‹ Questions d'art et de moraleChapitre 9 sur 16 · LE DÉBAT DES SCIENCES ET DES LETTRES · texte numérisé non relu

LE DÉBAT DES SCIENCES ET DES LETTRES

La question de, l'enseignement est encore aujourd'hui le terrain d'une ardente controverse. Les mesures législatives qui sont intervenues sur cette matière n'ont pas étouffé la guerelle. Dans le nouveau régime fait à Tinstruction publique, les hommes dont l'esprit, resté libre durant les débats, ne se préoccupe que du bien des études et de l'éducation en elle-même, peuvent-ils du moins se réjouir de quelque réforme aux imperfections des systèmes d'enseignement communs à tous les partis? Pas plus, ce nous semble, que, dans la polémique qui a produit la loi nou-

velle, ils n'ont pu s'éclairer sur les conditions véritables d'une bonne institution de la jeunesse.

On réclame de toutes parts, et souvent avec justice, contre l'ancien système d'études classiques et d'éducation commune; et pas une des questions vitales que soulève l'instruction de la jeunesse n'a été sérieusement traitée dans la polémique sur la liberté de l'enseignement.

Si opposés qu'ils soient dans leurs prétentions et quant au fond même de leurs doctrines, les adversaires qui se disputent le droit de former Tintelligence des jeunes générations restent d'accord et sur les méthodes d'enseignement et même en définitive sur le système entier de la pédagogie. Tous les anciens vices de l'éducation scolaire ont été respectés. Bien des esprits cherchent vainement quelle peut être la différence si radicale entre le mode d'instruction et le régime d'un petit séminaire et ceux d'un lycée; ils ont vu exister partout au même degré tout ce que présente la déplorable façon de traiter Tintelligence, le cœur et le corps des enfants, depuis la fondation des collèges.

Tous ces vices, qui concourent, pour leur part, à la décomposition de la société française, semblent être admis en force de chose jugée. La plupart s'accordent si bien avec le courant révolutionnaire qui nous emporte, que rien ne peut s'élever contre eux dans la société actuelle, si ce n'est la conscience des hommes qui ont réfléchi sur l'éducation, avec un esprit indépendant et sainement conservateur.

Entre les mille problèmes sur lesquels auraient voulu s'édifier ceux qui se préoccupent delà jeunesse avec désintéressement et simplement avec le cœur du citoyen, aucun n'a été abordé de ceux-là même qui se rattachent étroitement aux principes dont l'un ou l'autre des deux corps rivaux semblait le gardien le plus naturel.

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Les adversaires de renseignement laïque ont-ils paru s'apercevoir que, malgré l'esprit religieux qui les anime, le même levain révolutionnaire fermente sur les bancs qu'ils surveillent, excité par les mêmes auteurs, les mêmes pages, les mêmes commentaires traditionnels, répétés dans toutes les chaires delà vieille rhétorique? Avec des doctrines littéraires exactement semblables dans les deux enseignements, Tesprit d'ironie s'empare de l'enfance, faite pour l'admiration et le respect. C'est à la recherche complaisante du laid et du ridicule, à l'esprit de moquerie que sont dressées les jeunes âmes par l'éducation classique. Depuis les fables de la Fontaine jusqu'aux satires plus innocentes de Boileau, c'est la critique et le persiflage qu'on nous enseigne partout dans notre initiation à la littérature nationale. Il semble que le développement du goût ne se puisse obtenir que par la compression de l'enthousiasme. Satisfaits de nous transmettre quelques banales admirations, nos maîtres d'humanités paraissent craindre de réveiller en nous le vrai sentiment du beau et l'amour passionné des grandes choses. Nous mettre en défiance contre tout ce qui porte le sceau d'une imagination hardie, d'une inspiration profonde, contre tout ce qui est franc, naturel, primesaulier; remplacer en nous les vraies jouissances littéraires par la satisfaction mesquine et pedantesquede découvrir des taches dans la perfection même; nous initier d'avance à l'art suprême d'étouffer la pensée d'une œuvre en faisant ressortir un mot mal sonnant, tel est le résultat de l'enseignement des lettres, comme il est pratiqué chez nous, quelle que soit sa bannière, philosophique ou religieuse. Sans oublier que le bon sens et la liberté du jugement sont les qualités les plus essentielles à cultiver dans l'intelligence du jeune homme; peut-être, est-ce le plus grand devoir du maître de combattre avant

tout la tendance trop naturelle de l'esprit français à la légèreté et à rironie, d'écarter pour cela du disciple les modèles trop fréquents du persiflage et de la satire, les maximes deTégoïsme transformé en sagesse, pour nourrir le jeune homme de la substance plus généreuse que recâc la vraie poésie.

Aux dépositaires delà tradition religieuse, aux gardiens de ce haut spiritualisme, source vive de tous les arts, il eût appartenu de prendre Tiniliative de quelques réformes, d'indiquer quelques voies nouvelles dans l'éducation esthétique de la jeunesse. Flagellé depuis si longtemps par l'ironie, au détriment des saintes vérités qu'il conserve sur la terre, ce corps auguste aurait pu peut-être, dans U lutte où il s'engageait, mieux comprendre que l'éducation actuelle dresse les âmes à l'ironie, et, le premier, remplacer dans ses écoles, une rhétorique surannée par un enseignement littéraire plus vivifiant pour l'imagination et pour le cœur. Si la voie nouvelle est difficile à tracer, fallait-il voir du moins que, malgré le soin donné à Finstruction religieuse, la méthode littéraire que Ton conserve est en désaccord avec l'esprit religieux, et que le système d'éducation et d'études, également enraciné dans les deux camps, a pour conséquence naturelle de créer chaque jour de nouveaux fils à Voltaire.

Les intérêts d'un autre ordre que représente l'enseignement laïque ont-ils été du moins plus sainement appréciés? Ceux qui se prooccupent surtout des droits de la raison individuelle ont-ils élevé quelques réclamations contre tout ce qu'il y a dans notre système d'éducation commune, de propre à détruire l'énergie, la spontanéité, la vitalité de la personne humaine.

De nos jours, en même temps que les prétentions. personnelles se déchaînent, nous voyons s'amoindrir tout ce

^ui tendrait à les justifier; les caractères s'effacent, les passions mêmes se dégradent, en perdant ce qu'elles avaient dé franc et de naturel. Tandis que la puissance collective ie Ffaumanité s'exalte au sein des découvertes de la science moderne, il semble que les générations s'énervent et que le sang s'appauvrisse dans la plupart des races. Avec la vitalité physique, Ténergio morale décroît : l'homme perdra sa grandeur intellectuelle avec les derniers restes du sang léroîqoe.

Au sein des classes moyennes qui forment aujourd'hui félément important et conservateur de la société, le séjour lies villes, les habitudes sédentaires et peut-être un manque de ressort originel rendent cet appauvrissement du sang plus prompt et plus facile que dans les anciennes races militaires et dans les populations agricoles. C'est surtout aux enfants de la bourgeoisie que s'applique l'éducation des collèges; à travers cette classe, la société tout entière, qu'elle gouverne aujourd'hui, est appelée à subir le contrecoup des bienfaits ou des vices du régime des pensionaats. Or, l'hygiène qu'on impose au caractère et à la santé des enfants dans toutes ces institutions est identique, au ibnd, comme celle à laquelle on soumet leur intelligence. Partout c'est la même vie claustrale; et la plupart du temps, au milieu de l'air empesté des villes; c'est la privation presque absolue des exercices du corps les plus sahitaires, un appel constant fait à l'action du cerveau et des forces nerveuses, aux dépens de cet équilibre vital qu'il importe de maintenir chez l'adolescent. Quel homme fait, et dans toute sa vigueur, supporterait, non-seulement sans ennui, mais sans une révolte de son organisme, le nombre d'heures d'immobilité qu'on impose chaquejour àcetâge, à qui le mouvement et l'expansion sont aussi nécessaires <|uo la nourriture et Tair respirable? c'est pendant une

durée moyenne de neuf à onze heures par jour que l'on relient, enchaînés sur leur banc, ces forçats de la vieille pédagogie, ces pauvres jeunes êtres humains dont tous les membres fréuiissent du besoin de se mouvoi, et pour qui sont faits surtout le grand air et le soleil. De ce manque d'exercice corporel, de cette surexcitation, nous ne disons pas de rintelligence,mais du mécanisme intellectuel, quel effet peut résulter, si ce n'est TaffaiMisseraent de Ténergie vitale, et par suite celui du caractère, et une atteinte grave portée à la puissance morale de la personne.

Ce ne fut pas là le régime nourricier de ces fortes générations antérieures à la vulgarisation des études classiques qui ont amassé et qui nous ont légué ce capital de sang généreux qu'épuiseront si vite l'éducation et les habitudes modernes. Ce n'est pas ainsi qu'était comprise Tinstitution de la jeunesse dans cette race la plus saine, la plus belle, la plus intelligente, la mieux équiHbrée de toutes les races, celle des auteurs de tous les merveilleux chefs-d'œuvre que la vie de collège nous force de haïr plutôt qu'elle ne nous enseigne à les admirer; cette race des Grecs où la culture de la santé et de la beauté corporelle était inséparable de celle de l'esprit, où le génie fut toujours ce qu'il doit être, une vigueur saine, un juste équilibre de toutes les puissances de Thomme, et non pas une fièvre qui ronge et qui flétrit; où les penseurs valaient sur le champ de bataille et dans la palestre les athlètes et les héros; où Eschvle se montrait des mieux faisant à la bataille de Marathon, où Socrale, dans une retraite, portail Alcibiadc blessé pendant plusieurs stades et avec toutes ses armes, où le noble Aristoclès devait son immortel surnom de Platon à la largeur de ses épaules et à sa vigueur dans les jeux du gymnase. L'enseignement classique qui renouvelle chaque jour tant d'idées des Romains et des

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Grecs, ne s'abstient de leur prendre qu'une chose : leur vraie sagesse.

Comment les rationalistes formés à Técole de la Renaissance et dans une réaction contre le mysticisme et Fascétisme du moyen âge n* ont-ils pas reconnu et signalé cette vérité : que le collège, quel que soit son nom, séminaire ou lycée, est de forme et d'origine monacale? Ce sont des ordres religieux imbus, comme tout le monde au seizième siècle, des préjugés classiques de la Renaissance, mais façonnés avant tout parles règles monastiques qui ont imaginé ainsi d'appliquer les lois, les mœurs et le régime du couvent, à ce qui doit le plus souffrir de la vie claustrale, à l'enfance. C'est ainsi que le cloître institué pour aider les âmes lasses du monde à faire Tapprentissage de la mort, est devenu le moule absurde et cruel où l'on enferme ceux qui auraient besoin de faire, dans toute la joie de leur âge, un vaillant apprentissage de la vie. Comprimer la vie, et môme l'épuiser lentement, plier la volonté Jusqu'à en rompre le ressort, établir la prédominance de l'esprit sur les organes physiques, jusqu'à leur atrophie, telle est la loi de l'ascétisme monacal.

Des journées entières données à l'étude, ou du moins à l'immobiUté, en l'absence de toute éducation gymnastique, c'est, pour des enfants agglomérés dans quelque vieux cloître, dans l'obscurité etTair lourd d'une ville, c'est un régime qui produit, à la longue, sur les individus et sur les races, ces effets destructeurs de la vitalité qui peuvent êtrç la fin de l'ascétisme religieux, mais qui ne sont certes pas le but de l'éducation civile. L'enseignement officiel a-t-il même entrevu ce côté de la question? Loin de là : s'il a de son côté la force des études ou plutôt le perfectionnement de ce mode de surexcitation mécanique de la mémoire qui remplace dans l'éducation d'aujourd'hui un

salubre développement intellectuelle est peut-être dans les écoles rivales que Ton rencontre les meilleures conditions d'hygiène morale et physique, que les exercices du corps, que les jeux favorables à Tenfance sont le plus encouragés et que Tintelligence, moins surchargée de travail matériel, conserve le mieux ses qualités natives et sa spontanéité.

Toutes ces questions si graves qui auraient dû remplir une polémique sur renseignement, nous ne faisons que les indiquer ici pour déplorer qu* elles n'aient pas tenu la place des aigres et souvent déloyales récriminations qui ont été échangées. Nous venons défendre les belles-lettres, nourricières de toute jeunesse libérale, contre les attaques que leur livrent à la fois et Torgueil des sciences exactes, et le matérialisme mercantile, et les grossiers instincts de la démagogie.

Ce n'est pas ici une stérile question de prééminence entre les sciences et les lettres. Il s'agit desavoir lesquelles sont les plus propres à devenir la substance qui doit vivifier la personne intellectuelle et morale dans la nature de l'enfant et du jeune homme.

Fières des conquêtes que leur doit l'industrie, et s'aidant de l'esprit d'un siècle à la fois mercantile et révolutionnaire, les sciences exactes empiètent chaque jour sur les lettres, dans le domaine de l'éducation. Toutes les critiques adressées dans le monde et dans la presse au mode

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actuel d'enseignement partent au fond d'une partialité plus ou moins avouée pour les sciences et pour Tordre matériel qu'elles sont appelées à servir. Nous venons de prouver que nous ne sommes pas aveugles pour les défauts de notre système d'éducation. Mais, en cela qu'il prend pour base de l'enseignement les belles-lettres, l'étude des langues, et en particulier celle des langues anciennes, il est dans le vrai; et nous croyons toute la grandeur intellectuelle, toute la beauté morale d'une société intéressée à la conservation de ce système.

Peut-être, au premier abord, trouverez-vous un peu surannée une apologie des lettres, même à ce point de vue particulier et dans ce but pratique. Mais si les principes que nous émettons ne sont pas nouveaux, les utopies contraires ne sont pas non plus des nouveautés bien originales, c'est un vieux legs du dix-huitième siècle. Quand on ressuscite autour de nous de vieilles erreurs, essayons de rajeunir les antiques vérités:

Les glorieux effets du progrès des sciences naturelles et des sciences exactes éclatent de toutes parts dans la société moderne. Si l'homme semble avoir conquis la puissance de multiplier les heures et d'engendrer, pour ainsi dire, le temps, à force de rapidité; si l'abolition des distances établit un contact journalier, présage d'une intimité fraternelle entre des peuples jusque-là étrangers et hostiles ; si la pensée se transmet au loin avec autant de vitesse que la lumière ; si les métaux et les agents de la nature, asservis et façonnés en esclaves dociles et presque intelligents, nous affranchissent déjà d'une part de nos labeurs ; si l'on peut entrevoir dans l'avenir une époque où la durée moyenne du travail matériel étant abrégée par le travail des machines, les hommes auront plus de temps à donner à la culture essentielle entre toutes, à ceUe de

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rame, ces magnifiques résultats de la civilisation moderne, c'est aux sciences que nous les devons. Qu elles en soient fières et que la philosophie leur soit reconnaissante. Mais, à en juger par le langage, par toutes les habitudes intellectuelles de leurs adeptes, enfin par les prétentions mêmes qu'elles ont émises la tribune nationale dans cette ques» tiôn de l'enseignement, n'est-on pas fondé à reprocher aux sciences, vis-à-vis des lettres, un peu d'intolérance et d'orgueil? Les influences qui prédominent dans la société depuis un siècle, sont venues singulièrement aider les sciences à dominer l'éducation et tout le monde intellectuel, comme elles régnaient déjà dans le monde des intérêts.

