qu'importa chez nos pères Rome civilisatrice et conquérante, de la langue latine.

n est toutefois bien remarquable qu'en empruntant au latin ce qu'on nous permettra d'appeler la matière de la langue, c'est-à-dire les syllabes fondamentales des mots, la France, en façonnant sa langue, a complètement changé Tesprit et les formes essentielles, le caractère intime de la langue latine; si bien que le génie du français est devenu contraire en tout point à celui du latin, de même que le génie de la nation, tout en se rattachant au génie romain, s'appuie sur des principes tout à fait opposés.

Le français est analytique et positif; le latin est synthétique et amphibologique. Le latin fut la langue des jurisconsultes, merveilleusement propre à aider Tinterprétation du préteur cherchant à éluder les textes et l'avocat subtilisant avec son adversaire. Le français est la langue de la philosophie rationnelle, de la pohtique, mais d'une politique franche et sans arrière-pensée.

Si, laissant cette comparaison des deux langues, nous continuons à énumérer les caractères distinctifs de la nôtre, nous trouverons que la clarté qui la caractérise s'allie au défaut de concision ; les phrases y sont surchargées de mots auxiliaires, c'est celle peut-être entre tous les idiomes modernes qui met en œuvre le plus grand nombre de syllabes pour rendre la même idée.

Toujours soumise aux lois de l'analogie, elle sait admirablement définir, elle ne laisse rien subsister de vague et d'indéterminé dans l'expression ni dans la pensée. Comparativement moins abondante que les autres langues mo-

dernes, elle n'a pas pour la même idée cette multiplicité de mots dont chacun indique une nuance ou un degré; ce qui, joint à Texcessive délicatesse que le langage littéraire doit chez nous à son origine aristocratique, nécessite remploi fréquent des périphrases et nuit à Ténergie. Cette difficulté même à récrire d'un façon énergique et serrée sans cesser d'être pure et grammaticale concourt à la perfection du style; une fois qu'une idée a été rendue en français sous sa véritable expression, dans un beau vers, dans une phrase bien faite, il semble que cette forme soit la seule possible pour la même pensée, elle acquiert quelque chose d'indélébile. Ainsi, dans la sculpture, plus la matière est dure au ciseau, plus l'œuvre est assurée de vivre.

Cette langue ne se prête point à Timprovisation, elle n'est point populaire ; comme elle abonde en règles conventionnelles, elle servirait mal une imagination sans culture. Nulle intelligence ne la façonne à son gré et ne la domine, le génie lui-même est souvent dominé par elle.

Voilà pour l'esprit de la langue française ; si nous considérons maintenant chez elle les propriétés physiques, c'est-à-dire le son, elle nous apparaîtra presque totalement dépourvue de l'élément musical, c'est une langue qui n'a pas d'accent ; parler le français avec un accent, c'est le parler mal. Il est pauvi*e en syllabes sonores, surtout dans les désinences ; ce que nous appelons Yé muet est une particularité de notre idiome; on peut obtenir de lui une phrase pleine de mouvement et qui ne sera pas dépourvue de nombre, mais qui n'atteindra jamais l'harmonie éclatante des langues méridionales.

En partant de ces idées sur la langue française, ne pourrait-on pas se îormer à priori une notion delà littérature à laquelle cette langue fournit les signes nécessaires pour la manifestation de la pensée?

Toute littérature, c'est-à-dire tout ensemble de monuments dans lesquels une société exprime son génie à Taide de la parole, toute littérature affecte deux formes différentes : la poésie et la prose. Chacune de ces deux formes correspond à Tune des deux natures de Thonmie. Par la raison et par le cœur, Thomme participe à la nature infinie, au monde divin ; par les sens et par le corps il participe à la nature physique, au monde fini. Cette dualité de rhomme, qui se manifeste d une manière si éclatante dans rhistoire de Tespèce comme dans la vie de chaque indi vidu, sert de point de départ à deux ordres distincts qui se retrouvent dans tous les genres de développements de rhumanité. 11 y a dans l'art Vidée et la forme ; il y a dans la parole la pensée et le langage; il y a dans la société le droit et le pouvoir qui veille à la réalisation du droit ; il y a dans la vie de Thomme la méditation et l'action ; toujours Tesprit à côté de la matière, le fini à côté de l'infini.

