LA POÉSIE ET LE STYL'E AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Les siècles de foi naïve ont-ils le privilège de Tinspiration poétique? On Ta soutenu de nos jours et Ton a cherché les beaux temps de Tart dans les âges de simplicité et de crédulité absolues. La tradition universelle, en consacrant les siècles de Périclès et d'Auguste, de Léon X et de Louis XIY, ne se montre guère favorable à cette opinion; mais rinfirme-t-elle complètement? S'il est peu historique et peu rationnel de placer la perfection des arts dans Tenfance des sociétés, et de la rendre solidaire des
superstitions, est-il plus exaet de signaler de libres penseurs et des ironiques dans les artistes des grandes époques, et de bercer la maturité des peuples sceptiques de l'espérance d'un art rajeuni?
Entre le règne de l'innocente foi et celui de Tironie, entre les extrêmes illusions et le désenchantement, il est chez les individus et les nations une heure par excellence pour la poésie. La raison est éveillée, mais non révoltée; Tautorité est obéie, mais elle admet des remontrances ; la passion, toute vive encore et bouillonnante, sait déjà se juger et se contenir; Timaginalion commence à subir le frein de la critique et du goût; chaque art a conquis son existence et ses lois séparées; les genres se distinguent déjà. Le poète n'écrit plus sous la seule dictée de la tradition, mais lui garde une entière déférence. Le sens et l'nspi ration personnels fournissent désormais la matière de l'œuvre; et des principes, admis de tous, lui imposent le moule qui la condense et lui tracent souverainement ses contours et sa limite. L'instinctive obéissance va devenir la soumission raisonnée; et pour définir en un mot l'état moral dont témoignent alors la politique et les arts, le respect succède en toute chose à l'aveugle superstition.
A défaut de naïve croyance, l'artiste ne saurait donc s'exempter du i cspect. Tous les siècles vraiment féconds et qui ont lais é des monuments durables enseignèrent et pratiquèrent le respect. C'est par là qu'ils ont mérité d'être appelés classiques. Eux seuls nous offrent des exemples parce qu'ils acceptèrent des modèles placés au-dessus du caprice et de la fantaisie. Affranchis de l'imitation des types consacrés par la religion, première institutrice des arts, dédaignant l'imitation matérielle de la nature, source certaine de décadence, ces grandes époques s'inspirèrent
du modèle infaillible qui siège dans la conscience de Thomme de génie. Au-dessus de la tradition, au-dessus de la nature, elles placèrent le culledelidéal, du beau rationnel; et l'idéal ne se manifeste qu'aux esprits sérieux, sincères, respectueux.
Les siècles et les hommes qui ont pratiqué le respect l'obtiennent seuls à leur tour; on peut les discuter, on ne saurait les haïr. C'est ainsi que la littérature du temps de Louis XIV est un objet d'études calmes et fécondes; elle éloigne les irritantes controverses; les questions qu'elle soulève gardent l'attrait de tous les grands problèmes, mais se présentent à nous désintéressées des passions et des haines de partis. En face des œuvres de ce temps, la discussion reste grave et sereine, circonscrite dans le sanctuaire des idées, et semblable à ces disputes augustes que la main divine de Raphaël a personniBées sur les murs du Vatican dans les sublimes figures de l'école d'Athènes. Le dix-huitième siècle, au contraire n'offre presque pas un seul nom, une seule œuvre qui ne nous entraine fatalement en dehors de la littérature, sur le terrain de la politique et jusqu'au milieu des démêlés contemporains. On ne saurait prononcer encore aujourd'hui les noms des grands écrivains de ce temps sans risquer de voir la critique littéraire se terminer en une ardente polémique de croyances et de partis hostiles, comme l'époque elle-même s'est terminée dans une immense et terrible bataille. C'est que la litté-
rature du dix-huitième siècle avait son but tout à fait en dehors de la littérature elle-même; de là sa faiblesse et aussi 3a grandeur. Elle songeait moins à devenir une œuvre d*art durable, qu'à être une grande machine deguerre : quitte à s'écrouler elle-même avec les abus qu'elle aurait détruits et les ruines qu'elle aurait faites. Jamais écrivains d'une même époque, à travers les dissidences et les haines, n'ont marché avec plus de concert à une même conclusion. Aussi est-il impossible de juger parmi eux un nom de quelque importance, sans être amené à faire le procès au siècle tout entier. Or, le dix-huitième siècle dure toujours : les jugements qu'on en porte ne peuvent être encore le jugement de l'histoire; j'y vois ou des apologies ou des accusations; c'est-à-dire la lutte même dos idées, des passions, des intérêts qui agitent la société de notre temps.