L'accession à la vie politique, des classes que la force des choses relient sous une préoccupation plus constante des besoins matériels; l'initiative que les révolutions ont donnée à ces classes, l'accroissement du bien-être qu'elles ont trouvé pour un temps dans les progrès de l'industrie, toutes ces causes ont concouru à grandir l'importance des sciences dans l'opinion du siècle. Si les lettres et les arts correspondaient mieux aux goûts patriciens, les sciences, telles qu'elles se sont produites dans le monde depuis un siècle, c'est-à-dire les sciences appliquées, ont servi d'une manière plus frappante les intérêts populaires.

Lès sciences se sont donc élevées sur le flot croissant de la démocratie; efles ont gagné dans l'estime publique et dans l'enseignement tout le terrain qu'y gagnait la révolution; elles ont affecté pour les lettres le même dédain, la même ignorante ingratitude que la foule prodiguait aux puissances détrônées.

Elles ont oublié d'abord une chose, c'est que, dans l'histoire de l'esprit humain, l'étude du monde matériel est postérieure aux connaissances morales, c'est-à-dire que

les sciences sont postérieures aux lettres, qu'elles ont été conçues dans le sein des lettres, qu'elles ont été longtemps portées et nourries par elles; qu'à Tépoque, appelée un moment ta nuit du moyen âge, leurs germes ont été couyés dans les flancs de la philosophie, de la théologie ellemême; qu'il n'y a eu des naturalistes que par ce qu'il y a eu d'abord des poètes et des mystiques, et qu'enfin les vraies découvertes, les inventions vitales, la révélation des grands principes que la science actuelle ne fait qu'appliquer, datent, pour la plupart, de cette époque où les savants étaient des mystiques et des poètes.

Certes, nous ne voulons contester ni la noblesse de l'histoire naturelle et de la géométrie, ni leur portée dans la science générale qui prend le nom de philosophie et qui a Dieu lui-même pour fin. Toute philosophie a besoin de la physique; mais à la condition de la tenir subordonnée comme les ressorts visibles de la création sont subordonnés à l'âme qui les dirige. Il serait insensé de discuter la grandeur des sciences en elles-mêmes; il ne peut être ici question que de leur valeur relative comme aliment de l'intelligence, et en particulier comme moyen d'éducation.

Chacune de nos connaissances doit être jugée moins sur ce qu'elle nous enseigne de la nature des choses extérieures, toujours si obscures pour nos regards bornés, que sur l'accroissement apporté par elle dans notre aptitude générale à mieux sentir, à mieux juger, à mieux agir, en un mot sur la manière dont elle contribue en nous à l'édification de la personne intellectuelle et morale.

On ne contestera pas que la poésie, que l'histoire, que la morale, que la théologie ne parlent plus au cœur de l'homme que la géométrie et la physique. Notre conscience, notre imagination, notre volonté trouveront-elles à mieux

s'éclairer, à se rendre plus pures par Tobservâtioa des faits matériels et des lois mécaniques de Tunivers, que par rétude de tout ce qui nous révèle le plus directement la nature et les besoins de Tâme? La supériorité morale des études littéraires n'est donc pas à discuter. Il serait tout aussi superflu de démontrer leur action sur l'imagination, sur le sens du beau, cette noble faculté, la source la plus vive de tous les enthousiasmes, de toutes les nobles passions. Quelle vérité formulée par le raisonnement a le don d'entraîner les hommes comme une vérité révélée sous la forme du beau? En comparant les sciences qui démontrent avec les arts qui nous présentent le beau, on peut dire que la beauté est la plus vraie de toutes les vérités. La beauté, comme s'exprime le divin Platon, a seule reçu en partage d'être à la fois la chose la plus manifeste comme la plus aimable.

Nous ne ferons pas ici un titre exclusif aux arts, à la poésie, d'éveiller dans l'âme le sentiment du beau et d'agrandir l'imagination; nous n'avons pas l'injustice de méconnaître que les sciences, que l'astronomie, par exemple, et la géologie, que la géométrie elle-même sollicitent aussi les hautes pensées et l'enthousiasme; à la condition, il est vrai, d'être autrement comprises, autrement enseignées, qu'elles ne le sont par ceux qui prétendent isoler l'explication de la nature de l'étude de nous-même et de la connaissance de Dieu.

Insister trop sur la part qui doit être faite à l'imagination et au cœur dans la vie de l'intelligence, c'est se rendre suspect à ceux qui pensent que la raison se fortifie de tout ce qu'on retranche à l'imagination. Prenons la question dans les mêmes termes que les ennemis de l'éducation littéraire : Le but est avant tout de créer des hommes de sens; nous le pensons comme eux. Les no-

bics facultés qui font les poëtes, les artistes, les hommes d'enthousiasme se feront jour toutes seules; elles sont si vivaces que l'enseignement lui-même si mal conçu qu'il soit, ne saurait les étouffer. C'est le droit sens, le sens commun, le sens pratique que Téducation doit cultiver, et dont nous devons avant tout maintenir Tintégrité dans nous-même, quel que soit le genre de nos études.

Eh bien! c'est surtout en prenant ce but principal, unique, posé comme tel par les lettrés ainsi que par les savants, le but de créer des hommes de sens, que nous verrons éclater la supériorité des études littéraires.

Un savant illustre, le plus populaire de nos savants, plaidant la cause des sciences à la tribune de l'ancienne Chambre, contre le plus grand de nos orateurs et de nos poètes, demande, à propos des objections faites contre la prépondérance des mathématiques dans l'éducation, comment, en habituant l'esprit à raisonner, on arriverait à fausser le jugement. On peut lui répondre que cela se fait précisément on habituant l'esprit à raisonner, comme on 'raisonne dans les sciences exactes.

Lorsqu'on préconise les mathématiques, comme le modèle par excellence d'une méthode, pour apprendre à raisonner, sait-on bien à quelles conditions la logique de la géométrie est si rigoureuse, pourquoi ses démonstrations sont si évidentes? Ces sciences, qui se sont décorées du nom d'exactes, ne doivent cette exactitude qu'A l'absence de réalité des objets sur lesquels elles opèrent. Ces objets ne sont que de pures abstractions, des points de vue de notre esprit, des entités idéales, mais qu n'ont pas d'existence dans la nature. Toutes leurç propriétés sont rigoureusement déterminées à l'avance par la convention qui les nomme et les définit. Certainement la géométrie est exacte; mais elle n'est pas réelle. Avez-vous rencontré

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quelque part le triangle abstrait et la ligne droite des géomètres? Où résident les nombres séparés des êtres réels dont les propriétés sont si multiples et si complexes que la moindre est, sans contredit, celle de pouvoir être dénombrée? Qu'est-ce qui fait enfin Texactitude des mathématiques? C'est Tétroite simplicité des faits dont elles raisonnent ; leurs formules ne sont si précises et si rigoureuses que parce que leur point de vue est borné.

Vous avez sous les yeux dix personnes, dix animaux même ou dix plantes, et vous êtes théologien ou poète. Tandis que votre esprit est entraîné à travers les mille jugements divers que ce spectacle suggère au philosophe ou à Tartiste, moi, algébriste, je. raisonne des propriétés du nombre dix. Dans une opération aussi simple, aussi pauvre, à côté du monde de pensées qui s'élève en vous, aurai-je grand sujet de me vanter si mes conclusions sont plus nettes, sont plus exactes que les vôtres?

Après cela, si Tévidence des résultats auxquels j'arrive dans la sphère retrécie des chiffres et des lignes m'inspire dans ma méthode et dans ma raison une telle confiance que j'imagine pouvoir les appliquer souverainement au monde immense des réalités vivantes, si je veux disserter des êtres qui sentent, qui pensent et qui veulent comme je raisonnais des unités abstraites, croyez-vous que j'en sois quitte pour des erreurs? Dans tous les jugements portés sur les caractères, les mœurs, les intérêts même, d'après la logique des mathématiques, un enfant démêlerait les plus monstrueuses absurdités.

La sagesse pratique, l'art de juger sainement dans les choses usuelles, cette quahté d'homme de sens que l'éducation doit développer avant tout, suppose un esprit autrement souple, autrement habitué à tenir compte de mille nuances, de mille complications, de mille contradictions,

que rintelligeiice rigide des géomètres. Dans le domaine de la physique et de Thistoire naturelle, combien paraitront peu nombreux et peu complexes les rapports sous lesquels on considère les objets, ^ Ton songe à la variété^ à la complication que présentent les faits de la psychologie, de l'histoire, de la poésie, tout ce qui est le théâtre d'action de l'âme humaine, tout ce qui reflète le jeu des passions et de la liberté morale. Un homme formé dans 1 étude des belles-lettres, nourri de poésie, de philosophie, d'histoire, constamment tenu en présence des images vivantes et non point du chiffre des choses, n'aura-t-il pas habité un monde plus réel, plus humain, plus pratique, ne sera-t-il pas plus près d'être un homme de sens, c'està-dire de connaître les affaires et les hommes, que celui qui n'aurait étudié que les stériles évolutions des lignes et des nombres? Le préjugé qui attribue aux hommes de science un sens plus droit qu'aux gens de lettres, ne serait pas difficile à ruiner complètement, si les tendances matérialistes de l'opinion ne lui venaient en aide. On prône les sciences, parce que chacun les croit à sa portée, tandis que tout le monde sent que l'imagination nous est donnée ou refusée, et qu'elle vient d'en haut.

Si donc il fallait répudier les lettres comme premières nourrices de l'intelligence, j'aimerais mieux, même au seul point de vue du bon sens à acquérir, du jugement à former, réduire l'éducation à l'étude de l'un des beauxarts. Sans parler de toutes les autres facultés, la raison se formerait mieux en dessinant avec correction un arbre, une tète, une main, qu'en reproduisant sur le tableau tous les théorèmes de la géométrie. Une bouche ou un œil, copiés avec vérité d'après la nature, supposent, chez le peintre, plus de sagacité, de justesse d'observation, de liberté d'esprit, de jugement droit, de bon sens en un mot,

qu'un professeur d'optique n'est obligé d'en dépenser dans tout le cours de ses études.

Interrogeons d'ailleurs notre expérience de tous les j ours, et ce que nous possédons chacun de connaissance du monde, sur cette supériorité de jugement que s'attribuent les hommes nourris de sciences exactes. La géométrie et l'algèbre ont-ils défendu bien efficacement leurs adeptes des plus folles erreurs de notre siècle ?

Le saint- simonisme et le fourriérisme ont recruté un peu partout ; mais qui leur a fourni leur état-major? est-ce la poésie ou la science? N'ont-ils pas enrôlé surtout dans une école célèbre, qui se considère elle-même comme le sanctuaire des études exactes, et d'où il est sorti jusqu'à présent beaucoup d'agitateurs et d'utopistes, si elle a produit peu de grands savants.

Qui, de nos jours, n'a payé son tribut à l'utopie? qui n'a voyagé un peu de son cabinet, on même de son comptoir, dans le pays des chimères politiques? Un artiste, un poëte reviennent de ce pays-là, ne fût-ce que par amour du changement. Un savant y demeure; il est sûr de la méthode qui l'y a conduit; il est habitué à faire la preuve de toutes ses opérations. Faut-il donc redouter plus la versalilé littéraire que l'entêtement scientifique? Qui jugera entre la morgue et la vanité? A tout prendre, la vanité me divertit quelquefois ; la morgue souvent me blesse, et toujours m'ennuie.

Dieu nous garde de toute irrévérence vis-à-vis des savants; mais il est trop vrai qu'en toute occasion, les sciences en agissent un peu vis-à-vis des lettres avec l'orgueil des parvenus. La poésie et les études littéraires, le grec, le latin, la métaphysique auront encore à essuyer plus d'une fois les dédains des géomètres, en même temps que les brutalités révolutionnaires. On les relègue dans les

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abîmes du passe comme la religion, la noblesse, l'autorité. Les bonnes lettres ont partagé, avec tout ce qu'il y a de grand, et d'éternel, l'insigne honneur d'être déclarées mortes par la démagogie. Ne leur serait-il pas permis, à elles aussi, comme il serait de tactique meilleure, de se défendre en devenant agressives à leur tour ?

Dans ces débats sur l'enseignement, les lettres portent avec elles l'intérêt moral de la société ; sur tout autre terrain, elles peuvent céder la préséance avec courtoisie, mais il est de leur devoir de ne pas se dessaisir des jeunes intel ligences, dont l'expérience de tous les siècles et la nature même leur ont confié l'éducation.

Le but de l'instruction dans le premier âge, c'est, avant tout, de former l'âme ; quand la personne intellectuelle et morale existera, vous songerez à l'homme spécial. Ce n'est point par une fantaisie du langage que l'on a nommé libérale l'éducation littéraire classique. L'étude des bonnes lettres est seule capable de créer un esprit libre, c'est-àdire un esprit qui possède la conscience et la domination de lui-même. C'est le plus souvent au point de vue de l'éducation professionnelle et spéciale que l'on propose de substituer, dans les maisons d'études, les sciences aux langues anciennes, à la philosophie, à l'histoire. Or il est certain qu'avec l'enseignement professionnel commencé trop tôt et aux dépens de Tinstruction générale, au lieu de créer un homme, vous ne laites que forger un outil.

Les études littéraires s'adressent à l'âine tout entière; il n'est pas un recoin de l'imagination, de la raison et du cœur où elles ne portent le flambeau. En nous faisant vivre de compagnie avec les hommes de tous les siècles, la poésie et rhistoire érigent en nous le type de Thomme idéal. Vers cet idéal, elles dirigent, en l'éclairant, notre volonté ; elles la vivifient par le puissant mobile de l'enthousiasme.

Si donc rhomme est autre chose qu une machine intelligente dont l'éducation doit monter le ressort pour une fonction déterminée, si l'homme est avant tout un être moral, la question entre l'éducation professionnelle et réducation littéraire est jugée. Elle est jugée aussi entre les lettres et les sciences, du moment où l'enfant est à vos yeux quelque chose de plus qu'un appareil logique à faire mouvoir, du moment où vous tenez compte de sa volonté et de son cœur.

Il y a trop de nécessités morales qui plaident la cause *des belles-lettres, pour qu'on refuse entièrement les études littéraires à l'institution de la jeunesse. On admet les principes, mais on se réserve d'en ruiner l'application en sapant la base de l'enseignement classique, c'est-à-dire l'étude des langues, et, en particulier, celle des langues anciennes. Â force de banales railleries adressées au grec et au latin, le préjugé commun contre les langues anciennes, parti du fond du matérialisme industriel et des instincts grossiers de la démagogie, a fini par s'imposer même à des gens raisonnables. L'enseignement d'une langue est trop évidemment le début nécess'aire de toute instruction. Mais pourquoi pas, s'écrie-t-on triomphalement, une langue vivante au lieu d'une langue morte?

