L'ŒUVRE DE BALLANCHE
Quand les pensées d*iin philosophe ou d'un artiste sont à la fois si justes et si imprévues, qu'elles nous frappent comme une expression spontanée de la nature des choses, nous sentons que de telles vérités n'ont pas été lentement amassées par l'étude, et nous ne saurions voir dans le monument qui les manifeste le produit d'une intelligence isolée. Des enseignements si neufs et si féconds nous semblent communiqués d'en haut par une voix dont le poëte ne fait que nous traduire les paroles. Aussi avons-nous fait un nom mystérieux pour distinguer ces penseurs ori-
ginaux des écrivains dont le talent se réduit à mettre en œuvre les données de l'expérience, et dont les idées attestent plutôt la souplesse de l'intelligence que Taction souveraine de la raison. Nous appelons ces hommes naïfs et clairvoyants des hommes de génie, comme s'ils étaient possédés par un être invisible, comme s'ils avaient pour hôte familier un esprit supérieur à Tesprit humain. Ainsi plus un^ création est originale et puissante, plus elle témoigne d'une féconde énergie, et moins elle nous parait personnelle à l'homme. Par une loi universelle, l'instinct de la foule en face des œuvres du génie remonte vers l'auteur, vers le dispensateur suprême de la force et de la vérité. Par une autre tendance également significative, nous aimons à nous représenter ces esprits puissants et lumineux comme des cœurs chaleureux et purs; nous sentons si bien que le cœur est la source primitive de la pensée I Une belle vie nous paraît la condition indispensable d'un beau génie; sous le talent nous supposons toujours la vertu. Dans notre curieux empressement pour les hommes dont la grandeur intellectuelle nous étonne, nous désirons connaître leur existence tout entière ; nous cherchons à nous en expliquer toutes les circonstances, à en faire disparaître toutes les ombres, à trouver enfin leur vie aussi exempte de fautes que nous voyons leurs œuvres exemptes d'erreurs, en un mot, nous voulons pouvoir les aimer autant que nous les admirons.
Si l'on doit honorer de ce nom de génie le penseur original qui atteint la vérité par une clairvoyance naturelle, à qui les principes apparaissent directement, et dont les idées sont vérifiées par les faits sans avoir été suggérées par l'expérience, l'harmonieux écrivain chez qui le style, dans sa beauté spontanée, dérive du fond de la pensée aussi bien que la pensée elle-même dérive de la nature des
choses, nous pouvons dire qu'il n'y a pas eu de notie temps un génie plus vrai, plus complet , que celui de Ballanche. Toute intelligence suffisamment préparée qui aborde ses écrits y reconnaît cette inspiration impérieuse, et pour ainsi dire fatale, qui contraint Fauteur à se décharger d'un fardeau d'idées imposé d'en haut ; ce sens divinatoire qui met sur les lèvres du poète comme sur celles des sibylles des paroles si pleines de Tesprit des choses, que celui qui les profère ignore parfois toute leur portée.
L'unité, rhomogénéité parfaite du système, cet autre caractère des penseurs originaux, se rencontre à un rare degré dans l'œuvre de Ballanche. La diversité des événements dont il est témoin, leur contradiction apparente, n*a jamais rien changé au fond de ses idées; sa pensée reste toujours d'accord avec elle-même, et son style d'accord avec sa pensée. Les faits l'instruisent, l'exercent, le développent, mais ne lui révèlent rien qui ne soit renfermé d'avance dans ses principes. Sa vie si noble et si paisible nous offre la même unité que son œuvre. Pendant une longue carrière, il est aussi constant dans ses croyances que dans ses mœurs et ses amitiés ; il ne nous laisse pas plus de changements à expliquer que de taches à couvrir.
Ce n'est point cependant à la solitude que ce sage des anciens jours a dû Tuilîté parfaite de sa vie; Tisolement est souvent funeste aux penseurs, et engendre cet esprit exclusifqu'on pourrait appeler l'égoïsme de TintelUgence. Entouré d'amis illustres, Ballanche vécut au centre même du mouvement des idées ; il étudia tous les systèmes avec curiosité, avec sympathie ; mais aucune école n'exerça d'influence directe sur ses idées, et il n'appartint jamais qu'à sa propre inspiration. Sa pensée fut indépendante et spontanée, comme sa vertu fut naïve et sans effort.
Cette harmonie du caractère et du talent est déjà un indice de la supériorité de Tun et de Tautre; elle prouve qu'un homme a suivi la loi de sa nature, sans exagération comme sans faiblesse ; qu'il a possédé le premier attribut du génie, la sincérité. Chaque œuvre de l'intelligence devrait s'offrir comme un fruit nécessaire de l'esprit qui Ta conçue ; le livre devrait témoigner que l'auteur n'a pas été libre de parler un autre langage, qu'il a été poëte, historien, philosophe fatalement, en vertu de cette obsession intérieure que Dieu n'exerce en nous qu'à travers 1rs vérités utiles et les généreux sentiments.
Jamais le déplorable talent de produire sans inspiration n'a été plus commun que de nos jours. La facilité abonde, la spontanéité est rare, la conviction est absente. Quel sera donc le mobile de ces travaux exécutés en dehors de toute croyance, de toute émotion profonde? ce ne peut être l'entraînement des idées, ni même la recherche de la forme : elle suppose l'amour désintéressé du beau. Tous ces écrivains à qui la vocation ne commande pas, mais qti'entraine la vanité ou le hasard, travaillent sans règle comme sans idéal ; leur seul but, leur seule règle, c'est le succès; c'est une popularité dont l'essence est la vulgarité, et qui fait la condamnation d'un artiste; car, dans les conditions actuelles de l'opinion et de la pubHcité, c'est surtout par ses défauts qu'une œuvre devient populaire.
Rien n'est plus facile à surprendre que l'admiration d'un public sans études, sans croyances, et qui ne demande qu'à être amusé ; il recherche avidement tout ce qui lui retrace sa propre nature, tout ce qui flatte ses passions sans grandeur, et ses préjugés sans noblesse. Aux écrivains qui veulent satisfaire ces goûts, un peu d'adresse suffit; mais ils doivent renoncer à la fois à toute
élévation dans les idées, à toute sévérité dans la forme, à tout idéal.
Il est, au contraire, des hommes condamnés d*avance à ne jouir jamais de la sanction populaire, par la hauteur même des qualités qui honorent le plus l'artiste, par la nouveauté, par la profondeur de leurs conceptions, par la dignité de leur style. Ces hommes n'ont rien concédé aux préjugés de la foule, et rien refusé à leurs propres convictions ; ils ont obéi à tous leurs sentiments, mais n'ont jamais caressé aucune passion. Jamais ils ne s'écartèrent de la région sereine où l'inspiration les guide, prêts à introduire les esprits attentifs dans ce sanctuaire, mais refusant de descendre eux-mêmes dans le tumulte et les ténèbres qu'habite la multitude. Autour de ces écrivains qui ont poussé jusqu'au scrupule le respect pour la dignité de la pensée, il se fait d'ordinaire un silence dénigrant, au milieu duquel la légèreté conspire avec la malveillance contre leur renommée. Leur aspect sérieux ne promet pas aux lecteurs oisifs cette facile distraction qu'on demande aux œuvres littéraires ; leur élévation les a bien vite fait taxer d'obscurité. En vain leur langue sera pure et sévère, leur style ferme et transparent, en vain leurs idées s'enchaîneront dans la plus intime cohérence, en vain même leurs compositions seront pleines de grâces et de sentiment, il suffit qu'on les ait une fois accusés d*être obscurs et métaphysiques pour qu'ils soient à jamais classés en dehors de tout ce qu'il est possible de lire sans effort et sans ennui. Cette accusation d'obscurité qui menace toute conception élevée et philosophique est particulièrement à redouter en France ; c'est Tanathème le plus irrémissible jeté sur un écrivain.
Pour plaire à des esprits ainsi disposés, il faut se préoccuper de leurs idées beaucoup plus que de sa propre
inspiration, el rechei'cher l'effet avec plus de soin que la vérité. E» môme temps, comme le succès de l'œuvre, devenu désormais le seul but de l'artiste, se complique souvent de la façon dont la personne même de l'auteur est jugée dans le monde, il devient souvent indispensable pour lui de composer ses manières et toute sa vie comme il compose ses ouvrages, en vue de l'effet; sa bienveillance, sa générosité, sa modestie, sont artificielles comme son inspiration.
Cette fidélité aux lois propres de sa nature, qui est le premier devoir du génie, la spontanéité naïve, l'oubli de tout ce qui mène au succès, et avec cela le travail scrupuleux, la recherche patiente de la perfection, toutes ces qualités si rares, nul écrivain ne les présente à un plus haut degré que Ballanche. Nul n'obéit plus fidèlement que lui à sa conscience littéraire, nul ne composa moins sa ()ersonne en vue du monde. S'il a été plus grand que sa renommée, on peut dire que c'est par une prédilection réfléchie pour cette gloire silencieuse, mais solide, qui se fonde sur l'admiration du petit nombre des bons esprits. Il ne voulut donner à plusieurs de ses ouvrages, aux plus importants peut-être, qu'une demi-publicité. Pareil à ces initiateurs antiques dont il avait si bien pénétré les doctrines mystérieuses, il aimait à réserver son enseignement aux intelligences suffisamment préparées. Il sentait si bien lui-même qu'il distribuait une doctrine au lieu d'offrir un amusement, que, malgré les grâces de son imagination, les charmes de son langage, dont la douceur attirerait les plus simples des hommes, il modérait d'avance Tempressement de la foule qui aurait pu envahir l'entrée du temple, et troubler par des applaudissements la majesté sereine des discours du pontife. Il ne voulut pas que son nom francliit prématurément plusieurs degrés d'initia-
tion à la gloire; aussi ce nom n*a-t-il rien à craindre du temps.
Pierre-Simon Ballanche naquit à Lyon en 1776. Dès sa jeunesse, et même dès son enfance, il subit Tépreuve des souffrances du corps, il connut la maladie et ses langueurs, plus tristes encore à cet âge où l'être humain aspire à la vie avec plus d'intensité. Grâce à une rare énergie de volonté, celte époque fut néanmoins pour lui remplie de sérieuses éludes, d'immenses lectures dont tous ses écrits devaient porter la trace. Il n'y eut pas d'années perdues pour son progrès moral. En même temps qu'une retraite forcée l'aidait à accumuler des trésors de savoir durant les années si souvent employées à dissiper les richesses du corps et de l'âme, il recevait cette éducation de la douleur physique, qui augmente souvent aux dépens des forces du corps la délicatesse de perception des organes intérieurs. A l'époque où l'esprit prend ses habitudes, cet état constant de maladie influa beaucoup sur la nature du génie de Ballanche. C'est d'après sa propre expérience qu'il a pu écrire du personnage d'Hébal : il lui semblait que Vatmosphère fût ï organe général de ses propres sensations; et tous les troubles quelle éprouvait^ il les éprouvait luimême comme sHls se fussent passés en quelque sorte dans la sphère de son être. Les douleurs et Taffaiblissement du corps, en diminuant chez un écrivain la puissance et la promptitude de l'exécution, celles des qualités de l'arlisle
qui dépendent le plus de Tétat des organes extérieurs, augmentent peut-être la clairvoyance de Tesprit, Tétendue et la finesse des conceptions. Dans le monde de Tart et de la philosophie, il y a aussi de ces phénomènes de double vue, pareils aux faits magnétiques, et qui s'allient souvent comme eux à un état maladif du système physique. On rencontre notamment chez les hommes supérieurs qui se préoccupent des grands problèmes historiques une faculté particulière qui rend leur esprit contemporain des temps écoulés, indépendamment même des études qu'ils ont faites pour les connaître. Ballanche possède cette double vue historique au plus remarquable degré. Ce n'est pas sans une liaison intime avec sa propre nature qu'apparaissent si souvent dans ses écrits les figures des devins et des sibylles antiques. Il a lui-même, dans sa personnalité de poëte, grandiosement rêveuse et pénétrante, quelque chose de fatidique et de sibyllin. Chez Ballanche, une âme à laquelle les impressions semblent arriver à la fois de tous les temps, un sens divinatoire mêlé à une nature tendre et douce, constituent d'une manière bien prononcée Télément féminin du génie, manière d'être tout à fait analogue à celle qui attirait plus particulièrement sur des femmes le don de vision et de prophétie. Sans nul doute, l'auteur à'Hébal a peint sa propre nature dans ce personnage doue d'une intuition si pénétrante. Les conditions particulières de la pensée, l'éloquence paisible et les grâces mélancoliques de son style, il les dut à ses longues douleurs physiques subies avec une patience inaltérable, sous les yeux d'une mère pieuse, douée comme son fils d'une sensibilité exquise, et qui l'entourait de la plus tendre sollicitude.
