‹ Questions d'art et de moraleChapitre 6 sur 16 · ET DU GÉNIE DE LA GRÈCE · texte numérisé non relu

ET DU GÉNIE DE LA GRÈCE

La Grèce et Flialie auront toujours le privilège d'exciter la curiosité des plus nobles intelligences, et l'esprit des nations modernes ne cessera jamais d'interroger avec un respect filial Thistoire de ces deux pays. C'est dans leur génie que nous trouvons la source de tout ce qui est de création humaine dans les sociétés de TOccident. La Grèce, initiatrice de Rome, la Grèce où la philosophie et les arts ont commencé à vivre de leur vie propre en se séparant des religions, où Vhomme a fait sur la nature sa plus noble conquête, celle de la conscience de lui-même et de la liberté morale, où la dignité humaine s'est pour la première fois consacrée dans la liberté politique, la

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Grèce sera éternellement pour nous l'auguste mère de la civilisation ; ses moindres vestiges resteront sacrés au philosophe et au poêle. Toute éducation vraiment libérale, toute saine culture littéraire, à quelque degré qu'elle soit donnée, auront pour efTet d*engendrer Tamour de Tantiquité et d éveiller la sympathie pour le noble pays d'Homère, de Léonidas et de Platon.

Pour moi, je le confesse hautement aujourd'hui qu'il est de mode d'impliquer ces grandes époques dans le procès fait à l'éducation classique : depuis Theure où me.^ premières études évoquèrent ces grands souvenirs, où la poésie etrhistoire ouvrirent à mon imagination les champs d'Athènes, de Sparte et d'Argos, ma pensée n'a cessé de les fréquenter avec prédilection; et, au milieu des systèmes, des préjugés de partis et d'écoles que le cours des temps nous fait traverser à tous, j'ai constamment chéri tout ce qui pouvait me remettre en mémoire ces noms divins de Marathon et de Salamine, des Thermopyles et de Platée, de Delphes et de Sunium. Il n'en est pas qui sonnent plus harmonieusement à l'oreille et à l'âme. Les hommes, les lieux et les choses de la Grèce ont gardé pour moi Fardent attrait des souvenirs de famille ; il m'a toujours semblé que leur histoire était le commencement de nos traditions nationales.

Cette glorieuse patrie des arts et de la libeHé, il ne m'a pas été donné de la visiter autrement qu'en rêve ; je n'ai pas le droit de dire avec le poëte : Et ego in Arcadia! Je n'ai jamais cueilli les lauriers roses de l'Eurotas, et ramassé sur l'acropole de Minerve la sainte poussière des marbre de Phidias; aussi je recherche et j'écoute pieusement les fortunés voyageurs qui ont accompli leur pèlerinage à ce berceau des demi-dieux. Peu curieux des pays

inconnus, trouvant la nature assez belle partout où je rencontre le soleil, un grand arbre et la solitude, j'ai peu fait de longs voyages et j'en lis encore moins. Les Alpes et la Méditerranée bornent mon horizon, et peuvent suffire au plus ambitieux paysagiste. Quant aux lieux habités, toute ville moderne me semble si dépourvue de beauté et je suis si fermement convaincu de la laideur progressive des cités de l'avenir, que je me tiens pour suffisamment renseigné sur la physionomie de toutes les rues d'Europe et d'Amérique. Tout l'or du nouveau monde ne m'attirerait pas dans les fourmilières humaines de ce pays sans passé; et mon imagination donnerait celte terre promise de l'utopie, depuis le golfe des Esquimaux jusqu'au détroit de Magellan, pour un brin d'herbe du mont Lycée ou du promontoire de Phigalie. Mais que j'entende parler de l'Egypte ou de l'Inde, aussitôt mon esprit s'agTte pour franchir l'horizon qui m'emprisonne ; que le nom de la Grèce soit prononcé, et voilà mon imagination partie : je vogue sur la mer Ionienne, je débarque au Pirée, et je revois l'un après l'autre ces sentiers si souvent parcourus sur le char des poêles en compagnie des héros ou des dieux. Si, plus heureux que moi, un voyageur ami a vu de ses yeux ce que j'ai rêvé, s'il revient d'Athènes, de Delphes et de Corinthe, il m'apparaît environné de tout le prestige des temps héroïques : depuis Ulysse, fils de Laërte, devisant des Cyclopes, des Lestrigons et de Circé à la table d'Alcinoûs, roi des Phéaciens, jamais navigateur ne fut écouté d'une oreille plus avide; et, tandis que la vapeur du cigare s'élève entre nous comme celle des trépieds antiques, je me crois un moment contemporain d'Eschyle ou de Démosthènes, j'entends bourdonner les abeilles de l'Hymète, ou frémir les chênes prophétiques de Dodone.

Depuis que ce monde enchanté de T histoire et de Tari grecs a été ouvert à Fesprit des nations modernes, il est impossible d'en arracher les penseurs et les artistes; Thumanité y reviendra toujours comme on revient aux souvenirs de beauté, d'héroïsme et de joie qui s'attachent aux saisons vigoureuses de la jeunesse. Les révolutions littéraires se succéderont; des langues, des poésies nouvelles pourront éclore ; et chaque peuple sera forcé de proclamer qu'au-dessus de sa poésie et de sa langue, la littérature des Grecs plane souverainement dans la région sereine du beau. Les formes politiques changeront; les nations passeront encore mille fois des hurlements de la dénciagogie au morne silence du despotisme ; et la plus grande époque de Thistoire restera celle où la parole Ubre, éclatant dans l'Agora d'Athènes, fit intervenir dans la lutte de la fatalité et des passions une puissance nouvelle née de la conscience humaine, l'idée d'une résolution prise en commun par tout un peuple, d'un acte réfléchi, responsable, c est-à-dire l'idée même de la liberté morale*

Des préjugés plus respectables que les erreurs du goût littéraire et les réactions de l'opinion politique auxquelles ils s'associent, ont donné lieu récemment à une immense levée de plumes contre l'antiquité classique. Or l'antiquilé, en ce qu'elle a d'original dans les arts et dans la philosophie, c'est la Grèce elle-même. Si nous pouvions croire un instant qu'aujourd'hui, comme aux premiers

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jours de la prédication des Apôtres, le principe contraire au principe chrétien soit I Hellénisme : s'il nous était possible d'admettre que tout ce qui est donné aujourd'hui d'admiration à sa poésie et à son histoire soit enlevé à la foi catholique, nos sentiments religieux auraient bien vite imposé silence à nos sympathies d'artiste. Mais des voix saintes ont pris soin d'absoudre les admirateurs du génie des anciens, et, sous l'autorité de nos prélats les plus illustres, on continue à donner pour modèles à la jeunesse ces grands précepteurs des nations modernes. Cependant, pour rassurer encore certaines consciences, il n'est pas inutile de montrer comment l'amour le plus tendre pour le christianisme se concilie avec le respect de l'antiquité.

L'ennemi du christianisme n'est pas derrière nous et dans le passé de l'art antique, il est en face et dans l'avenir de la science matériaUste ; il n'est pas dans les religions de l'Orient, qui reposent sur le sentiment de l'infini^ dans les philosophies de la Grèce qui ont préparé l'inlelligence humaine au culte du Verbe ; il est dans ce monde privé d'art, de philosophie et de religion qui se développe àrOccident, sans autre principe quel'appétit du bien-être, La philosophie et la poésie grecques sont les sources humaines du spiritualisme chrétien. Le génie grec a rempU dans le monde, vis-à-vis de la parole du Christ, ce ministère de précurseur que Jean-Baptiste accomplissait dans Israël. Les premiers docteurs de TEghsc n'ont-ils pas reconnu le Verbe, fils du Père, dans le \6-^o^ de Platon? L'enthousiasme de quelques-uns alla jusqu'à proclamer le disciple de Socrate illuminé du même esprit qui avait inspiré David et Isaïe. En restreignant dans leurs plus ôlroitcs limites les maguiiiques témoignages rendus pur It'^ foudateurs du dogme catholique à la philosophie plalo-

nicienne, il faut du moins reconnaître, avec saint Augus* tin, aux doctrines deTAcadémie le mérite d* avoir convié r intelligence à la recherche de la vérité incorporelle^. Lorsqu'on peut attribuer ainsi à la sagesse des Grecs le pouvoir d'arracher Tesprit à la domination de la nature et aux grossières idolâtries pour le donner au culte de Tinvisible, comment contester à cette sagesse d'avoir été la préparation humaine à la lumière divine de l'Évangile? N'est-ce pas là une gloire immense pour ce génie de la Grèce, qui se rendit ainsi l'auxiliaire du Christ? Croyons, sur la foi des Pères, qu'Eschyle et Platon, Socrate et Pythagore, ne furent pas des ennemis de la vérité; mais que, sans la posséder pleinement, ils ont néanmoins travaillé pour elle. Pourquoi n'obtiendraient-ils pas leur part du salaire accordé à tous ceux qui ont donné une heure de labeur au champ du père de famille? De grands docteurs les ont admis parmi les voix prophétiques de la venue de l'Homme-Dieu, et l'Église ne les a jamais exclus delà tradition antérieure au Christ. Nous n'avons pas ici qualité pour plaider leur cause à ce grand tribunal ; mais, convaincu que le christianisme a trouvé dans l'œuvre intellectuelle de la Grèce une puissance essentiellement amie cl non pas contraire, nous ne cesserons de proclamer l'éternelle reconnaissance que l'esprit humain doit rendre à l'antiquité hellénique.