Une langue? c'est toute une philosophie. C'est d'abord toute une logique, et non point une logique étroite, spéciale, comme celle des sciences exactes, fausse par consé-

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quent en dehors du monde auquel elle s'applique; c'est une logique vivante qui découle de faits réels et palpables, qui ressort de la nature elle-même. Une langue porte en elle son enseignement métaphysique ; enfin elle renferme par-dessus tout, avec le génie, avec le caractère de la race qui la parle, une tradition, une substance, une nourriture morale. Le premier mode de culture intellectuelle, le travail fécondant par excellence, c'est l'étude d'une langue. L'initiation suprême, celle de laquelle toutes les autres dépendent, c'est l'acquisition de la langue maternelle. Des conditions particulières de pureté, de noblesse, d'élégance, de profondeur, avec lesquelles la langue maternelle a été enseignée, disons mieux, révélée à un enfant, dépend le niveau de son intelligence et même de son sens moral. L'homme destiné au ministère de la parole reçoit son style dès le berceau avec le langage de sa mère. Si inculte que soit ce langage au point de vue de la rhélorique, il porte l'empreinte d'une raison et d'un cœur, et il grave cette empreinte dans un autre cœur et dans une autre raison.

Les qualités de la langue d'un peuple et les qualités de l'intelligence nationale sont identiques. Félicitons-nous, d'avoir eu pour nourrice notre langue française, si surtout elle nous a été donnée avec les saines et vigoureuses tradititions de ses jours de grandeur, et préservée de ce levain de bassesse qui tend aujourd'hui à la corrompre, en même temps que nos mœurs et notre génie national.

Il est des langues qui ne peuvent plus se corrompre, et qui, placées au-dessus des atteintes du changement des mœurs et des révolutions sociales, se conservent pour nous avec toute la pureté et tout l'éclat de la jeunesse dans les impérissables chefs-d'œuvre qu'elles ont produits. On ap-

pelle ces langues des langues mortes, mais leur véritable nom, comme l'a dit le grand poëte qui plaidait leur cause à la tribune, est celui de langues immortelles. Elles vivent, en effet, depuis des siècles, de la plus noble des vies ; elles n'ont pas cesse un instant de parler à toutes les intelligences cultivées, à tous les grands esprits. Si Ton dispute de Tâge entre ces langues et nos idiomes usuels, ce sont elles qui ont, en réalité, la supériorité de la jeunesse. Elles ont gagné à l'extinction des races chez qui elles se développèrent ce que l'âme gagne à sa délivrance du corps, elles vivent dans une région sereine, elles sont entrées en possession de l'éternité.

L'ignorance la plus complète des véritables conditions du développement intellectuel de l'enfance est au fond de toutes ces attaques contre le latin et le grec. Déguisée sous ce faux-semblant de bon sens et de sagesse pratique qui s'impose si vite à l'opinion, parce qu'on y croit entendre la voix même des intérêts matériels, cette erreur semble ne plus rencontrer de contradiction; et nous voyons des hommes, lettrés pourtant, se demander pourquoi Ton ne remplace pas le latin et le grec par des langue:^ vivantes.

Un parallèle entre les deux grands idiomes de l'antiquité et les principaux dialectes modernes est une œuvre trop vaste pour être traitée ici sous forme incidente, elle demanderait d'ailleurs des connaissances plus profondes que les nôtres. Cependant la supériorité des langues anciennes, au point de vue de Téducation première, éclate d^une façon si évidente que nous n'aurons pas de peine à la faire ressortir, surtout devant un auditoire français. Les mêmes causes qui tendraient à faire de la langue française la langue universelle et classique de l'Europe, et à remplacer dans l'enseignement le grec et le latin, si ces deux langues

périssaient, ces causes et d'autres encore militent en faveur des langues de l'antiquité.

Le français est clair, logique, raisonnable entre toutes les langues ; mais il est Tidiome analytique d'une époque de maturité de Tesprit humain ; il n'a pas cette sonorité, cet éclat, et en même temps cette énergique concision des dialectes qui servirent à la poétique adolescence des peuples. L'ordre d'idées, d'images, de sentiments qu'il est le plus apte à rendre et qui remplissent nos chefs-d'œuvre littéraires, est moins jeune, moins simple, moins universel que l'ordre où se renferme la poésie antique. Les formes sont plus abstraites, les expressions moins pittoresques, et par là moins propres à se graver dans la mémoire ; en même temps la complexité des sentiments rend le fond plus difficile à saisir par de jeunes et fraîches imaginations. Tout ce qui provient du génie des anciens, langue, art, poésie, est plus spontané, plus naturel, et par là plus universellement humain que les œuvres modernes. La poésie allemande, la poésie espagnole, ont avant tout une valeur nationale. Le mérite supérieur de notre littérature est dans la généralité des sentiments qu'elle exprime. Ce mérite, la poésie antique nous le présente à un degré encore plus éminent. C'est un aliment approprié à toutes les jeunes intelligences, comme le lait à tous les nouveau-nés.

En même temps, ces œuvres du génie grec restent, par cela même qu'elles sont plus naturelles, ce qui a été fait de plus sain, de plus pur, de plus raisonnable, en un mot de plus beau, dans toute l'histoire de l'art. A mesure que l'homme avance dans la vie et les peuples dans l'histoire, tout se complique et devient tourmenté, les sentiments, les physionomies, et l'art qui les reproduit. L'art antique, pour modèle des types qu'il nous a transmis, trouvait dos formes corporelles et des caractères nettement définis.

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composés de traits purs, symétriques, et non pas de ces figures qui abondent dans nos cités modernes, et dont la face est un amas confus de ratures, selon la pittoresque expression d'un penseur américain.

Si Tâme et la littérature moderne sont plus profondes, plus sublimes, elles sont aussi plus tourmentées, moins harmonieuses. L'antiquité, plus simple, plus calme et plus sereine, est aus^i plus belle. La Grèce représente excellemment cette courte époque de l'histoire où les deux grandes conditions du beau se rencontrent : c'est-à-dire où la civilisation a déjà produit un art libre, une pensée indépendante qui commence à se posséder, à se raisonner ellemême, et où la nature est encore assez jeune, assez primitive, assez puissante pour dominer l'art et l'inspirer avec une simplicité souveraine. La littérature antique est belle de cette merveilleuse et fugitive beauté du jeune homme qui porte déjà sur sa face l'expression de la passion et de la pensée, et qui garde encore pourtant cette fleur de grâce simple et sereine qui est le propre d'une saine et robuste adolescence. « Cette Uttérature s'exprime simplement comme le font sans le savoir les personnes d'un grand sens, avant que l'habitude de réfléchir soit devenue l'habitude prédominante de l'esprit. Notre admiration de l'antique n'est donc pas l'admiration du vieux, mais du naturel *. »

C'est parce que l'intelligence de l'enfant doit, comme son corps, être nourri de tout ce qu'il y a de plus sain et de plus naturel, que nous préférons pour les premières études les langues et les littératures anciennes aux langues et aux littératures contemporaines.

L'enseignement d'une langue morte existe chez tous les

• Ralph Emerson. Essai de philosophie américaine.

peuples aussi avant que Tbistoire nous permette de remonter. Jusque dans Tantique civilisation de Vlnde, nous trouvons une dasse cultivée à Taide d'une langue sacrée, antérieure au dialecte usuel et dépositaire des traditions. Mais ce n'est point seulement par la nécessité de ne pas rompre la chaîne des traditions humaines, que nous devons maintenir Tétude des langues antiques, c'est avant tout à cause de la beauté, de la perfection de leur Uttérature.

Si rinstruction première est autre chose qu'un apprentissage professionnel, si son but est supérieur à celui de surexciter des vocations littéraires, ou autres ; si elle doit tendre avant tout, comme nous le pensons, à créer des hommes de bon sens, c'est au nom du sens le plus droit, de la raison la plus saine, que nous plaidons la cause des lettres antiques.

Nous nous sommes élevé, à propos de l'éducation httéraire, contre l'esprit d'ironie ; mais, si nous demandons qu'en dressant les jeunes intelligences on leur apprenne surtout l'admiration du beau ; l'amour du beau lui-même, de ce juste équihbre en qui réside la perfection, nous fait détester l'aveuglement dans l'enthousiasme. Il faut mettre, avant tout, dans l'âme de l'enfant de l'harmonie, de sages proportions entre toutes les facultés, et c'est là le don p«ir excellence du génie ancien. L'ironie y tient peu do place à côté de la naïveté et de l'enthousiasme , mais Yeuiaoh siasme, dans la poésie grecque, est avant tout celui de i * raison. Si vigoureuse que soit son inspiration, cette inspiration se maîtrise dans son énergie elle-même, comme tout ce qui est véritablement fort. Le fruit que les jeunes intelligences recueilleront des lettres antiques est donc celui qu'on doit chercher à travers tout exercice de l'esprit et du cœur, à travers toute éducation, k savoir le sens de Tordre et la domination de soi-même.

Soyons donc armés dorénavant contre toutes ces attaques dirigées sur les études classiques et à travers elles sur toute culture littéraire. Sous ces prétentions de remplacer les langues anciennes par un enseignement pro. fessionnel ou par celui des sciences, combiné même avec rélude des langues vivantes, ce n'est point le zèle des sciences qui se cache, ni même une meilleure entente des intérêts industriels. Ce n*est rien de plus qu'un des mille déguisements de l'esprit révolutionnaire, qu'un des épisodes de la guerre éternelle de tout ce qui est bas et médiocre contre tout ce qui est noble et élevé ; c'est une concession faite à cet égalitarisme aveugle qui a posé en fait d'enseignement cet article de la charte socialiste : une éducation, la même pour tous, et obligatoire pour tous. Or, comme il ne peut y avoir de commun à tous, en fait de savoir, que ce qui est possible au plus médiocre de tous, abolissons toute haute culture de l'esprit, établissons le niveau là seulement où il peut exister, c'est-à-dire dans la stupidité et dans l'ignorance.

D'un bord opposé Ton récrimine souvent, et avec justice, contre les demi-lettrés. Trouvez le moyen de diminuer le nombre de ceux qui ont mal étudié le latin et le grec; n'imposez pas la nécessité de ces études mal faites à des professions qui n'en ont pas besoin. Mais si vous pouvez accroître la famille des esprits, sérieusement, sainement nourris des bonnes lettres, c'est-à-dire des lettres antiques, vous aurez élevé le niveau intellectuel de la nation tout entière, vous aurez fait ce qui peut le plus contribuer à son influence, à sa véritable grandeur. En dépit des splendeurs de l'industrie, il faudra dans l'avenir, comme il le fallait dans le passé, pour être une grande nation, viser plus haut qu'à former une société de castors ou de fourmis. On déclare la grandeur militaire désormais imr

possible; plus les gloires de Théroïsme s'effaceront et plus doivent resplendir celles des arts de la pensée. Un peuple découronné de toute auréole littéraire passera sans nom parmi les peuples.

Mais ce n'est pas seulement à une question de grandeur que se lie le maintien des études littéraires dans une nombreuse portion de la jeunesse, c'est aussi à une question de conservation sociale. On cherche dans la religion, dans les intérêts, une barrière contre la démagogie envahissante et contre la barbarie qui marche sur ses pas. Contre toutes ces folles utopies dont le moindre vice, si elles pouvaient se réaliser, serait d'enfanter un monde tout de grossièreté et de laideur, il existe aussi un préservatif en dehors même de la morale, dans le simple amour du beau. Soyez certains que nous n'exagérons rien en vous disant : tant qu'il y aura chez un peuple une notable quantité d'hommes nourris de belles-lettres, tant que les grandes voix de l'antiquité, tant qu' Homère, Sophocle, Platon, Virgile, charmeront encore de nombreux esprits, tant que le jugement et le goût, qui est une des faces du sens moral, se formeront à l'école de ces Grecs et de ces Latins que l'on déclare surannés, tant que l'on pourra juger encore la poésie, l'art, la philosophie moderne à la lueur d'Athènes et de Rome, la société française subsistera, et vous ne verrez pas s'établir sur nos ruines la ruche communiste ou l'étable phalanstérienne.

Vous objecterez en vain l'action critique exercée par la littérature païenne sur le monde que nous avait légué le moyen âge; vous citerez les parodies classiques de Tépo<|ue révolutionnaire ; vous accuserez dans Platon luimême un ancêtre du socialisme. Relisez sérieusement les anciens avant de maintenir ces accusations, étudiez sérieusement l'histoire, et vous verrez dans quel camp sont

en réalité Platon le théocrate et Taristocrate firutus. Il est vrai que la littérature antique, en seréverllanl, a combattu Tœuvre du moyen âge : prétendrez-vous qu'il n'y avait rien à réformer? Après les écarts du mysticisme et de la politique féodale, le génie grec a reparu au milieu de nous comme la raison se redressant au sein d'une imagination déréglée; il est venu, comme elle, nous enseigner la mesure, Téquilibre^ la proportion en toutes choses. Mieux nous -le connaissons, mieux nous voyons combien il fut étranger, dans la politique et dans les arts, aux aberrations dont les plagiats modernes ont voulu le rendre complice ; car nous le trouvons toujours souverainement dominé par le bon sens, le goût, le sentiment de Tordre et de Tharmonie.

Comme ce génie a été le recours de Tesprit humain et de la civilisation moderne contre les dérèglements du passé, il peut être encore notre défense contre les folies monstrueuses qui menacent l'avenir.

Nous donc qui rêvons pour notre pays une autre dignité que celle d'une ruche ou d'une fourmilière, nous qui voulons une société libre, morale, intelligente, grande par la pensée et par le cœur au moins autant que par la richesse, nous qui savons qu'une société n'est rien de tout cela sans un développement littéraire, résistons à cette avant-garde des barbares qui veulent détruire avec les études classiques les fondements de toute grandeur littéraire.

Ayons le courage de ne pas rougir des Grecs et des Latins. Sans doute, notre admiration n'est refusée à aucune grande poésie moderne. Nous relirons avec enthousiasme Dante, Shakspeare, Gœthe, Biron, Chateaubriand, Lamartine. Nous tâcherons surtout, par un culte assidu, d'obtenir notre initiation à ce merveilleux langage que parlèrent Corneille, Molière et Racine, Bossuet, Pascal et

Fcnelon. Et lorsqu'au milieu des nobles jouissances que nous devons à leur génie il nous arrivera de nous sentir fiers, pour notre pays, de cette immense gloire littéraire du dix-septième siècle, allons dans quelqu'un des sanctuaires où se conservent les œuvres du ciseau grec, et saluons avec reconnaissance les bustes d'Homère et de Platon, de Cicéron et de Virgile.

ET DESiGENRES COMIQUES

Le doute et la raillerie sont aussi anciens sur la t$rre que les premières paroles du serpent. C'est en Grèce néanmoins que se place à sa date certaine l'éclatante apparition de rironie. La Grèce a vu commencer les divers antagonismes qui ont engendré la vie et le mouvement de l'histoire dans notre Occident. L'œuvre de la Grèce n'est pas, comme on l'a dit, d'avoir créé les faux dieux, c'est de les avoir détruits pour mettre à leur place la personnalité humaine. La Grèce accomplit l'œuvre suprême du scepticisme, le sublime de l'impiété; elle abolit le sentiment de Tmiini sur lequel avait vécu l'Orient. Le scepti-

cisme et la raillerie sont nés d'un sentiment excessif de rindividualité Immaine, opposé à celui de Funiversel et du divin.