Ces années de maladies et de retraite coïncidèrent avec le siège de Lyon et le fort de la Terreur. L'aspect de ces
événements formidables, au milieu desquels s'accomplissait une immense rénovation sociale, agit d'une façon déterminante sur la direction d'esprit du jeune Ballanche ; Il a dû ses premières, ses plus profondes émotions, non pas à des événements personnels, mais à de grands faits politiques. Plus tard, quand son talent aura mûri, après une assez longue phase d'impressions individuelles nécessaires pour le compléter, nous le retrouverons possédé tout entier par l'inquiétude des destinées sociales et consacrant sa vie à déchiffrer la redoutable énigme que propose de nouveau à chaque siècle le sphinx de l'humanité.
La première œuvre de sa jeunesse, écrite durant sa maladie et au milieu de Terreur, fut une composition historique déjà caractérisée par le choix d'une perspective lointaine et mystérieuse. C'est un récit épique du siège de Lyon. Le poète s'est placé pour le faire à quinze siècles de date après Tévénement, afin de pouvoir revêtir à son gré son époque de tout le prestige de l'antiquité. Le manuscrit de cette curieuse composition est depuis longtemps perdu, et l'auteur, sur son lit de mort, exprimait encore le regret de cette perte.
Le jeune Ballanche, comme toute sa famille et toute la bourgeoisie lyonnaise, avait accueilli avec enthousiasme Ieis promesses de 1789; mais il voyait avec horreur les excès et les désordres qui accompagnaient la Révolution. Son père , riche imprimeur , était sur le point d'expier sur l'échafaud ses opinions royalistes ; il fut sauvé par ses ouvriers, qui vinrent en masse le réclamer à la barre, en affirmant que le citoyen Ballanche avait toujours été leur père. C^est une circonstance notable dans la vie d'un homme de génie, que la tradition au sein de laquelle il a été élevé. Les «grands esprits qui défendent aujourd'hui avec le plus de puissance et de ferveur les idées d'avenir
sont nés au sein de l'opinion qui rcspeclait, qui défendait le passé. Pour posséder un sentiment juste et complet des destinées sociales, il faut d'abord avoir compris les époques finies ; pour bien les comprendre, il faut les avoir aimées. Les hommes dont la vie intellectuelle commence par la négation des anciennes croyances se condamnent presque toujours à rester injustes et passionnés. Pour qui ne veut pas la commencer à sa première page, Thistoire reste un livre fermé. Ce génie de Ballanche, si progressif, si clairvoyant, si amoureux de Tavenir, nous pourrions dire si prophétique, s'est formé à l'école des vieilles traditions.
Dans le même temps où commençaient à s'apaiser les tourmentes de la Révolution, la santé du jeune penseur se raffermissait à la suite de l'opération terrible du trépan, supportée par lui avec une si grande force de caractère, que, au moment où le fer agissait sur la tète du malade, des dames qui causaient dans la chambre ne s'en aperçurent pas. l\ devint dès lors le centre d'une petite société littéraire qui se réunissait à Lyon dans la maison de son père ; elle avait pris pour devise Amicitix et litteris. De beaux talents s'y développèrent parallèlement à de belles amitiés que la tombe seule a vues finir. Là commencèrent les Ampère, les Camille Jordan, les DugaS-Montbel, les Degerando, toute une pléiade qui devait illustrer les commencements de ce siècle. Dans la diversité de leur vie et
de leurs travaux, tous les hommes de cette époque conservèrent des tendances communes, trop frappantes chez chacun d'eux, et trop générales chez tous, pour qu'il ne soit pas permis d'y voir un constant apanage de l'esprit lyonnais. Un spiritualisme élevé, un sentiment religieux à la fois indépendant et pur, une droiture naturelle, une conscience scrupuleuse dans la conduite et dans le travail, une simplicité, une bonté naïve, telle est la physionomie commune à ces nobles penseurs. Jamais, à Lyon, ne se sont perdues les habitudes d'un mysticisme tendre et rêveur, exalté même, non plus que celles d'une infatigable charité. On est souvent conduit à se souvenir que les fondateurs spirituels de la cité furent des disciples de Jean le bien-aimé, l'apôtre des hardis commentateurs et des croyants mystiques. Les conditions particulières du site et du climat favorisent dans cette ville les rêveries vagues, mais grandioses. La vie de famille y maintient la droiture dans les cœurs, la simplicité et le sérieux dans les habitudes. Lorsqu'une imagination prompte et brillante manque à ces hommes littéraires, la conscience ne saurait leur manquer, leur âme reste supérieure à leur talent.
Ce fut au milieu d'un tel cercle d'amis que Ballanche essaya sa jeune imagination. Le souvenir s'est transmis jusqu'à nous d'une Inès de Castro^ accueillie par des larmes unanimes. Aujourd'hui perdue, celte composition n'a jamais été imprimée ; elle fut condamnée par l'auteur avec la même sévérité de goût qui l'a porté à retrancher de ses œuvres un autre essai, lu dans la même réunion, et pubhé peu après, en 1801 ; c'est le livre du Sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts. Placée en regard des ouvrages de sa maturité, cette tentative juvénile aurait rompu la grandeur magistrale de l'ensemble. L'essai n'en mérita pas moins qu'un juge bien
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compétent, Charles Nodier, Fappâât dans les journaux d alors une ébauche de Michel-Ange. A dire vrai, ces cornmencements de l'auteur d'Orphée ne renfermaient pas un présage aussi sûr que les premières œuvres des autres écrivains illustres de notre temps.
Mais, à ce premier essor, si on ne peut rien présumer encore de la grandeur qu'atteindront les ailes du cygne, on comprend déjà vers quelles régions son instinct Teintraîne. Il incline vers les contrées rêveuses, où l'âme se recueille et s'écoute elle-même, non point dans une égoïste contemplation de ses propres douleurs, mais avec une large sympathie pour les épreuves et les souffrances universelles. Les rois de la pensée dont il fréquente avec le plus d'amour les royaumes lumineux, c'est tour à tour Virgile et Fénelon, Racine et sainte Thérèse, Pascal et Rousseau, Euripide et Job ; tous ceux qui ont eu des destinées humaines la révélation la plus mélancolique et, en même temps, la plus consolante dans sa tristesse. Eneffet, malgré tout ce qu'il rapportera des âges héroïques de la Grèce, du monde d'Homère et de Sophocle, malgré tout ce qu'il ira chercher dans l'Orient sacerdotal et dans Tantique Egypte, à la suite d'Eschyle et de Platon, sa nature tendre et gracieuse, son imagination curieuse d'avenir,, tiendront surtout de Virgile, ce prophète de la poésie chrétienne, de Fénelon, qu'il nomme quelque part le véritable fondateur de l'ère actuelle ; il aura du mélodieux apôtre de l'amour divin cette douce mysticité, ces charmes attendrissants que les plus fortes pensées empiiintent quelquefois à la nature féminine, et qu'accompagne souvent un sens prophétique refusé à des âmes plus énergiques et plus ardentes.
Ne semble-t-il pas que Dieu fasse un partage bien distinct des dons delà force et de la grâce, et pour ainsi dire
une division de sexe entre les génies qu*il a chargés d'illuminer alternatiYement chacune des faces de la vérité ? Ne rencontrons-nous pas dans le monde de Tart certains noms qui semblent marcher deux à deux comme des couples divins, comme d'harmonieuses antithèses reproduisant le contraste de ces deux clartés célestes dont les rayons descendent tour à tour sur notre globe? Homère et Virgile, Sophocle et Euripide, Michel-Ange et Raphaël, Bossuet et Fénelon, Corneille et Racine ; d'une part, la grâce et la douceur ; de l'autre, l'énergique austérité. Ne retrouvonsnous pas les mêmes différences parmi les ouvriers sacrés entre qui les semences de la parole divine furent partagées, pour être répandues sur le champ du père de famille ; d'un côté, Pierre, le chef légal des apôtres, l'inflexible gardien du dogme inflexible ; de l'autre, Jean, l'exemple et Tappui des âmes tendres et hardies, qui puisent l'audace de leur exégèse dans l'excès même de leur amour. C'est ainsi toujours que les cœurs les plus aimants et les plus doux sont les plus ouverts aux pressentiments de l'avenir, et sentent les premiers comme des sibylles les tressaillements presque imperceptibles d'une époque qui va naître.
Homère reste enfermé dans le paganisme héroïque de la Grèce; Virgile semble parfois guidé par une muse chrétienne. Tandis que Michel-Ange nous peint le Dieu des armées, le Jéhovah irrité de l'ancienne loi, Raphaël nous représente le Jésus souriant de la loi d'amour, la Madone sereine qui nous apporte le pardon et nous montre dans ses bras le Dieu clément de l'avenir. Ne voyez-vous pas, dans la manière puissante et sévère dont Bossuet interprète le passé, quelque chose qui rend toute transition impossible entre les âges qu'il raconte et l'avenir qu'entrevoit Fénelon? Bossuet reste pour nous un
Père de Tancienne Eglise, nous Tadmirons dans le mystérieux édifice des temps écoulés. Fénelon est noire contemporain, il a travaillé avec nous au livre des lois nouvelles, aux murs de cette Salente fraternelle où toutes les haines doivent s'oublier.
Ne pourrait-on pas, sans être taxé de préoccupation systématique, établir, à propos de Ballanche, un parallèle semblable entre le génie de la grâce et de la tendresse et celui de la vigueur et de la sévérité, dont Tun s'attache obstinément à ce qui n'est plus, et dont l'autre se tourne avec amour vers l'avenir? Le violent tliéosophe que Ballanche lui-même a si fortement caractérisé du nom de prophète du passé ne représente-t-il, pas dans ses dissidences avec l'auteur de la Palingénésie^ ce fécond antagonisme des deux sexes du génie, du ponlife gardien des vieux mystères, et de la sibylle qui livre au vent les secrets de l'avenir? M. de Maistre nous menace encore au nom du Jéhovah de Moïse et d*Isaïe ; il a oublié que sa foudre s'est éteinte dans le sang de l'agneau. Ballanche nous invite au nom du Fils de la Vierge, qui s'est offert en nourriture à tous les hommes. Ici le fougueux sectateur des sacrifices antiques réclame des victimes pour son Dieu farouche ; là, le doux hiérophante de la Ville des expiations admet le plébéien aux honneurs'de la cité mystique, promet à tous l'initiation successive et le pardon qui doit rétablir les membres du Christ éternel dans leur primitive égalité. Dès les premiers écrits de Ballanche, cette mansuétude de cœur, ce mysticisme mélancolique et serein qui devait le rattacher à Virgile, à Fénelon, à tous les génies progressifs, se manifestent par les prédilections et les sentiments, mais dans un style indécis et vague, et soas une forme qui se cherche encore.
Quelques mois après la publication de ce livre du sentiment, Ballanche, alors âgé de vingt-cinq ans, vint pour la première fois à Paris. Le.GAiie du Christianisme occupait tous les esprits ; c'étaient dans leur magnifique cclosion les idées dont les germes confus s'agitaient dans Tàme du penseur lyonnais. Ballancbe vit M. de Chateaubriand, et dès cette époque commença cette intime amitié de l'illustre père de notre littérature moderne avec l'aimable théosophe qu'il appelait naguère son vieux compagnon de route. Noble chemin qu'ils ont fait ensemble! L'un, dont la splendeur incontestée servit de guide à toute la génération poétique de notre siècle; l'autre, dont le rayonnement plus modeste dirige unelribu moins nombreuse, mais non moins fervente, et qui laisse aussi après lui des clartés qui ne s'éteindront pas.