Dans cette question de l'antiquité païenne, il est juste de réserver les droits de la Grèce à part du monde romain. Si Rome a préparé, de son côté, la terre à l'avénemeat du Verbe et de son Église, comme l'a proclamé le plus grand docteur français dans ce merveilleux discours qui a fondé la philosophie de l'histoire, ce fut d'une préparation

*• Confessions de saint Augustin, liv. Vil» cbap. xx.

politique, administrative, en un mot toute matérielle. Rome a créé Funité du gouvernement, elle a fait la place territoriale des pasteurs ; mais c'est la Grèce qui a crée i unité de Tesprit humain, c'est elle qui a préparé dans le troupeau des âmes la place à la lumière souveraine en qui réside Tautorité des pasteurs. Rome et ses légions, Rome avec la fermeté de ses capitaines et le bon sens de ses juristes, Rome ne fut que le bras de la civilisation antique. La pensée mère, la raison d*élre de cette société, la grandeur intellectuelle du monde païen, c'est le génie de la Grèce ; c'est ce Verbe humain précurseur du Verbe de Dieu, cette beauté, splendeur du vrai, qui naquit dans Athènes armée de toutes pièces comme la Minerve immortelle.

L'Orient avait tenu la raison et la liberté de l'homme emmaillotlées dans les langes du panthéisme. Les religions delà nature écrasaient, chez les peuples d'Asie', le sentiment de la personne morale sous le culte de ce monstrueux infini, au sein duquel la vraie notion de Dieu disparait avec notre propre individualité. L'univers matériel dans sa totahté confuse, cet assemblage de formes dont l'homme enfant ne pouvait mesurer les proportions, de forces qu'il ne savait pas encore combattre à l'aide d'elles-mêmes, tel était le dieu à l'image duquel végétaient, puissantes comme la vie organique, mais asservies comme elle à un cours fatal, immobiles, sans action sur leur propre destinée, les sociétés qui précédèrent la société hellénique.

Dans la mythologie grecque. Dieu et l'homme ont conquis sur le panthéisme la personnalité ti la conscience, sur le fatalisme la Kberté et le mouvement. Si les proportions divines y sont rapetissées, si elles ont besoin d'être ramenées à leur infini dans la pensée humaine par une révélation, au moins l'homme existe ; il a conscience, il

est préparc, par cette conscience elle-même, à recevoir la révélation d'un Dieu libre et personnel. Si le culte des Grecs s'adresse à une idole, cette idole n'est plus la matière et la forme animale, c'est l'homme dans sa beauté d'où transperce l'âme; l'homme qui est ici-bas l'imago, la force, l'idole nécessaire de l'Être divin. Ces dieux que la Grèce adore, à qui elle a prêté ses faiblesses, mais aussi son héroïsme, son intelligence et sa beauté, que sont- ils dans leurs incarnations radieuses? sinon le prophétique symbole de celui qui doit venir, vrai Dieu et vrai homme tout ensemble, de celui qui portera ce nom de Verbe que la Grèce lui a donné d'avance par la bouche de Platon? C'est ce A^YOç immortel qui est le Dieu réel de la Grèce. Chez qui respirait cette parole libre et vivante, avant de jaillir des lèvres d'or de ses poètes et de ses sages? Sur quels marbres, avant ceux qu'ont touchés ses statuaircs, a-t-on vu dans^la forme humaine ce rayonnement de l'idéal? Oui, c'est à la beauté morale, à la parole immatérielle qui se dégage de ses statues, que la Grèce adressa ses adorations ; son idole possède la splendeur du vrai autant qu'elle peut appartenir à l'homme, autant que l'homme peut la donner. La religion hellénique fondée sur le sentiment du beau, sur l'idée de la liberté substituée au fatalisme oriental, sur l'action de l'esprit et de la parole devenus des forces distinctes au sein des forces générales du monde; c'est, d'avance et par figure, la religion du Verbe, d'un Verbe humain, c'est-à-dire imparfait, mais qui prépare les nations à une parole plus pure ; c'est l'enveloppe corporelle, mais déjà radieuse, que ne dédaignera pas le Verbe d'en haut, le jour où, dans son incarnation mystérieuse, il s'abaissera sur cette terre pour y constituer l'Homme-Dieu.

Si le génie grec a travaillé pour le christianisme en iu-

ironisant Thumanité comme la forme terrestre de Dieu que rOrient voyait dans la masse universelle, c'est lui aussi qui a donné les premiers exemples du sentiment qui devait être Tâme de la civilisation moderne, après que la religion du SauveurFaurait agrandi et sanctifié. Les Grecs, les premiers, ont pratiqué dans leurs mœurs et dans leur politique la vertu qui porte le nom de cette humanité qu'ils déifiaient. L'Orient est impitoyabl(^comme l'inflexible destin; ses dieux sont anthropophages, le char de ses conquérants roule en écrasant les peuples comme une poussière. La Grèce a connu la miséricorde et le prix du sang humain. Quel autre peuple que celui d'Athènes a été vu se répandre tout entier dans ses temples pour obtenir des dieux la prompte arrivée d'un message révoquant un ordre cruel, qui n'était pourtant qu'une représaille légitimée par les lois de la guerre? Cette mansuétude inouïe avant le christianisme est si bien propre à la race athénienne, que l'invasion même des arts, de la poésie, de la langue, de la civi. lisation grecque n'en put rien faire pénétrer à Rome. Quand on oppose à nos mœurs la férocité païenne, c'est dans Rome qu'il faut en chercher le type. Un jour les fils de la louve du Tibre, voulant embellir la ville de Minerve d'une de leurs plus chères créations, en retour sans doute des magnifiques présents qu'ils avaient reçus de son génie, imaginèrent, pour payer la statuaire de Phidias, la tragédie de Sophocle, la philosophie de Platon, d'offrir aux Athéniens un amphithéâtre pour les combats de gladiateurs. Voici la réponse que fit au peuple-roi le peuple conquis et dégénéré : « Vous êtes le maître, mais attendez que nous ayons renversé l'autel élevé par nos ancêtres à la Pitié ! » De pareils sentiments sont-ils si contraires au chri^tlanisme, et ne voit-on pas briller dans cette miséricorde

athénienne l'aube de la charité?

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Loin donc que la civilisation antique, dans sa religion, dans sa poésie, dans sa philosophie, dans sa politique, recèle, comme on a voulu le dire, une opposition radicale et permanente aux principes chrétiens, elle a été l'initiatrice qui devait conduire Tespril humain jusque sur le seuil de l'Église. Cette initiation qu'apportait le génie grec était si nécessaire, que les peuples seuls qui ont été profondément pénétrés de la culture hellénique se sont ti*ouvés aptes à recevoir et à conserver le christianisme. Aujourd'hui encore, après dix-huit siècles, la vitalité religieuse se trouve concentrée dans les limites intellectuelles du monde gréco-romain.

L'antagonisme religieux de l'Europe et de TOrient, commencé avec la mythologie grecque, subsiste encore aujourd'hui. La vieille Asie panthéiste, contre laquelle se révoltèrent les poëtes, les sculpteurs, les philosophes et les guerriers d'Athènes et de Sparte, est encore à peine entamée par la conquête chrétienne. L'Asie Mineure, la Syrie et l'Egypte ont été perdues pour l'Église en même temps que pour l'empire romain et la civilisation grecque.