En étudiant les deux formes de la littérature par rapport à ce double élément de la nature humaine, c'est la poésie qui nous apparaît bien vite comme dérivant du sentiment de l'infini; elle habite les régions spéculatives de l'âme, elle est en dehors et au-dessus du monde de Taction. La prose, au contraire, est le langage de la vie pratique, de la réalité matérielle.

Toute langue participe plus ou moins spécialement à

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Tune de ces deux natures, selon que Vintelligence du peuple qui Ta façonnée pour son usage est plus ou moins portée Ters la contemplation ou yers Faction. Chaque langue a donc une aptitude plus prononcée pour servir d'interprète à la prose ou à la poésie.

A laquelle de ces deux formes la langue française, d'après ses caractères généraux, parait-elle le plus favorable? Est-ce à la poésie?

La poésie est la forme par excellence delà pensée, parce qu'elle est plus complète, parce qu'elle renferme plus de vie, parce qu'elle est plus conforme à la manière dont se manifeste la pensée divine dont le langage est la création universelle, c'est-à-dire une véritable œuvre d'art, un vaste ensemble de signes exprimant dans les limites du fini les idées infinies qui sont en Dieu. La poésie, qui s'efforce en manifestant l'idée de la revêtir de l'image sensible qui lui correspond, mérite donc, dans l'acception la plus rigoureuse, ce nom de langue des dieux que l'antiquité lui donna, car c'est sous la forme la plus analogue à la poésie que se manifeste Fintelligence divine.

Dieu a réalisé sa pensée dans une œuvre d'art et non pas dans une formule abstraite. La création universelle, où ridée n'existe pas sans l'image, est la pensée de Dieu réalisée, c'est l'acte par excellence de poésie.

Le genre de poésie qui s'exprime par le langage, la poésie parlée, peut être considérée à son tour sous deux points de vue : dans l'essence même qui la constitue et dans la forme qu'elle revêt, dans l'idée et dans l'expression ; il y a, en un mot, la poésie en elle-même et la versification. En laissant de côté la question de savoir jusqu'à quel point la versification est nécessaire à la poésie, nous nous bornerons à constater que chez tous Tes peuples la poésie et le vers ont toujours paru destinés à s'unir.

La versification est un arrangement des mots qui n'est point arbitrairement fixé et qui a surtout pour but de donner au langage un caractère musical plus prononcé; de le rendre imitatif du mouvement et de Taccent particuliers à chaque ordre de pensées aussi bien qu'à chaque être matériel ; de le revêtir de l'harmonie, un des caractères essentiels de tout ce qui est vivant. Le dessin même, la couleur et l'éclat des images que le poète emploie, ont singulièrement à gagner dans cet arrangement des mots qui semble d'abord n'avoir pour but que l'effet musical.

La langue française est peu sonore, elle est pauvre d'expression musicale; le rhythme qui lui est particulier est un rhythme conventionnel et qui n'est pas fondé sur les lois de l'accent; son abondance en syllabes muettes la rend peu propre a être chantée, et dans la réalité la versification est une musique. Le vers français n'a conservé du chant que le mouvement et la mesure, la mélodie lui manque. Si nous ajoutons à ces inconvénients, qui dérivent de l'essence même de la langue, toutes les entraves particulières imposées au vers français, le grand nombre de règles arbitraires qui ajoutent beaucoup à la difficulté sans rien ajouter à l'effet réel, nous serons forcés de reconnaître que, par les lois de sa versification, la langue française est moins favorable que beaucoup d'autres à la forme poétique.

Si la versification a besoin d'une langue accentuée et sonore, la poésie elle-même s'accommode difficilement d'une langue trop positive et qui risque de ne rien laisser à l'infini du sentiment en excluant le vague de l'expression . La poésie vit d'idéal ; l'idéal, essentiellement divin, ne peut être enfermé qu'en partie dans une expression matérielle, le sentiment des choses divines est gêné dans les contours d'une formule trop précise : l homme entre*

voit l'idéal sans jamais Tembrasser. Dans tous les ordres de beauté, Tidéal se manifeste à nous par quelque chose qui ne peut être déterminé, qui échappe à toute apprécia*^ tion positive, dont aucune méthode ne peut donner le secret. Il n'y a cependant de réellement poétiques que les œuvres qui réveillent en nous le sentiment de l'idéal. La poésie doit écarter un peu le voile qui nous cache le ciel, : c'eest-à-dire le monde de l'idée pure ; ce voile, c'est la forme sensible elle-même, c'est tout ce qui participe du fini. II faut donc que le monde matériel s'entr'ouvre pour ainsi dire, afin de laisser arriver jusqu'à nous la splendeur de Tidéal. Cet espace vide par lequel nous apercevons la lumière d'en haut, c'est, dans le langage de ce monde, quelque chose d'essentiellement peu positif, de vague, d'indéfini ; et cette part d'indéfini est nécessaire à la vraie, à ta grande poésie.