Le principe d'ironie auquel se rattachent la comédie, la satire et tant d'autres œuvres littéraires est une combinaison de la raillerie et du scepticisme. Le génie railleur fut si puissant chez les Grecs, que la philosophie elle-même, cette philosophie si dogmatique avec Platon, fut fondée en Grèce par l'ironie. C'est par l'ironie que Socrate ruina les sophistes; c'est par elle qu'il ouvrait et qu'il excitait les jeunes intelligences. Une discussion mélangée de doute et de fine moquerie, tel est le point de départ de la philosophie grecque.

L'arme que Socrate employait triomphalement contre la superstition et contre les sophistes ne lui appartenait pas en propre; elle était si bien d'origine grecque, et aux mains de tous, qu'elle fut tournée contre lui et qu'elle regorgea. En même temps que l'illustre martyr fondait la critique, Aristophane fondait la comédie; il élevait le premier grand monument littéraire de l'ironie. Dans la comédie des Nuées j il semait la ciguë que le peuple d'Athènes devait faire boire au maître de Platon. Merveilleux exemple de la vraie destination de l'ironie et de toutes les œuvres qui s'y rattachent! Dans cette sphère, les hommes et les choses sont destinés à s'entre-tuer. La critique de Socrate a tué le vieux paganisme d'Aristophane ; la comédie d'Aristophane a tué Socrate. Le plus sage, le plus aflSrmatif, le plus divin des railleurs, voilà la première et la plus noble victime de la raillerie.

En passant de l'Attique à Rome, l'esprit satirique devait se fortifier de toute la rudesse du caractère romnin{ chez les Grecs, à travers la crpdité d'Aristophane, un mélange de grâce et de fantaisie en atténuait la violence. Il y

a dans Aristophane une poésie indépendante de son ironie. La satire d'Horace, formée à l'école des Grecs, sera mitigée par l'élégance attique et par la prudence d'un poëte de cour. Ce n'est point sur le théâtre que s^épanchera dans sa liberté et sa vigueur la sève de raillerie propre aux Latins. Dans l'énergique concision de Perse, dans la violence sans frein de Juvénal apparaît, dépouillée de tout ornement, de toute poétique fantaisie qui pourrait la dissimuler ou l'atténuer, la satire romaine nue et tranchante comme le fer d'un glaive. Dans la comédie, la raillerie et la critique se mélangent forcément d'un intérêt étranger. Dans la satire, telle que Rome nous l'a léguée, l'esprit ironique a trouvé sa plus simple et sa plus directe expression; il se manifeste sous la forme positive, concluante, pratique, pour ainsi dire, qu'affecte le génie romain. La satire condamne et enseigne directement, sans le secours de ces allégories dont use la fable, sans personnification comme dans la comédie, de la façon la plus immédiate, la plus absolue. La satire, en un mot, quoique écrite envers, appartient au fond à la prose; elle est née du génie éminemment prosaïque et positif du peuple romain.

Au moyen âge, l'élément satirique circule dans la littérature avec une abondance et un caractère nouveau provenant des différences essentielles que le christianisme et le génie gaulois ont introduites dans la poésie. L'esprit railleur et narquois sont un vieil apanage de notre nation; c'est dans la population conquise et asservie, gauloise par la race et par l'humeur, que se développa la littérature des fabliaux et des sirventes. Au moyen âge, comme dans l'antiquité, la satire et tous les genres qui s'y rattachent furent particulièrement cultivés par des hommes d'origine servile, par des esclaves et des affranchis. Ésope, créateur de la première forme de la satire, de Tapologue,

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OÙ la critique encore tremblante s'enveloppe prudemment de l'allégorie, Esope était esclave; la satire est la triste consolation des opprimés.

Mais au sein de la société du moyen âge, l'élément ironique se manifesta dans la littérature sous des conditions tout à fait nouvelles. Dans la littérature classique le genre noble, héroïque, sérieux, était tout à fait distinct et ne comportait aucun mélange de trivialité ou de raillerie. Aristophane et Sophocle, Horace et Virgile, Juvénal et Lucain n'empiètent jamais sur le domaine Tun deTautre, une œuvre est tout héroïque ou tout ironique; les exceptions sont imperceptibles. Ajoutons que la satire est chez eux plus franchement ironique qu'au moyen âge; rironie classique est directe, sans mélange de fiction et de poésie. Au moyen âge, le christanisme, tout en donnant une force plus grande à l'antagonisme du corps et de l'esprit, des instincts inférieurs et des sentiments élevés, de la prose et de la poésie, contraignit, par la prédominance qu'il accordait à l'âme, toutes les choses de l'ordre contraire à se mélanger d'idéal. D'ailleurs le symbolisme était une des lois de l'art à cette époque; en s'imposant à la satire comme à tout le reste, il la força de se revêtir d'ornements pris à une région meilleure. Dans les poèmes du moyen âge, la critique est presque toujours déguisée; comme il arrive à Satan lui-même qui s'y montre rarement sous sa véritable forme, et qui, sous ses habits empruntés, laisse à peine passer son pied fourchu. Entre les mains des auteurs de fabliaux satiriques issus du peuple, comme entre celles d'Ésope esclave, la critique dirigée contre les puissants dut s'envelopper de précautions. Aussi, quoique l'élément ironique apparaisse au moyen âge dans presque toutes les œuvres d'art et jusque dans Tarchitecture, la satire, comme genre à part, la satire de Perse et de Juvé-

ET DES GENRES COMIQUES. 3(fô

nai, n'existe pas encore. L'ironie est toujours incarnée dans un symbole poétique, pour moins offenser les regards.

D'autre part, au moyen âge, comme le sentiment religieux, la foi, l'amour, la poésie en un mot, ne peut jamais être complètement absente de Tesprit d'un poëte, l'élément ironique marche côte à côte avec l'élément poétique. Chaque homme a son bon ange s'il a son démon. Dans les poëmes chevaleresques, expression des classes nobles et de l'esprit féodal, Tironie ne prend pas la forme railleuse; c'est une guerre franche et ouverte contre le mal. On ne voit pas dans ces poëmes comme dans les fabliaux populaires des moines cafards et cyniques, mais des démons et des nécromants. C'est par des types ouvertement monstrueux et haïssables que s'y manifeste le principe d'ironie. L'antagonisme entre la chair et l'esprit, entre la prose et ia poésie, est ici franc et déclaré. En face des chevaliers armés de toutes pièces, les monstres, guivres, goules, dragons, tarasques, apparaissent dans toute leur laideur et dans toute leur puissance, comme Satan devant saint Michel.

Enfin le principe d'ironie dans les conditions que lui fait la société du moyen âge créera le grotesque, bien différent du comique de l'antiquité; et l'art moderne mélangera dans la même œuvre le grotesque au sublime, innovation foncièrement opposée à l'esprit de l'art grec.

A mesure que périt le moyen âge, que l'art symbolique est abandonné pour un art plus simple imité de l'antiquité, l'ironie se dépouille de ses poétiques vêtements, elle se montre sans' accessoires et sans voiles. A côté de l'ancien fabliau et de l'apologue, qui subsisteront toujours pour avoir leur immortel épanouissement dans la Fontaine, la satire positive et directe commence h poindre. Au

moment de. la renaissance, Rabelais, suspendu entre le moyen âge et les temps modernes, exprime encore Tironie à travers une sorte de symbolisme; mais en la dépouillant déjà des ornements qui la dissimulent. Pulci, Arioste, Cervantes, nés de races moins railleuses que la race gauloise, emploieront encore la forme mélangée de sérieux et de moquerie propre à Tironie des époques religieuses. En France, la satire deviendra bien vite ce qu'elle était àRome, uneaccusation directe,une invective continue que l'esprit assaisonne de son sel, si l'imagination ne la revêt plus de ses couleurs. Aussi, rironie, chez nous, se servira-t-elle plus souvent et plus heureusement de la prose que des vers. La Satyre Ménipper est au seizième siècle une œuvre bien plus puissante, bien plus nationale que la poésie de Régnier; au dixseptième, les Provinciales laissent bien loin dans Tombre les innocentes satires de Boileau; et enfin, quand Tironie atteindra sa plus colossale expression dans Voltaire, elle ne sera, même dans les vers, que de la prose pure, sans aucun mélange de poésie.

Arrivée à Voltaire, l'histoire de Tironie s'arrête ; nous avons atteint le sommet ; jamais le sarcasme de Voltaire ne sera dépassé : dans cette âme Tironie apparaît toute pure, dans sa quintessence, pour ainsi dire. Il n'est pas avant lui de railleur et de sceptique qui par un côté de son cœur ne touche à l'amour et au respect ; pas d'esprit si gonflé de haine que sa haine elle-même ne s*appuyât sur une sorte de foi ; pas de négation si audacieuse que sa violence ne vînt expirer au pied de quelque sanctuaire réservé. Chez Voltaire l'ironie, au lieu de se tempérer quand elle approche des choses éternellement saintes, semble contracter de leur voisinage un nouveau degré de véhémence ; plus un nom sera respectable et sacré, plus amer •era le rire dont Voltaire l'accompagne. Sa pensée ency-

clopcdique parcourra Tunivers pour voir s'il existe quelque chose de divin qui n'ait pas encore été bafoué. Hors luimême, rien dans la création ne trouvera grâce devant son rire.

La peinture des difformités et du mal n'est admissible dans Tart qu'en proportion de son efGcacité à produire les amours contraires aux vices sur lesquels s'exerce la satire» Mais, une fois sur la pente de l'ironie, il est difficile de s'arrêter; la plupart des génies ironiques, presque tous ceux qui se complaisent dans la peinture des travers et des ridicules, tombent vite dans ces deux excès : justifier les vices, nier et ridiculiser la vertu.

Divers genres littéraires se rattachent au principe d'ironie, sans lui appartenir exclusivement. La noblesse, l'élévation, l'utiRté, en un mot la beauté de ces genres, varie selon qu'ils empruntent plus ou moins à l'ironie, et sont plus ou moins mélangés de la foi, de l'admiration, de l'amour, des sentiments poétiques. L'art peut critiquer, il peut nier, mais à la condition de nous faire entrevoir derrière la chose niée, une chose affirmée; derrière l'objet critiqué, un objet admiré et aimé.

Le plus fécond et le plus goûté des genres ironiques, le plus ancien, celui auquel se rattachent les autres, comme à la souche mère, c'est la comédie. L'esprit français y excelle particulièrement. Quel que soit le rang qu'on assigne a notre poésie sérieuse, la supériorité de notre comédie est

incontestable. Molière n'a pas de rivaux. Nos vaudeTilIistes modernes-n'en ont pas dans leur genre. Ce n'est pas avec une grande fierté que nous le constatons, mais c'est là un fait irrécusable. Le théâtre comique, dans le reste de l'Europe, vit d'emprunt^ faits au nôtre. C'est par cette supériorité dans l'ironie que la filiation du génie français avec le génie grec est attestée de la façon la plus évidente. Aristophane ne pouvait écrire qu'à Athènes, Molière qu'à Paris.

La comédie est la peinture des travers de toute espèce qui enlaidissent la nature humaine, depuis les grands vic^s jusqu'aux petits ridicules. Une première infériorité de la comédie, c'est d'avoir moins de raison d'être à mesure que l'homme se perfectionne ; si bien que dans un monde d'éUte, dans un monde d'hommes tels que nous devons tous aspirer à le devenir, la comédie n'aurait plus ni valeur, ni signification. Ce danger, sans doute, est peu à craindre, et nous nous empressons de restituer à la comédie tous ses droits à l'éternité.

La comédie a pour base ce triste fait de la permanence et de la généralité de nos misères morales; mais a-t-elle au moins logicjuement, a-t-elle eu historiquement le don de les peindre de manière à aider l'homme à s'en guérir? Renferme-t-elle par essence, a-t-elle contenu, en fait, derrière la moquerie qui la constitue, une affirmation, un enseignement, contraires aux vices et aux ridicules qu'elle critique? Est-il dans la nature de la comédie de mettre le mal en scène de façon à faire aimer le bien ; de nous montrer nos défauts en nous aidant à les corriger? Je sais que c'est là son antique prétention. Sur les tréteaux les plus vulgaires et sur les théâtres les plus illustres, sous le bonnet du fou et de l'hislrion, et sous le masque d'Aristophane, la comédie s'est toujours flottée de corriger les

mœurs en riant. En faveur de ramusemenl qu'elle nous procure, nous n'ayons pas bien scrupuleusement examiné la justesse de Téloge qu'elle se décerne; elle caresse des penchants de notre esprit pour lesquels nous sommes indulgents, des petichants qui n'ont rien de rare et d'élevé, qui sont échus aux natures les plus communes et qui sont évidemment en majorité parmi les hommes. Comme il est plus facile de rire que de s'attendrir, comme une difformité s'aperçoit vite avec les yeux, et que les facultés les plus délicates de l'âme perçoivent seules la beauté morale, comme pour un esprit capable d'enthousiasme il y en a mille capables de moquerie, les vertus de la comédie sont admises comme chose jugée. Il est convenu qu'elle nous corrige en riant.

Examinons cette idée du haut de la morale et de l'histoire. Les belles époques de la comédie ont-elles été suivies d'améliorations dans les mœurs? Après Aristophane, nous avons la décadence d'Athènes ; après Plaute et Térence, l'anéantissement des vieilles mœurs romaines ; après Molière, la régence et le dix- huitième siècle. Qu'on n'aille pas au delà de notre pensée; nous ne rendrons point ces grands hommes responsables de la corruption qui les a suivis; nous constatons seulement ce fait, que tout leur génie comique a été impuissant à combattre le mal. L'histoire nous prouve que l'ironie a eu beaucoup de puissance pour détruire ; nous cherchons encore quels sont les vices qu'elle a détruits.

Mais quittons le terrain de l'histoire, un peu vague peut-être sur ce point, et demandons-nous à nous-mêmes quelle influence exerce l'ironie sur notre âme. Est-il bien sûr que la peinture des difformités d'autrui que la raillerie déverse sur les vices nous ait parfois révélé plus clairement les vertus contraires, nous ait poussés vers elte,!^

avec plus d'amour? Suffit-il de nous montreF la laideur dii mal pour nous faire sentir la beauté du bien? Quand il nous est arrivé à la suite d'une lecture, après la contemplation d'une œuvre d'art, de concevoir l'idée d'un état moral supérieur, de nous prendre de passion et d'enthousiasme pour un devoir difficile, pour une belle vertu, étaitce en lisant une œuvre comique, ea assistant à cette anatomie du vice et du ridicule que font devant nous les railleurs? N'était-ce pas, au contraire, sous le charme sympathique d'une noble et digne peinture issue deTamouret du respect?

La moquerie et le rire trahissant un fonds de légèreté et d'égoïsme incompatible avec une sérieuse action morale, l'écrivain qui attaque par le rire un vice, même un simple ridicule, suppose nécessairement que lui-même et le spectateur sont exempts de ces travers. Si Técrivain comique ou son lecteur s'imaginaient receler en eux le défaut qu'ils poursuivent de leur moquerie, ce n'est pas l'ironie qui devrait naître, ce serait la confusion, le remords. Or l'œuvre comique ne développe en nous ni remords ni confusion, elle nous égayé, au contraire; car nous jugeons les difformités qu'elle fronde, du haut de la supériorité que nous aimons à nous attribuer. Le sentiment le plus réel que la comédie éveille, c'est donc un sentiment de vanité et d'orgueil. Comme on l'a dit si souvent, nous appliquons à notre voisin les vérités ironiques, jamais à nous-même. Comment l'idée d'une réforme personnelle pourrait-elle sortir de cet orgueilleux sentiment de notre perfection?