Sans vouloir toucher à la théologie, à la politique, aux problèmes sociaux, nous rencontrons, à propos de style, d'art et de poésie, les mêmes questions morales, mais dégagées des irritations qui les compliquent sur un autre terrain, et par cela même plus faciles à la fois et plus instructives. L'état des mœurs, la grandeur ou l'abaissement des caractères, la situation des âmes vis*à-vis de la vérité religieuse, tout cela se peint dans lest) le, dans les tableaux des poètes et des peintres aussi clairement que dans les manifestes des philosophes et des pubhcistes.
Ce n'est pas seulement dans son ensemble et par les idées que la littérature est l'expression de la société, c'est aussi par les conditions de forme et de langage, et dans les détails de l'art qui semblent de prime abord les plus étrangers au mouvement religieux et politique.
La littérature exprime la vie sociale jusque par les accidents et les caprices du style. L'art est la physionomie
d'une époque, c'est son âme devenue visible, c est son caractère qui tombe sous les sens. L'état moral et religieux d'une société est aussi apparent dans le coloris, dans le dessin, dans le mouvement du style de ses poëtes ou de ses peintres, que les sentiments d'un homme et ses habitudes sont apparents dans son regard, sur son front, dans^ son sourire, dans l'accent de sa voix et dans tous ses gestes.
, Ne craignons donc pas d'amoindrir les questions en nous occupant uniquement de l'art et du style, dans une époque qui doit sa célébrité à son esprit de réformes positives, aux graves débats qu'elle a soulevés sik l'organisation sociale, sur la vérité philosophique. Nous pouvons être certains d'une chose, c'est que si nous arrivons à une notion juste de la valeur du dix-huitième siècle en matière de style et de poésie, si nous avons apprécié sainement l'idée qu'il a eu du beau, ne fût-ce que dans la versification et le dessin, nous aurons son exacte mesure dans l'ordre métaphysique et moral. Les vers de la Henriade et les doctrines de VEssai sur les Mœurs se supposent et s'expliquent mutuellement.
En cherchant ce que sont devenus, au dix-huitième siècle, la poésie du Cid et l'éloquence des Oraisons funèbres, les vers de Corneille et le style de Bossuet, nous ar^ riverons à constater les dispositions morales qui ont remplacé à cette époque le sentiment chevaleresque de l'honneuir, la grandeur d'âme et la haute inspiration religieuse.
(Test donc sur ces deux points seulement, la poésie, le style, que nous essayons d'apprécier la littérature du dixhuitième siècle.
Quand on veut juger une littérature par ce côté spécial, le sentiment poétique, la première difficulté, lorsqu'on se trouve en face des critiques français, c'est de savoir si on a le droit d'admettre que la poésie est quelque chose d'essentiel; si elle existe en elle-même; si elle est autre chose qu'une certaine condition de forme et de langage; si la versification, jointe à certaines habitudes conventionnelles dans le mouvement de la phrase, n'est pas la seule diflérence qui sépare la poésie de la prose.
La plupart de nos théories sur ce point, non-seulement dans les livres de l'école, mais aussi dans le monde et dans la presse, procèdent presque toujours d'une façon plus ou moins directe, plus ou moins avouée, de cette idée que la poésie n'a pas d'existence essentielle, qu'elle est un simple accident de la forme, qu'elle ne vit que par des conventions, qu'elle est incorporée à la rime et à la césure et s'évanouit avec elles.
A nos yeux la poésie est un élément très-positif des choses, aussi positif que l'électricité ou le calorique ; la poésie existe par sa propre vertu, et non pas en vertu de la prosodie et de la grammaire; quand une œuvre littéraire remplit toutes les conditions voulues par la prosodie, il n'est pas prouvé, par cela même, qu'elle appartienne à l'ordre poétique.