Entre le livre du Sentiment ei YAntigone^ qui parut en 1814, se placent, pendant que la jeunesse de l'auteur s'achevait à Lyon, huit fragments d'élégies. Les douleurs continuaient dans l'âme de Ballancbe cette initiation à toutes les choses de la vie que la maladie avait commencée. Le chaste hiérophante qui devait nous dérouler les mystères des luttes sociales et des épreuves imposées aux nations devait avoir subi les épreuves du cœur et les luttes individuelles. L'homme qui ne les a pas connues portera toujours une vue incomplète sur les questions les plus indépendantes du monde des sentiments; il sera trop
porté à juger les hommes comme de simples idées, et abstraction faite de la vie du cœur, qui est leur véritable vie. Ces fragments, écrits en 1808, et dont un dernier morceau daté de 1830 nous donne Tinterprétation, sont, dit M. Sainte-Beuve, des élégies en prose qui peignent avec discrétion et douceur les vicissitudes d'un noble attachement. Si ces huit fragments, ajoute-t-il, étaient en vers ce qu'ils sont en prose, M. Ballanche aurait ravi à M. de Lamartine la création de l'élégie méditative. Rien ne nous est laissé à dire après un tel éloge émané d'un poëte délicat et profond, resté le maître de la critique moderne. L'époque à laquelle correspondent ces fragments acheva donc de former la personnalité tendre, indulgente et sympathique de ce philosophe qui devait élever à l'état de loi cosmogonique l'idée de l'éducation de Thomme par la souffrance, de son initiation à une vie supérieure par les épreuves et les luttes contre la nature et contre lui • même.
Dès 1811, Ballanche songeait à V Antigène; il récrivit au moment où il se relevait de ses douleurs sous une bénigne influence qui devait devenir le mobile suprême de sa destinée. C'est à Lyon, en 1812, qu il rencontra pour la première fois, sous les auspices de son ami Camille Jordan, celle qui a été vne comme une vive aiyparition de BéatriXy c'est ainsi qu'il la désigne dans la dédicace de la Palingénésie, chef-d'œuvre de sentiment délicat et de beau style. Il avait des lors trouvé la paix immuable, l'inalté-
rable sécurité du cœur dans cette noble affection qui a rempli sa yie, et qui devait rayonner à son lit de mort comme un présage doux et serein des régions d'amour et de grâce qui allaient s'ouvrir à ses espérances infinies.
Le poème à'Antigone parut en 1814 au moment de la Restauration. On voulut reconnaître dans la pieuse enfant d'QSdipe Tauguste fille des rois qui revenaient alors de Texil ; mais toute allusion à ces hautes infortunes était loin de la pensée du poëte ; il y avait plutôt comme un lointain souvenir de ses propres destinées dans Famour sans bonheur, dans Thymen impossible d'Antigone et du généreux lils de Créon. On ne serait pas plus fondé à voir dans le poëme une arrière-pensée sociale. Ce n'est que très-indirectement qu'il se rattache au système historique de l'auteur par son système de morale, par les idées d'épreuve, de solidarité, d'expiation, que Ballanche devait appliquer plus tard aux nations et à la masse de l'humanité. Le succès de ce Hvre fut aussi grand que légitime. S'il est demeuré l'œuvre la plus connue de Ballanche, il le doit au fait même de l'absence de tout symbolisme et de ces intentions philosophiques qui rendent la poésie moins accessible à toutes les intelligences.
Un rapprochement qu'il serait intéressant de poursuivre naît tout d'abord à l'esprit à propos de Y Antigène : ce poëme en prose rappelle Tœuvre la plus populaire de Fénelon, le Télémaque. Les différences de forme, de couleur, d'intentions même que l'on remarque entre ces deux livres, représentent exactement la diversité de sentiment sur l'antiquité, ses mœurs, ses arts, sa poésie, qui divise notre littérature renouvelée de la littérature du dix-septième siècle. Ce serait sans doute juger l'œuvre de Fénelon d'un point de vue à la fois bien étroit et bien injuste que d'y chercher seulement une ingénieuse imi-
tation de la poésie homérique. Rien n'est devenu plus facile que cette couleur locale appliquée de seconde main à des sujets pris tour à lour au moyen âge et à l'antiquité grecque on romaine. Pour ne chercher que Texactitude historique du costume et des détails, beaucoup d'oeuvres de nos jours n'en sont pas historiquement plus vraies et perdent à ce jeu puéril toute signiBcation morale. Un but beaucoup plus élevé qu'une reproduction du pittoresque antique inspirait le génie de Fénelon. C'est avant tout le moraliste, le politique, qu'il faudrait apprécier dans un examen approfondi du Télémaque^ avec cette différence à l'avantage de l'illustre prélat, qu'autant la plupart de nos utopistes modernes sont rebutants de formes, inexpérimentés de style , fastidieux en un mot , autant leur prédécesseur est habile, attrayant, parfait. Quoique le Télémaque ait été écrit, surtout en vue de sa signification politique et comme cours de morale à l'usage d'un jeune homme destiné à régner, Fénelon ne pouvait être infidèle à sa nature de poëte au point de ne pas chercher à orner ses préceptes de tout le charme littéraire que comportait la fiction qu'il avait choisie. Il y a mis en même temps tout ce que son époque pouvait savoir et sentir de la couleur et des mœurs homériques. Si l'écrivain moderne déploie un sentiment historique et poétique de l'antiquité plus profond et plus vrai, ce mérite tient à la fois aux progrès de l'esthétique et au caractère particulier du génie de Ballanche, qui semble avoir eu l'intuition des époques lointaines. Les deux siècles de notre littérature que l'on a surnommés classiques, et qui affectaient de suivre avec rigueur les traditions latines, étaient loin d'avoir pénétré si avant dans le sens de la mythologie et de l'histoire ancienne que ne l'a fait notre époque, tout en s'affranchissant des formes grecques ou romaines. À elle
seule, VAntigone nous en fournirait la preuve. Laissons de côté dans le Télémaque les allusions et les théories ; par elles Fénelon appartient à la politique ; il s'échappe de son siècle, non pour remonter par un essor rétrospectif aussi impossible que frivole jusqu'aux rapsodes héroïques de la Grèce, mais pour se placer parmi les promoteurs immortels de la rénovation sociale. A ce titre, il n'a pas besoin d'être un émule de Sophocle ou d'Homère, il est un combattant de nos grandes luttes d'idées, il est notre contemporain .
* Le poëme à*Antigone est loin d'être dépourvu d'idées philosophiques; mais, par leur élévation et leur gcnérahté, ces idées sortent de la sphère des théories politiques et sociales. Les destinées des individus, des familles, des nations, y sont jugées surtout du haut des lois cosmogoniques et religieuses relevant de la théosophie. En ceci, l'œuvre est plus conforme aux poèmes antiques qui renfermaient l'interprétation reUgieuse du passé et non pas des allusions au présent et des règles politiques pour l'avenir. Ajoutez que chez Ballanche le sens est plus souvent caché dans les faits eux-mêmes qu'exprimé dans des réflexions ; l'idée n'est pas préconçue et antérieure aux personnages du drame, mais l'action précède la pensée théorique qui n'exista pas d'abord indépendamment des personnages. En un mot, Ballanche a développé un mythe, Fénelon ,a créé une allégorie.
Tout est dit sur la pureté, sur la précision, sur l'élégance charmante du style de Télémaque ; on le considère avec raison comme un des chefs-d'œuvre les plus parfaits de la langue. La prose de Ballanche participée ces grandes qualités. Nul écrivain moderne, par la netteté du contour, lacoirection, l'aisance, le naturel etia clarté de la phrase,
ne reproduit mieux que lui le style du dix-septième siècle, et c est particulièrement à Fénelon qu'il se rattache par la douceur et les grâces pénétrantes. Mais il faut ajouter que la simplicité, la hardiesse et Tampleur de la forme dans Antigone, nous rappellent vivement les belles figures grecques de Sophocle; tandis que le style de Fénelon est loin d'être exempt de cette afféterie qui a déteint jusque sur les beaux vers de Racine. Ainsi les époques les plus pures ne défendent pas leur style des mbdes éphémères et du mauvais goût. L^AntigonCy à son tour, nous laisse apercevoir quelques légères traces de cette fausse manière inventée 5 lafin du dix-huitième siècle et perfectionnée sous l'Empire et qu'on nommait alors la prose poétique. Cependant, si cette fâcheuse époque a marqué sa date dans YAntigone par quelques périphrases et par l'emploi trop fréquent de l'exclamation, cette méthode vicieuse n'y apparaît que juste assez pour nous montrer combien Ballanche a su s'en rendre indépendant à un moment où Ton ne croyait pas permis de traiter dans un autre style un sujet épique. Que si nous laissons la question de style pour regarder à l'élévation, à la vérité des caractères, au relief des scènes, à la moralité, non pas à cette facile moralité des réflexions, mais à celle des personnages et des événements eux-mêmes, nous oserons faire la part encore plus belle à l'auteur à'Antigone. Ce n'est point parce queTélémaque et Mentor nous semblent deux figures très-peu de leur époque, mais parce qu'ils apparaissent plutôt comme deux fantômes allégoriques qu'avec le relief de deux personnages vivants, et qu'ils sont loin dans tous les cas d'avoir la réalité humaine d'Œdipe et d'Hémon. Ce n'est pas non plus parce que Calypso et Eucharis tiennent moins de la Calypso et des nymphes d'Homère que des filles d'honneur de la cour du grand roi : si Calypso et Eucharis ne sont
pas eiactes comme nymphes grecques, elle sont vraies comme femmes, et cela nous suffit. Mais c'est que les personnages d'Antigonej s'ils sont plus de leur temps, plus exacts de mœurs et de langage, habitent aussi une sphère morale plus élevée ; leurs passions sont plus nobles, Texpression de leurs sentiments est plus grande et plus naïve. On s'étonne que calui des deux écrivains qui s'est renfermé le plus fidèlement dans les mœurs et les costumes de Fantique nous ait cependant montré les cœurs plus purs, lamour à la fois plus chaste et plus attendrissant, le dévouement plus sublime, toutTidéal enfin du christianisme. Pour être passionnées avec tout le raffinement de la cour de Versailles, Calypso et ses nymphes n'en paraissent pas moins obéir à la Vénus antique ; leur amour n'a rien de la délicatesse des sentiments modernes; tandis que, par un beau privilège de la vraie grandeur morale, Antigone, en restant le type accompli d'une vierge chrétienne, n'a rien d'impossible comme fille grecque; ce n'est pas sans doute l'Antigone virile de Sophocle, mais, si elle fût devenue l'épouse d'Hémon, qu'aurail-elle pu avoir de plus tendre, de plus chaste, de plus dévouéque l'AndromaquedlIomère dans les adieux près des Portes Scées?
Après la publication à' Antigone^ Ballanche vint se fixer à Paris; son cœur l'y attirait, et d'ailleurs sa pensée, qui aimait à fréquenter les âges écoulés, avait un égal besoin d'assister de près aux événements de son temps et de leur
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appliquer ses llicorics. Un œuvre comme Antigone renfermait à son gré Irop peu de doctrine,le poëme de Thomme individuel usurpait là trop de place sur Thistoire de la race. Le mouvement politique de la Restauration, auquel Ballanche fut beaucoup mêlé non pas d'actions, mais d'affections et d'idées, iit éclore, en 1817, VEssai sur les institutions sociales. L'auteur, tout en signalant avec une hardiesse et une i.onne foi bien rare dans les luttes de partis le caractèreéminemment transitoire delà Charte, qu'il appelle une formule pour dégager l inconnue, agrandit les débats que ce compromis momentané suscitait entre les partis en rattachant chaque opinion à l'ensemble du système historique et cosmogonique qu'elle supposait. Les uns voulaient continuer une époque finie; les autres demandaient un avenir sans racines dans les traditions, et tous, quoique d'une manière différente et à divers degrés, défiguraient le passé en ; transportant des faits et des idées qui ne peuvent appartenir qu à d'autres temps. Ballanche fut le plus sage comme le plus sincère des conciliateurs, parce qu'il eut le sentiment le plus juste de ce passé dont il fallait s'affranchir sans avoir la folle prétention de le supprimer.