Or la langue française ne laisse jamais rien à l'indétermination et au vague, elle se prête difficilement à servir une intelligence où domine le sentiment de l'infini; son génie sera souvent rebelle au vrai poëte.

Mais si la poésie, quant à son essence, réside dans l'inexprimable du sentiment, comme elle est aussi un art, dans la plus large acception de ce mot, c'est-à-dire une création, une incarnation de Tidée dans un signe, elle est dans un rapport nécessaire avec le monde des signes et des images, avec la réalité extérieure; ce rapport consiste dans la parfaite analogie de l'image, du signe avec la chose signifiée. Ce signe emprunté à la nature visible doit représenter cette nature avec beaucoup d'exactitude et de vérité matérielle; il doit reproduire l'objet sensible dans son relief et dans sa couleur, il doit, si j'ose me servir de ce mot nouveau, être fortement doué de plasticité.

Or la langue française n*est pas une langue plastique ;

ses mots manquent de sonorité et d'harmonie imitative ; si, grâce à sa puissance d'analogie, on obtient aisément d'elle un dessin correct, son coloris reste souvent sansvivacité et sans chaleur ; son extrême susceptibilité met d'étroites limites au choix des figures ; son élégance convenlionn elle, et qui tombe facilement dans la recherche et la manière, s'accommode rarement de l'image telle que la nature la fournirait ; elle corrige, elle émonde, et, dans les modifications qu'elle fait subir aux couleurs prises dans la nature, elle a pour guide moins le sentiment invariable du beau que les exigences toujours capricieuses du goût, elle ajuste plutôt qu'elle n'idéalise. Il est donc dans le caractère de cette langue de se refuser aux images plastiques et d'exclure des couleurs qu'elle admet cette énergique réalité qui saisit, qui fait paraître une expression vivante, et dont la forme poétique a besoin pour être autre chose qu'une formule inanimée»

La véritable aptitude de la langue française est pour la prose, pour l'éloquence. On s'étonnera peut-être de ce que nous employons indifféremment le mot de prose et celui d'éloquence pour désigner cette manière d'exprimer la pensée qui est autre que la poésie, c'est que l'éloquence est l'état le plus élevé, la plus haute puissance de la prose. Cette distinction n'exclut point l'idée que la poésie peut se manifester autrement que par les vers, et que la prose s'empare souvent du rhythme plus particulier à la poésie. Toujours est-il qu'il existe une différence radicale, une différence de fond et non pas seulement de forme entre la

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poésie et la prose, que nous appelons aussi Téloquence.

L'éloquence diiïère de la poésie par le but, par la source, par les moyens. La poésie habite une sphère contemplative, elle s'inspire du monde invisible, son but immédiat est en dehors de la pratique ; si elle renouvelle, si elle fortifie en nous la puissance d^action, c'est parce qu'elle augmente dans notre cœur l'intensité de l'élément divin, qui est la vie de l'âme ; ce qu'elle cherche d'abord à donner à l'homme, c'est une révélation de l'infini, c'est le sentiment de l'idéal ; tout le reste, c'est-à-dire l'idée applicable, la résolution active, tout ce qui tient à l'ordre du fini, tout cela, d'après la parole de l'Évangile, ne dérive d'elle que par surcroît.

Au contraire, la source de l'éloquence est dans l'homme lui-même, dans sa volonté, dans ses passions; l'éloquence a pour but l'action, c'est-à-dire quelque chose de déterminé, de positif, de fini. La liberté humaine s'exerce dans le monde de l'action et non pas dans celui de l'idée pure. Aussi l'éloquence relève plus de la volonté, la poésie plus de l'inspiration.

Cette distinction, qui existe dans l'essence de la poésie et de la prose et qui se manifeste à l'extérieur par la différence du rhythme, produit encore entre ces deux sortes de langage une différence de forme plus essentielle que celle de la phrase métrique à la phrase libre.