La poésie existe. H paraît peut-être singulier d'entendre affirmer comme une chose qui a besoin d'être démontrée
et presque comme une chose nouvelle, une vérité si évidente; mais cette vérité est explicitement ou implicitement niée par presque tous les écrivains qui ont disserté en France sur les matières littéraires. La poésie existe donc comme sentiment, et abstraction faite des conditions de langage qui lui sont propres.
La poésie est un état particulier de Tâme humaine, c'est là sa principale essence; mais elle est aussi une certaine manière d'être des choses et n'existe pas dans tous les objets. Ainsi, quoique la poésie abonde dans la nature, qu'elle puisse s'y mêler à tout, cependant tous les faits de la nature ne sont pas poétiques, pas plus que toutes les figures humaines ne sont belles. Nous ne pouvons pas entreprendre dans ce court exposé de déterminer toutes les conditions nécessaires pour que la poésie existe dans les objets; bornons-nous à développer celte partie de sa définition qui est à la fois la plus complète et la plus vraie : la poésie est un état de l'âme; elle correspond à un ordre d'idées tout particuHer, elle s'exprime dans des formes spéciales. Le sentiment poétique touche de près au sentiment religieux, de si près qu'ils se confondent parfois; et tout sentiment religieux constitue l'âme dans l'état poétique. S'il y a une poésie indépendante du sentiment religieux, cette poésie suppose cependant les principales conditions de la religiosité. Par sentiment reUgieux il ne faut pas entendre ici la foi à tel ou tel dogme positif; mais la croyance générale à un monde surnaturel, cette croyance qu'il existe dans l'univers autre chose que tout ce qui est visible ou tangible à nos sens. Derrière tout ce qui a une forme, une couleur, une substance corporelle, derrière tout ce qui peut se toucher et se voir, il y a quelque chose qui vit, dont tous les phénomènes matériels sont l'expression, qui dirige et gouverne tous ces
phénomènes; il y a, en un mot, des âmes, un esprit, cachés et révélés pourtant par tous les objets avec lesquels nous sommes en rapport; voilà la croyance primordiale qui constitue le sentiment religieux et en même temps le sentiment poétique. Ce sentiment peut aboutir à des doctrines diverses, soit au panthéisme, soit au spiritualisme chrétien, mais il n'en est pas moins l'essence même de Tidée reUgieuse; on peut en tirer ou Funité de Dieu, ou le panthéisme, ou le polythéisme, mais il est commun à toutes les religions, à toutes les grandes philosophies. Sentir et croire qu'il y a partout un esprit vivant derrière la forme, que nulle forme n'existe indépendamment d'un principe spirituel, que chacune a sa signification morale, que la nature, quels que soient son origine et son auteur, est un vaste symbole d'un monde invisible supérieur à elle, et que pour cela on appelle surnaturel, c'est là une faculté commune à l'homme religieux et au poëte.
Bien d'autres causes font que la poésie a sa source dans la religion, qu'elle en suit les destinées, que tout ce qui porte atteinte à la religion ruine aussi la poésie, mais la cause fondamentale est cette première communauté d'idées. La poésie est donc un principe positif, indépendant des formes du langage, comme la religion est une chose positive et qui ne consiste pas uniquement dans les formes du culte. Enfin la poésie est inhérente au sentiment religieux, et l'histoire de la poésie suit les phases de l'histoire de la religion.