Est-ce parce que la philosophie rationnelle et la critique sont nées dans son sein que l'antiquité païenne et ses traditions semblent constituer un esprit permanent d'opposition à la foi? Mais l'Orient n'a-t-il pas eu ses philosophies, plus nombreuses, plus subtiles, plus subversives que celles d'Athènes ? Le scepticisme existe dans l'Inde dès la plus haute antiquité; la philosophie du néant y a été proclamée d'une manière si audacieuse, qu'elle est devenue la base d'une religion. La création de la philosophie est, il est vrai, la grande gloire d'Athènes, mais c'est précisément parce que celte philosophie n'est ni le scepticisme ni le panthéisme. C'est la grande tradition du spiritualisme

rationnel; c'est moins une révolte contre les religions qu'une affirmation du droit et du devoir qu*a la raison de poursuivre la vérité par ses propres voies, et de sa capacité à la posséder. Et cette raison, qui a découvert son origine? qui lui a donné son nom véritable, si ce n'est la philosophie d'Athènes ? La plus haute et en même temps la plus populaire expression de la philosophie ancienne, c'est la doctrine de Platon. Le premier parmi les hommes, le disciple de Socrate a proclamé la raison cette lumière qui éclaire tout homme ve7iant en ce monde ^ cl Ta nommée du nom de Verbe. L'assentiment, parfois enthousiaste, donné à sa pensée par les premiers Pères n'autorise- t-il pas le monde à voir en lui un précurseur de la vérité chrétienne ? Voilà donc l'œuvre de la Grèce dans la philosophie : elle pressent, elle prépare, elle annonce la religion du Verbe.

L'esprit humain, livré à lui-même, ne pouvait rien ajouter à la somme de vérité découverte par le génie grec; pour éclairer d'un jour plus complet et plus pur que la philosophie de Platon les grandes questions de Dieu et de l'âme, il fallait une lumière surnaturelle, il Fallait le soleil jie l'Évangile. La révélation seule pouvait élever Fhomme plus haut que ne l'a fait la sagesse athénienne. Or, la révélation est de Dieu; elle est le plus précieux trésor de l'humanité, mais elle n'est pas son œuvre ; elle est pour nous un bienfait, mais non pas un mérite.

La gloire humaine ne peut s'attacher qu'à ce qui est d'origine et d' œuvre humaines. Mais tout ce qui est d'œuvre humaine dans la possession du vrai, du bien et du beau, tout ce qui ne vient pas de la parole même de Jésus- Christ, tout cela dérive, par une incontestable filiation, des grandes œuvres et des grands hommes de la Grèce.

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Si, dans les vérités qu'on e^t forcé de reconnaître au fond des doctrines helléniques, si dans la merTeilleuse sagesse de Platon on veut ne voir qu'un écho des traditions de source divine qui circulaient en Orient, si l'on admet que l'esprit humain est par lui-même incapable de s'emparer d'une seule parcelle de lumière, et qu'il ne peut faire autre chose que la recevoir et la transmettre, il lui reste au moins le travail et le mérite de la forme sous laquelle il la transmet. Qu'est-ce qu'une idée qui existe dans le monde sans avoir trouvé sa forme? Celui-là est humainement l'inventeur d'une vérité, qui la revêt d'une expression précise et qui lui donne un nom. Sans doute l'Orient portait dans son sein les germes confus de toutes les grandes idées philosophiques, mais c'est le soleil de la Grèce qui les a fait éclore en vivants symboles, en formules assez radieuses pour illuminer toutes les intelligences.

C'est pourquoi la reconnaissance et la curiosité pieuse du philosophe, de l'artiste et du poète, s'attachent à ce pays comme au premier ancêtre illustre duquel datent les titres de noblesse de l'esprit humain. Athènes est une patrie pour tous ceux qui cultivent le domaine de la pensée. Après le pèlerinage au saint tombeau d'où sortit le salut et la vérité religieuse, il n'en est pas dé plus cher à l'imagination que celui qui la ramène à ce berceau de la raison, des arts et de la liberté. En revenant d'adorer sur le Calvaire les vestiges de Dieu, il est permis d'aller sur l'Acropole vénérer, avec les noms de Socrate et de Platon, de Sophocle et de Phidias, les plus grandes traces de l'homme.

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Sans doute ce n'est pas à la source de l'antiquité grecque que nous irons puiser la vie du cœur et renseignement des vertus surnaturelles dont Tâme n*est capable que par FÉvangile; mais il est des vertus et des lumières dont rhumanité réduite à elle-même garde encore en son sein la puissance; et, ce flambeau de la droite raison, nul ne Ta porté plus ferme et plus lumineux que le génie antique dans les hautes régions de la morale, de la politique et de Tart.

Si Tantiquité ne nous enseigne pas la perfection intérieure, révélation du christianisme, elle ne renferme rien qui la nie ; elle a tenu pour mérite et pour vertu tout ce qui nous est donné comme devoir. Si on la juge comme il faut la Juger, comme nos siècles chrétiens demandent à être jugés eux-mêmes, sur les grands hommes qui en sont les types, Tantiquité aussi a vénéré la justice, la piété, le dévouement et la pudeur.

Les reproches de corruption adressés à la société païenne ne sont justes qu'à la condition de s'adresser à certaines époques, et d'exempter du moins de leur flétrissure les chastes et sereines productions de Fart grec. Peut-on équitablement englober dans la même accusation les mœurs de la décadence et celles des âges héroïques? La grossièreté morale des temps primitifs de la Grèce est commune à tous les peuples qui commencent ; et Ton peut dire en faveur de la race hellénique qu'elle est la première qui

repousse franchement la polygamie orientale. Pourquoi reprocher à Homère les mœurs bibliques, et se montrer plus exigeant pour Achille et Agamemnon que pour Abraham et Jacob? Maintenant que les dieux de l'Olympe sont bien morts, on peut sans danger être plus vrai en parlant d'eux que les polémistes des premiers siècles du christianisme. Jamais ces personnifications des diverses forces de la nature n'ont prétendu enseigner dans leurs unions et dans leurs combats le meurtre et Tadultère, pas plus que ne renseignent aujourd'hui la chimie et l'histoire naturelle ; et la preuve, c'est que chez les Romains et chez les Grecs des lois très-formelles, issues de leurs idées religieuses, qui ne faisaient qu'un avec leurs institutions politiques, infligeaient à ces crimes des peines sévères, plus sévères que celles de nos codes.

Ce monstrueux mélange de cruautés et de débauches qui signale les mœurs de Tempire romain est particulier à la nature romaine, qu'il faut distinguer soigneusement de celle des Grecs dans le procès fait à l'antiquité. Il y a certains degrés de la corruption que ne franchissent jamais les hommes doués du sentiment du beau. La débauche, comme la cruauté, trouva chez les Grecs des limites dans le culte de l'art et dans un respect de l'humanité, une sociabilité sympathique qui n'apparaissent dans l'histoire qu'avec le génie athénien. D'ailleurs, quelque réprobation que mérite le relâchement des mœurs païennes, d'autant plus apparent que tout se passait chez ces peuples en plein soleil et que la sensualité n'y rendait pas encore à la vertu l'hommage de l'hypocrisie, nous cherchons encore quel siècle, quelle nation moderne, du haut de sa pudeur immaculée, a le droit de jeter la première pierre au siècle de Périclès. Sans doute, auprès de l'idéal chrétien tout n'est que grossièreté dans les mœurs anliques; mais chez quoi

peuple et dans quel temps trouvez-vous jusqu'à ce jour la pratique de l'idéal chrétien? Serait-ce dans ce moyen âge si naïvement célébré par nos fantaisistes comme l'âge d'or du christianisme? Lisez donc seulement l'Hi^^oir^ d^« Croisades^ ces grands actes d'enthousiasme et de foi religieuse bien innocents à coup sûr de tout levain de rationalisme. Suivez d'Europe en Asie ces fermes croyants dont nous sommes les fils, aux lueurs des incendies, aux traces du pillage, du massacre et du viol exercés chez des nations chrétiennes, parmi les querelles intestines et les débauches au milieu desquelles se fondaient ces immenses armées avant d'avoir aperçu les murailles de la sainte Cité. Venez, après cela, fulminer contre les querelles des Grecs devant Troie, et reprocher à Homère Hélène et Briseis.

Passez de l'histoire à la poésie, et poursuivez la comparaison morale à travers les innombrables épopées chevaleresques du douzième et du treizième siècles, y compris le cycle tenu pour mystique du saint Graal, à travers les fabliaux et les sirvenles et même les légendes monacales, et venez nous parler ensuite du danger que court la jeunesse à lire Homère, Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide, Platon etDémosthènes.