Le langage particulier de la prose est un langage sans figures, sans métaphores, sans inversions, qui présente la pensée dans sa nudité abstraite, qui l'énonce dans une formule sans vie à l'état de théorème mathématique. Cette forme, tout en excluant l'incertitude et l'indétermination, en offrant le contour précis de l'idée, ne renferme néanmoins qu'une réalité incomplète et comme le simple squelette de la vérité.

L'art de la poésie est plus parfait ; sa langue procède d'une façon plus semblable à la langue divine, à la création, dans laquelle chaque idée n'apparaît que sous une forme sensible, en qui la pensée n'est jamais abstraite dé l'expression matérielle, où la forme n'existe qu'avec la YÎe et le mouvement. La poésie procède dans son langage par figures ; c'est l'union de l'idée et de l'image qui donne à la poésie ce caractère de réalité, et qui l'élève au-dessus de la prose de toute la hauteur qui sépare l'esprit vivant de la lettre morte.

Chacune de ces formes de la pensée a sa fonction propre ; celle de la prose s'agrandit chaque jour dans l'âge de l'esprit humain que nous traversons. Toute idée qui vise à l'application immédiate, tout système qui veut se réaliser, tout enseignement scientifique et pratique se propage à l'aide de la prose. Une conception ne peut devenir vulgaire dans la plus noble acception du mot, c'est-à-dire universelle, qu'en passant par la prose. Aux premiers âges de l'humanité, la langue vulgarisatrice, la langue universelle, ce fut la poésie; aujourd'hui cette universalité est l'attribut de la prose ; de là vient qu'entre toutes les langues modernes le français est l'idiome qui a le plus de droit à la domination. L'éclat de nos siècles littéraires, notre ancienne prépondérance politique, les guerres qui nous ont mêlés à tous les peuples, l'influence de nos idées sociales ont contribué sans doute largement à la diffusion de notre langue ; mais si elle reste toujours victorieuse chaque fois qu'elle se trouve en présence d'un autre sur le solde la civilisation moderne, c'est qu'elle est en harmonie parfaite avec le génie de cette civilisation, c'est qu'elle porte dans cette absence même des qualités nécessaires à la poésie toutes les conditions actuelles de l'universalité.

Ainsi, c est surtout dans les genres qui tiennent à la prose que brille le génie littéraire de la France. La philosophie sera merveilleusement servie par Tesprit analytique, le positivisme et la clarté de notre langue, où l'élément rationnel domine à un si haut degré Finfluence de l'imagination. Toutes les fois qu'une idée devra descendre des hauteurs de la spéculation pour animer, un code de politique ou de morale; cette idée, si elle n'est pas française d'origine, le deviendra pour arriver à l'universalité. Une langue mieux douée que la nôtre du côté de l'imagination et du pittoresque ne saurait aussi bien faire accepter une même idée à des peuples divers de mœurs, de climats et de religions. Car le génie de notre langue comme le génie de la nation, par cela même que l'imagination y est moins riche, que l'élément analytique et abstrait, que la raison y prédomine, participe à ce privilège d'universalité qui est l'apanage de la raison. Tandis que l'imagination est plus individuelle, qu'elle revêt dans chaque peuple et dans chaque homme une physionomie particulière, la raison est une, invariable, générale ; ni les climats, ni les mœurs, ni les institutions ne peuvent éteindre ce rayon pur par où Dieu se communique à tout homme.

Cette langue française, si chère aux philosophes, le sera peut-être plus encore aux savants dont la pensée a surtout besoin de formules claires et précises. Les sciences qui se sont partagé le grand domaine de la nature n'y considèrent chacune qu'un point de vue déterminé, laissant aux poëtesle soin d'y contempler la vie dans son ensemble, les sciences vivent par la définition, par la précision de leurs formules abstraites. Or la puissance de définir est une des aptitudes les plus marquées de notre langue. Ce positivisme et celte clarté la rendent précieuse pour la controverse, quelles que soient les questions qui s'agitent.

mais d'une manière spéciale pourtant, si ce sont des questions pratiques ; car Faction et le mouvement lui ont été donnés en même temps que la clarté. La discussion politique trouve en elle un organe souple et puissant, un organe qui se fait entendre jusqu'aux extrémités les plus lointaines des sociétés ; la diplomatie Ta adopté sans contrainte comme Tidiome naturel des grands intérêts politiques ; l'histoire enfin, à qui la clarté philosophique et le mouvement oratoire sont également nécessaires, trouvera dans cette langue le plus logique et le plus éloquent des interprètes.