La question des origines plane sur toutes les questions sociales ; aussi chaque parti a-t-il son système sur les origines. Les uns, éblouis parce fait qu'un contrat est devenu possible dans les temps modernes comme base fondamentale d'une société, croyaient avoir besoin de prouver que la société humaine n'a pu avoir d'autre origine qu'un contrat et qu'elle a son principe dans elle-même. De ce que l'intelligence émancipée de l'homme de nos jours peut modifier sa science, sa langue et sa religion, en réformant ses traditions, ils concluaient que l'homme avait pu faire lui-même dès le début sa religion, sa science et sa
langue. Les autres, partant de cette vérité que la société et la parole sont aussi anciennes que Thomme, et dérivent d'une puissance antérieure à lui, en tiraient celte consé* quence que rhoinme n'a jamais le droit de défaire une société par laquelle il a clé fait. M. de Maistre et M. de fionald, les théoriciens de ce parti, soutenaient avec raison que Tétat dit de nature est une absurdité, que Thomme est un être nécessairement social, qu'il a dû être doué dès son apparition en ce monde du sens social, c'est-à-dire de la parole; qu'il y a donc une forme de société primitivement révélée à l'homme. Mais c'est précisément pour avoir moins bien compris que Ballanche la nature et les lois de cette parole primitive que MM. de Maistre et de Bonald n'ont pu admettre la légitimité des idées et des institutions modernes. Dans leur système, la parole primitive révélée à l'homme serait identique au langage actuel. C'est-à-dire que les signes ne désigneraient qu'arbitrairement les idées. C'est là aussi une opinion de leurs adversaires, avec celte différence que les premiers placent en Dieu cet arbitraire que les autres attribuent à l'homme. D'après Ballanche, la parole dans l'origine n'était pas seulement le signe de l'idée, mais était en quelque sorte l'idée elle-même. Cette théorie aurait besoin d'être longuement développée pour cesser d'être obscure. Ballanche l'a laissée en germe, mais le livre qui l'achèvera devra sa pensée mère à l'illustre théosophe. Voici comment il explique les transformations successives, les démembrements de cette parole originelle* A mesure que le langage primitif perd de sa puissance synthétique, que le signe est moins indissolublement uni à ridée, il s'ensuit que ce signe exerce un ascendant moins nécessaire sur Tintelligence humaine, c'est-à-dire que la pensée commence à se produire dans l'homme indépendamment du signe primitif. Jusqu'alors la langue n'a pu
être écrite. La première diminulion de puissance de la parole traditionnelle coïncide avec l'apparition de récriture. Le langage écrit a été une première matérialisation de la pensée, l'imprimerie a achevé cette matérialisation. Le langage s' étant ainsi matérialisé, la pensée a dû lutter sans relâche pour rentrer dans cette indépendance, dans cette spontanéité dont elle jouissait lorsqu'elle a été intimement unie à la parole. A mesure que la parole séparée de la pensée s'eiit fixée davantage dans une sphère sen* sible, les efforts de la pensée ont augmenté de vigueur et de puissance pour secouer des chaînes qui devenaient de plus en plus pesantes, et nous sommes arrivés à nous passer du secours de la parole pour penser. L'esprit a pu se séparer complètement de la lettre. C'est Tère des lois écrites en dehors de Ja parole traditionnelle, c'est aussi Tâge où l'intelligence peut posséder la lettre des choses sans en posséder l'esprit.
M. deBonald,qui n admet point que Tesprit puisse exister en dehors de Is^ lettre, et que l'homme puisse penser sans le secours de la parole, c'est-à-dire de la tradition, fut conduit à nier la légitimité de ce mouvement d'émancipation de la raison humaine auquel Ballanche s'associe.
L'auteur des Institutions sociales^ tout en concluant contre le dix-huitième siècle que l'homme a été créé dans la société et avec la parole, et que par conséquent il n'a pu inventer ni l'une ni l'autre, reconnaît avec les rationnalistes que les sociétés humaines jouissent aujourd'hui de la possibilité et par conséquent du droit de s'organiser indépendamment de la tradition originelle et en vertu d'un contrat.
Le livre des Institutions sociales^ l'œuvre la plus du. vable qui soit sortie des discussions d'alors^ touchait à
tous les problèmes religieux, politiques, littéraires qui se présentent à une époque de rénoTation; pas un fait depuis trente ans n'est venu donner un démenti à ses prévisions d'une sagacité vraiment divinatoire, et les doctrines qu'il renferme, loin d'être épuisées, commencent à peine à se répandre. Les théories littéraires de Ballanche, qui ne s'y montrent, du reste, qu'accessoirement, ses idées sur la nature de la langue et de la littérature française, dépasent encore de beaucoup le niveau de la critique actuelle. Un an avant l'apparition de Lamartine, il prédisait rÉcoIe moderne et posait les bases d'une esthétique qui n'a pas été continuée. Homme de tradition et se rattachant lui-même par son style au siècle de Louis XIV, il allait au-devant d'une littérature nouvelle ; il écrivait en 1817 cette phrase que les novateurs oseraient à peine aujourd'hui : c( Si nos chefs-d'œuvre littéraires n^'^taient pas consacrés par une admiration traditionnelle, par une renommée continue, je pense que nous les apprécierions fort peu.» Cette audace suffisait à elle seule pour que Ballanche fût repoussé par le parti qui avait alors la force de Topinion, qui régnait même assez despoliquement, quoiqu'il fût en dehors du pouvoir. Le libéralisme de cette époque était profondément imbu de préjugés classiques, et, quoique Ballanche donnât, en définitive, gain de cause à la plupart de ses idées politiques, ce parti, fait pour la négation et la lutte, n'était ni assez éclairé ni assez tolérant pour adopter un philosophe qui tenait à Técole des traditions. Le livre des Institutions sociales fut peu compris; il devint le manuel de quelques sages, mais il fut étouffé à l'envi par tous les partis politiques qui disposaient alors souverainement du succès littéraire. Cet ouvrage est le seul écrit didactique de Ballanche : dans toutes ses autres compositions, ses doctrines sont dévelop-
pées sous forme de synthèse poétique, et ce fut là, de même que leur esprit impartial et conciliateur, un puissant obstacle à leur popularité.
Malgré les tendances des philosophes et des poètes vers les régions paisibles delà théorie, malgré cet attrait mystérieux de l'avenir et du passé qui les emporte loin du présent, malgré cette double vue historique si éminente chez Ballanche et qui rendait sa pensée pour ainsi dire contemporaine de tous les âges, il était loin de se tenir, comme il arrive trop souvent aux esprits de la même nature, dans l'indifférence pour les faits et dans le dédain pour les choses de son temps. Nous le voyons, au contraire, ressentir très-fortement le contre-coup de tous les événements contemporains. Aussi quelques-uns de ses écrits sont-ils par un côté des œuvres de circonstance sans être moins pour cela des œuvres de doctrine. Dans cette catégorie se rangent trois compositions de moyenne étendue : Le Vieillard et le jeune Homme^ V Homme sans nom et YÉléyie. Le vieillard de Ballanche cherche à détourner une jeune intelligence du culte acharné des idées vaincues, à Tarracher au désespoir social. Par le mélange de la discussion et des poétiques ornements, sa parole nous rappelle les grâces sévères des dialogues de Platon. La maladie qu'il veut guérir était alors commune dans la jeunesse; il y avait, dans cette curiosité inquiète, dans cette tristesse même, quelque chose de généreux ;
c'était une préoccupation des destinées sociales qui faisait taire les soucis et les besoins de la vie individuelle. Une pareille maladie de Tâme e^t rare aujourd hui, et le divin vieillard aurait des plaies inoins nobles à panser.
V Homme sans nom et Y Élégie, contre-coup des Cent- Jours et de l'assassinât du 13 février, firent le principal succès de Ballanclie auprès du parti qui retrouvait ses sentiments et ses formes de langage dans ces œuvres dont les tendances s'éloignaient cependant un peu de l'opinion monarchique. Par la généralité des points de vue et la couleur symbolique naturelle à l'auteur, ces compositions échappent à la vulgarité des écrits de circonstance, elles se rattachent à l'ensemble du monument de Ballanche et lui empruntent de sa durée.
VHoinme sans nom est un type de régicide, mais de régiciile repentant. Le parti qui adoptait ce livre se faisait quelques illusions sur sa véritable portée. A travers les expressions monarchiques, et malgré la juste flétrissure imprimée au nom de l'équité naturelle au meurtre de Louis XYI, le fond des idées ne va pas moins qu'à faire considérer la mort du roi comme un fait historiquement nécessaire. Le régicide, c'est Œdipe fatalement meurtrier de Laïus et devinant l'énigme du sphinx social; c'est Romulus meurtrier de Rémus et fondateur de Rome; c'est enfin l'involontaire instrument de cetjte loi providentielle à chaque pas signalée dans Ballanche, en vertu de laquelle tout fondateur d'une cité, dune civilisation nouvelle, d'un ordre de choses nouveau, comme on dit aujourd'hui, est nécessairement un meurtrier. C'est Tinitié tuant Tinilialeur, c'est la démocratie tuant la royauté qui a préparé son avènement. A ce point de vue, qui est incontestabliement celui de l'auteur, l'Homme sans nom était au-des&us du succès de parti qu'il obtint. Au point de vue littérai^re^
cette transformation de personnages si voisins en figures symboliques est très-discutable poétiquement, quoique philosophiquement vraie. Sans doute il y aura toujours un symbole dans les hommes historiques de tousles temps, car les lois du développement de l'humanité seront toujours identiques à elles-mêmes; mais, par la même raison qui fait que les personnages contemporains ne peuvent pas être admis sur la scène dans un drame héroïque, il est encore moins possible de les revêtir du caractère mystique avec lequel nous apparaissent les héros de Fantiquité.
VÉlégie est remarquable par une tristesse vraiment prophétique qui renferme un pressentiment des fautes de la race royale, tout en déplorant ses malheurs. Le poète supplie, comme des ennemis de Tenfant qui n'était pas encore né, ceux qui veulent exploiter, dans une pensée de réaction, le crime qui le prive de son père; c'est à eux qu'il demande de ne pas le condamner d'avance à Texil, « qu'il n ait jamais, leur dit-il, à saluer de loin la noble patrie de la gloire et des arts. Écoutez celte vérité inexorable qui dit ; Sitôt qu'une dynastie cesse de représenter la société, sitôt qu'elle cesse d'avoir le sentiment de ce qui est, alors elle ne peut subsister devant la toute-puissance des choses, alors le fait divin n'existe plus pour elle, alors sa mission est finie. »
Malgré cette indépendance d'idées, la position de Ballanche au sein du parti auquel ses affections le rattachaient nuisit à son succès populaire, autant peut-être que la nature trop philosophique de son esprit. Le parti opposé, qui s'était rendu maître de l'opinion publique et qui disposait du succès, mettait en pratique, avec une âpreté et une intolérance particulière, la tactique de toutes les sectes, décidées à ne reconnaître du talent qu'à ceux qui les servent.