On serait dans le vrai en disant, au contraire, que s'il existe une poésie chaste, saine, fortifiante, pure de toute excitation maladive, sereine comme la raison, vigoureuse comme l'héroïsme, c'est la poésie des Grecs. Il n'est pas possible à l'imagination de l'artiste d'entrer dans la région du vrai beau et de l'idéal sans se dépouiller des souillures qui sembleraient les plus inhérentes à son siècle et même à sa propre vie.

Du moment où nous abordons la sphère de l'art, le domaine du beau, la Grèce n'a plus à soutenir de parallèle; elle y règne souverainement, d'une royauté aussi pure que

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le rayonnement immatériel de Tidéal. Plaignons, sans leur répondre, ceux qui discuteront la chasteté des marbres 'de Phidias. Or, cette beauté forte et paisible de la statuaire, c'est la beauté propre à' la poésie, à toute la littérature des Grecs.

S'il est permis, même à l'impartialité du philosophe, de choisir entre les divers moments de l'histoire, pour l'entourer d'une prédilection particulière, celui où l'humanité lui semble avoir possédé dans le plus juste équilibre la beauté, la force et même le bonheur, à plus forte raison l'artiste et le poëte peuvent-ils avouer hautement leur enthousiasme pour Tépoque hellénique. La Grèce repré* sentera éternellement, entre les diverses périodes humaines, la période de Tart, le règne de la beauté. Tout chez elle, religion, morale, arts mécaniques, législation, héroïsme, philosophie, tout s'assujettit aux conditions du beau, tout prend la forme de poésie. Homère est le vrai législateur des Grecs, comme Moïse celui des Hébreux. Le but que poursuit la Grèce dans ses institutions et ses guerres, c'est de s'ordonner tout entière sur le plan de riliade. L'autorité d'Homère règle encore, au bout de plusieurs siècles, les contestations entre les cités et les familles de la Grèce : la plus haute prétention des héros de l'histoire^ c'est de réaliser en eux les types du poëte. Ils aiment le pouvoir et la gloire, non par besoin d'orgueil,

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mais par amour de la beauté. La valeur guerrière, le génie politique, Tambition qui partout ailleurs, à Rome surtout, ne seront cpie la flamme intense des passions égoïstes et des instincts féroces, apparaîtront dans Tâme du héros grec comme une forme plus énergique et plus ardente du culte de Tidéal. Pour faire de lui-même et de son nom une œuvre aussi belle, aussi admirée que les figures d'Homère ou de Phidias, le guerrier veut être brave comme Achille, le magistrat sage comme Ulysse ou Nestor.

Quand la Grèce, après avoir refoulé Finvasion de TOrient dans les guerres médiques, eut conquis la perfection de son propre génie ; lorsqu'elle eut produit ses poètes, ses artistes, ses philosophes, ses orateurs et ses capitaines, parvenue à ce moment de la maturité où les nations éprouvent le besoin de répandre au dehors leur influence et de créer à Timage d'elles-mêmes, elle dut se résigner 5 concentrer les forces divergentes de ses républiques entre les mains d'un seul chef, pour attaquer et vaincre l'Asie sur son propre territoire et jusqu'au bord des fleuves mystérieux de llnde. Alors le génie grec se personnifia dans un homme. La Grèce, c'est-à-dire la beauté, la jeunesse éternelle, l'héroïsme et la poésie, la Grèce ne pouvait accepter qu'un maître beau, jeune, héroïque, et né comme elle de la poésie. Alexandre parut : fils de Jupiter comme les antiques demi-dieux, héritier d'un roi, nourri par un philosophe, mais par-dessus toutes choses engendré d'Homère. Chef des Grecs à dix-neuf ans, il part à leur tête pc^r conquérir l'Asie, emportant dans une cassette d'or l'esprit et le plan de ses guerres, le conseil de ses dieux, l'âme de ses soldats, le génie de la Grèce en un mot, c'est-à-dire riHade et l'Odyssée d'Homère. Il parcourt l'Orient, victorieux et clément comme un im-

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mortel, fondant des cités jusqu'au bord de Tlndus et du Nil, et distribuant chez les peuples consolés de leurs défaites les disciples de Phidias et de Platon. Sans doute les passions fougueuses de la jeunesse et de l'héroïsme ont mêlé quelques ombres à la splendeur de cette belle vie terminée à trente-deux ans ; mais quelle auréole de générosité, de beauté, de poésie rayonne autour de cette figure, la seule aimable entre toutes les figures de conquérants! Roi par la naissance et non par l'usurpation, imposant sa suprématie à la Grèce par le génie et parla clémence; son ambition, c'est de terminer la vieille querelle de la Grèce et de l'Asie commencée sous les murs de Troie, de livrer l'Orient au génie des poètes, des artistes et des philosophes, qui déborde des étroites limites de la péninsule hellénique ; et, comme si sa mort devait témoigner, comme sa vie, que l'esprit de conquête aurait été, une fois et dans l'âme d'un héros grec, pur de tout égoïsme de personne ou de race, il expire en léguant l'empire du monde, non pas à ses plus proches, non pas aux plus forts, mars au plus digne.

C'est une étude morale bien curieuse à poursuivre dans l'histoire de l'antiquité païenne, que la comparaison de l'héroïsme grec et de l'héroïsme romain. La distinction profonde à faire entre les deux races y devient plus manifeste encore que sur d'autres terrains où elles semblent offrir d'abord plus de dissemblances. Cette division faite enire la Grèce et Rome de la royauté de l'esprit et do l'empire matériel, confessée par Virgile lui-même devant Auguste, éclate à propos des capitaines et des politiques des deux pays comme à propos de leurs philosophes et do leurs poètes. Si l'on nous demande dans lesquels l'humanité nous a paru plus belle, plus noble, plus digne d'amour, nous ne saurions hésiter. Rapprochez de la figure

d'Alexandre celle de César, qui apparaît à un moment de rhistoire romaine analogue à celui où Alexandre vient couronner l'histoire grecque. Comme toutes les circonstances de la vie et du caractère, jusqu'au dernier jour, mettent entre eux la différence qui sépare Théroïsme fondé sur l'amour du beau, de l'ambition du pouvoir acharnée aux résultats positifs de la gloire !

N'en déplaise au siècle d'Auguste, le fondateur de l'empire romain, — quel que soit l'échelon de grandeur militaire sur lequel il repose, au-dessus ou au-dessous d'Alexandre et d'Annibal, — si les lois du beau moral sont applicables aussi aux gagneurs de batailles et aux chefs de dynasties, n'est pas moins dépourvu de toute autre grandeur que celle de l'égoïsme du Titan. C'est le type colossal de l'ambition qui n'a de borne dans aucun sentiment, de principe dans aucun idéal. Quelle est, dans la conscience de César, le point de départ de ses aspirations à gouverner Rome et le monde? Est-ce, comme chez Alexandre, le poétique enivrement que lui aurait versé quelque Iliade romaine? Est-ce le rêve de trancher avec éclat, au profit de la grandeur de Rome^ la querelle de l'Europe et de l'Asie commencée au pied des murs d'IUon? Non : tout est plus simple, plus positif, plus pratique, plus conforme à la sagesse romaine, dans les ressorts du génie de César. I| éprouve cet immense appétit de domination, de richesses et de volupté qui commence à remplacer chez ses concitoyens le rude mais noble orgueil des vertus républicaines. Perdu de dettes, de concussions et de rapines, complice de Catilina, moins la franchise et l'audace, associé, lui patricien, avec les instigateurs de la guerre servile, prostitué aux plus honteuses débauches, voyant contre lui dans Caton tout ce qu'il y avait de grandeur morale, dans Ciwon toiil rc qu'il y avait de haute intelligence à cette

époque, s'appuyant, pour refaire sa fortune, sur ce las d'hommes perdus de crimes qui, si tout n*est renversé^ ne sauraient subsister : pour échapper à toutes les hontes, il fallait qu'il devînt maître du monde ; il avait à opter entre les Gémonies et le Capitole ; il avait à faire du nom de César le titre des chefs d*empire, pour qu'il ne restât pas, au-dessous de Catilina, la flétrissure des impurs fauteurs de la démagogie.