Une chose nous frappe, en effet, quand nous étudions le passé littéraire de notre pays ; c'est le nombre et l'importance des prosateurs et leur supériorité relative sur les écrivains en vers. Les noms les plus influents, les plus incontestés, ceux qui aux yeux de l'Europe représentent le mieux la pensée française, tous ces noms appartiennent à la prose, La prédominance des prosateurs devient surtout manifeste au moment où l'esprit français exerce sur le monde son action la plus puissante, où l'universalité de notre littérature est le mieux reconnue, au dix-huitième siècle. La poésie des deux siècles classiques donne au premier rang quatre noms : Corneille, Racine, Molière, la Fontaine : quelle imposante majorité en faveur de la prose ! Descartes, Malebranche, Pascal, Bossuet, Fénelon, Montesquieu, Buffon, Rousseau et Diderot. Voltaire, l'expression la plus complète de l'intelligence nationale au dix-huitième siècle. Voltaire n'appartient-il pas surtout à la prose ? la prose a donc pour elle le nombre et l'autorité des noms* Si les poètes du dix -septième siècle marchent les égaux des autres grands écrivains, au dix-huitième le génie des prosateurs laisse dans l'ombre celui des poètes. Gela posé, si l'on cherche quelle est la valeur relative de

nos prosateurs et de nos poêles en les comparant à ceux des autres nations modernes, on verra bien vite que des noms tels que ceux de Descartes, de Bossuet, de Rousseau et de Voltaire sont égaux à ce que le reste de l'Europe peut citer de plus grand. Quant à mettre en parallèle nos poètes classiques avec les poètes étrangers, Corneille et Racine avec Dante et Shakspeare, c'est une question brûlante et à laquelle nous ne toucherons pas aujourd'hui. Au lieu de comparer nos richesses poétiques a\ec celle des autres nations, nous voulons dans cette étude apprécier nos grands écrivains en eux-mêmes, chercher les caractères communs à tous, et l'esprit général de notre littérature pendant les deux siècles où la pensée française a pris le plus large essor.

En France, philosophes et poètes, savants et artistes, tous ont une même faculté, le bon sens pratique, un même but, l'action. Qu'ils s'emparent de notre âme par la raison ou par le sentiment, ce qu'ils veulent de nous, c'est toujours une conviction positive prête à se transformer en acte. Us ne perdent pas leur temps à spéculer et à rêver devant un idéal sans application possible, à caresser la forme pour sa seule perfection ; ils ne poursuivent pas la vérité et la beauté pour elles-mêmes, mais pour atteindre le résultat moral. Leur œuvre n'est jamais une œuvre de pure philosophie ou de pure poésie, mais plutôt une œuvre d'éloquence didactique. Notre littérature est une incessante prédication.

En réalité, la littérature, chez tous les peuples, est, comme chez nous, un enseignement; car elle est partout concordante avec Faction nationale ; c'est l'expression des sentiments d'un peuple, c'est une voix sortie de lui-même qui Tencourage et le dirige dans Tœuvre qui lui est assignée. Chaque peuple a son but, son idée, sa chimère qu'il glorifie et qu'il invoque par l'organe de ses artistes et ^ ses poètes. Ce sera une épopée amoureuse, chevaleresque ou mystique, l'utopie d'un Eldorado terrestre ou extramondain. Chez presque tous les peuples, l'idole proposée brille au delà du monde réel ; chez leurs poètes, l'objet peut varier au gré de la fantaisie individuelle, mais il appartient toujours à la régioti que fréquente de préférence l'imagination nationale.