Nous arrivons à l'œuvre principale de Ballanehe, la Pdingénésie soCyiale, Ce monument, peut-être le plus original, le plus entièrement à part dans les lettres françaises, est achevé comme ensemble de doctrines, il est complet pour les philosophes, quoique tout n'y soit pas encore rangé dans Tordre et avec la perfection artistique que rêvait l'harmonieux écrivain. C'est comme une ville immense dont les temples et les palais sont déjà construits, et dont le fondateur voulait lier tous les édifices par une série de portiques. Le temps lui a manqué pour compléter ce magniGque enchaînement, mais son plan a été assez souvent tracé devant ses amis pour que des mains pieuses et fidèles soient en mesure de distribuer, dans Tordre voulu par le maître, les colonnes et les bas-reliefs qu'il a luimême sculptés. Dans Tétat actuel de ses œuvres publiées, un seul des trois principaux poèmes constituant les trois grandes divisions de la Pdingénésie a vu le jour dans son entier, c'est Y Orphée. Le second de ses ouvrages, la Formule générale de lliistoire de tous les peuples^ appliquée à Vhistoire du peuple romain^ quoique terminée, n'a paru que par fragments, ainsi que la Ville des expiations. La Vision d^Hebal^ le plus étonnant des ouvrages de Ballanche, a été tirée à un petit nombre d'exemplaires, distribués par Tauteur. Dans l'intention de cet écrivain si scrupuleux, les éditions actuelles de ses œuvres n'étaient que provisoires, il voulait consulter les bons esprits avant la publication
définitive , non pas, comme quelques-«ns l'ont conjecturé d'après son silence prolonge, parce que sa pensée hésitait et se cherchait encore, mais par un soin minutieux de la forme, par un rare et louable désir d'être aussi complet comme artiste que comme philosophe. La pensée de Ballanche n'a jamais rétrogradé ou procédé par bonds imprévus; avec un sentiment de lui-même qui nous frappait davantage à cause de sa profonde et sincère modestie, il se rendait cette justice, quelques jours avant sa dernière maladie, qu'il était peut-être Thomme de notre temps dont la vie intellectuelle, dont les œuvres offraient le plus d'unité. Ce témoignage est strictement vrai. Nul penseur n'a été plus constamment identique à lui-même dans tous ses écrits.
L'édition projetée de la Palingénésie n'aurait différé que par une distribution plus symétrique et l'adjonction de plusieurs compositions nouvelles dont quelques-unes ne sont malheureusement qu^ébauchées. L'auteur avait songé à remplacer le nom de Palingénésie sociale par celui de Théodicée de Ihistoire. Sous l'un ou l'autre de ces deux titres, l'œuvre de Ballanche paraîtra au complet et dans l'ordre qu'il avait réglé, c*est le devoir le plus sacré et la consolation de ses amis. L'inachèvement de quelques parties disparaîtra dans l'harmonie générale de l'édifice, comme il arrive pour nos grandes cathédrales, avec lesquelles cette vaste construction du philosophe poëte a plus d'un rapport. La plupart des églises du moyen âge sont encore inachevées, et, par un merveilleux attribut de cette architecture inspirée du sentiment de l'infini, la beauté artistique et la signification symbolique de ces monuments n'en sont pas moins éclatantes.
Le poëme d'Orphée est, dans la Palingénésie sociale^
l'œuvre centrale-i laquelle se rattachent les fragments raisonnes et les notes sur Tépoque mythologique et cosniogonique. La période humaine que Ton appelle plus particulièrement l'Antiquité est interprétée dans la Formule générale^ qui , malgré son titre, n*est rien moins qu'un écrit abstrait et didactique, mais présente eu un drame très animé le tableau des diverses sécessions plé< béiennes. Enfin, la Ville des expiations ^ qui correspond aux temps modernes, renferme avec les conclusions du système le plan d'un avenir ayant ses bases dans les faits mêmes de l'époque présente. Les divers chapitres compris actuellement sous le titre de Palingénésie doivent être répartis autour de chacune de ces trois compositions, sous forme de Prolégomènes généraux, d'arguments pour les divers livres et de notes. L'auteur laisse, en outre, la valeur de deux volumes de fragments manuscrits qui dbivent entrer dans cette refonte de la Palinijénésie et la compléter. Ces notes renferment les preuves historiques du système et donnent en général sous forme analytique et raisonnée les mêmes idées que le corps de l'œuvre présente dans une synthèse poétique. Elles attestent la plus vaste et la plus saine érudition. Car telle est la nature bien rare de l'esprit de Ballanche, que, si ses grandes vues historié jues devançaient en lui le savoir et procédaient d'un instinct particulier, il n*a jamais partagé l'injuste dédain de quelques fondateurs de systèmes originaux pour l'érudition ; elle marchait en lui de pair avec l'inspiration, elle s'y mêlait et la fécondait, de telle sorte qu'on peut dire de lui que son érudition était inspirée et que sa spontanéité était savante.
La Grèce, l'Orient même etTÉgypte, étudiis dans leurs antiquités, lui avaient donné l'initiation historique ; mais son esprit était plus particulièrement attiré vers l'Italie
primitive : l'œuvre de Vico lui était familière. Il avait visité la péninsule italique avec ce coup d'œil de Thistorien philosophe qui, pareil a celui du naturaliste et du géologue, ressuscite une époque perdue, à l'aide de quelques débris. Rome avait évoqué devant lui tout son passé, n étudiait plus curieusement encore la Grande Grèce et la Sicile ; il y suivait la filiation non interrompue de Técole italique, sur laquelle il émet des aperçus très-neufs, en la rattachant à l'Egypte et à l'Inde. On comprend que s'il avait à donner lui-même sa généalogie intellectuelle, c'est à cette école qu'il remonterait de préférence , plutôt qu'à Platon lui-même, moins historique, moins traditionnel , moins oriental que Pythagore. Les fragments raisonnes de la Paliiigénésie seront sans doute consultés plus souvent par les philosophes que la partie poétique, quoique la pensée de l'auteur soit plus complète et plus vivante dans les poëmes. La somme d'aperçus nouveaux que renferment ces fragments est immense. Peu d'écrivains offrent, autant que Ballanche, des germes enveloppés encore, mais faciles à féconder. Ces questions accessoires, que l'auteur ne fait que poser en passant, sans avoir l'intention de les traiter, sont toujours présentées dans une forme qui met sur la voie de la solution. C'est ainsi que procèdent naturellement les génies synthétiques et poétiques. Les esprits analytiques n'aperçoivent d'abord les questions que par un côté, et les étudient seulement d'après les données de l'expérience ; les esprits synthétiques ne sont frappés par un problème qu'à la condition d'en pressentir en même temps la solution. La sagesse primitive procédait ainsi par une méthode toute semblable à celle du poète. La science actuelle professe l'emploi de l'expérience et du raisonnement , jusqu'à l'intolérance, jusqu'à refuser la valeur philosophique à toute idée éclose synthétiquement dans l'es-
DE LA MÉTAPHYSIQUE A LA POESIE. ftl
prit et formulée dans une expression concrète et poétique. Les philosophes eux-mêmes partagent ce point de vue avec les savants. L'école rationnaliste de nos jours, quoiqu'elle ait renversé le sensualisme expérimental du dixhuitième siècle, n'admet au fond d'autre méthode que l'induction et l'expérience, et d'autre forme d'exposition des idées que la forme didactique. Cette école fuit un reproche à Ballanche, par l'organe de M. Damiron, dans YHistoire de la Philosophie en France^ au dix-neuvième siècle^ d'avoir choisi l'exposition poétique plutôt que l'exposition scientifique ; et comme l'auteur de ce reproche est ol4igé de reconnaître que, nonobstant sa forme, Ballanche est très-nourri d'histoire et de psychologie, il pense que c'est par artifice que Ballanche ramène l'expression de ses idées aux formes de la poésie, à une inspiration qui ne semble pas pouvoir être naïve. M. Sainte-Beuve défend ici Ballanche, avec toute la supériorité de sa critique : c< Nous croyons, dit-il, qu'il ressort de la biographie psychologique de Ballanche que ce n'est point par voie d'analyse ou de logique qu'il a composé l'ensemble de son système L'œuvre en lui s'est édifiée autrement. Il n'a pas été d'abord philosophe et métaphysicien, et ensuite poëte ; sa conception et sa forme se tiennent de plus près, et ont une bien réelle harmonie... Les philosophies primitives de l'antiquité furent, sans contredit, intuitives, et se produisirent sous les voiles de la poésie, avec les accents de la muse; refuserait-on entièrement aux époques de transformation, où le sens antique se réveille, et où aboutissent tous les échos du passé, de reconstruire à leur manière quelque chose de ces mystérieux monuments? »
La sagacité de Ballanche avait prévu ces objections des philosophes de l'école ; aussi , pour les esprits didac-
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tiques, écrivait-il une foule de notes raisonnées sur ses poèmes. Il projetait même pour YOrphée une espèce de dédoublement, comme une traduction, en idiome vulgaire, d'un oracle rendu dans la langue sacrée. A chacun des livres actuels devait s'adjoindre, sous le nom de livreprose, une espèce d'argument trcs-détaillé, dans lequel les idées incarnées dans les personnages et les expressions symboliques devaient être exposées en formules abstraites. C'est comme Tanatomie de sa pensée qu'il voulait présenter. Car il comprenait bien Tesprit moderne, et surtout l'esprit français, ennemi du symbolisme, et qui ne voit de philosophie que dans la logique, et de poésie que dans la forme. Si Ballanclie, métaphysicien profond , historien, psychologue, a élé lenlement accepté comme penseur par les philosophes de l'école et les publicistcs, c'est qu'il a fait vivre ses idées en de poétiques incarnations. Si, d'un autre côté, le peintre virgiiien d*Antigone et d'Eurydice^ l'imagination rêveuse et charmante, l'irréprochable écrivain, le poète naïf et inspiré, n'a pas conquis la popularité littéraire, c'est que ses tableaux recouvrent des idées profondes; c'est que ses personnages représentent autre chose que des sentiments. L'union de la poésie et de la philosophie, qui fait son originalité et sa valeur, a nui à son succès ; car c'était là une innovation que l'esprit français acceptera difficilement. h
Après YOrphée^ et sous la double forme poétique et didactique , en y comprenant les prolégomènes et les
notes, se présente la Formule générale^ vaste épopée, embrassant les cinq premiers siècles de THistoire romaine, cette époque incertaine, dont le véritable sens était perdu du temps de Tite-Live.
L'évolution de T humanité, dans le monde antique, commencée dans le mythe de Prométhée, donnant à rhomme la capacité du bien et du mal, se continue à travers celui d'Orphée ouvrant aux profanes la barrière de la société religieuse. Le plébéien romain, type de riiomme conquérant une à une toutes les facultés morales et civiles, poursuit la série des épreuves et la lutte du principe progressif de l'Occident contre le principe oriental et stationnaire, contre le patriciat. Dans les trois sécessions, le plébéien acquiert successivement : la conscience ou le sentiment de son individualité, et par conséquent une faculté, limitée il est vrai, de disposer de soi , une sorte de liberté personnelle qui ne peut être encore la liberté civile et politique ; plus tard, il acquiert la pudicité ou le mariage légal , c'est-à-dire le droit d'avoir un nom qui se transmette, le pouvoir du père de famille, un commencement de propriété et do droits politiques ; enGn, il arrache aux patriciens le partage de la dignité, c'est-àdire l'égalité politique presque complète, l'aptitude aux diverses magistratures.
Comme épilogue de cette seconde partie de la Palingénésie^ l'auteur projetait un épisode sur Julien TApostat, dernier représentant du monde antique en face du christianisme naissant. La scène de ce poëme devait être à Paris, la ville appelée à devenir le centre de l'évolution sociale. Le plan de l'ouvrage existe seul dans les manuscrits de Ballanche, et la seconde partie de la Palwgéfiésie se composera seulement de la Formule générale et de notes et prolégomènes très-nombreux. Une œuvre égale^
ment inexccutée devait ouvrir la troisième partie de la Palingénésie; c'est une espèce de tableau poétique de la Révolution française, ramenée au point de vue de Thistoire générale et divisée en sept journées cosmogoniques. Il n'existe que de courts fragments de ces compositions, où, selon toute probabilité, V Homme sans nom et YÈIégie devaient prendre place.