Outre l'état religieux des esprits, il y a un état général de la société plus ou moins favorable au développement de la poésie. Sans parler des conditions qui peuvent influer sur l'imagination proprement dite, c'est-à-dire le climat, l'âge et le tempérament de la race, le plus ou moins de richesse et d'industrie, la vie agricole ou citadine, la jeunesse ou la vieillesse de la langue, Tétat des autres arts, la nature du gouvernement et des hiérarchies sociales, mais pour nous attacher surtout aux conditions intérieures, aux conditions morales du sentiment poétique, nous devrons chercher, en appréciant une époque au point de vue de la poésie, le caractère de cçtte époque sous le rapport de ce que nous avons appelé le respect. Pour donner une signification encore plus déterminée à ce mot de respectj nous l'opposerons à son contraire, c'est-à-dire à Yironie. L'état de l'âme directement opposé à l'ironie est en réalité l'enthousiasme; et l'enthousiasme est un des principes nécessaires de la poésie. Mais à défaut de l'en-^ thousiasme, qui est le privilège de quelques âmes et gui ne saurait être Tétat habituel d'une société, nous demanderons au moins à une nation qui veut avoir une poésie le respect, le respect de tout ce que la nature, les traditions sociales, la religion ont consacré comme respectable; le respect des supérieurs par l'âge, par les dignités, par le caractère; le respect des grandes idées et de leurs symboles; le respect de tout ce qui est faible, gracieux, innocent; le respect des enfants et des femmes; le respect de toute chose qui porte dans sa beauté le caractère du di-
vin. Ce sentiment du respect, loin d'être un des caractères de l'alaissement et de la servitude, a sa source première dans le sentiment de la dignité humaine, dans la fierté in dividuelle. Le vrai respect n'existe qu'avec la force et la liberté. Les âmes les plus héroïques, les plus fières sont celles qui connaissent le mieux le sentiment du respect. Nulle part la vieillesse n'était honorée comme à Sparte et dans les beaux siècles de Rome; c'est la puissante individualité de l'homme du moyen âge, c'estrâme indomptable du chevalier qui a créé le culte de la femme. Le sentiment du respect commence par le respect de soi-même, de sa dignité personnelle; il est lié au sentiment de l'Ironiieur^ La soumission de l'esclave est un avilissement; l'homme libre peut seul pratiquer le respect. La poésie suppose une âme capable de respect; c'est-à-dire une âme fière et «nthousiaste, ouverte à la sympathie, à l'admiration, placée, en un mot, à l'extrême opposé de Yiroine. L'ironie, le contraire du respect, est Tétat des esprits subversifs et des époques oii règne l'esprit de destruction. Quand les pouvoirs, la hiérarchie, les croyances, les traditions deviennent un objet de moquerie et de dédain, que les hommes sont pleins de soupçons vis-à-vis les uns des autres, que nul no croit plus à la vertu et à la bienveillance de son semblable, dès lors ce sentiment que nous avons nommé l'ironie a remplacé, dans la littérature comme dans les caractères, l'antique respect, principe des époques de création et des âmes forles. Et ne croyons pas que l'ironie sort un indice d'indépendance véritable dans les esprits, on même de lilierté dans l'Étal; c'est là une erreur assez commune, et pareille à celle qui fait considérer le respect, l'admiration, la vénération religieuse comme l'apanage des âmes faibles. En général les cœurs portés à l'ironie sont tout le contraire des cœurs héroïques; les esprits vraiment
fiers, nobles, énergiques ne prati(|uent pas la moquerie; rironie est une arme de la servitude. L'histoire des ironiques les plus célèbres est là pour attester le peu de noblesse de leur caractère et leur peu d'indépendance. Depuis Rabelais jusqu'à Voltaire, tous n'ont obtenu le privilège de manquer impunément de respect aux grandes choses qu'en se faisant les humbles courtisans des personnes les moins respectables. L'ironie, comme état habituel du cœur et de l'intelligence, est mortelle à la poésie comme à la rehgion.
Lors donc qu'en interrogeant l'esprit d'une époque nous trouvons qu'elle a, pour premier caractère, l'absence de respect, l'ironie, nous pouvons décider d'avance et à coup «ûr que cette époque est contraire à la poésie.
A aucune époque de Thistoire l'ironie n'a exercé sur les âmes une domination aussi absolue qu'au dix-huitième siècle. La littérature de ce temps, prose et vers, la vie sociale, les conversations, les correspondances sont si complètement privées du respect, elles se distinguent si bien par un esprit d'agression contre tout ce que le genre humain a vénéré, qu'il semble que l'armée des intelligences soit organisée tout entière comme pour une bataille. Jamais, du reste, il n'y a eu dans une société une pareille unité de tendance; et le but commun c'est un assaut à donner à tous les sanctuaires réputés jusque-là les plus inviolables. Il devient presque injuste de juger la littérature du dix-huitième siècle du haut des lois de la poésie et de Vart, tant elle est étrangère à tout ce qui n'est pas la guerre au passé et Tesprit de réforme; ses vers et sa prose ne relèvent pas de l'esthétique, mais de la stratégie. Ouvertement, ou sans le savoir, toutes ses pensées ont le même but : la révolution.