Quel profit avons-nous donc à attendre des peintures moqueuses? Un seul ; nous gagnons à les contempler une promptitude plus grande à percevoir les défauts et les ridicules d'autrui, et souvent une dureté de cœur plus impitoyable. Ce n'est pas le juste mécontentement de

nous-même que fait naître en nous la comédie, c'est une répulsion pour les autres ; au lieu de créer des sympathie^ et des aspirations élevées, elle engendre T aveuglement et l'égoïsrae ; en un mot, tous les défauts contraires à cette fraternelle indulgence qui doit unir les hommes, à cette échange de respect qui les ennoblit.

Il est pourtant certaine crainte, certain désir que nous éprouvons devant les peintures comiques. Ce n'est pas la crainte du vice et le désir sérieux de la beauté morale ; la comédie nous laisse ignorer la beauté. Cette crainte qui agite particulièrement les âmes faibles, c'est la crainte du ridicule. Nous nous croyons exempts des vices réels, mais en nous jugeant capables de ces inadvertances, de cette ignorance de la mode qui constitue le' ridicule; et nous épirouvons devant les railleries qui Tatteignent une terreur que n'engendre pas en nous la critique des véritables vices. Il reste donc à la comédie, impuissante à corriger les difformités morales, le mérite de corriger quelquefois les ridicules. Or qu'est-ce que le monde et Tesprit comique appellent un ridicule? Loin d'être un vice réel, ce sera souvent une vertu; une vertu trop simple et trop naïve, une bonhomie, une candeur trop parfaite, une ignorance des corruptions du monde, une fidélité à la nature, honorables pour ceux qui les conservent. Il est de l'essence de la moquerie de finir par s'attaquer à la vertu elle-même, à la grandeur, à la beauté morale.

L'ironie est une maladie de l'âme qui commence par la rendre aveugle pour ce qui est beau, et ne lui laisse que la triste perception du mal ; elle fait pire : elle arrive à transfigurer à nos yeux la beauté même en difformité. Un railleur est comme ces malades tourmentés par une humeur malsaine qui voient tous les objets de la même couleur, celle de leur propre fiel extravasé dans tous leurs organes.

C'est le dix-huitième siècle qu'il faut voir à Tœuvre pour juger l'ironie, pour se convaincre de cette vérité, que la moquerie ne part point de la haine du mal, mais de la vanité et de Tégoïsme. L'ironie déborde de ce siècle, son flot s'élève au-dessus de tout ce qu'il y a de plus grand parmi les hommes, il va souiller de son écume les sommets jusqu'alors les plus respectés. Dans le cours antérieur de son histoire, l'ironie a pu faire illusion sur elle-même, elle a pu s'excuser sur la nécessité de poursuivre et de châtier le mal, au préjudice de quelques innocents ; mais au dix-huitième siècle, sa véritable nature se dévoile ; loin qu'elle apparaisse comme l'antagonisme naturel de l'âme humaine contre la laideur et le vice, comme la haine du mal, elle se manifeste comme la cause, comme l'esprit même du mal, car c'est au bien, au bien suprême que s'adressent ses coups; comme l'antique serpent, elle poursuit de sifflements railleurs l'œuvre des sept jours. Le véritable objet de l'ironie de celte époque, ce n'est point tel ou tel homme, même innocent, ce n'est pas telle ou telle institution, même respectable et sainte, c'est Tihnocence, c'est la sainteté elle-même, en un mot, c'est Dieu. L'ironie, c'est-à-dire l'égoïsme, c'est-à-dire l'orgueil, c'est-à-dire le mal, s'est prise enfin à son véritable ennemi, à la vérité, à la perfection infinie, à l'amour absolu. Le rire, dans la vie commune, n'est que l'arme dont les mesquines et vicieuses natures poursuivent les nobles caractères; à juger son rôle dans l'ensemble des choses, l'ironie est le perpétuel blasphème que les ténèbres lancent contre la lumière.

Après Dieu, son ennemi direct, l'ironie du dix-huitième siècle s'attaque à tout ce qui ressemble le plus à Dieu. Les traditions, les gloires, les saintetés de la patrie, elle se complaît à les souiller de son venin. Avec la langue fran-

çaise, nous la verrons railler, insulter infatigablement la France. Ce noble pays aura eu le privilège entre tous de voir sa nationalité personnifiée dans une figure héroïque et virginale, la plus pure, la plus grande, la plus sainte figure de l'histoire tout entière ; tellement qu'après la vie et la mort qui ont sauvé le monde, les annales du genre humain n'offrent rien de plus sublime que cette vie et cette mort qui ont sauvé la France. Eh bien I la cendre sacrée de cette vierge, de ce héros, de ce martyr, Voltaire voudra Tenfouir dans la fange, et devant le bûcher de Rouen comme devant le Golgotha, il rira.

Tels sont les fastes de l'ironie : avec Aristophane, elle exprime d'avance la ciguë que boira Socrate; avec Voltaire eMon siècle, elle présente au crucifié du Calvaire Téponge imbibée de fiel et de vinaigre, elle verse la poix et le soufre dans les flammes qui brûlent Jeanne d'Arc.

Sans doute l'ironie n'est pas toujours offensive, le rire n'a pas toujours de venin. Il existe une multitude d'oeuvres innocemment ironiques. Sans attribuer à ces productions une portée pernicieuses qu'elles n'ont pas, nous leur refusons l'influence salutaire qu'elles s'attribuent. Quoi qu'on en dise, la comédie n'a jamais rien corrigé. La réforme de nous-mêmes est chose trop difficile et trop grave pour naître du rire.

Quand d'ailleurs l'ironie en s'attaquant au mal nous inspirerait pour le vice une haine énergique, son effet moral serait encore bien faible à côté de celui que peut exercer

la peinture du beau sérieusement et sympathiquement faite. La haine du mal est quelque chose sans doute; mais il ne faut pas croire qu'elle produise nécessairertient la connaissance et l'amour du bien. La laideur nous repousse; mais, si nous n'avions vu que des choses laides, pour en avoir été choqués vivement, aurions-nous l'idée de la beauté ? On n'arrive jamais à un principe moral par son contraire. On ne s'élève pas à l'idée de Dieu par celle du néant. Si nous portons en nous le sentiment de l'infini, ce n'est pas parce que nous avons eu d'abord l'expérience du fini. Nous n'avons pas l'idée du beau parce que nous avons vu beaucoup de laideurs ; nous n'aimons pas le bien parce que nous détestons le mal. Tout au plus la haine du mal, la répulsion que nous cause la difformité, indiquent-elles un commencement d'attrait pour le bien et le beau. Ainsi la crainte de Dieu, dit l'Écriture, n'est pas la sagesse, mais le commencement de la sagesse ; car la sagesse entière, c'est précisément le contraire de la crainte, c'est l'amour. Les peintures ironiques^ quand leur résultat serait de faire naître dans notre âme un sentiment de répulsion pour le mal, ne nous inspirent point par cela même l'amour du bien. Elles nous ont placés dans un état de haine; il faut une action toute contraire pour nous faire passer à l'état de respect et d'amour, le seul qui engendre effectivement le bien.

En supposant donc les productions comiques inoffensives, elles restent toujours inférieures aux œuvres qui nous révèlent directement le beau, ce qui est la même chose que nous le faire aimer. Pour être acceptée dans la haute poésie, l'ironie doit se combiner avec l'admiration et l'enthousiasme. Il faut faire à l'ironie une part strictement limitée. L'esprit de négation et de moquerie est, comme tout égoïsme, d'une nature ambitieuse, indocile, envahis-

santé ; il esl d'origine servile et de tempérament rebelle ; enchaînez-le quand vous l'employez ; il devient tyran sitôt qu'il cesse d'être esclave. Quand on oublie de surveiller la partie de l'intelligence dont on a livré le domaine à l'ironie, celte flamme aride dessèche bientôt l'âme tout entière. Pour s'être trop accordé la stérile jouissance de rire de ce qui est mal, on finit par perdre la délicieuse perception du bien : heureux quand le bien lui-même ne se trouve pas enveloppé dans le sentiment de haine et de dégoût universel qui devient le fond des caractères ironiques.

Il y a le rire de la gaieté, qui n'est pas celui de l'ironie ; il y a des paroles qui ne sont ni railleuses, ni sceptiques, et qui appellent le rire sur nos lèvres, sans exclure l'enthousiasme et le respect. Ce franc rire de la gaieté est un signe de bienveillance et de bonhomie. Sous la gaieté se cachent parfois dans les cœurs autant de parfums que l'ironie recèle de venin. Le rire de la gaieté dénote une franchise d'impression, un contentement de soi-même provenant de la sérénité de conscience et non pas de cette vanité, encore moins de cet égoïsme et de cet orgueil, sources de l'ironie. Ce rire rafraîchit l'âme et la repose, tandis que l'autre la dessèche et Ténerve; il appartient aux époques où les mœurs sont pures, où Tesprit trouve le calme dans une foi, où l'horizon n'est pas chargé de pressentiments sinistres ; ce rire, c'était notre ancien rire national, cette bonne gaieté qui, selon l'expression charmante d'Auguste Barbier, s'échappait du cœur comme un flot de vin vieux. Le rire de

rironie s'en échappe comme un liquide acre et corrosif. C'est là le danger que court le vin le plus franc comme le plus franc rire ; il est exposé à s'aigrir.

Mais s'il arrive à la gaieté de tourner à Tironie, n'arrivet-il pas aussi à l'enthousiasme de tourner au fanatisme ?

La gaieté est l'ennemie du fanatisme, la raillerie inoffensive et légère est surtout appelée à tempérer les excès de la passion. Le don du rire arrête en nous l'exaltation qui pousse quelquefois nos sentiments les meilleurs dans une voie d'inflexible dureté. Ce rire de la gaieté n'exclut point la faculté de l'enthousiasme, quoiqu il modère le fanatisme. Nous en appelons encore sur ce point à notre histoire. Quelle race peut se vanter d'avoir possédé la sainte ardeur de l'enthousiasme à un plus haut degré que la nation des croisades et des grandes guerres de la Révolution? Les mêmes hommes, chez qui les fabliaux des trouvères excitaient ce bon rire des aïeux» s'enflammaient aux prédications de saint Bernard, et de joyeux compagnons devenaient les héros et les martyrs des plus sérieux et des plus divins sentiments.

Si notre littérature a été empestée par l'ironie, elle est riche, il faut le dire, en œuvres gracieuses qui reposent le cœur de la tension énervante des grandes passions et du pénible accomplissement des hautes vertus. Cette grâce et cette gaieté embellissent encore Théroïsme; elles ôtent à notre enthousiasme ce que l'enthousiasme a de farouche chez la plupart des autres hommes. Nos soldats montent à l'assaut en fredonnant des refrains de vaudeville, et la furie française n'en est pas moins redoutable, seulement elle est moins cruelle pour le vaincu. La gaieté dans l'héroïsme atteste le contraire de l'orgueil. Si le rire de l'ironie part d'un sentiment exagéré de soi-même ; il y a dans ce sourire d'un homme prêt à sacrifier sa vie, un abandon plus com-

plet de sa personnalité, une fleur de dévouement qui n'existe pas toujours chez ceux qui accomplissent les mêmes actes héroïques avec plus de solennité.

Dans une relation du siège de Constantine publiée par un journal d'outre-Rhin, nous avons été frappé d'un fait que l'écrivain germanique constatait avec un naïf étonnement. Il avait, après la bataille, parcouru la brèche couverte des soldats tombés dans ce terrible assaut; il avait examiné avec son flegme de penseur allemand les physionomies des morts des deux nations : toutes les figurer arabes étaient grimaçantes et convulsives; les visages français lui parurent plus que sereins et calmes, ils étaient tous souriants; ils semblaient achever une chanson légère. Et le narrateur de ne pas comprendre que Ton puisse faire de si grandes choses avec si peu de solennité : il ne concevait l'héroïsme que revêtu d'une face austère.

Il y a des peuples chez lesquels il est ainsi ; mais leur héroïsme est doublé souvent d'un farouche orgueil, d'une inflexible cruauté. On ne rit pas sur la terre classique de l'inquisition. L'orgueilleuse et insatiable Angleterre ne rit pas non plus; aussi malheur aux vaincus de TEspagneet de l'Angleterre! T Amérique et les Indes en savent quelque chose.

Les haines ne sauraient être violentes et l'enthousiasme fanatique dans ces âmes promptes au rire et à la gaieté ; c'est là certes une précieuse compensation ^pour la dose de légèreté que suppose parfois le rire. Si l'homme qui rit toujours n'est pas à rechercher, l'homme qui n'a jamais ri est à craindre. C'est d'une lèvre dont le sourire n'a jamais détendu Tare inflexible que s'échappent souvent les traits les plus aigus, les plus envenimés de l'ironie. Mais cette innocente gaieté, cette bonhomie du rire n'a pas de plus mortel ennemi que Tespritde négation et de sceptique ironie.

Les arts et la poésie, dans leurs peintures les plus sublimes et les plus monstrueuses, ont toujours pour point de départ une réalité. L'art en général ne peut rien imaginer de si excellent ou de si difforme, que sa conception ne corresponde à un germe contenu dans le nature.

L'ironie existe dans Tart, parce que dans la nature existent la douleur, la difformité physique et morale, le mal en un mot.

Avant de s'exprimer dans les arts, et comme tout ce que les arts expriment, Tironie est un sentiment de notre cœur; elle est un état de notre âme avant de devenir une œuvre de notre esprit. Depuis le rire Is plus inôffensif et le pluslégerpersifflage jusqu'à l'indignation véhémente et à Tamère tristesse, Téchelle entière de sentiments que nous désignons sous le nom générique d'ironie correspond à des degrés parallèles de la difformité, de la douleur, du mal enfin, dans la création. Depuis le ridicule jusqu à l'odieux et au terrible, depuis la grimace du singe jusqu'au hurlement blasphématoire de Satan, il y a dans la laideur et dans l'impression qu'elle nous cause, d'innombrables degrés, dont les extrêmes semblent appartenir à des mondes contraires, tant ils sont divers dans leur expression morale et poétique.

La raillerie, la tristesse et la colère, sont trois états de l'âme bien distincts, bien opposés même, et nous les rangeons tous les trois sur l'échelle de l'ironie parce qu'ils dé-

nvent tous les trois de la présence du mal en nous et dans Tunivers. Chacun de ces sentiments correspond à une des formes de la douleur.

Dans la poésie du panthéisme, aux yeux duquel il ne peut y avoir de mal absolu, Tironie n existe pas, ou du moins elle ne saurait produire de genres distincts. Elle peut circuler voilée et sans conscience d'elle-même, comme elle circule à travers la nature, mais elle n'a pas de forme particulière ; elle est toujours mêlée à ce qui n'est pas elle, déflgurée, étouffée ; comme le mal est voilé sous la splendeur générale de la création.