A la suite de ces écrits sur la Révolution française, se présente la Ville des expiations; ainsi que de la Formule générale, il n'en a paru que des fragments : elle peut être considérée comme tout à fait inédite. La pensée de ce livre est la pensée généreuse et chrétienne de substituer, dans la société actuelle, l'initiation au supplice et à l'infamie, l'épreuve au châtiment; elle part de ce principe, qui domine l'œuvre entière de Ballanche : c'est que toutes les sfdfstances intellectuelles finiront par être bonnes^ car il est dans la nature de la substance intellectuelle d'être bonne. Majntenant que le christianisme a fait que la loi de solidarité est devenue une loi de charité, il est impie de frapper le coupable dans un but de vengeance pour la société ; c'est l'utilité même du prévaricateur qui doit être prise pour base des lois répressives. L'idée chrétienne du purgatoire est l'idée même de la société humaine, qui est, cosmogoniquement, la véritable cité des expiations. Toutes les villes primitives, étant fondées sur le droit d'asile, furent aussi, à la lettre, des villes d'expiation. La cité qu'entrevoit Ballanche est comme un immense pénitentiaire chrétien, où le châtiment n'est plus infligé pour l'utilité seule de l'association , où la peine n'est pas considérée comme efficace par elle-même, erreur dans laquelle est tombé M. de Maistre, mais où le coupable est amené par la charité sociale à se soumettre lui-même au châtiment; car la peine ne peut effacer le crime qu'à la
condition d'être acceptée par le criminel ; il faut que le coupable acquiesce lui-même au châtiment pour qu'il y ait expiation. Les trois derniers livres de la Ville des expiatiotis. sonij dans la pensée de l'auteur, l'utopie de la société moderne, l'avenir de l'Europe telle que l'ont faite ses institutions primitives et ses révolutions, ses doctrines anciennes et nouvelles, ses monuments d^art, de science et de poésie.
Un livre déjà célèbre parmi les penseurs, quoiqu'il n'ait reçu qu'une demi -publicité, sert d'épilogue à la Ville des expiations^ et résume l'œuvre entière de Ballanche, c'est la Vision d'Hébdy une des plus étranges et des plus grandioses productions de notre littérature. Espèce d'extase intuitive en face de l'inGni , cette vision embrasse, dans un regard instantané, l'universalité des temps. Le Voyant, appelé à traduire, dans la langue impuissante et successive des hommes, cette impression de Téternité, conserve, dans son magnifique récit , toute la rapidité, toute la grandeur de son inspiration. Une telle œuvre ne peut s'analyser ; mais elle peut servir de guide pour résumer sommairement la doctrine de Ballanche.
Le fait capital del'histoire intellectuelle de notre époque, c'est la réaction qui s'est opérée dans les arts, dans la poésie^ dans la philosophie surtout, dans les sciences sociales, contre les idées du dix-huitième siècle. La raison de l'individu, ses droits, ses sentiments particuliers^ tel était le
point (le départ des doctrines régnantes, lorsque parurent les penseurs de noire temps. On plaçait dans la volonté de chaque homme l'origine et la sanction du pouvoir politique ; dans son intelligence le critérium suprême de la vérité. En ce qui touche aux questions sociales, les conséquences de ce système engendraient un individualisme trop absolu , une exagération dangereuse de la sainte nolion de liberté. Ces principes, destinés surtout à saper les anciens pouvoirs, ne renfermaient pas en eux le germe d'une autorité nouvelle qui pût établir entre les individus un lien social autre que la forme malérielle. Or il ne sufllt pas d'assurer l'indépendance des personnalités, il faut que la philosophie pose les bases de leur association. Les droits de la société, par opposition à ceux de Tindividu, les devoirs de cliacun envers tous et de tous envers chacun, les movens de coordonner les intérêts, de relier entre elles les consciences qui se débattent dans l'isolement : ces côtés de la question avaient dû être négligés durant la lutte en faveur des droits individuels. C'est sur ce point du problème que notre époque a surtout fixé son attention ; et, si un excès est à craindre pour elle, c'est plutôt l'exagération deTidée de l'association et du pouvoir que celle de l'idée de liberté.
Les écoles les plus opposées , quant à leur point de départ philosophique et religieux, ont partagé celte tendance de la science de notre époque à renforcer les liens moraux et matériels qui unissent les hommes aux dépens de la personnalité, dont l'excès les isole. Ce sentiment plus vif de la solidarité a réagi en particulier sur les études historiques et sur la manière dont on appréciait le passé. De même que Ton sentait davantage la dépendance des hommes entre eux, on a mieux compris la dépendance des époques, le lien nécessaire qui unit le présent au
passé, dans le monde des faits comme dans le monde des idées, dans la vie d'une nation comme dans la pensée d'un individu. On s'est convaincu que l'existence de la société est un fait antérieur à toute espèce de contrat social; que l'existence des vérités fondamentales dans Tesprit de l'homme a précédé toute réflexion, toute spéculation philosophique ; il a fallu en conclure qu'il y a eu * un fait primitif, extérieur et supérieur à l'homme, qui a donné cette impulsion originelle à la société et à la pensée humaine. Quelque soit le nom que l'on donne à ce fait, révélation, inspiration, cet acte primitif apparaît comme essentiellement divin. Dès son apparition , ce grand fait primitif engendre donc dans la société tout un ordre d'événements, dans Tintelligence tout un ordre de doctrines, dont l'influence se transmet nécessairement d'âge en âge et d'esprits en esprits. Cette transmission d'une doctrine primitive, antérieure dans l'humanité à toute expérience, à toute réflexion, ne peut avoir lieu en dehors de la société; chaque homme ne la possède qu'à la condition de l'avoir reçue des autres hommes ; elle constitue ce qu'on appelle la tradition.
Entièrement niée par le dix-huitième siècle, la nécessité de la tradition fut également méconnue, de nos jours, par cette école éclectique, qui, pourtant, venait rétablir le spiritualisme dans la philosophie, qui démontra si admirablement le caractère impersonnel et divin de la raison, et qui a rendu tant de nobles services à la science morale. Si le rationaUsme de cette école, si élevé qu'il soit, est insuffisant à rendre compte de tous les faits de l'âme humaine, il l'est encore plus à expliquer l'ensemble des faits sociaux et le mouvement de l'histoire. Une autre école surgit donc en face du rationalisme; elle devait tenir compte des éléments qu'il négligeait, et prendre son point de départ
ailleurs que dans la raison individuelle, c'est-à-dire dans la tradition. Cette école traditionaliste trouvait aussi sous ses pas un écueil que tous ses penseurs n'ont pas su éviter : c'était, en constatant tout ce que le présent doit au passé, tout ce que Tintelligence doit à la tradition, de vouloir transporter dans la société actuelle les formes de ce passé, de vouloir asservir trop complètement la raison à cette tradition.
L'honneur de Ballanclie est d'avoir maintenu aussi fermement que personne les droits de la tradition, et, néanmoins, d'avoir tenu les portes de l'avenir grandes ouvertes, en face de la raison et du cœur humain. Ballanche n'admet pas que l'individu Irouve par lui-même la vérité religieuse et sociale ; il reconnaît que l'homme la reçoit d'un initiateur; mais, d'après lui, l'initiation est progressive dans ce double sens, qu'elle appelle chaque jour à la connaissance de la vérité un plus grand nombre d'individus, et qu'elle-même gravite chaque jour vers la plénitude de la vérité. Cette puissance initiatrice réside dans la société elle-même, entre les mains de qui fut déposée et s'accroît chaque jour la révélation primitive. Certaines nations vis-à-vis des autres nations, certaines classes vis-à-vis des autres classes, certains hommes vis-àvis des autres hommes, remplissent ces fonctions d'initiateurs, et transmettent cette vérité sociale, qu'ils ont euxmêmes reçue, et qui s'est augmentée entre leurs mains de la révélalion journalière et incessante que Dieu fait à l'humanité. A l'origine des choses, le nombre des hommes qui possédaient l'initiation fut trcs-restreint, à cause des conséquences du mal originel ; mais, à chaque nouvel âge, un moins grand nombre d'hommes est laissé en dehors de l'initiation, et l'initiateur lui-même embrasse dans son intelligence un plus grand nombre de vérités.
Cette doctrine concilie donc l'idée de la transmission nécessaire d'une vérité religieuse primitive, et Tidée du progrès de la société, Tidée d'un fait antérieur et divin, d'une action génératrice de Dieu, et d'une coopération de riiomme.
Telle est la pensée qui résulte du système cosmogonique et historique de Ballanche, résumé dans la Vision d'Hébal, dont nous allons tracer une rapide esquisse.
Dieu antérieur à tout crée les essences intelligentes; quand l'essence humaine fut détachée de la substance intelligente universelle, elle dut nécessairement recevoir, pour être elle-même, pour jouir d'une existence personnelle, le don de la responsabilité, c'est-à-dire la capacité du bien et du mal, la liberté. L'homme est une force libre qui peut agir sur le monde pour achever la création. Sa volonté est un destin, cest-à-dire qu'en sa qualité de force libre, elle peut enfanter indépendamment de la Providence une série de faits opposés momentanément aux lois fondamentales de Têlrc. Lfr destin, dans le sens le plus étendu, c'est l'irrévocabilité d'un acte de volonté produit au dehors ; le destin est donc tantôt le résultat de la volonté divine, tantôt l'ouvrage de l'homme. En effet, dès le commencement, la force de l'homme essaye une puissance au delà de celle qui lui est attribuée; Thomme veut prématurément s'assimiler une existence supérieure, sa volonté rencontre dans les lois irréfragables de la Provi-
(lencc un obstacle invincible; Tessence humaine a succombé à répreuve; le mal apparaît dans la création. Mais la Providence rétablit Tharmonie de ses lois à l'instant même où cette harmonie est menacée ; le décret de déchéance renferme la promesse de réhabilitation ; l'être déchu et l'être réhabilité restent identiques. Cependant une succession d'épreuves nouvelles est imposée à cet être pour remplacer l'épreuve inconnue dans laquelle il a succombé ; l'unité brisée produit la succession ; le mal est dispersé dans la génération des êtres afin d'atténuer son immensité.
L'homme emprisonné dans des organes est partagé en sexes; c'est-à-dire que les facultés humaines originelles sont divisées entre les individus qui doivent naître du brisement de l'unité, et cette division des facultés humaines, dont la séparation des sexes est l'emblème, devient le principe fondamental de la division des castes et des classes.
L'homme déchu est tenu de se reconstruire dans son unité; par conséquent les castes doivent être abolies, le sexe passif doit parvenir à l'égalité avec le sexe actif, autant que le permettra dans ce monde la différence physiologique qui doit continuer d'exister.
Dans toutes les cosmogonies il est dit que la femme a introduit le mal sur la terre en induisant l'homme en tentation. C'est que la femme est l'expression volitive de l'homme, qu'elle représente dans le brisement de l'essence humaine la volonté, de même que l'homme représente la raison. Le rédempteur promis à l'homme à l'instant même de sa chute doit sortir de la femme, c'est-à-dire de la faculté volitive de l'homme. La réhabilitation de l'homme doit donc provenir de la volonté, plus que de l'intelligence.
L'essence humaine est enfermée dans des organes et divisée en sexes par suite de la chute primitive ; elle doit se reconstituer dans son unité pour s'élever à une existence supérieure, et, en même temps qu'elle accomplit ce travail sur elle-même, elle agit sur le ^lobe où elle a été déposée. Le Créateur a combiné les organes qu'il lui a donnés pour ce double ordre d'action; il a mis Thomme en possession de tous les instruments nécessaires pour accomplir sa destinée ; il Ta mis en possession àe la parole, qui renferme toute la révélation, toute la science primitive; de la parole, qui est la plus haute expression de la puissance de spontanéité dévolue à l'homme nouveau sur la terre. Le don de la parole est identique à la première initiation de la race humaine.
Par suite même de la division de l'essence humaine en sexes et par conséquent en castes, ce don de l'initiation primitive, de la parole, a dû être réparti inégalement entre les diverses castes constituant l'ensemble de l'humanité. Toutes ces classes, représentant les facultés diverses de l'essence humaine, n'étaient pas, à cause de leur nature même, capables de porter le même degré d'initiation. Lî» répartition de la parole primititive est identique avec la répartition de la beauté, de la force, de la dignité, de la propriété primitive. Le travail de rht)mme en ce monde, qui a pour but de reconstiiuer son unité primitive brisée par la chute, a pour résultat historique de faire disparaître cette inégalité de répartition de la parole primitive et par conséquent des droits et des aptitudes entre les hommes.