Cette unité, cette discipline dans une pareille mêlée des
intelligences a certainement sa grandeur. A côté de la négation, du scepticisme, de Tironie, il y eut, chez les écri- Tains du dix-huitième siècle, des haines justifiées, des passions vraies et jusqu'à des éclairs d'enthousiasme. Quelques âmes, comme celle de Jean-Jacques Rousseau, tout en participant, par des sophismes, à l'œuvre de subversion, se tiennent en dehors du courant de Tironie. Aussi Téloquence n*est-elle pas rare dans les œuvres de ce temps ; ce n'est plus Téloquence de Bossuet sortie des profondeurs de la raison et des plus hautes régions de Tâme humaine, c'est une véhémence qui a sa source dans le tempérament plutôt que dans le cœur, dans Timagination sensible plutôt que dans Tentendement, mais enfin c'est une véhémence entraînante, qui saisit certains côtés de Tâme, et qui engendre un des effets que Ton demande à l'éloquence, l'émotion.
Le dix-huitième siècle a donc eu son éloquence, car il a eu des passions; mais le dix-huitième siècle, hostile au sentiment religieux et dépourvu de respect, n'a pas eu de poésie. Tout le monde a fait des vers au dix-huitième siècle, depuis les abbés galants et les graves magistrats jusqu'aux rois philosophes, et j'y cherche un poète. A part quelques lueurs perdues de Malifâtre et de Gilbert, et l'aurore d'André Ghénicr qui commence une époque nouvelle» la critique ne peut rien accepter comme vraie poésie dans les innombrables rimes des contemporains de Voltaire.
Une étroite connexité joint la substance de la poésie et le style poétique. La poésie peut exister en puissance in-
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dépendamment du style, mais pour se réaliser dans une œuvre d'art elle a besoin d'une certaine forme, elle vit dans une étroite dépendance du style ; dès qu'elle sort de Vàme pour se manifester, le style en devient une face si importante, que Ton peut expliquer, par cette importance de la forme, l'erreur de ceux qui n'admettent entre la poésie et la prose d'autre distinction que celle du style.
On peut néanmoins étudier, et on a toujours étudié les œuvres de l'esprit en séparant la critique du style de celle de la pensée. Mais apprécier le style, c'est encore une manière de connaître le fond de l'âme de l'écrivain.
Le style est une condition commune à tous les arts, peinture, statuaire, architecture, musique; mais c'est dans les arts du langage qu'il émane le plus directement du caractère de l'artiste.
Qu'est-ce que le style? C'est là sans doute une définition bien difficile, même après les nombreux traités de rhétorique, de prosodie et de grammaire qui ont énuméré et décrit les divers genres de style et les qualités qui leur sont propres. Le style est autre chose que la langue ; la langue appartient à tous, le style est personnel ; la fameuse définition [de Buffon, « le style c'est l'homme même, » nous présente le style comme le côté de l'œuvre qui exprime l'individualité de l'écrivain. Le fond des idées est souvent emprunté au patrimoine commun ; il se modifie, il peut perdre avec le temps de sa valeur, il peut au contraire acquérir une valeur nouvelle en arrivant à une époque qui le comprend mieux ou en prenant une forme plus belle sous d'autres mains. Le style est comme une empreinte, une effigie personnelle qui peut être frappée sur toute espèce de métal. Le style n'est pourtant pas indépendant de la pensée comme l'effigie est indépendante du métal ; la comparaison n'est pas exacte en ce sens que Tem-
preinte de la médaille est frappée sur Textérieur du bronze et que le style se dresse des profondeurs de la pensée pour repousser le métal et modeler T effigie par un soulèvement intérieur et non par une ciselure. Mais ce qu'il est essentiel de retenir de la définition de Buffon, c'est celte vérité : que le style est la marque de Tindividu, et qu'il porte par conséquent tous les caractères de la personnalité de l'écrivain.