Les races panthéistes ne connaissent pas la raillerie; le rire est inconnu à l'Orient. Une sérieuse immobilité est empreinte sur la face de l'Egypte et de Tlnde. L'ironie est l'apanage de l'Occident; elle est née en lui avec le sentiment de l'individualité, avec une conscience plus nette du bien et du mal : l'Occident rira de ce que 1 Orient avait adoré. Voyez ces Ggures dans lescpielles Tantique Egypte consacre la monstrueuse alliance de la nature humaine et de la nature bestiale, la confusion de l'esprit et de la chair, ce mélange du fini et de l'infini accompU par l'Orient au profit de la matière ! La majesté la plus calme, la plus sereine, la plus solennelle, règne sur. la face des sphinx. Au point de vue de l'Occident, le sphinx est un animal monstrueux, grotesque, ironique, et l'art du moyen âge traitera comme telles les figures issues du mélange des natures opposées ; il revêtira ses dragons et ses guivres d'un aspect ridicule en même temps que terrible. L'Orient, au contraire, laissera, même sur les monstres, un cachet de divinité, parce qu'il ne peut rien concevoir indépendam* ment de la présence réelle du dieu Tout. Pour l'Orient, le ridicule n'existe pas ; la moquerie lui est interdite, car tout est englobé pour lui dans le sentiment religieux. De tous

520 DE L'IROKIE

ces états si divers que font naître en nous les degrés divers du mal, et qui constituent Tordre ironique, il ne connaîtra que la terreur, et encore sa terreur sera mêlée d'une telle résignation, d*un fatalisme si soumis, qu'elle ne s'exprimera ni par les convulsions, ni par le blasphème ; la terreur ne sera pour le panthéiste Orient qu'un mode plus sombre, plus solennel encore de Tadoration. L'Orient contemple, il vénère avec effroi ou avec amour ; il voit du même regard religieux la difformité et la grâce, et jamais le rire ne contourne la ligne majestueuse et sacerdotale de ses lèvres.

C'est en Grèce qu'avec le génie de l'Occident naîtront l'ironie et le rire; mais ils y resteront au berceau et le front toujours paré des grâces indélébiles de l'en fance. Cependant l'abîme est franchi ; l'homme s'est arraché à l'universelle vénération; il sait désormais juger, choisir, condamner ; il a cueilli une seconde fois le fruit de l'arbre de la science, et, au prix de la douleur issue de cette funeste révélation, il distinguera le bien du mal.

L'ironie date de la distiction du bien et du mal. L'enfant ne connaît pas la moquerie ; il ne connaît que la sympathie ou la terreur. Dans le sourire ou dans les larmes, ses impressions sont sérieuses. Il ignore le rire critique de l'homme fait, ce rire qui renferme à la fois un jugement sur les choses et une affirmation de la personnalité qui les juge. Un caractère commun à toutes les formes de l'ironie, c'est qu*elles affirment énergiquement la personnalité qui les emploie. L'enfant ne connaît pas le rire critique, parce qu'il n'a pas le discernement, parce qu'il ne possède pas sa pleine individuaUté.

Quoique sa triste occasion ne soit autre que la présence du mal dans le monde, l'ironie a donc des bases légitimes dans l'esprit humain ; elle s'appuie sur la faculté de discer-

ner le bien du mal et sur le sentiment de la personnalité. Si le juste sentiment delà personnalité dégénère en égoïsme et en orgueil, si la critique du bien et du mal engendre les préoccupations du pessimisme et tue la vénération et la sympathie, il n'y en a pas moins une critique légitime et un saint orgueil. La haine et le mépris du mal, Théroïque anathème que lui lance une personnalité résistante, sont aussi nobles, aussi respectables qu*est misérable et sacrilège cette ironie vaniteuse, irréfléchie, pour qui tout est matière à dénigrement et qui se justifie à elle-même sa malignité, pourvu qu'elle réussisse à provoquer le rire chez les autres.

L'ironie est une échelle qui descend jusqu'aux profondeurs les plus infernales du scepticisme et qui monte jusqu'aux plus divins somments de l'enthousiasme et de la foi. Depuis les degrés inférieurs, où siègent le persiflage et la raillerie comique, il y a une multitude d'échelons jusqu'à celui sur lequel la haine sérieuse du mal se confond avec l'amour passionné du bien.

Il y a donc dans la sphère de l'ironie un point où cesse le rire et où commence l'émotion sérieuse ; un point, par conséquent, où se mélangent ces deux formes de l'impression produite sur l'âme par le mal. Ainsi, dans le monde des productions ironiqnes, il y a des genres divers correspondants à ces divers degrés du sentiment d'ironie. S'il y aune ironie qui s'exprime par le rire, il y en a une autre

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qui se manifeste par la tristesse et par les larmes^ une autre, enfin, qui éclate par ranathème et F horreur ^ Toutes ces formes peuvent se mélange entre elles et témoigner, dans une œuvre étrange et puissante, de Taversion naturelle à Pâme pour tout ce qui sort de Tordre et de Thannonie, pour la méchanceté et la laideur ; en un mot, pour le mal.

Le genre littéraire qui représente plus particulièrement rironie moqueuse, c'est la comédie; et ' la comédie comprend, outre le drame comique, toutes les œuvres d'art où les choses sont envisagées par le côté propre à exciter le rire.

Mais il des états plus élevés de Fironie, ceux où la connaissance des difformités physiques et morales conmaence à se traduire par Tindignation, où la raillerie se mélange de tristesse et d'horreur. Lorsqu'un sentiment sérieux se combine avec l'ironie, le rh'e s'élève et s'ennoblit; ce qu'il imprime de grimaçant et de convulsif sur la face humaine va s'effacer pour faire place à la mélancolie austère et véhémente qu'inspire le mal aux grandes âmes; auguste tristesse qui peut conduire à la sérénité radieuse engendrée par la contemplation du bien.

Parmi les genres littéraires dérivant du principe d'ironie, la satire, quoiqu'elle paraisse uniquement correspondre à l'idée du ridicule et du difforme, nous offre souvent des émotions plus nobles que le rire. L'indignation sérieuae y

ET DES ÇîEKRES COMIQUES. à23

apparaît, la haine même; et quel que soit le nom que porte une passion profonde et vraie, même celui de haine, c'est une façon d'être plus respectable que la moquerie sceptique et Forgueilleuse indifférence. La satire comporte la haine, mais la haine du mal. La satire ne peut être basée sur la haine du bien, car elle s'appellerait alors blasphème. Le blasphème I c'est là, en efiet, le sommet le plus extrême et le plus détestable de Tironie. Or nous supposons toujours, ici, l'ironie née de Taspect du mal. C'est comme telle qu'elle est admissible dans Tart ; quoique moralement, chez les âmes ironiques, la raillerie franchisse bien vite ses limites permises pour remonter jusqu'aux objets les plus sacrés.

n y a deux ordres d'esprits et de poèmes satiriques : les uns semsint le rire et la moquerie, les autres lançant l'indignation et l'anathème. Les premiers appartiennent à Tordre comique ; ils ont les défauts et les mérites du genre. Les seconds seuls rentrent dans cette classe supérieure de l'ironie que nous avons nommée l'ironie sérieuse.

L'élégant persiflage d'Horace recouvre une indifférence complète pour le vrai bien et pour le vrai mal ; la violente invective de Ju vénal part d'un cœur qui croit encore à la vertu, gémit du vice et répugne à ce paisible égoïsrae qui ne voit dans l'odieux et dans l'immoral que du risible.

Les productions satiriques où l'indignation sérieuse n'apparait jamais sont futiles par les sujets qu'elles traitent, ou coupables de traiter futilement des sujets sérieux.

Dans quelle catégorie rangerons-nous la satire de Boileau ? Employer la langue de la poésie à châtier de petits ridicules littéraires, des travers et des vanités d'auteurs, c'est prendre la massue d'Hercule pour écraser une mouche. Mais la satire de Boileau est un genre qui n'a de la poésie que la forme du vers. Boileau fait d'ailleurs tous ses' efforts pour être épigrammatique et malin ; il n'y saurait

parvenir. Écrivain sensé, judicieux, honnête, un des plus habiles, le plus habile peut-être des versificateurs, Boileau à Fâme trop bonne et trop naïve pour être un véritable railleur. Ses satires sont tout juste d'une vigueur suffisante pour les corrections anodines qu*il se croyait destiné à infliger aux vers médiocres et à la mauvaise prose. Quand il s'adresse à des travers plus sérieux, quand il attaque d'autres vices que des vices de grammaire et de prosodie, son sujet se rapetisse de suite entre ses mains. Il se Ggure avoir rudement et utilement châtié le genre humain quand il a déclaré que, du Japon jusqu'à Rome, le plus sot animal^ à son aviSj cest t homme. Sa satire sur les femmes témoigne delà plus honorable candeur; mais en même temps, comme la plupart de ses critiques et de ses épigrammes, elle alteste une âme si calme et si peu profonde, qu'elle fut incapable de la vraie satire. Boileau n'est donc point un poëte ironique, c'est un poëte didactique. C'est à tort qu'on a fait de lui le représentant de la satire dans une littérature comme la nôtre, dont plus de la moitié peut-être appartient, non par les titres des ouvrages, mais par le fond des choses, au genre satirique.

Nous n'essayons pas ici une histoire ou un traité de la satire, il s'agit seulement de montrer dans ce genre littéraire le passage de l'ironie comique à l'ironie sérieuse.

Le mal et le difforme sont par eux-mêmes en dehors de la sphère de l'art ; comment le poëte peut-il les y faire rentrer ? Une œuvre consacrée à peindre ironiquement le mal peut-elle attester la croyance et l'amour du bien? Les productions ironiques se rapprochent du sentiment du beau et de l'amour du bien sur lesquels se mesure la moralité d'une œuvre, à proportion qu'elles s'éloignent du rire et de la moquerie. En opposant au mal l'indignation et la haine, l'ironie s'élève plus près des sentiments supé-

ET DES GENRES COMIQUES. r,25

rieurs, plus près de la sympathie et de T enthousiasme qu'en restant parquée dans les froides et infécondes régions du rire ; elle devient ainsi plus poétique et plus morale.

L'ironie comique peut être amusante ; elle n'est point poétique, elle n*émeut point.

Selon le génie des hommes qui Texercent, la satire s'arrache parfois entièrement à Tordre critique, pour entrer dans celui de l'enthousiasme et de la foi. La moquerie suppose sans doute une distinction faite entre le bien et le mal, entre le dilTorme et le beau, mais elle témoigne en même temps d'une sorte d'indifférence, d'une neutralité dédaigneuse entre les bons et les mauvais principes. L'ironie indignée atteste la chaleur d'une âme capable d'enthousiasme ; la haine du mal fait partie de l'amour du bien; tout véritable amour est doublé d'une haine. Il y a, je le sais, des âmes en qui la haine existe seule ; toute haine n'implique pas nécessairement un amour. Le type de l'ironie, Satan, n'a pas d'amour à l'envers de sa haine ; sa haine est universelle; lui-même y est compris. Dans le langage figuré de l'Ecriture, Dieu, l'amour parfait, le Créateur, connaît la haine ; il ne serait pas le bien absolu s'il n'avait horreur du mal.

Il y a donc des haines vertueuses et fécondes ; quant au rire, il peut être innocent, il ne sera jamais utile et méritoire. Ce qui fait la supériorité de la satire sur les autres genres ironiques, c'est qu'elle échappe au rire pour entrer dans la sphère de l'indignation ; c'est qu'elle connaît les saintes colères et les tristesses augustes de la vertu. Sous les formes de la violence la plus emportée, de la plus âpre crudité, telle satire atteste, à ne pouvoir s'y méprendre, le besoin d'admiration et de sympathie. Notre époque a été féconde en chaleureuses satires ; les passions politiques ont fréquemment employé de nos jours l'énergique lan-

326 DE L'inONIE

gage de la poésie. Il faut le dire, bien des torrents de fiel, et du plus méprisable, ont coulé par cette voie. Les aposta* sies de la satire ont plus d'une fois prouvé que Tironie est au fond sceptique et menteuse de sa nature. Mais la satire a aussi dans ses annales des noms de vrais poètes et de vrais citoyens ; André Chénier Ta consacré au pied de son échafaud ; et de nos jours c[uelle œuvre, dans un langage âpre et violent porle plus irrécusablement Tempreinte d'un esprit convaincu, d'une âme noble, désintéressée, enthousiaste, que les poèmes ïambiques d'Auguste Barbier?

L'aspect du mal fait naître dans les âmes une ématioir plus légitime, plus féconde, plus morale que le rire ou la colère; nous voulons parler de la tristesse.

Nous comprenons sous le mot d'ironie tout sentiment engendré par la perception des difformités physiques et morales. Appartient à l'ordre ironique toute œuvre dans laquelle intervient la peinture du mal, quelle que soit la manière dont le poète s'inspire de cet aspect des choses ; qu'il en rie, qu'il s'en indigne, qu'il en gémisse. Suivant les caractères et suivant les époques, la laideur et le mal se reflètent dans les âmes sous une de ces trois formes, le rire, la colère, la mélancolie. L'art reproduit ces divers sentiments dans la poésie comique, dans la poésie satirique et dans un troisième genre à qui nous ne savons pas trouver de nom, quoiqu'il soit propre à la poésie de notre

siècle ; poésie triste; et rêveuse, qui reflète le mal dans les larmes, comme le siècle précédent le reflétait dans le rire. Avons-nous sagement fait de ne pas nous laisser fasciner par le premier attrait du genre comique? Quoi de plus innocent d^abord,- de plus pur de tout souvenir, de toute apparence du mal, que rhilarité provoquée par des peintures fines et moqueuses? Quoi de plus sédubant pour les esprits légers que le rire? Quelques-uns le confondent avec le bonheur. Quand nous avons plaint ceux qui rient, on a été surpris peut-être ; et voilà que nous sommes arrivés à découvrir que le rire a la même source que la colère, la même source que les larmes. Si la difformité, si le mal n'existait pas dans le monde, la tristesse, la colère, la moquerie, n'existeraient paç. La face humaine garderait sa prijoaitive et divine sérénité; elle ne serait défigurée ni par les convulsions des sanglots, ni par les convulsions du rire* Il semble que la nature ait voulu traduire en signe^ irrécusables à nos regards ce que la philosophie démontre sur ce point à notre raison : les éclats du rire et ceux de la douleur contournent également et déforment le visage. Le rire et les sanglots, pareillement nés de la présence du mal dans l'univers, attestent cette présence en imprimant une laideur momentanée sur la figure de rh<Hiime, sur la plus belle des œuvres de Dieu. L'habitude du rire plisse et ride la face dans le sens d'une laideur bestiale. Les empreintes dont la douleur flétrit notre visage lui laissent sa noblesse. Défions-nous donc des séductions du rire I c'c^t une tentation et une épreuve plus funeste que les larmes ; il y a dans les larmes de la sympathie ; les larmes appellent la consolation : m Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » Dans le rire il y a de l'égoïsme ; et le rire met une infranchissable barrière entre les âmes. Le persifQage, la moquerie, le sarcasme.

isolent les intelligences ; ils séparent les hommes de tout ce qui est en ce monde amour et sympathie; ils le séparent de ce qui est la sympathie et Tamour absolu, c'est-à*dire de Dieu.