Ainsi, de cette distribution inégale de la parole, de la révélation primitive entre les castes humaines, naît le mouvement, la succession des temps historiques. Chaque nouvelle époque historique est marquée par l'accession de la dernière classe à un degré d'initiation supérieur : d'où la
division du genre humain en initiateurs et initiés, identique à celle de patriciens et de plébéiens. Le patricien primitif fut celui qui le premier posséda le langage, la propriété^ ridée sociale, toutes choses indissolublement unies dans répoque primitive. Le plébéien primitif fut celui qui fut reçu dans la société primitive aux conditions imposées par le patricien possesseur de la religion et du sol. Le patricien d'une époque fut le plébéien de l'époque précédente ; ainsi la patricien d'une époque historique fut le plébéien d'une époque héroïque, le patricien d'une époque héroïque fut le plébéien d'une époque cosmogonique.
La cité primitive fut un asile ouvert à des coupables, comme la terre elle-même est un asile expiatoire ouvert à l'homme déchu. Toutes les traditions nous montrent la cité primitive fondée par un meurtrier. Dans la Bible, Caïn, le premier meurtrier, fonde la première ville. D'après les mêmes traditions, le meurtrier primitif a versé le sang de son frère, de son père, de quelqu'un de sa race, son propre sang, en un mot, emblème de l'établissement de rhumanité elle-même sur la terre à la suite du fractionnement de son essence première par la chute. Partout encore le meurtrier mythologique est un fugitif d'une époque, d une civilisation antérieure dont il emporte les traditions.
La plus grande inégalité règne dans la cité primitive. Le patricien est seul en possession des choses sacrées, du langage identique à la connaissance et de la propriété qui en est inséparable. Le plébéien doit arriver par une suite d'initiations successives à-la participation de tout ce que possède le patricien. Cette participation sera conquise au milieu d'une lutte incessante entre le patriciat et les plébéiens, luttequi forme toutlemouvementde l'histoire. L'initiation est volontairement accordée par l'initiateur patricien
OU Tiolemment arrachée par les plébéiens. L'initiateur, qui peut aussi recevoir le nom de médiateur et de rédempteur, est toujours victime dévouée et volontaire du don de l'initiation : tantôt c'est parle patriciat jaloui[ de ses droits qu'il est mis à mort, tantôt il est tué par les plébéiens à qui il donne rinitiation. Ainsi Prométhée, enchaîné par les dieux sur le Caucase en punition de la révélation du feu faite aux hommes, est le mythe de Pinitiateur puni par les patriciens. Orphée, déchiré par les peuples de la Thrace qu'il vient d'arracher à Tétat sauvage, est le mythe de l'initiateur tué par les initiés eux-mêmes, et c'est là le fait le plus général dans Thistoire. Gravitant par une série d'épreuves et d'initiations successives vers la participation complète des choses sacrées, vers Tégalité, le plébéien est le type de l'humanité elle-même appelée à se reconstituer.
Un moment doit venir où l'unité humaine sera recomposée, où il n'y aura plus deux cités dans la cité, une cité patricienne et une ville plébéienne. Le plébéien possédera la même notion des choses divines et humaines et par conséquent les mêmes droits que le patricien. Le christianisme est cette initiation suprême qui fait la révélation égale pour tous, qui est par conséquent la religion du plébéien, c'est-à-dire la religion même de l'humanité. L'accomplissement social du christianisme, tel devient donc le but de toute l'évolution historique.
La fatalité qui résulte de la déchéance va donc s'abolissant. D'abord l'homme a été absorbé tout entier par sa lutte contre les forces de la nature ; c'est l'époque antérieure aux temps historiques et dont Ballanche peint l'achèvemcnt dans le poëme d'Orphée, Ensuite vient la lutte delà liberté humaine contre le destin, c'est-à-dire contre les faits créés en dehors de la Providence par le mauvais
usage que Tessence humaine a fait dès Torigin^ de la liberté. Enfin, au sein du christianisme et dans la personne du Christ initiateur suprême éclate l'accord de la Providence et de la Uberté humaine. Dès lors la charité est substituée à la solidarité ; les sacrifices sanglants, la peine de mort et la guerre sont abolis, et la confarréation universelle^ symbole des symboles, immolation perpétuelle et sans fin, sacrifice pacifique qui résume, complète et annule tous les autres^ est la grande expression de la religion de V humanité.
L'ancien monde a été la ville des expiations par le sang et la chair ; le monde nouveau sera la ville des expiations pacifiques, des épreuves par le cœur et par Tesprit. Le grand devoir des hommes de notre temps est donc de poser les fondements de cette cité en faisant passer la charité dans les lois. Mais ces sociétés modernes courent toujours, comme la société antique, le danger de voir dans leur sein l'initiation refusée, ou trop longtemps retardée par le pouvoir qui a succédé au patriciat primitif, et par conséquent de voir le peuple s'emparer violemment de l'initiation et franchir prématurément plusieurs degrés à la fois. Or la loi du développement successif veut que l'homme se rachète d'un degré franchi sans l'épreuve préparatoire. La chute originelle de Thomme n'est pas autre chose qu'un degré d'initiation prématurément franchi. Cependant la Providence finit toujours par rétabhr l'harmonie, et les conquêtes de l'homme lui sont assurées.
Il n'est pas besoin, pour sortir de l'époque transitoire où nous nous trouvons, d'une révélation nouvelle, comme l'attendait M. de Maistre. Les choses de notre temps, dit Ballanche, parlent un langage qui se fait assez comprendre et qui est aussi une révélation de Dieu. L'esprit rénovateur qui souffle sur le monde n'est pas un esprit différent
de celui qui le créa et qui le meut dès 1* origine. Ce nouveau monde de paix, de justice et de charité qui va surgir n*est que la floraison progressive et naturelle de l'ancien monde. Dans l'esprit de l'illustre théosophe, ce règne à venir de la charité n'a aucune ressemblance avec ces utopies de bonheur terrestre dont se repait le matérialisme des sectes socialistes de notre époque. Malgré l'abolition du sacrifice sanglant , l'épreuve et la douleur ne seront point, ne peuvent pas être abolies. Ballanche ne promet icibas la félicité ni à la société, ni aux individus. L'homme n'a pas été mis en ce monde pour être heureux, mais pour être grand. D'ailleurs, la série des épreuves ne finit pas avec la vie, elle doit se poursuivre selon les besoins de chaque âme jusqu'à l'expiation, jusqu'à la purification la plus complète ; car il faut que toute créature parvienne à la perfection à laquelle elle est propre, à laquelle elle a droit par son essence même. Partout où il y a intelligence, il doit y avoir un degré quelconque de liberté; il ne peut donc venir pour l'homme un moment où il n'y aurait plus lieu à mériter ou à démériter, aussi toute substance intelligente finira par être bonne d'une bonté acquise par elle-même.
Ce résumé de la Palingénésie est bien incomplet ; nous n avons pu toucher à toutes les questions de métaphysique et d'histoire qui se trouvent résolues ou soulevées dans ce livre. Les expressions même de l'écrivain dont nous nous sommes servi garantissent du moins notre exactitude.
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Parmi les ooTrages déjà publiés de Ballanche, figure uu Éloge de Camille Jordan, lu à TAcadémie de Lyon. Cette appréciation d'un homme de bien, faite a^ec toute l'eflusion de Famitié, nous atteste toute la sagesse, toute la modération des sentiments politiques de notre illustre compatriote et le culte touchant et vraiment poétique qu'il avait gardé pour toutes les affections, pour tous les souvenirs de sa ville natale.
Ainsi les écrits de Ballanche nous le montrent à la fois poète, historien, philosophe, unissant le savoir du lettré le plus studieux à la clairvoyance, à l'inspiration du vatesi antique. Esprit vaste et vraiment universel, il avait néanmoins un goût trop exquis pour affecter TuniversaUté littéraire, prétention de nos jours trop commune. Quoiqu'il ait toujours porté sur les affaires de son pays cette attention passionnée que la grandeur des intérêts politiques commande à Tintelligence du penseur comme au cœur du citoyen, il resta pourtant étranger à la polémique quotidienne des partis. Esprit charmant et Facile sous sa lenteur apparente, ayant vécu de la vie des aifections, capable d'attendrir et de charmer cette classe de lecteurs que rebutent les œuvres trop sérieuses, il ne voulut pas chercher auprès d'eux la popularité.
11 aurait pu trouver dans un ordre supérieur ce renom d'universalité qui a tenté souvent les meilleurs esprits. Des goûts et des travaux qui n'ont eu pour confidents que
8GS amis attestent que ses puissantes facultés s'exercèrent sur les sciences physiques comme dans le monde de la psychologie et de Thistoire. Il avait un sentiment trop complet, trop impérieux, des destinées humaines pour n'être pas frappé par le côté vraiment grand des découvertes industrielles de notre époque. Comme tous les esprits élevés, il voyait dans ce qui semble un triomphe de la matière une de$ manifestations les plus puissantes de Tesprit ; aussi se préoccupait-il vivement de toutes les questions actuelles de science physique et d'industrie. Dès sa jeunesse, et tandis qu'il était encore à la tète de son établissement d'imprimerie, il avait fait des travaux de mécanique. Avant 1814, le futur auteur de la Palin-génésie sociale exécutait le premier projet de clavier-compositeur pour rimprimerie, et un appareil de presse atmosphérique. Malgré le regrettable inachèvement dans lequel sa mort a laissé d'autres expériences qui passionnèrent ses dernières années, il est nécessaire d'en faire mention pour donner une idée complète de l'étendue de ce grand esprit. La science n)a pu encore se prononcer sur leur valeur, mais nous croyons qu'il reste assez de dessins et de notes pour que l'idée mère de ce travail soit conservée et jugée. Nous sommes trop incompétent en pareille matière, pour rien présumer du succès définitif des expériences physiques imites par Ballanche; mais, quels que soient leurs résultats, la coexistence d'aptitudes si diverses dans un même esprit n'en est pas moins un fait psychologique très-remarquable. Pour qui s'est fait une juste idée de l'intelligence de notre théosophe, il n*y a rien d'étonnant à voir ce don d'inventions mécaniques uni au sens de la métaphysique et de la poésie. Chez tous les sages primitifs, la science naturelle est complètement fille de la théosophie. Ce n'est même qu'à partir de Bacon
que la science naturelle a joui d'une vie propre et indépendante de la science morale ; il est certain, malgré les préjugés contraires, que les plus grandes découvertes, que les conquêtes fondamentales de l'homme sur la matière, datent de lepoque où l'inspiration religieuse et métaphysique dominait l'expérience. Malgré l'orgueil scientifique de notre siècle, il faut bien lui dire qu'il ne fait guère qu'appliquer des principes trouvés avant lui. Les faits scientifiques les plus brillants de ces dernières années ne sont eux-mêmes que des applications; et c'est précisément depuis le règne exclusif de la méthode de Bacon que l'on a cessé de faire des découvertes fondamentales. Ce temps du moyen âge, qu'on appelle encore parfois une époque de ténèbres, a enfanté tous les grands inventeurs, toutes les vérités vraiment difficiles à découvrir. Si paradoxale que semble cette assertion, les alchimistes et les astrologues ont été en possession d'une inspiration scientifique plus profonde, plus puissante, plus créatrice que les savants modernes. S'il y a plusieurs méthodes pour appUquer, il n'y en a qu'une pour découvrir; e'est la même dans la science que dans les arts et dans la poésie : l'Inspiration.