Dans notre littérature des deux derniers siècles, cette direction de la volonté, cette croyance, que tout écrivain cherche à produire, ne porte jamais sur une donnée irréa- Usable, sur un idéal supérieur ou extérieur à l'homme; les sentiments et les doctrines ne franchissent jamais les limites du possible et de l'humain ; ils ne tendent point à nous faire sortir, par une vague aspiration, des bornes du réel et du fini, mais à créer en nous l'opinion et la passion qui peuvent amener un résultat dans le milieu social,, dans la sphère matérielle. Bien rarement l'inflexibilité du sens pratique des auteurs français se laisse-telle entraîner à nous indiquer un but trop lointain, quoique enfermé dans les limites du possible; c'est presque toujours un acte immédiat qu'ils veulent obtenir de notre raison ou de notre cœur ; rien n'apparaît dans leurs ouvrages de ce qui pourrait divertir nos regards de la réalité sociale et des destinées humaines. Les poètes eux-mêmes se sont 6té le droit de susciter la fantaisie, d'évoquer dans notre âme des visions trop lumineuses, un Eden de science ou d'à-

mour qui nous ferait prendre en dégoût la cité des hommes. Ce caractère toujours pratique et positif que conserve notre littérature se rencontre au plus haut degré dansnotrepoésie. Si la France du dix-septième et du dix-huitième siècle avait eu quelque velléité de contemplation et de rêverie, quelques tendances extra-humaines, quelque amour de l'im^ possible et de l'idéal, nous devrions en trouver des preuves dans les \ers qu'elle nous a laissés ; mais sa poésie n'en a pas de traces ; le grand culte de ses poètes ainsi que de ses philosophes, c'est le sens commun ; ils évitent, comme la folie tout ce qui pourrait les égarer un instant en dehors des préoccupations et des intérêts ordinaires de l' humanité. Des pensées de deux ordres différents peuvent divertir l'homme de l'action sociale et de l'élude de lui-même; son âme peut être envahie par deux ordres de sentiments ayant tine source extérieure, le sentiment du monde invisible ou de Dieu, et celui du monde visible ou de la nature. Mais l'homme tend à conserver sa personnalité indépendante de ce double iniini. L'humanité est pour elle-même un objet de contemplation bien autrement saisissante que les deux autres réaUtés; aussi le cœur humain. est-il la principale source de la poésie, quoiqu'elle ait deux autres éléments nécessaires, Dieu et la nature. Tout poète est sous l'impression plus ou moins dominante d'un de ces trois principes, et, comme on peut faire rentrer toute idée philosophique dans une de ces trois catégories, psychologique, naturaliste ou mystique, ainsi toute conception poétique dérive plus particuUèrement ou du spirituaUsme religieux, ou du sentiment humain, ou du sentiment de l'univers. Il va sans dire, néanmoins, que ces trois réalités, la nature, l'homme et Dieu, agissent à la fois sur chaque artiste, et que toute poésie, pour être complète, doit attester leur triple influence.

Dans notre littérature classique, riiumanité domine ex. cIusiYement : le sentiment de la nature extérieure n'y laisse pas de traces. Jamais la sirène des forêts et des montagnes n'a arraché nos poètes à leur amphithéâtre psychologique ; comme aussi jamais Textase ne leur a ouvert les portes du monde invisible; jamais le souffle mystique ne les a empor* tés plus haut que les toits des cités; ils ne s'abaissent guère vers les fleurs des champs et n'ont pas d'ailes pour s'élancer vers les étoiles ; ils marchent avec décence dans les rues des villes ; Dieu n'apparaît jamais chez eux ni comme infini, ni comme amour ; les plus chrétiens n'ont jamais senti Jéhovah porté sur les eaux où Jésus gravissant le Cal- Taire. L'école naturaliste du dix-huitième siècle ne put s'élever jusqu'à la notion de la vie universelle dans la nature. Tous, croyants ou sceptiques, ne font intervenir Dieu que comme une espèce de législateur stoïque nécessaire pour donner une sanction à -la morale ; ils n'ont jamais compris l'Éternel qu'au point de vue le plus humain ; mais l'idée ontologique de Dieu, le sentiment de l'infini, le sentiment de la vie divine, on ne le découvre pas plus dans les vers de Racine que dans ceux de Voltaire.

Cette tendance de nos poètes classiques à ne mettre en scène que T homme, à se passer de Dieu et de l'univers, devait en entraîner une autre, celle de peindre l'homma lui-même par son côté le plus abstrait. En efTet, isole» l'homme des circonstances extérieures qui modifient le type humain en sens divers, et vous arriverez à n'avoir plus qu'une formule générale au lieu de figures individuelles. L'ancienne école faisait abstraction de toute particularité de temps, de lieu et d'organisation, pour ne concevoir que les types les plus universellement humains. A cette généralité d'idées, à cette absence de couleur locale, notre littérature a dû l'avantage de se vulgariser si

facilement chez les étrangers et de succéder à Tuniversalité des littératures grecque et latine.