Le génie militaire de César, dans ses guerres des Gaules, est impitoyable, féroce, sans générosité comme le caractère romain ; la prudence, le calcul politique l'adoucissent dans les guerres civiles, mais son plus noble sentiment reste encore, celui qui fit le ressort de toute œuvre romaine, c'est-à-dire l'orgueil. Ne cherchons pas en lui d'autre idéal que le besoin de dominer ; il l'assouvit, non pas sur un monde rival, mais sur les institutions de son pays; et sa grande œuvre c'est d'avoir organisé la décadence de Rome.

A ceux donc qui admirent la force, abstraction faite de son but et de son principe moral, nous laissons le culte de César et de sa fortune. La jdomination pour ellemême, pour les fruits d'orgueil et de volupté qu'elle rapporte, tel fut le mobile du fondateur de l'empire et celui du génie romain.

Tu regere imperio populos, Romane, mémento :

Hae tibi eruntartes...

Cet art romain, c'est aux ambitieux à l'étudier et à le pratiquer. Vous, philosophes et poètes, conquérants pacifiques des âmes, ouvriers des beautés éternelles, feuilletez nuit et jour les sublimes exemplaires de T homme que vous offre le monde grec ; à vous de gouverner les intelligences

par la puissance impersonnelle et divine de la vérité, de les soumettre à Tattrait purifiant du beau ; peuplez de vos chastes et sereines créations les royaumes sans bornes de ridéal ; telle est ici-bas votre mission, telle fut l'œuvre éternellement durable de la Grèce.

Sur le terrain de la poésie et de Tart, discuter la prééminence du génie grec, c'est déjà la méconnaître. La beauté comjiie la lumière s'afiirme assez d'elle-même ; aveugle qui ne la voit point. « Seule, a dit Platon, la beauté a reçu en partage d'être à la fois Ja chose la plus manifeste comme la plus aimable ^ » Ainsi en est-il du droit des Grecs à la royauté de l'art ; c'est le plus manifeste comjne le plus aimable de tous les droits. La beauté, en effet, c'est le caractère de la Grèce tout entière, religion, philosophie, héroïsme ; mais elle éclate surtout en rayons triomphants sur ses édifices, sur ses statues, et dans ses livres.

Le beau a sa définition rigoureuse dont la formule peut varier suivant la terminologie de chaque écrivain, mais dont le sens est le même dans toute saine philosophie. Dans le monde où régnent la fantaisie individuelle, l'esprit de système et d'école, ou le caprice de la mode, chaque homme définit le beau selon sa manière de le sentir, chaque artiste selon sa manière de l'exprimer. La

^ Le Phèdre ou de la Beauté»

174 DK LA CROISADE

Grèce aussi nous a laissé une définition du beau qui dérive de sa manière de comprendre et de pratiquer Tart; mais il se trouve que cette définition qu'elle nous en donne par la bouche du divin Platon renferme à la fois le caractère et la règle dont Tart grec ne s'est jamais écarté, et la vérité de tous les temps en matière d'art, la loi éternelle du beau. Cette formule, le beau est la splendeur du vraij que Platon a trouvée dans la raison innée et indépendamment du témoignage capricieux des sens, elle ressort également de Vobservation et de Texpérience, quand on cherche à extraire des faits la loi qui préside à toutes les œuvres des artistes et des poëtes grecs.

Le caractère de Fart grec est cette beauté universelle, immuable, rationnelle en un mot, qui plane au-dessus de toutes les nuances, de tous les détails de physionomie que chaque nation et chaque époque peuvent y ajouter; ce n'est pas l'idéal de telle société, de telle religion, c'est l'idéal humain dans son essence la plus générale. Sous tel ou tel nom de leur pays et de leur temps, la sculpture et la tragédie grecques ont dressé la statue de l'homme éternel. Aux esprits tourmentés de notre âge qui se plaignent du calme et de la sereine immobilité de ces lignes, nous d irons q ue cette paix impassible^est le caractère même de l'éternité. L/ordr e est la loi suprême de toute création durable ; toute expression, tout mouvement dont la violence indique une infraction, même commençante, à cette loi de l'ordre, à cette subordination dans laquelle la raison doit tenir autour d'elle les éléments inférieurs, doivent être répudiés par l'artiste qui veut donner à son œuvre le cachet de l'immortalité. Prenons-y garde, le pathétique excessif, réclamé par notre sensibilité moderne surexcitée et blasée à la fois, touche à la contor sion. La saine jeunesse des Grecs, autant que leur génie rationnel, ordonné, géomé-

il j

Ê/\AA\if^ l »' ' V *

CONTRE L'ANTIOUITÉ.

trique dans l'acception divine du moi, les garantissait des fascinations de cet art extatique et convuisionnaire, dernière ressource de la vieillesse des nations. Sans doute l'art grec a fouillé moins profondément dans la nature humaine; il n'a pas disséqué, comme notre poésie moderne, les dernières libres du cœur ; il a connu ïanatomie, mais sans Tétudier sur Técorché. Les poètes grecs ont vu Thomme et le monde avec leurs yeux, avec une vue pw*-. çante, mais non pas à travers le microscope ; ils ont vu. eu un mot, tout ce qui doit être vu pour être représenté dans los conditions du beau, mais rien que cela. Tout ce que l'art a prétendu conquérir depuis, tout ce qu'il a ajouté de pathétique et d'émotion à son domaine, est étranger à cette région calme, pure, immuable, du beau rationnel, de celte beauté qui est de tous les lieux et de tous les temps.

Par une distinction aussi juste que profonde, on a séparé le beau du sublime. Le beau est la condition habituelle, nécessaire, de l'œuvre d'art; il est possible à réaliser d'un bout à l'autre du poëme ou de la statue; le beau réside et dans l'ensemble et dans chaque partie. Il est de l'essence du sublime de n'apparaître qu'à certain moment, à certain trait; il réside dans un mouvement, dans une expression, toutes choses fugitives de Jeur nature ; c'est un geste, c'est un regard, c'est un cri; tout cela est transitoire; mais la beauté est persistante comme la substance même qu'elle a revêtue de sa forme. La beauté est une clarté sereine, égale, immobile; le sublime est un éclair. Le sublime ne peut pas plus composer une œuvre d'art à lui tout seul, qu'un ou plusieurs éclairs, si répétés et si lumineux qu'on. les suppose, ne peuvent constituer le jour* Toute œuvre de poésie, une tragédie, je suppose, peut et doit être belle dans son ensemble et dans ses dé-

tails; elle ne peut être sublime que par intervalle. Imaginez un poème de deux mille vers, lequel quatre fois dans chaque alexandrin rayonnerait d'un trait sublime comme les trois syllabes du qu'il mourût! Le sublime est donc impossible à l'état continu ; il n'est pas la loi nécessaire, la règle infaillible de Fart. Le sentiment du sublime tient à celui de l'infini, et l'intelligence humaine, sous peine de se détruire, ne peut prétendre ici-bas à se placer perpétuellement dans le sentiment de Tinfini.

L'art moderne, on l'a dit avant nous, se distingue de l'art ancien par la fréquence du sublime et par l'expression qui fait appel au sentiment de l'infini. Cela est wai; mais c'est à la condition d'éveiller aussi en nous le sentiment de la douleur,, du combat entre des principes contraires, du désordre en un mot. Aussi l'art moderne manque-t-il de ce calme, de cette harmonie, de cette admirable ordonnance, de ces proportions irréprochables, de cet ensemble rationnel qui constituent le beau. L'art moderne cherche le plus souvent ses effets dans le contraste, dans l'antithèse, dans la dissonance. Il a besoin de se charger de plus de détails, il analyse davantage. En réalité, depuis les Grecs, l'art ne s'est enrichi que de nuances, de dissonances, et de contrastes; c'est une richesse, mais une richesse dont il faut user sobrement, sous peine de la ruine et de la décadence.