Quelles que soient donc au fond les croyances positives et l'apparente similitude des doctrines, la seule différence du rire à la sérieuse tristesse, de Tesprit railleur au génie mélancolique, met entre deux œuvres, comme entre deux âmes, un abîme aussi profond que celui qui sépare le bien du mal.

La littérature de notre siècle a hérité en grande partie des doutes religieux du siècle précédent. Comme les écrivains de ce temps sceptique, bien des poètes de notre âge ont été frappés par le côté difforme et douloureux des choses ; dans la nature et dans la société ils ont vu surtout le mal . Ils ont peint Thomme dans ses souffrances et dans ses erreurs. Supprimez certaines grandes maladies morales, supprimez le scepticisme, cette grande difformité de rintelligence, supprimer les iniquités sociales les plus choquantes, et vous tarissez les sources où puisent les écrivains les plus influents des dix-huitième et dix-neuvième siècles. Ces deux httératures, où domine la préoccupation du mal et de la douleur, appartiennent au monde de l'ironie. Eh bien 1 il y a entre elles Tabîme d'une grande révolution morale : Tune descendait vers le néant, l'autre remonte vers la vie ; Tune se moquait de ses passions et de ses doutes, l'autre en souffre et en gémit ; l'une suit le courant du rire, l'autre celui de la mélancolie.

Cette poésie de Chateaubriand, de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Musset, de Byron, n'a pas toujours une croyance plus déterminée, une vue plus ferme de l'avenir que les sceptiques railleurs du dix-huitième siècle. Cette poésie pourtant est déjà religieuse, nous la dirons

même chrétienne. Au fond, c'est bien encore l'élément mauvais des hommes et des choses dont elle s* inspire le plus souvent. Les passions qu'elle chante tiennent bien encore au côté souffrant, incomplet et vicieux de la nature humaine ; mais elle en parle avec tristesse. Dans cet art moderne, la peinture des difformités occupe sans doute une large place, mais les difformités y sont envisagées comme elles doivent l'être, avec gémissement, avec mélancolie.

Cette dernière et suprême forme de Tironie, la tristesse, est d'origine chrétienne. C'est le christianisme qui a permis à Tart de faire un plus grand usage de la peinture du mal et des difformités, en lui révélant la manière légitime de les juger et de les peindre. C'est là une incontestable vérité ; elle a fourni à un illustre poëte de notre temps une théorie, juste au fond, mais qui devient contraire à la vérité historique par son exagération et sa forme absolue. Dans la célèbre préface de Cromwell, M. Victor Hugo affirme que le christianisme a engendré dans l'art le comique, le grotesque, en un mot les divers genres que nous avons appelés ironiques. Cette idée nous semble' fausse, si on l'applique à la comédie; elle est vraie quant à l'ironie sérieuse, à la mélancolie tout à fait inconnue aux poètes de l'antiquité grecque et romaine.

Il y a donc en réalité une forme de l'ironie entièrement chrétienne et moderne. Mais pour la forme comique, quoique les littératures modernes Taient en effet plus souvent employée que les artistes de l'antiquité, elle n'en occupe pas moins dans l'art une place très-apparente et très-con sidérable dès avant le christianisme; et par ses racines morales elle appartient à un ordre de sentiments tout à fait contraires à ceux que le christianisme a développés dans le cœur et l'intelligence de l'homme.

C'est à notre siècle qu'il était réservé d'inaugurer la forme tout à fait moderne et chrétienne de l'ironie, qui se confond presque avec l'enthousiasme, et où la peinture du mal ne sert qu'à donner un relief plus vigoureux à l'image de la beauté, poésie sublime dont la tristesse est une source d'ineffables joies; où Thorrcur devient la base des plus hautes aspirations ; où la difformité apparaît de façon à nous révéler des types de beauté inconnue ; où la sympathie et la haine sont aux prises, mais où Ton pres*^ sent le triomphe des plus noble» et des plus religieux sentiments.

Il est un poète dans lequel se personnifie avec un immense éclat cette forme transcendante de Tironie propre à une société mûrie par le christianisme, et qui subit l'influence de sa religion, même en se révoltant contre elle, un poète en qui la mélancolie caractéristique de la littérature de notre temps se mélange des plus vives passions, un poète pétri des doutes du dix-huitième siècle et de l'enthousiasme des époques de foi ; un poète qui ne croit pas et qui aime pourtant comme nul n'a aimé ; un poète dont la bouche lance des blasphèmes remplis, si on peut le dire, des plus ardentes et des plus sublimes adorations. Â ce sommet de Tironie où l'apparition du mal n*est plus que l'ombre du bien, où la haine n'est que le revers de l'amour, où la personnaUté et l'orgueil donnent aux sentiments sympathiques une expression plus poignante, à la, tête de cette poésie du dix-neuvième siècle se place la grande figure de lord Byron.

L'auteur de Lara^ de Child-Harold et de Don Juan nous apparaît, plus que celui de René, comme le type de la poésie mélancolique de notre temps, parce qu'il appartient plus incontestablement au monde de Tironie. Chez lui, le scepticisme est avoué ; dans René^ il y a de tels efforts *

pour croire^ une tension si énergique de la volonté pour retenir l'esprit dana la tradition, que la critique est obligée de laisser le poète sur le terrain où il a voulu se pla^ cer, et ce terrain est celui delà foi. Lord Byron, au contraire, a semé ses germes de foi sur le sol de l'ironie; c'est en plein scepticisme que toutes ses productions sont écloses ; il considère le plus souvent toutes choses par le côté douloureux ; ses types les plus grands et les plus purs sont presque toujours mélangés d'une passion mauvaise. La loi constante de ses compositions c'est l'alliage «d'ua élément criminel aux plus hautes, aux plus splendides qualités de l'âme : chacun de ses héros porte le poids d'une déchéance ; on sent qu'ils ont touché le fond de l'abime par unexhute qu'on ignore; mais ce que l'on voit d'eux est un effort pour remonter. Lara^ Manfred^le Giaour^ Chîld-Harold portent tous au fond du cœur une blessure myst^ieuse ; le passé est pour eux plus qu'un regret, c'est un remords. Le poète ne nous laisse pas ignorer qu'il y a une difformité ou une plaie aux endroits secrets de leur âme; et cependant quelle invincible sympathie nous éprouvons pour euxl Quels modèles plus séduisants et plus grandioses de fierté, de tendresse et de dévouement I Leur crime inconnu n'est qu'indiqué et de façon à mettre «n lumière les qualités les plus brillantes. On les aime dans le présent de tout l'effroi qu'on éprouve pour ce passé terrible que l'on devine à travers leurs douleurs. L'ironie byronienne est l'art par excellence de donnera la beauté plus de relief par l'ombre et le contraste du mal. Dans l'homme tel que le peint ce poète, une chute est in- •contestable ; le héros se l'avoue à lui-même, si son orgueil Jut empêche de la confesser aux autres ; et il grandit à nos yeux de l'immense douleur qui lui tient lieu de remords. Sa bouche ne consent pas à lancer l'anathème sur sa faute,

mais ses larmes la réprouvent éloquemment. Le bien lui est encore inconnu, mais il y aspire de toute l'énergie de la souffrance que lui fait éprouver le mal.

Le sentiment du mal domine Byron comme Voltaire; c'est pour cela que nous les rattachons l'un et l'autre au monde de l'ironie. Mais à quelles extrémités, à quels pôles opposés de ce monde ils sont placés tous les deuxl

Byron doute comme Voltaire, mais son doute le fait souffrir ; il se retourne et s'agite sur ce lit de douleur comme sur des charbons ardents. Voltaire s'établit cornplaisamment dans son scepticisme ; l'atmosphère du doute lui parait la région naturelle de l'homme intelligent. Byron porte envie à ceux qui croient ; Voltaire les méprise. Tous les deux sont frappés par l'aspect du mal qui abonde dans la nature, dans les âmes, dans les institutions sociales; mais l'aspect du mal fait naître chez Voltaire le rire, chez Byron la douleur. 11 semble que Voltaire soit heureux chaque fois qu'il découvre dans le monde un vice nouveau, une iniquité nouvelle ; lui seul dans l'univers est exempt d'imperfection. Byron voit d'assez haut le mal pour en gémir ; il n'a pas cette basse et mesquine vanité qui. s'adresse à elle-même des flatteries, il est doué d'un assez noble orgueil pour ^ s'accuser et pour avouer dans son cœur la plaie que porte tout homme venant en ce^monde» L'œil de Voltaire aperçoit partout le mal, et pourtant le rire est stéréotypé sur ses lèvres; Byron, du moin», verse des larmes sur la blessure éternelle.

Voltaire clôt et scelle dans sa tombe glacée la littérature de la moquerie et du doute ; du milieu des ténèbres de cette ironie inféconde sort comme une aube humide de larmes et déjà rayonnante la poésie de Byron, muse enthousiaste et pleine d'amour, quoiqu'elle n'ait fait encore qu'entrevoir l'horizon du bien; déjà frappé au front d'une

divine lumière, quoique ses pieds plongent encore dans les ombres. Mais ces ombres du doute qui ont entouré au berceau la poésie du dix-neuvième siècle se dissiperont ; dès sa naissance elle a étouffé Tironie sacrilège du rire ; elle ne s'est point condamnée à ramper dans les stériles domaines de la raillerie; les ailes de l'aspiration et de l'enthousiasme Font déjà rapprochée du bien inconnu ; qu un rayon de plus vienne percer les nuages, et sur sa figure s'effaceront les dernières traces de la sainte ironie des larmes pour faire place à l'expression radieuse et sereine de la foi et de l'amour.

Nous avons distingué trois formes principales de l'ironie : l'ironie railleuse, l'ironie indignée, l'ironie mélancolique. A la première se rattachent et le genre comique et ses mille variétés ; la satire sérieuse dérive de la seconde ; la troisième enfin, la mélancolie, est la source de cette multitude d' œuvres d'un caractère si complexe qui sont propres à l'époque et à la poésie modernes, et qu'on a désignées d'abord sous le nom de romantiqtLes. Un autre mode important de l'ironie reste en dehors de ces ti*ois classes; il se distingue de la comédie, de la satire, de l'élégie, ou plutôt il semble fondre ces trois modes en un seul.

D'après un grand poète contemporain, nous donnerons le nom de grotesque à cette forme si mélangée, si bizarre et si féconde de l'ironie ; mais nous croyons que l'illustre

auteur de Cromwell commet une erreur grave lorsqu'il identifie le genre grotesque avec la comédie, et lorsque, sans faire de différence entre l'ironie railleuse et Tironie mélancolique, il suppose l'ironie, en général, inconnue à Tantiquité et d'origine toute chrétienne et moderne. Le mode supérieur, le mode sérieux de l'ironie, celui dans lequel l'âme, placée en face du mal, s'arrache au scepticisme par la tristesse, premier effort de l'amour du bien, la mélancolie est, en effet, un fruit tout moderne dévefoppé dans le monde moral par le christianisme ; mais le rire, l'esprit moqueur, la comédie enfin est un legs évident du génie grec. Confondant le comique avec le grotesque et l'ironie sérieuse, Victor Hugo a pu dire que la comédie passe inaperçue dans l'antiquité. La vérité, c'est que les Grecs non-seulement essayèrent, mais fondèrent la comédie. La littérature du rire est tout entière d'origine païenne ; mais les anciens ne connurent pas le grotesque, parce qu'ils ignorèrent la mélancolie, et que le propre du grotesque, c'est le mélange du difforme au sublime, du sérieux à la raillerie, du rire aux larmes. La mélancolie, on l'a répété bien souvent depuis madame de Staël, date du christianisme ; c'est du christianisme que dérive le besoin de songer à la douleur à côté de la beauté, de sentir le mal à côté du bien dans notre nature déchue. C'est là un sentiment tout opposé à celui du rire toujours plus ou moins égoïste et sceptique qui constitue la comédie et ses nombreux dérivés. Comment donc le christianisme, en introduisant dans la poésie le principe mélancolique, aurait-il engendré en même temps le principe le plus contraire, le plus subversif de ce sentiment sérieux et presque religieux? Comment le rire, la raillerie sceptique, comment une forme du blasphème serait-elle d'origine chrétienne?

La comédie est, au contraire, un produit tout à fait

caractéristique du génie grec ; c^est l'esprit analytique des Grecs qui a opéré dans Tart la division des genres, comme il opérait la division de toutes les connaissances humaines. Le panthéisme oriental admettait dans sa poésie ces représentations combinées du beau et du difforme, de T ironie et de l'amour, que le christianisme a ramenées dans Tart, mais sous des proportions et dans un sentiment différents. Le vrai caractère de Tart grec, et la préface de Cromwell Fadrnet comme nous, c est la séparation absolue des types sublimes et des types grotesques. Jamais un artiste grec n'aurait pu concevoir l'idée de produire Tattendrissement ou Tadmiration à Taide d'une difformité, de rendre la laideur sympathique, ou de corrompre Teffet du beau par une vulgaire imperfection.

Distinguons d'ailleurs, en traitant cette question du comique chez les anciens, les peintures physiques des peintures morales, les arts plastiques de la poésie. Dans les arts de la forme, dans tout ce qui représente le corps et l'aspect matériel des choses, les anciens, en effet, ont presque ignoré l'emploi de la laideur. Comme le remarque si judicieusement M. Victor Hugo, toutes les créations de l'esprit antique qui s'écartent de la beauté physique la plus piire ne s'en écartent que très-peu. Les Satjres, les Tritons, les Sirènes, sont à peine difformes; les Parques, les Harpies, les Furies, sont hideuses par leurs attributs moraux, mais non repoussantes par leurs traits physiques ; et tous ces types sont séduisants de beauté si on les compare aux figures grotesques» aux monstres imaginés par les artistes chrétiens du moyen âge. L'art grec, éminemment destiné à peindre la beauté extérieure, n'a donc presque jamais employé la laideur physique. Mais si la difformité matérielle ne joue qu'un faible rôle dans l'art antique, les Grecs ont les premiers introduit dans la poésie

la peinture de la difformité morale, en Tisolant de ce mélange de sentiments meilleurs qui, pour Thonneur de rhumanité, subsiste plus ou moins dans les natures vicieuses. En un mot, Tantiquité païenne a créé la comédie, c'est-à-dire le genre où Ton admet des types vicieux ou ridicules sans aucun mélange de beauté, sans leur rien laisser qui puisse exciter la sympathie.

Le grotesque moderne reproduit ce perpétuel mélange du bien et du mal, du laid et du beau, que nous offre la réalité. L'essence du comique est de provoquer exclusivement le rire ; le grotesque, celui de Shakspeare, par exemple, provoque alternativement, ou même à la fois, le rire, la terreur, la pitié, l'admiration.