Le principal des caractères communs à nos écrivains et à ceux de l'antiquité classique, c'est la prédominance du sentiment humain sur le sentiment du monde invisible et de la nature. Dans leur poésie, consacrée tout entière au fini, le ciel et la terre ne sont que les accessoires de rhomme, loin de l'absorber, comme dans les compositions panthéistes de l'Orient, dont la Grèce rompit la première les traditions. Outre cette ressemblance en ce qui touche l'essence même de la pensée poétique, ils ont des rapports aussi frappants dans les procédés habituels de composition et d'exécution. Chez nos classiques et chez les anciens, même recherche deTunilédans l'ensemble de l'œuvre, de l'exacte proportion dans les détails. Tandis que les conceptions du Nord et de l'Orient se déroulent en épopées gigan. tesques dont le sujet principal se perd dans la multiplicité des héros et des épisodes, et qui ont leur type dans l'infinie variété de la nature, la Grèce ramène tout dans l'art à des dimensions mieux en harmonie avec les proportions humaines. Après elle, notre littérature a continué à réduire les proportions des objets; elle a recherché la symétrie avec plus de soin, et s'est attachée à écarter de l'homme tout ce qui pourrait détourner sa vue de lui-même et confisquer son activité au profit de la contemplation.

Ainsi la poésie française, comme la poésie grecque et

latine, s'agite éternellement dans le cercle du fini ; «Ile n'a qu'un seul héros, Tboinme social, rhomme isolé de Tunivers physique et sans autre rapport avec le monde invisible que la raison.

L'anthropomorphisme de la Grèce païenne a triomphé chez nous du mysticisme chrétien tout comme du panthéisme oriental. L'esprit français défend avec énergie sa liberté; il ne veut pas s'abîmer dans la contemplation de l'idéal; il ne se laisse pas enivrer par les merveilles de la création, et jamais le sentiment de la vie universelle ne triompha de son individualité. Notre littérature se renferma pendant deux siècles dans des limites tellement humaines, qu'on peut l'accuser sans exagération de n'avoir jamais senti ni la nature ni Dieu.

Cette forme abstraitement humaine que prend naturellement la pensée française est la première cause à qui elle doit d'être comprise et acceptée si vite par les autres nations. Elle continue ainsi l'universalité des lettres grecques et latines. Si la Grèce et Rome sont encore la source des études dans toute l'Europe plutôt que TOrient, cela ne tient pas seulement à nos origines latines, mais à ce que Rome et la Grèce ont eu les premières une littérature purement humaine. A ce caractère humain et abstrait qui distingue nos écrivains classiques se joint l'invariable habitude de considérer Texpression de la pensée conune devant être un acheminement vers l'action, et de poursuivre avant tout le résultat pratique ; ils tiennent peu de compte de l'imagination et des facultés spéculatives ; ils s'adressent sans intermédiaire à Fintelligence et au sentiment, comme conduisant plus vite à leur but. Or, comme tout ce qui peut être la matière d'une action dans l'ordre humain ne sort pas du fini, nos poètes eux-mêmes ne cherchent jamais à réveUler en nous le sens de l'infini.

qui rarement aboutit à des actes positifs ; aussi agissentilà plus souvent sur Fesprit que sur le cœur. Car c'est par Aes échappées du cœur que nous entrevoyons l'infini ; Tinlelligence et le raisonnement ne nous apprennent ri^n du monde idéial ; ils sont nos instruments pour travailler dans l'ordre humain ; c'est à les fortifier que s'applique avant lout notre littérature.