L'art moderne a plus d'expression et de pathétique poignant que l'art ancien, nous l'admettons. La tête de l'homme mûr, avec les traces qu'y laissent les travaux et les passions, est incontestablement plus expressive, plus pathétique que la tête de l'adolescent; elle offre plus de détails à modeler ; sa physionomie présente des contrastes, des dissonances très-propres à l'effet, et, disons-Ic, beaucoup plus faciles à rendre que la beauté simple, unie,

placide de la jeunesse. Une figure de jeune femme a toujours passé pour ce qu*il y a de plus difficile dans la peinture. Il est plus aisé d'imiter exactement des rides, que de copier un front jeune et por. Osons le dire, tous ces détails nouveaux, cette analyse plus profonde, cette expression plus passionnée et plus sublime, ces contrastes d'où jaillit un éclair d'infini, tous ces progrès faits par les modernes dans la représentation de Thomme, ne sont pas autre chose que les attestations des ravages que les ans ont creusés sur la figure et dans le cœur humains. En résumé, l'art moderne, et j'entends par là celui du moyen âge et le nôtre, n'a pas fait autre chose que d'ajouter quelques rides à la beauté sereine et calme, à l'adorable jeunesse des types grecs,

Mais, me dira-t-on, les cathédrales, Dante et Shakespeare, Raphaël et Michel-Ange I Je protesterai d'abord de ma profonde admiration pour ces grandes choses, et même d'une sympathie personnelle très-prononcée pour l'expression du pathétique, du sublime, de l'infini. J'ajouterai, maintenant qu'il est de mode d'écraser l'admiration des anciens du nom d'admiration de collège, que pas un mortel de dix-sept ans ne sortit jamais du lycée emportant plus que moi l'exécration cordiale des Grecs, des Romains, du rudiment et de la robe universitaire; j'ai détesté la porte du collège à l'égal des portes de l'enfer, ifxûç àtâao rojXtjatv, comm^ dit Achille. Aujourd'hui encore ce souvenir me fait frémir d'horreur, et je ne recommencerais pas les dix années de ma vie d'écolier au prix des grandeurs réunies d'Alexandre et d'Homère, de Phidias et de Platon, J'ajouterai encore que, lofn d'avoir ignoré la réaction romantique et religieuse, j'ai vécu avec enthousiasme dans son sein ; que, sans avoir dansé la carmagole autour du buste de Raci»e à la première représentation

1^8 DE La CROÎSADË

à'Hernani^ j'ai plus tard piétiné sur la perruque classique avec autant de délire que le plus échevelé de mes camarades de Fécole de droit. J'ai acheté mon initiation à la doctrine du progrès. Aussi je cherche d'où pourrait me venir ma prédilection rétrograde pour Tart grec, d'autre part que du développement normal de l'intelligence et du goût et de la maturité delà raison. Je sens ardemment la sublimité de Dante, de Shakespeare et des Pères de 'Église, mais je sens aussi que l'infini et le sublime ne peuvent paâ faire le régime habituel de l'intelligence, pas plus qu'ils ne sont la règle de l'art. Sophocle, Phidias et Démosthènes se contentent d'être beaux ; et la lumière du beau peut éclairer l'esprit à toutes les heures, sans Téblouir et l'aveugler comme les lueurs de la foudre. C'est pourquoi, quand je cherche dans l'histoire de l'art un monument dont les œuvres puissent servir de type et de modèle, et d'où Ton puisse extraire ce qui est la règle et l'état nécessaire et normal, je remonte à Sophocle et à Phidias. Sous le soleil paisible de la Grèce, mon regard est plus net, ma raison plus lucide qu'à travers les clartés fulgurantes du moyen âge et de Shakespeare. Je puis m'asseoir des jours entiers au milieu des figures reposées de Phidias, et au bout de quelques minutes je sens mes muscles disloqués par les sublimes contorsions de Michel-Ange. Lorsque Dante lui-même m'a transporté entre Lucie et Béatrix au milieu de ses visions éblouissantes, après les premiers enivrements de l'hallucination, l'instinct même de la conservation pousse mon esprit à chercher une atmosphère moins subtile et à descendre précipitamment de ces hauteurs vertigineuses.

Que sera-ce donc si votfs demandez à l'étude des monuments de la poésie, de l'éloquence et des arts dans le passé, non plus seulement les modèles et les conseils qui

CONTRE L'AiNTIQUlTÉ. 179

doivent aider Tinspiration de vos artistes, non plus seulement les jouissances et les consolations de Tintelligence mûre, mais la nourriture même que doit s'assimiler Tesprit naissant, l'hygiène et la gymnastique qui doivent le développer dans sa forme et sa beauté normale? Essayez donc de soustraire la jeunesse au rationalisme des Grecs et des Latins ; mettez-la au régime mystique du moyen âge, faites-lui respirer habituellement le sublime et l'infini de la poésie et de l'éloquence théologiques ; faites-lui, ainsi, chercher la lucidité de sa raison, la détermination de ses idées, les formes de son langage, dans l'éblouissement delà vision et de l'extase, dans le vague et l'indéfini de la fantaisie, dans les caprices d'une forme sans géométrie et sans rhythme I Je ne sais pas si, en donnant pour atmosphère à l'esprit du jeune homme la sublimité moderne au lieu de la beauté antique, vous ferez avec les plus robustes des saints et des hommes de génie; mais j'ai grand'peur que vous ne fassiez des hallucinés ou des idiots avec chacun de ceux dont la simphcité offrait du moins l'étoffe d'un homme raisonnable.

En matière d'enseignement comme en matière d'art, nous que la muse romantique a nourri, nous ne cesserons pourtant jamais de répéter avec autant de conviction que les maîtres du vieux Parnasse .

Vos exemplaria graeca Nocturna versate manu, versate diuma.

Puisque nous sommes en voie de paganisme, et en mémo temps coupable au premier chef envers la doctrine du progrès, osons un suprême et dernier sacrilège en faveur de l'art grec. S'il est une question aujourd'hui jugée, c'est la supériorité du moyen âge dans Tarchiteclure. Quelles

180 DE Là croisade

avalanches de mépris n'ont pas été déversées, du haut des flèches gothiques, sur Thumble fronton grec ! Il est certain que les tours de Notre-Dame ont beau jeu contre la Bourse et la Madeleine. Mais, d'abord, la Madeleine h la Bourse ne sont pas plus le temple de Thésée et le Parthénon que Lucc de Lancival et Lebrun ne sont Pindare et Sophocle; ensuite, le procès a-t-il été bien et dûment instruit entre le Parthénon lui-même et Notre-Dame? Les classiques les plus encroûtés se sont hâtés de passer condamnation de l'antiquité grecque en malière d'architecture. Depuis que la poésie avec Victor Hugo, l'histoire avec Auguste Thierry et Michelet, ont réhabiUté le moyen âge et les cathédrales, il s'est levé toute une armée de gens convaincus qu'ils avaient découvert, que dis-je? édifié de leurs propres mains les églises gothiques, et qui s'en sont emparés comme de leur chose. Du milieu des arceaux, des ogives, des rinceaux, des flèches, des balustrès, des guivres, des goules, des clochetons, des tourelles, un si bruyant hosannah s'est mis à carillonner qu'il n'y a plus eu de place pour la voix humaine, et la discussion a été étouffée. Les classiques consternés baissent la tête au seul nom de l'ogive. Le bourdon de Notre-Dame a dé cidé la querelle des anciens et des modernes.

Il eût fallu, il y a soixante ans, un grand courage pour soutenir devant les artistes et les lettrés que l'architecture gothique n'était pas une œuvre de barbarie et Shakespeare un sauvage ivre^ comme l'appelle Voltaire. Soutenir aujourd'hui que le Parthénon est plus beau que la catliédrale de Reims, de Strasbourg ou de Cologne, c'est une audace révolutionnaire qui demanderait une plume vraiment héroïque ; nous ne l'oserons jamais. Sans compter la Ubrairie des frères Gaume ; l'Institut lui-même, TÉcole des Beaux-Arts et TËcole normale, et qui saiti peut-être

aussi l'Ecole d'Athènes, se drcsscraienl contre nous pour nous crier anathème. Cependant, si après avoir déclaré: que nous sentons nous-mêmes jusqu'à la moelle des os le mystérieux frisson qui descend du haut des voûtes ogivales; que nous entendons, comme un afltre, les murmures de rinfmi courir entre les piliers avec les soupirs de l'orgue, ainsi qu'ils courent à travers les sapins avec ces orages tant désirés qu'implorait la douleur de René; qu'au pied de ces flèches gothiques, qui s'élancent dans le ciel comme la prière, notre âme aussi a souhaité les ailes de la colombe ou de l'aigle pour s'élancer d'un vol éperdu dans la sphère de l'idéal; après cette énergique et sincère protestation, nous nous permettrons de dire :

Que nous éprouvons aussi, en faisant le tour d'une cathédrale et en la considérant en plein soleil, à l'aspect de ces arcs boutants, de ces aiguilles, de ces terrasses d'inégale hauteur, de ces lignes droites et courbes qui se croisent et s'entre-choquent dans tous les sens, quelque chose qui nous gâte le sentiment de l'infini par celui de l'inachevé. Pour peu que l'intelligence prenne alors en nous le dessus sur le sentiment, il nous semble que nous sommes en face d'une énorme bâtisse encore en construction et sans ordonnance apparente, à laquelle sont encore suspendus les échafauds, les poulies et les cordages à travers lesquels circulent les maçons et leurs aides. Outre qu'il n'y a presque pas au monde de cathédrales gothiques réellement terminées, il n'y -en a pas une seule qui ait Vair d'être achevée; et cet aspect d'inachèvement, l'indétermination de ce rhythme architectural si vague et qui n'éveille aucune idée d'ordre, de proportion et de symétrie, offre quelque chose de douloureux à l'esprit. Ce besoin d'ordre, de clarté, de précision, ce sentiment d'une

mesure arrêtée, d'une mélodie franche, d'un accord complet entre le tout et les parties, en un mot toutes ces notions diverses qui constituent la notion du beau, restent hésitantes et bouleversées, et la jouissance que Ton éprouve a quelque'chose d'inquiet et de maladif. Au lieu de se trouver transporté dans la région sereine de ce qui est éternel et divin, on sent trop, à celte admiration mélancolique et poignante, que Ton reste enchaîné dans la vallée de larmes.

