‹ Questions d'art et de moraleChapitre 11 sur 16 · L'ART DEVANT LE SUFFRAGE UNIVERSEL · texte numérisé non relu

L'ART DEVANT LE SUFFRAGE UNIVERSEL

L'industrie s'est décerné Fempire du monde ; nous venons d'assister aux fêtes de son couronnement. Les philosophes, les poètes, les artistes, tous ceux qui représentent les royautés évanouies, se sont empressés de saluer cette souveraineté nouvelle. Il n*est guère de voix ayant autorité, bien ou mal acquise, qui ait refusé son hymne aux merveilles de l'Exposition. Les plus brillantes prophéties ont célébré l'avènement des machines comme le véritable âge d'or. Nous aurions trop à faire d'enregistrer toutes les promesses que prodigue à nos imaginations surexcitées ce mysticisme nouveau, le mysticisme de la matière. Les prétentions des apôtres de l'industrie ne vont à rien moins

*'î J v-580 * LA POÉSIE ET L'IÎÏDUSTRIE.

?^' 1 q"^ nous la donner comme le principe d'une politique,

N , /d'une morale, d'une religion nouvelles.

l « * La transformation complète de tous les arts est le plus

'^^^ "^" %<^;^ modeste des miracles qu'on nous annonce. Sous cette for-

"^ ^< "^ ^' ^""^ • ^^ po^st^ et rindtistriey nous avons entendu éclater

V • ^j' J V. les plus étranges ambitions. Il s'est formé des débris du

^ ^i ^*"v saint-simonisme et du romantisme une école où Ton s'est

^- ^ donné la mission de créer la littérature du monde méca-

<-^ ."^ ' t; nique. La philosophie de cette école, c'est le fameux prin-

^ ^ , ;h cipe de la réhabilitation de la chair ; sa méthode littéraire,

^ ^- », c'est le réalisme outré des imitateurs de M. Victor Hugo,

?. ^C"^ ?^* suppriment la pensée au proBt de l'image, et réduisent

.r; Y^ '^ poésie à n'être plus qu'une impuissante écolière de la

'^. A peinture. La combinaison de ces deux vieilleries ne sau-

>. c: ^ rait constituer quelque chose de bieo neuf. C'est là néan-

; moins, et là seulement que se trouve le progrès littéraire,

,^ au dire des pontifes de l'avenir. Si le mouvement industriel

^ r. est devenu, comme ils nous TafQrment, le vrai mouve-

*L «.'.^ ment religieux de l'humanité, nous verrons surgir en effet

* ; : » la poésie de l'industrie, car la poésie dérive nécéssaire-

r. - "' v'.*naent de la religion.

.r^ ^>: f' En effet, au milieu de ce panthéisme des appétits et des

, travaux matériels et quand tout subit l'omnipotence de \.. ^ ^; l'industrie, comment les arts prétendraient-ils conserver ;;• j une vie indépendante, un principe distinct? Comment *. ^"^ l'ordre du beau n'irait-il pas s'engloutir dans cet océan de S ' V l'utile qui doit absorber le monde sacré du bien et du vrai? "* W L'art, en effet, ne sera plus qu'une forme de l'universelle industrie; sa destination la plus haute est d'ajouter les délices du superflu aux satisfactions du nécessaire. L'art apporte à l'édifice de la jouissance et du luxe ces embellissements qui doivent donner au possesseur du bien-être une pleine conscience de sa richesse. L'artiste, ainsi trans-

formé en artisan de la fantaisie, qbéit au sacerdoce des manufactures comme il obéissait à celui des sanctuaires de l'Egypte et de l'Inde, avant la naissance de l'art libre et ravénement du beau. La confusion de l'utilité avec la beauté amène nécessairement, d'abord l'esclavage, puis l'anéantissement du beau sous la tyrannie de l'utile. L'industrie, avec ses prétentions actuelles, ne saurait embrasser les arts que pour les étouffer. Appelez, si vous voulez, cette mort une transformation; mais sachons bien que c'est en les subordonnant à sa toute-puissance, en les forçant à prendre pour but unique le seul idéal qu'elle poursuive elle-même, la jouissance matérielle, que l'industrie essaye de transformer ainsi l'art, la science et jusqu'à la religion.

Si nous en croyons les visions apocalyptiques des -apôtrès dé l'avenir, la vieille poésie, celle qui nous entretenait de l'âme, de ses relations avec Dieu, avec les autres âmes, avec Fidéal, en omettant de nous dire comment et par quels procédés l'homme se vêtit, mange, et de quels meubles il est entouré, cette poésie à la fois enfantine et dé- / * crépite n'existe plus que dans le monde du bric-à-brac, inf^"^'* boitant sur ses métaphores éclopées de luth, de harpe et de lyre. La vraie poésie, la poésie du progrès, ne chante pas, elle parle et ne s'accompagne que du battement des métiers et du sifflement de la vapeur. L'inspiration ne descend plus ni du Parnasse, ni du paradis, ni d'aucun autre de ces vieux nuages de carton relégués dans les décombres avec le spiritualisme. La poésie de l'avenir est éclose dans la chaudière de Papin ; sa lyre, c'est la navette, c'est le marteau ; elle ne tourne plus, comme autrefois, dans un cercle fatal avec le chœur des vieilles divinités et des vieux sentiments ; elle s'élance toujours en avant comme le waggon sur le raiUway progressif. Où va- * -

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f- t-elie? personne ne le sait. Cependant, comme la terre

est ronde, je suppose que, lorsqu'elle en aura fait le tour,

elle repassera encore par les points du cercle d*où elle est

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