Non-seulement le grotesque comporte le voisinage du sublime, mais c'est la présence d'un élément sublime dans la difformité qui constitue le grotesque. Le comique, au contraire, isole son type ridicule, difforme et vicieux, de tout ce qui pourrait attirer sur lui un intérêt sympathique et engendrer un autre sentiment que celui du rire. L'art ancien, et d'après lui l'art classique, n'employait que des types tous comiques ou tous sublimes; il opérait ainsi dans les objets une division contraire à la nature, dont les productions sont toujours mélangées de bien et de mal. L'art est sans doute dans son droit quand il supprime les imperfections et cherche à nous révéler la beauté pure. Mais quand il nous montre le difforme, le ridicule, le comique sans mélange, il fait la nature plus mauvaise qu'elle n'est en réaUté ; il laisse dormir en nous tous les nobles sentiments pour n'exciter que l'instinct égoïste du rire : en un mot, comme représentation de la nature, il est faux; comme œuvre morale, il est impie. Le rire en face du mal est le plus sacrilège des blasphèmes. L*artiste qui peint le mal avec un esprit railleur, l'homme qui

l'accueille parle rire, professent implicitement cette monstrueuse erreur : Le mal est égal au bien ; le mal, c'est le bien ; ou celle-ci : Le mal est éternel ; le mal ne peut être racheté; l'œuvre de Dieu est irrévocablement condamnée.

Voilà, au fond, quelle est la portée du rire. L'art et la pensée du moyen âge, tous les temps chrétiens, Font si bien compris, que dans la peinture et dans la poési c le rire est devenu le trait caractéristique de Têtre méchant et désespéré par excellence, de Satan. Goethe lui-même, le grand païen, comme l'appellent les Allemands, a conservé à la personnification du mal celte figure ricanante dans le type devenu populaire de Méphistophélès.

Ce qui distingue Tironie chrétienne et moderne de l'ironie classique, le grotesque du comique, c'est d'abord que dans la poésie moderne, dont M. Victor Hugo voit avec raison Je type dans le drame, l'élément grotesque n'occupe jamais la scène tout seul ; qu'il est toujours avoi* sine, souvent enveloppé de peintures sublimes. Ainsi, dans la pensée de Tauteur de Cromwell, le drame ne laisse pas subsister en dehors de lui la comédie, il l'embrasse dans sa vaste architecture; comme au moyen âge l'art religieux ne laissait pas en dehors de lui un art comique indépendant, mais englobait dans Timmensité de la cathédrale, image du monde, les représentations difformes avec les peintures sublimes, les figures des diables et des damnés, avec celles des anges et des bienheureux.

Mais une figure grotesque est autre chose qu'une figure comique placée au milieu de types subUmes ; un type grotesque est autre chose qu'une comédie intercalée dans une tragédie; le grotesque diffère du comique intrinsèquement et indépendamment de tout voisinage et de tout contraste. Dans la composition d'un type grotesque, il entre autre chose que du difforme : il y, a un peu de ce

mélange du comique et du sublime qui constitue le drame. Dans le grotesqup, la difformité e^t peinte de façon à ce que le rire soit dominé par un sentiment sérieux, par la pitié ou la sympathie, par l'admiration ou la terreur.

Toutes les formes monstrueuses inventées par le moyen âge, et mêlées dans les cathédrales et dans les poèmes chevaleresques aux types héroïques, ne sont point imaginées pour rendre le mal qu'elles représentent comique et risible, mais terrible et haïssable. L'art classique, au contraire, se jouait en sceptique de la difformité ; il n'osait jamais aborder franchement la peinture du mal dans toute sa laideur, de peur d'être obligé de cesser de rire devant lui. Les Satyres et les Faunes, qui représentent moralenient les mêmes vils instincts, ne sont point physiquemètit horribles comme nos démons du moyen âge.

D'un autre côté, la poésie classique est impitoyable pour ses types comiques; elle n'admet pas que la laideur physique puisse cacher la beauté morale, et que la difformité morale puisse se corriger. Homère ne laisse rien à Thersite qui puisse l'aider à se réhabiliter; Thersite est complètement laid et vicieux, comme Achille est complètement beau. Les comiques d'Aristophane ne conservent aucun trait qui puisse les rendre intéressants. Quand le poète s'empare d'un personnage pour le faire entrer dans le domaine de la comédie, il ne lui concède pas même l'ombre d'une vertu, ce personnage fût-il Socrate. Dans la poésie moderne, au contraire, dans Shakspeare, par exemple, les personnages difformes ou vicieux, Galiban, Falstaff, Richard III, lago lui-même, conservent tous quelque chose qui les relève plus ou moins ; ils n'excluent pas toute sympathie. Par là ces types sont plus humainement vrais ; car rien de ce qui est humain n'est absolu, ni en bien, iri en mal.

Ainsi les types grotesques dans Vart moderne sont : ou tellement monstrueux et terribles qu'ils engendrent de prime abord Teffroi et la haine comme une apparition directe du mal ; ce sont alors des types extra-humains, bêtes » horribles et démons ; ou bien, quand ilsont figure humaine, ils conservent dans leur difformité un élément qui nous fait entrevoir la possibilité d'une régénération, d'une mé tamorphose; physiquement laids, ils renferment une beauté morale ; coupables, ils ont ou le remords', ou la souffrance, ou une passion sympathique, ou un grand courage ; aucun d'eux enfin ne nous apparaît comme irrévocablement condamné.

Les Grecs ne poussent jamais la peinture du difforme jusquà Thorrible, jusqu'au terrifiant; ils se plaisent dans ce milieu où la difformité fait naître la raillerie au lieu de l'effroi, parce que leur nature sceptique recule devant tout sentiment trop religieux. Quand ils peignent un personnage lâche, méchant, ridicule, ils ne songent point à nous faire comprendre que ce qui est aujourd'hui difforme et corrompu peut être racheté demain par un effort, par un sacrifice ; car ils ne possèdent ni la croyance chrétienne de la réhabilitation, ni le sentiment chrétien de la miséricorde. Le difforme, en un mot, comme le beau, le bien comme le mal, sont renfermés chez eux dans une région moyenne, dans un juste milieu exclusif de Tidée d'infini. L'amour et la terreur sont deux extrêmes qui sont parfois bien près de se toucher. A égale distance de l'un et de l'autre, mais sans pouvoir conduire ni à Tun ni à l'autre, siège, enfermé dans lui-même, l'esprit infécond et destructeur par excellence, l'esprit de moquerie. Le comique des anciens né dépasse jamais cette région. Le grotesque de l'art chrétien n'a qu'un pied dans la sphère du rire ; il s'élance ou vers la terreur, ou vers l'amour, à travers la

mélancolie et la pitié. Or la terreur ainsi que Tamour nous fait communiquer avec Tinfini, ce sont deux sentiments religieux; voilà pourquoi Tart religieux du moyen âge admettait le grotesque.

En disant que le grotesque est de création moderne, que c'est le comique reformé par le christianisme, nous n'avons pas la prétention de faire rentrer dans le grotesque toutes les productions chrétiennes, par la date, qui appartiennent à la comédie. Ces œuvres sont nées de l'imitation des anciens, elles dérivent de Tart classique. Chez tous les poètes inspirés du moyen âge, de l'esprit chrétien et moderne, ce qui est chez les autres du comique devient du grotesque. Chez eux l'ironie n*est jamais exclusivement rieuse ; elle se nuance ou de terreur, ou de pitié, ou de sympathie, ou de mélancoUe ; ainsi de Dante, de Shakspeare, de Milton, des dramatiques espagnols, souvent même des poètes touchés par l'esprit de la renaissance, tels qu'Arioste et Cervantes.

L'histoire et les théories ne valent que|par leurs conclusions pratiques, par le critérium qu'elles fournissent pour juger les faits présents et les corriger si c'est possible. Il ne ressort pas sans doute de cette étude sur l'ironie une impression très*favorable au genre comique, à toutes les œuvres qui ont pour principe la moquerie* Nous ne saurions nous défendre d'un profond dégoût pour les railleurs, même les plus illustres ; et c'est à nos yeux une richesse

peu honorable du génie national que cet esprit gaulois dont on évoque le prestige, toutes les fois que le cynisme et la bouffonnerie sont en cause avec un mauvais livre, ou un nom bassement populaire. Quand se manifeste chez une nation, surtout chez la nôtre, une recrudescence du génie railleur, c'est un triste symptôme poétique et moral, et nous ajouterions politique, si nous n'avions crainte de trop étendre la question. Il nous est cependant impossible de ne pas constater, en dressant le bilan littéraire des douze dernières années, combien se sont multipliées les œuvres qui se rattachent à Tironie. On va nous rappeler bien de nobles écrits et nous interdire de regarder ce qui se passe en dehors de la sphère vraiment Uttéraire. Mais si cette multitude de pièces de théâtre, de livres et de journaux auxquels nous songeons, n'ont pas de place dans la littérature et d'existence pour là critique, ils jouent un rôle immense dans la formation de l'esprit pubUc.

Il ne faut pas oubUer que depuis soixante ans les con* ditions de Tinfluence littéraire ont complètement changé. Aujourd'hui, comme jadis, un bon livre, qui atteint un grand succès, n'a pas plus de trois mille lecteurs judicieux ; mais, de plus que jadis, un écrit subversif trouve aujourd'hui cinq cent mille lecteurs qui n'ouvraient autre*, fois ni les bons, ni les mauvais livres, et qui désormais choisissent infailliblement les pires. Dans l'ère où nous sommes, en littérature comme en tout le reste, les grandes influences s'exercent par en bas. C'est entre les auteurs qui ne savent pas écrire et les lecteurs qui savent lire à peine que se passe le grand mouvement intellectuel dans notre société bouleversée. Il ne faut pas craindre de trop se baisser en dehors de la littérature des honnêtes gens pour juger ce qui s'agite entre le public et la presse. Vous gémissez des grands journaux et des grandes brochures

qui pénètrent dans vos salons, des grands théâtres où vous allez parfois; que diriez-vous des petits journaux, des petits théâtres, des petits livres, dont vous ignorez le nom et qui font l'éducation d'un million d'hommes? Si la critique littéraire doit les oublier, la critique morale en doit tenir compte comme de Taliment presque universel. J'y' note aujourd'hui ce seul point : la prépondérance du genre bouffon et de la raillerie cynique. Dans une région mieux fréquentée de la presse, voyez combien se sont multipliées ces publications qui vivent de bouffonnerie et de personnalités, ce qu'on appelle les petite journaux; et combien les plus graves élargissent chez eux chaque jour le domaine de la frivolité dans ces plats et scandaleux commérages qu'on appelle des Chroniques ! Il semble, à lire certaines feuilles réputées sérieuses, que la curiosité des laquais ait remplacé chez nous le noble souci des affaires publiques. Ce goût de la basse plaisanterie et du scandale se trahit à propos des plus graves questions. On est sûr de se faire applaudir, ou dii moins rechercher, en traitant «ur le ton du persiflage les sujets qui commandent le sérieux, sinon le respect. La raison et l'honnête française sont destinées à expier longuement la gloire que nous a donnée Voltaire et que nous lui avons trop bien rendue. Le grand railleur subirait lui-même de tristes mécomptes dans sa postérité. Il était peu démocrate de sa nature et prétendait ne divertir que la bonne compagnie. Quel châtiment que de tels héritiers I II sort aujourd'hui de petits Voltaire de tous les ruisseaux de Paris, et de la province, qui pis est. Au fond, toutes ces âmes sont pareilles, quelle que soit la finesse du langage ; les railleurs de tous les temps et de tous les talents ont le même ennemi, la même tactique, les mêmes alliés. L'ennemi, c'est tout ce qui s'élève au-dessus d'un facile matérialisme, tout ce qui contredit les grossiers

mtérêts; c'est la religion, la liberté, la poésie, . toute distinction que Ton déteste, parce qu on ne saurait Talteindre ; Tarme éternelle, c'est Je persiflage et ce sipiulacre de la raison qui se fait prendre pour le sens commun, parce qu'il est vulgaire ; Tallié, c'est la force brutale, qu'elle soit représentée par les passions d'un despote ou par celles de la multitude. Tous ces ironiques, du petit au grand, avant de se donner cette attitude martiale, ce vernis d'indépendance et d'audace qu'on suppose aux agresseurs des principes vénérables, commencent par flairer de quel côté est la vraie puissance du moment. Est-ce l'opinion populaire ou bourgeoise? est-ce une cour, est-ce une caste, est-ce une police? Et dans leurs plus grands excès, celte chose quittent la renommée,!* argent ou le bâton, leur est toujours sacrée. Rabelais meurt dans son lit pourvu d'utie grosse prébende et protégé d'un prince de l'Eglise, pendant qu'on brûle autour de lui son ami Etienne Dolet et d'autres réformateurs naïfs. Molière, pour aller droit au plus honnête et au plus illustre, achète par les bassesses d'Amphitryon le droit d'attaquer les marquis et- les dévots qui tremblent moins que lui devant Jupiter. Voltaire flatte les courtisanes 4e Louis XV pour déshonorer en paix la vierge de Domrémy.

Je m'arrête à l'entrée de notre siècle; mais les ricaneurs subalternes ne s'arrêtent pas. Après Voltaire cependant la grande veine est tarie ; le génie du persiflage n'a plus ni beaucoup de mal à faire ni beaucoup de gloire à ramasser. Mais la seule vogue de ces basses productions est un triste symptôme. L'instinct dominant de l'ironie, le rire cynique est le caractère des époques et des nations servîtes, comme le poignard est leur arme. Cette arme sert très-efGcacement les mauvaises causes; elleestimpuissante au service des bonnes. Voltaire passerait avec tout son arse-

nal au service de la religion et de la pudeur, que les vrais amis des causes saintes devraient congédier un tel auxiliaire. Il ne rendrait pas Terreur plus haïssable et risquerait de rendre la vérité odieuse. Est-ce à dire que les pures croyances et le sentiment de T honneur doivent rester désarmés? Les âmes enthousiastes, les esprits convaincus, ont aussi leurs instruments de guerre, une armure défensive qui, rien qu'à se tenir debout et ferme, sait rendre tous les coups en les repoussant. Dans la bonne ou la mauvaise fortune, cette arme des nobles idées et des nobles cœurs, ce n'est pas le sarcasme et la moquerie; c'est l'indignation et le mépris. La flèche du rire est empoisonnée comme celle de l'assassin et du sauvage , l'indignation frappe à découvert et sans mettre de venin à son acier. Elle est plus dangereuse à celui qui s'en sert, plus difficile à manier, et plus lente; mais d'un seul coup elle peut abattre ce que mille sarcasmes n'auraient pas ébranlé. Le mépris, dans son silence même, n'a-t-il pas une force agressive? Quel éclat d'ironie blesserait plus sûrement qu'un impassible dédain? Mais c'est peu de blesser l'ennemi pour servir les bonnes causes, pour sauver de l'ironie subversive les sanctuaires où se portent ses coups. Il est plus utile de faire aimer ce que l'on défend que de faire haïr ce que l'on attaque. La meilleure et la plus digne façon de combattre le mal, c'est de rendre au bien un éclatant témoignage, de le parer avec ferveur de toutes les beautés qui lui sont propres, de le montrer à tous ce qu'il est réellement : si souriant, si séduisant, si adorable, qu'on oublie, à le voir, ce qui n'est pas lui. C'est là l'œuvre des esprits et des principes contraires aux principes d'ironie, c'est l'œuvre des âmes douées de respect, de sympathie, d'en* thousiasme; c'est l'œuvre, en un mot, de la poésie.

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