Étudiez au contraire le temps grec : quelle ordonnance harmonieuse, quelle exactitude dans les proportions, que de grâce et de sévérité à la fois dans ces lignes calmes et reposées I Là, point d'ambition démesurée, de jets irréguliers et qui n'aboutissent pas ; sans prétendre à rien de / gigantesque et de surhumain, Fart fait naître en vous le

UU^f sentiment de Tétemel et du divin par celui de la perfec-

t ibn et du repos. Il n'a pas aspiré à donner une forme et un rhythme à ce qui est sans limite et sans nombre, à exprimer ce qui n'a pas de nom dans la langue des hommes et de représentation possible dans la matière ; mais tout , ce qu'il veut exprimer, il le dit clairement, tout entier, sans rien laisser désirer à la raison, sans tenir l'intelligence dans une hésitation douloureuse ; et, pour n*avoir eu qu'une intention sage, qu'une ambition tout humaine, il nous épargne le douloureux témoignage des intentions avortées et le triste aspect d'une œuvre vieillie avant d'être achevée. Voyez, sur l'acropole d'Athènes, s'élever les colonnes du Parthénon comme de belles vierges rangées en ordre à la procession des Panathénées ; elles portent leurs gracieux chapiteaux comme des corbeilles de fleurs. Dans cette lumière étincelante et pure du ciel de l'Attlque, les angles des frontons se découpent nettement, tous les détails des métopes et des frises restent dans leur

élévation à portée de l'œil humain, ^t les immortelles sculptures de Phidias se déroulent devant vous. L'imagination ne saurait rien ajouter à cet ensemble qui n'en rompît l'harmonie ; la raison la plus géométrique et la plus sévère n'y saurait rien retrancher ; vous le sentez, et vous avez Fidée de la perfection ; cela est complet en soi comme l'existence d'un Dieu. Aucun mouvement violent, aucune audace de la pierre ne vous inquiète sur la solidité de l'édifice ; il est assis dans un repos majestueux qui vous fait concevoir l'éternité. La perfection el l'éternité, n'est-ce pas là le caractère du divin? c'est celui de la beauté des monuments grecs. Aussi, au lieu de goûter cette beauté dans la région tumultueuse et maladive du sentiment, nous la percevons dans la sphère immuable et sereine de l'esprit. Ce mélange de souffrance et de mélancolie qui accompagne en nous l'aspect des oeuvres de l'art moderne , est exclu de la contemplation de la beauté grecque. Nous éprouvons devant elle une entière satisfaction, une joie calme et profonde ; et c'est alors, et alors seulement, que l'art nous arrache à la terre et nous transporte au sein des félicités olympiennes, dans ce monde où la passion n'entre pas et qu'habite seule l'auguste raison. « Là seulement nous retrouvons le souvenir de ce que notre âme a vu dans son voyage à la suite de Dieu, « lorsque, dédaignant ce que nous appelons improprece ment des êtres, elle élevait ses regards vers le seul Être « véritable... La beauté était toute brillante alors que, (( mêlées aux chœurs des bienheureux, nos âmes, à la suite « de Jupiter, contemplaient le plus beau spectacle; quand, « jouissant encore de nos perfections et ignorant les maux « de l'avenir, nous admirions ces beaux objets parfaits^ « simples, pleins de béatitude et de calme^ qui se dérou- « laient à nos yeux au sein de la plus pure lumière, non

m DE LA CROISADE

« moins purs nous-mêmes et libres encore de ce tombeau « qu'on appelle le corps. »

Cette beauté parfaite^ simple^ pleine de béatitude et de calme^ dont parle ici Platon, c'est la beauté qui caractérise l'art grec ; et c'est à cause de cette simplicité, de ce calme, de cette perfection rationnelle, exempte des violences de la passion et des surcharges de la fantaisie, que les œuvres de la Grèce doivent éternellement présider à l'éducation des artistes et des poètes. La Grèce et le christianisme, voilà les deux sources étemelles où doivent puiser TinteUigence et le cœur. L'homme moral ne saurait exister en contradiction avec le christianisme; l'artiste n'existe pas en contradiction avec les lois du beau tel que la Grèce nous Fa révélé.

En tête de ce livre admirable, dans lequel il résumait naguère les doctrines du haut spiritualisme qu'il enseigne à la France depuis trente-cinq ans, l'illustre maître de la philosophie au dix-neuvième siècle écrivait ces belles paroles : « N'écoutez pas ces esprits superficiels qui se donnent comme de profonds penseurs, parce que, après Voltaire, ils ont découvert des difficultés dans le christianisme • vous, mesurez vos progrès en philosophie par ceux de la tendre vénération et de la reconnaissante sympathie que vous ressentirez pour la religion de l'Evangile ^ » S'il nous était permis de nous emparer de cette magistrale et saisissante formule pour y déposer à l'adresse du poêle le suprême conseil de l'art, comme M. Cousin y a déposé pour tous les hommes droits de volonté le suprême conseil de la philosophie, nous dirions à tous ceux qui cherchent sincèrement le beau : « Ne vous mettez pas à la suite de ces imaginations déréglées qui se donnent comme puis-

* Victor Cousin, Du vrai, du beau et du bien. Avant -propos.

samment créatrices, parce qu'après Dante, le moyen âge et Shakspeare, elles ont découvert qu'il existe une poésie et des nuances de sentiment propres aux temps modernes; vous, mesurez vos progrès dans Tart à Fintelligente admiration que vous ressentirez pour la poésie de la Grèce.

11 existe dans notre littérature un âge où ces lois éternelles du beau, ces principes d'ordre, de simplicité, de savante précision que nous a transmis le génie grec ont été appliqués à l'expression des sentiments modernes sans en restreindre la sublimité et le pathétique, et sans fléchir eux-mêmes sous les violences de la fantaisie. Les manifestations du cœur humain agrandi par le christianisme, l'inteUigence enrichie par mille ans d'investigations, ont alors revêtu sous la main de nos poëtes cette forme pure, calme et sévère dont le ciseau grec avait tracé les contours ; et le métal plus ardent coulé dans ce moule inflexible ne l'a pas fait éclater. Toutes ces délicatesses, dont le spiritualisme religieux et chevaleresque du moyen âge avait nuancé la physionomie de nos héros, la main savante des poëtes du dix-septième siècle a su en colorer les types sévères de la tragédie antique et les rendre nos contemporains par les passions et les idées, sans leur faire perdre ce caractère d'universalité, d'éternité, qui nous fait reconnaître en eux l'homme de toutes les nations et de tous les temps. Le dix-septième siècle a réalisé dans la

juste et difficile mesure cette alliance de l*esprit moderne et de la forme antique, imposée à toute œuvre littéraire qui veut à la fois agir vivement sur la sympathie d*une génération et se conserver solidement dans la raison de tous les siècles. Ceux qui ont reproché à nos grands poètes du siècle de Louis XIY de répéter les Grecs et les Romains se sont laissé prendre à Tapparence. Le Cid^ Polyeucte^ Andromaque, Phèdre^ Athalie^ reproduisent sans doute la tragédie grecque par Tunité de la composition, la beauté de Tordonnance, la clarté de la pensée, la noblesse et Fidéale élévation des caractères ; mais, sous ces formes si antiques par la simplicité et la pureté du dessin, quel spectateur assez peu clairvoyant n'aperçoit pas vivants et agissants Tâme chrétienne et Tesprit chevaleresque? Le dix -septième siècle reste le grand siècle littéraire de notre nation et des temps modernes, en vertu des mêmes principes qui ont fait de Tépoque athénienne la grande époque de rhumanité. Les poêles et les orateurs de Louis XIY ont obéi aux mêmes lois que Sophocle et Démosthènes; c'est pourquoi la littérature française partage l'universalité de la littérature ancienne.