Quelle que. soit donc la valeur positive des idées deBallanche sur la physique, l'importance en est grande comme question de méthode, et c'est à ce point de vue que luimême l'envisageait. La science physique et l'industrie datent d'hier; elles ont envahi le monde, elles montrent, il faut le dire, un peu de l'orgueil et de l'intolérance des parvenus ; on ne discute pas leur infaillibilité sans péril ; c'est une témérité aussi grande aujourd'hui d'élever des objections sur la marche qu'elles suivent que c'en était une autrefois dans la scolastique de contester l'autorité d'Aristote. Nous avouons que Ballanche a eu cette témé-
DE LA MÉTAPHYSIQUE A LA POÉSIE. lOU
rilé ; il était fortement possédé de l'idée d'une nouvelle ère scientifique, où le même esprit de synthèse, où la même méthode religieuse et inspirée présiderait à la science physique et à la science morale. Déjà de nombreux symptômes se manifestent de cette résurrection de l'esprit synlhétique et organisateur. En même temps que la méthode ontologique et le sentiment religieux recommencent à se montrer dans la philosophie, les oppositions qui existent entre la science morale et la science physique sont à la veille de disparaître. Depuis trois siècles il semblait que chaque découverte en physique, que chaque triomphe de l'homme sur la matière, fût une victoire remportée contre l'esprit et contre Dieu. Il y avait divorce entre la philosophie religieuse et la physique. Nous touchons au moment de la réconciliation. La science morale précédera les sciences de la matière; elle les entraînera à sa suite, elle les dominera au lieu d'en être dominée, elle les agrandira et leur préparera des découvertes encore plus étonnantes en les faisant |)articiper à la puissance de sa méthode.
Ballanche avait pressenti ce souffle spiritualiste et religieux qui va féconder d,e nouveau les sciences naturelles. Pour l'auteur de la Palingénesiey cette idée était l'objet des plus anciennes préoccupations et des plus vives espérances. Non content de présager cette époque scientifique, il avait mis la main à l'œuvre et dirigé dans ce sens sa puissance d'intuition. Aucun sacrifice ne lui coûta pour suivre ses investigations physiques ; artiste et poète soigneux de la forme, autant que philosophe, il ne recula pas même devant la pensée de laisser privée du dernier achèvement l'œuvre qui fera sa principale grandeur auprès de la postérité.
Il obtint de son vivant ces honneurs littéraires qui empruntent tout leur lustre de la gloire même des hommes qui en ont été revêtus. Supérieur non-seulement à sa renommée, mais à bien des renommées plus bruyantes, il était de ceux dont la valeur doit être enseignée à la foule par ces doctes assemblées qui ont tantôt à réformer, tantôt à consacrer les jugements populaires. Plus la profondeur d*un écrivain réduit le nombre des esprits d'élite qui peuvent le suivre, plus il a droit d'être adopté par ces compagnies qui doivent concentrer dans leur sein la sagesse pour l'en faire rayonner. Ballanche, désigné depuis longtemps au choix de l'Académie française, fut élu, trop tardivement peut-être, en 1841. Les plus graves assemblées ne peuvent sans doute moins faire que de refléter certains goûts nationaux; et notre littérature, qu'elle s'en glorifie ou qu'elle s'en défende, donne encore la plus large place à ces productions faciles dont la légèreté inimitable au delà de nos frontières jouit de la vogue et d'ime admiration qui n'est pas sans ironie chez les étrangers. Deux fois le vaudeville arrêta Ballanche sur le seuil de l'Académie française, et il emporta au détriment du poëte philosophe le fauteuil de M. de Bonald. Il est d'autant plus permis aux admirateurs de ce beau génie d'en manifester quelque étonnement, que lui-même, dans sa parfaite sagacité, dans sa modestie naïve, n'éprouva jamais ni surprise ni rancune de ces caprices de la renom*
mée. Il avait conscience de son génie, mais celte conscience élevée qui engendre la simplicité et détruit l'ambition; car c est un sentiment tout impersonnel qui procède de la foi et non de Torgueil, qui permet au penseur de se juger lui-même comme s'il était un autre, et lui laisse attendre patiemment le succès de son idée, parce qu'il est sûr que son idée vivra.
Les qualités de l'homme complètent chez Ballanche le génie de l'écrivain dans un type rare et digne autant d'être aimé que d'être admiré. Le caractère de sa vertu était le même que celui de son talent, une simple obéissance à la loi de sa nature ; il recevait directement et sans effort l'inspiration qui fait le poète, la grâce qui fait l'homme de bien. Cependant, de même que son génie s'était entouré de tous les secours que donne l'étude au point de recevoir parfois son inspiration de l'érudition elle-même, on peut dire que sa vertu était aussi réfléchie et consciente d'elle-même dans son exercice journalier qu'elle était naïve et spontanée dans son principe. C'était à la fois une sagesse acquise et une innocence conservée. Ce doux et calme vieillard, dont l'aspect était tout d'ingénuité et de candeur, possédait une justesse d'observation, une finesse de tact peu communes chez ceux-là mêmes qui n'exercent que leurs facultés critiques. Car ce n'est pas à celui qui cherche tout savoir dans l'expérience que l'expérience profite le plus ; elle ne vaut que selon Tesprit qui l'acquiert. Il fallait avoir demandé conseil à Ballanche dans quelque circonstance difficile et délicate pour apprécier tout ce qu'il y avait de connaissance parfaite des hommes et du monde sous cette apparence de distraction et de rêverie. S'il oubliait ou dédaignait parfois de suspendre le dialogue intérieur avec l'hôte familier, pour s'appliquer à de vulgaires calculs el à ses propres
intérêts, dès qu'il s'agissait des intérêts d*autrui, d'un service h rendre, d'une existence à régler, il savait s'arracher à ses hautes conceptions et porter un coup d'œil exact et positif sur les choses de la vie commune. On était surpris de trouver l'homme du monde dans ce penseur des jours antiques, dans cette âme candide comme un enfant. Car le fond de cet homme, la nature de celte organisation, appartenaient à une autre époque; son corps luimême, enveloppe frêle et maladive, qui laissait subsister toute la clairvoyance de l'âme, constituait en lui un de ces tempéraments sibyllins, pareil à celui qu'il attribue au prophétique Hébal. Il avait éprouvé devant plusieurs de ses amis quelques-uns de ces phénomènes de double vue qui rendent présent au regard un objet éloigné et condensent tour à tour la succession des sensations et des idées dans un instant inappréciable, et la succession des heures dans la permanence d'un seul sentiment.
Il y eut en réalité parmi ses facultés de poëte et d'historien une espèce de double vue qui le rendit contemporain, non point seulement par la réflexion, mais par le sentiment même des époques les plus inconnues. Sa science se présente avec des caractères tout à fait impersonnels ; elle semble transmise par une tradition sacrée, ou donnée par une inspiration plus puissante que l'écrivain. Sa musc grave et sereine, à la parole harmonieuse et fleurie, s'est assise autrefois sur le Sunium ; ou plutôt, sauf les mouvements violents et la terreur de l'aspect, elle est descendue du trépied de Delphes ou des cryptes mystérieuses d'Eleusis. Cependant, s'il tient à la Grèce par la pureté mélodieuse de la forme, par la douce égalité de la lumière et par la paix qui règne dans sa pensée et dans son style, chez lui, la tendresse rêveuse, l'accent de la charité, attestent l'âme façonnée par le christianisme.
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Ballanche fut profondément chrétien par la pensée et par le cœur; sa foi dans révolution progressive des âmes vers Dieu fut aussi inébranlable que son esprit de charité. L'idée chrétienne est le point fixe autour duquel gravitent toutes ses doctrines; mais il garda vis-à-vis des traditions celte respectueuse indépendance d'une raison qui n'a jamais le droit de s'abdiquer parce qu'elle vient de Dieu directement. Il eut de ces hardiesses que se permettait la foi robuste des grands docteurs et qui encourent aujour* d'hui Tanathème. Mais, grâce à sa forme inoffensive, aux profondeurs qui le voilaient, il échappa aux emportements de ces croyants modernes dont l'orthodoxie est d'autant plus timorée, qu'elle n'est souvent qu'un scepti- i cisme se faisant illusion à lui-même et qu'elle a besoin pour être bien sûre de ses croyances de se transformer en parti. Ballanche ne fit jamais de profession de foi bruyante, d'acte solennel de scission* contre le rationalisme, enfin il ne se livra jamais à cette polémique acerbe par où éclate le zèle des nouveaux serviteurs. La polémique, ou plutôt la contradiction, n'apparait dans ses écrits qu'au sujet de ce fougueux apôtre du passé qui retourna contre le dixhuitième siècle les armes acérées, parfois peu loyales, et dans tous les cas peu chrétiennes, dont cette époque se servit pour son œuvre de destruction. Séparé de M. de Mnistre de tout Tabime qui divise la loi de grâce des religions farouches de l'antiquité, il combattit ce brillant génie avec respect, avec l'aimable douceur de sa nature, et, pour tout dire en un mot, avec une charité inconnue dans l'école de son adversaire.
Au reste, il n'avait pas d'efforts à faire sur lui-même pour rester pacifique dans ses écrits, il l'était par le fond même de sa nature. La charité et la tendresse étaient natives en lui comme la pureté du cœur, comme l'élévation
de la pensée. Pour être plus faciles et Goûter moins de combats, certains génies et certaines vertus n'en sont pas moins admirables. Qu'est-ce, en effet, que tout génie et toute vertu? Dieu présent au fond de Thomme et Thomnie docile à l'action de Dieu. Plus Télément divin abonde, moins il y a de résistance et de lutte possible. Qui sait d'ailleurs quelle supériorité de la volonté atteste cet anéantissement de tout obstacle qui appelle l'abondance de l'action divine? Il y a des âmes où l'effort est perpétuel, où la lutte n'est jamais apaisée, parce que l'obstacle est toujours debout. Dans l'âme de Ballanche, l'apaisement était complet, il avait celte sagesse facile et calme parce qu'elle est victorieuse, la vraie sagesse toujours sereine, confiante, indulgente. Ce calme s'étendait autour de lui. Auprès de ce vieillard à l'œil limpide et doux, on se sentait dans une atmosphère de mansuétude et de pureté ; tout mouvement tumultueux de passions ou d'idées s'y modérait ; la gracieuse lenteur de sa parole contribuait elle-même à cet apaisement. Sa tète semblait toujours éclairée par un sourire intérieur ; il n'y eut jamais rien en lui de cette morosité que produit souvent une longue expérience de la vie. Jamais vieillard n'alla avec plus d'empressement au-devant des hommes et des choses jeunes. Ses censures du présent étaient sans amertume, ses encouragements pour l'avenir presque passionnés. Dans cet amour pour la jeunesse, il n'y avait ni calcul de vanité, ni étalage de protection , mais un attrait sincère et profond pour ce qu'il y a de vie et d'espérance dans l'hun anité. Aussi laisse-t-il, outre ses grands et illustres attachements, toute une jeune famille d'amis et de disciples dont la piété pour sa mémoire est vraiment religieuse et dont les souvenirs les plus encourageants se rapportent à lui. Plusieurs de ses auditeurs assidus éprouvaient d'une ma-
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nière SL»mbIab1e, malgré la diversité de leur caractère, celte influence toute spéciale qui régnait autour du paisible philosophe et que Ton subissait même sans entendre sa parole. Dans le milieu qui se forme autour de certaines âmes, on entre comme dans les sanctuaires dont le silence même nous remplit de religieuses émotions. Rien qu'à s'asseoir auprès de Ballanche, on sentait un bien-être du cœur, semblable à cet épanouissement que procurent l'air pur et la lumière à l'homme qui sort de Tobscurité des villes ; on se trouvait meilleur auprès de lui. Les grands esprits, les saintes consciences, sont ainsi environna d'une atmosphère qui calme et fortifie. Comme la lumière, la vertu et le génie ont leur rayonnement. Dieu a voulu que la perfection morale répandit ainsi autour d'elle une émanation pénétrante; afin qu'il soit donné aux âmes faibles de s'éclairer, de se purifier, de s'agrandir en respirant le même air que ces hommes choisis.
La fin de ce sage fut comme sa vieillesse, sereine et souriante. Il est mort entouré de ceux qu'il aimait, et, sauf le sentiment de leur tristesse, n'emportant de ce inonde ni doutes, ni craintes, ni regrets. Tel était le milieu de paix et de lumière dans lequel cette belle âme nous apparut toujours durant ces dernières années, qu'elle nous semblait habiter déjà par le cœur la région de nos espérances immortelles ; il a dû s'y asseoir sans élonnement, et comme dans un heu connu. Par l'acquiescément du cœur à toutes les épreuves de cette vie, par l'intuition clairvoyante des mystères de l'autre, par Ta* mour ardent de Dieu et des hommes, il avait devancé dans le bien, dans le vrai, dans le beau, l'initiation su^ prême de la tombe.
Ilf