Nos philosophes et nos poètes dédaignent Timaginatian pure et la pure spéculation ; ils se préoccupent fort peu de rinâni et du divin. S'il est rigoureusement vrai, comme nous le pensons, que des deux faces de la pensée humaine, la poésie et la prose, Tune s'adresse à l'infini, l'autre au fitai; ir est également certain que notre ancienne littérature présente au plus haut degré toutes les conditions de la prose ; et comme la prose, dans sa plus haute puissance, c'est l'éloquence, on peut dire de la littérature française des deux siècles derniers qu'elle ne fut pas poétique, mais éloquente. Si l'on en juge par la grandeur de la cause qu'elle a gagnée, jamais plus puissante éloquence n'ébranla le monde, car cette cause n'était rien moins que celle de la société moderne. Le génie français avait une autre œuvre à faire qu'une oeuvre d'art pur et de poésie, il était chargé d'éclairer les principes fondamentaux de la justice et au droit, d'introduire dans la politique les conséquences du christianisme, d'achever l'affranchissement de l'humanité* Pendant deux siècles l'œuvre littéraire de la France, depuis les Provinciale^ jusqu'à Y Emile y depuis Gitma jusqu'à Mahometj li'a été qu'une gigantesque plaidoirie, dont Rousseau fit la véhémente péroraison; plaidoirie tour à tour grave et légère, ironique ou inspirée, mais cachant, sous d'apparentes diversités, une merveilleuse concordance, gardant son unité à travers le mysticisme de Féne- Ion, le scepticisme des encyclopédistes et le rationalisme

sentimental de Jean-Jacques, et marchant toujours à la même conclusion, Tégalité de tous les hommes et leur fraternité devant Dieu.

La France n'est pas un poëte peut-être, elle est mieux que cela, elle est un héros ; ce que d'autres voient dans leurs rêves et ce qu'ils chantent, la France l'accomplit de ses mains. Semblable aux grands hommes de son Corneille, la France, après avoir délibéré avec elle-même pendant deux cents ans, sans se laisser détourner de son œuvre par les séductions de la nature ou par l'attrait d'un autre monde, après s'être animée à l'action par un monologue audacieux et passionné, la France accomplit de 89 à 1815 la plus grande épopée des temps modernes. Ce qui explique et glorifie ses écrits, ce sont ses actes; ce qui couronne sa littérature, c'est sa politique. En payant à l'œuvre sociale le tribut d'admiration qu'elle mérite, on justifie assez de son respect pour l'œuvre littéraire et Ton acquiert le droit d'en parler avec sincérité.

C'est, d'ailleurs, une des facultés les plus remarquables de la France, qu'elle conserve dans son entier, lorsqu'il s'agit de se juger elle-même, cette liberté d'esprit qu'elle porte dans l'examen de toutes les questions. Aucune nation ne confesse plus généreusement ses défauts. Tandis que les autres peuples encensent dans eux-mêmes l'idéal de la perfection, et bercent leur étroit patriotisme dans le sentiment d'une orgueilleuse supériorité, la France, avec une noble confiance, est toujours la première à s'accuser aux yeux du monde. Notre conscience nationale parle tout haut, nous avons besoin d'interroger sur nous-même le genre humain tout entier, car c'est nous qui portons ses destinées. Je ne voudrais d'autres preuves de la grandeur de la France que cette rude sévérité avec laquelle notre nation critique elle-même, à chaque instant, ses mœurs,

sa littérature, sa politique ; elle se sent assez riche de gloire pour avouer ce qui lui manque, assez forte pour le conquérir.

Peut-être a-t-on pu accuser de nos jours une école littéraire de dénigrer par esprit de système les écrivains des deux siècles précédents, peut-être aussi devrait-on reprocher à l'école opposée de n'avoir pas compris Tiraportance des œuvres modernes. Il est certain que notre époque a vu la poésie française s'enrichir de tout un monde d'idées qui lui étaient inconnues. Jamais un peuple n'avait donné Texemple d une souplesse de génie pareille à celle qui nous a fait passer de la philosophie des encyclopédistes à la grande poésie lyrique du dix-neuvième siècle. Quelles espérances ne donne pas un génie national capable de se renouveler ainsi? L'esprit français ne pouvait attester d'une manière plus éclatante la variété de ses ressources et son universalité. Les gloires littéraires de notre siècle n'ont rien à envier aux siècles précédents, mais rien non plus à gagner à cette démolition sacrilège du passé entreprise un moment par d'aveugles admirateurs. En accordant notre adhésion à la plupart des idées nouvelles sur la poésie et sur les arts, ne cessons pas d'étudier les œuvres qui charmaient, qui élevaient l'intelligence de nos pères ; ne fût-ce que pour apprendre à conserver intact l'instrument le plus actif de la propagation des idées d'avenir, cette belle langue française, dont nous devrons compte non-seulement à nos fils, mais à la civilisation tout entière, qui l'a adoptée comme la sienne.

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