D'autres causes que celle qui dérive d'une conception du beau, commune à ces deux époques, ont contribué à faire d'elles les deux moments suprêmes de l'esprit humain sous le paganisme et sous la religion chrétienne. Plusieurs de ces causes appartiennent à l'histoire politique; nous en ferons ressortir une seule, parce qu'elle est d'un ordre purement intellectuel. Les grands hommes dii siècle de Périclès et du siècle de Louis XIY parurent à ce moment de la vie religieuse de leur pays où le respect de l'autorité et des traditions s'allie encore avec la liberté naissante de l'esprit. Or il n'y a pas d'art sans liberté, pas plus que sans traditions. Ce n'est pas aux moments de foi

naïve pas plus qu'à ceux de critique réfolulionnaire qu ap* paraissent les grandes œuvres d'art; c'est aux époques do croyance raisonnée, de liberté respectueuse. L'art a une vie et des lois qui lui sont propres ; il n'existe pas encore quand Tartiste ne fait qu'écrire sous la dictée du sacerdoce, comme en Egypte, comme dans notre moyen âge et dans celui de la Grèce. C'est au moment où la France et la Grèce sont affranchies des servitudes de leur moyen âge, sans l'être du respect des traditions, qu'elles ont enfanté leurs monuments durables.

La Grèce elle-même apparaissant à la vie à ce moment où l'esprit humain, écrasé sous le sentiment religieux au sein du panthéisme oriental, se relève dans la conscience de sa personnalité et de sa liberté et ne garde plus la tradition que volontairement, la Grèce, dans Tensemble de Thistoire, représente par excellence Tâge du splendide épanouissement de l'art. Quelles que soient les phases que rtiunaanité traverse encore avant d'achever sa destinée, toutes les fois qu'on voudra se reporter par la pensée à l'heure précise de l'éclosion du beau, pour surprendre les secrets de sa végétation subUme, il faudra se placer dans Athènes entre Sophocle, Phidias et Platon. Mille sciences nouvelles sont nées depuis lors et naîtront encore; le cœur s'est enrichi de mille fibres plus délicates, l'intelligence a franchi mille horizons nouveaux dans le monde des idées : eh bieni toutes les fois qu'on songera à revêtîr ces faits nouveaux, ces sentiments, ces idées du caractère de la beauté et des formes de l'art, c'est aux artistes grecs qu'il faudra demander le secret des créations éternelles. Plus vous serez réellement nouveau par la pensée, plus vous aurez la véritable originalité, la puissance maîtresse d'elle-même qui s'exprime dans des créations claires et précises, et plus vous serez pareils aux Grecs, et plus faci-

^ lement vous accepterez dans l'art les lois qu'ils ont ob«* servées.

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

t r . a dit André Chénier. Cav ers renfe rme à lui seul toute la

théorie de Tart. Certes, sous peine d'être ^ans ânië7 notre

y / poésie doit avoir une âme chrétienne. Qui pourrait d'ail-

'^///^^^ leurs, avec la plus ferme volonté, faire abstraction de

trois mille ans de vie morale, pour répéter mot à mot la Muse d'Homère? Mais à vos sentiments, si dégagés qu'ils soient du monde matériel, si délicats, si fluides, si éthérés qu'ils s'exhalent de votre cœur, si rapides qu'ils s'élancent dans leurs aspirations infinies, il faut une forme visible pour qu'ils se communiquent aux autres hommes à travers l'espace et la durée; pour les transmettre à votre siècle et aux âges futurs dans les conditions durables de l'art et de la poésie, il faut les condenser en une substance arrêtée dans ses -contours. Cet art de tracer les contours, vous ne l'apprendrez jamais bien que du ciseau d'Homère et de Phidias. Allez nourrir votre âme de la vie de l'intelligence et du cœur aux sources sacrées de l'Évangile; mais, si vous voulez animer du soufle de cette âme une forme durable, en faire une œuvre d'art, demandez aux maîtres grecs la solide substance qui doit en conserver les parfums. Nous vous dirons, si nous osons laisser parler nos vers après ceux d'André Chénier, que vous aurez réuni toutes les grandes conditions de la poésie moderne, le jour où l'on pourrait dire de votre œuvre :

Beau vase athénien plein de fleurs du Calvaire.

Peut-être la poésie sobre et sévère du dix-septième siècle a-t-elle laissé à la nôtre quelques filons inexplorés des sen-

timents humains; elle nous a laissé, dans tous les cas, intacte et neuve la grande mine du sentiment de la nature, et une richesse que Thumanité n'épuisera jamais dans rinspiration chrétienne. Ne cherchons donc pas à répéter ce siècle, pas plus qu'il n'a répété lui-même le siècle de Périclcs ou d'Auguste; mais, à la suite de nos msi^tres français et des grands génies de Rome, allons respectueument demander des leçons à la Muse ionienne.

C'est d'ailleurs une richesse si grande que d'avoir, à l'abri des agitations de la vie et des émotions fiévreuses de l'art mélancolique et tourmenté de nos époques modernes, un refuge dans le monde jeune et serein de la poésie antique! Plaignons ceux dont la pensée ne pénètre jamais dans cette région à la fois héroïque et paisible où se meuvent les poètes, les guerriers et les sages. Quel que soit le développement que l'âme humaine soit censée avoir acquis depuis dix~huit siècles, il y a beaucoup à gagner pour l'homme moral comme pour l'artiste dans la compagnie des grands hommes d' Atliènes et de Rome. Plutarque est encore aujourd'hui bon conseiller de vertus, comme du temps de Montaigne.

Au-dessous de l'enseignement et des grâces surnaturelles que l'âme a besoin de puiser, dans l'Evangile pour pratiquer les vertus surhumaines du christianisme, il existe aussi des vertus humaines et des moyens humains de s'entretenir dans l'amour de la beauté morale. Sans doute le saint est supérieur au héros de toute la distance du ciel à la terre; mais la vie de la terre a ses nécessités, et, dans ce conflit d'intérêts, de devoirs et de droits qui compose l'existence des nations, on risquerait souvent de tomber au-dessous de l'homme en voulant s'élever trop au-dessus. La résignation, l'obéissance, le détachement,

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peuvent attester la sainteté la plus éminente, mais sont aussi à l'usage de l'impuissance et de l'égoïsme. On entendra toujours prêcher ces vertus passives dans les jours de décadence; et, chaque fois que Tavilissement d'une nation se préparera, elle détournera les yeux des mâles exemples des grands hommes de l'antiquité, et cessera d'écouter les fermes conseils des orateurs et des historiens

stoïques.

Il est commode, quand on veut se débarrasser des influences gênantes de la littérature et de la politique des anciens, de traiter ces nobles souvenirs comme les naïves réminiscences de l'écoKer de rhétorique, comme une idolâtrie passagère des jeunes années que l'âgé mûr doit remplacer par un culte plus positif. A ce respect humain qu'on essaye de susciter en nous à l'encontre de nos premiers enthousiasmes, nous restons complètement insensible; et devant notre sens, aujourd'hui bien rassis, c'est un témoignage dé plus en faveur des hommes et des choses de la Grèce, d'avoir passionné notre jeunesse. Ce que peut faire de plus raisonnable l'homme parvenu à sa maturité, c'est de se retremper souvent aux sources qui ont vivifié ses années les plus généreuses; c'est de revenir souvent à la contemplation de cet idéal dégagé d'intérêt et de calcul qu'il aperçut au réveil de son imagination et de son cœur : nos inspirations les plus droites, les plus saines, les plus viriles, nous viendront toujours de ces heures, d'énergie et de candeur qui suivent la pure et forte adolescence.

L'antiquité grecque elle-même, considérée dans l'ensemble de l'histoire, constitue précisément cette noble jeunesse de la civilisation, durant laquelle le sentiment du beau domine tous les intérêts. C'est pour cela que l'humanité s'adressera toujours aux souvenirs de cette grande

COiNTRE L'ANTIQUITE. lOl

époque de sa vie quand elle aura besoin de faire appel à Vamour du beau et de ressusciter rhéroïsme, ainsi que nous allons chercher nous -même ces divines passions dans les flammes rallumées de nos enthousiasmes de vingt ans.

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