Ce n'est pas là pourtant la seule définition du style ; on emploie souvent ce mot dans une acception très-légitime et qui cependant contredit en quelque manière la sentence de Buffon, a le style c'est l'homme même. » Ainsi, lorsqu'on dit en parlant d'une œuvre d'art, statue, tableau, page d'éloquence ou de poésie, cette œuvre a du style ou manque de style, on ne veut pas toujours désigner par là ce cachet personnel dont un écrivain marque la forme de sa pensée, quels que soient la nature et la valeur du fond ; on entend, au contraire, par style, dans les arts, certaines conditions universelles de dessin tout à fait distinctes de la manière personnelle de chaque artiste, et rentrant dans les données générales d'une beauté convenue, ou plutôt d'un idéal supérieur qui doit planer sur l'imagination du poëte et le rappeler de sa libre fantaisie à l'observation des grandes lois. Ainsi, la peinture de Rembrandt est empreinte d'une personnalité extrêmement forte; elle est certainement plus individuelle que la peinture de Raphaël; on ne dira jamais, cependant, que Raphaël a moins de style que Rembrandt; Raphaël est au contraire entre tous les peintres le plus grand, le plus admirable par le
style.
Le mot de style est donc employé à propos de la poésie et des arts dans deux acceptions qui semblent opposées ; l'une qui implique des qualités tout à fait individuelles.
l'autre qui se rapporte à robservation de certaines lois générales, exclusives du sens personnel, de la fantaisie et même d'une complète liberté. Du reste, ces deux éléments du style peuvent tour à tour prédominer et rompre l'équilibre ; les qualités qui sont recommandées aux artistes et aux écrivains sous le nom de sUjle, et qui ont trait particulièrement à la régularité, à un air de noblesse, dégénèrent vile, dans les écoles, en formes conventionnelles et banales; et quelquefois roriginalité, le style individuel des hommes de génie poussé à l'excès va jusqu'à la bizarrerie et la monstruosité. Dans lequel de ses deux sens devons-nous prendre le mot de style, pour juger la façon d'écrire d'un auteur ou d'une époque? Nous prendrons ce mot dans sa double acception, dont les deux termes sont moins contradictoires qu'ils ne paraissent. L'artiste qui obéit sans réserve à sa fantaisie et celui qui se règle servilement sur des conventions d'école n'ont pas plus de style l'un que l'autre dans le sens général, et n'ont pas davantage un style personnel. Pour arriver à marquer son individualité dans le style, il faut une certaine conséquence avec soi-même que ne possèdent pas les esprits déréglés et incapables de se subordonner à ces prescriptions qui dérivent d'une notion absolue du beau, et qui constituent la loi générale de l'art. L'artiste qui n'aurait aucune notion du beau absolu, du style considéré en lui-même, qui n'aurait pas le sentiment de la logique générale des formes, serait incapable de cette fixité d'idées, de cette énergie intérieure, de cette logique particulière qui engendre le style dans le sens oùTentend Buffon. D'un autre côté, un poëte assez dépourvu d'initiative personnelle pour ne faire que reproduire les formes de style consacrées comme les plus nobles prouverait par là qu'il n'a vu dans ces formes que le côté mort et immobile, qu'il est dépourvu de la notion
du beau, qui suppose la notion du mouvement et de la vie.
Nous demanderons à la littérature du dix-huitième siècle comment elle a rempli ces deux conditions du style si diverses, mais toujours combinées en certaines proportions chez le véritable artiste et le véritable écrivain. Lequel a dominé au dix-huitième siècle de ces deux éléments du style? de celui qui dérive de la notion du beau absolu, de la raison universelle, ou de celui qui a son principe dans l'énergie de l'individu, dans la force de la logique person* nelle, dans le caractère, en un mot?
Le dix-huitième siècle, époque de liberté de penser, où chacun se joue des traditions et des formes consacrées, où chaque opinion semble ne relever que de la seule conscience de celui qui la professe, est-il remarquable par la variété des styles, par leur caractère énergique et personnel, par leur originalité et leur hardiesse?
Le dix-huitième siècle qui se vante de ne procéder que de la raison, qui substitue aux superstitions, aux préjugés, aux coutumes, aux croyances locales, des principes abstraits et des idées générales, qui tend à edacer toute distinction de race au profit d*un certain idéal de Thumanité, a-t-il possédé ces qualités du style qui dérivent d'une raison élevée, de cette notion absolue du beau, supérieure aux accidents du goût et aux variations de la mode?
Voilà un double mérite qu'il semblerait tout naturel
GOMME ÉLÉMENT D4NSPIRATI0N. ^
d* attribuer à Tavance à une époque qui se vante à la fois de sa liberté d'esprit el de son respect pour la seule raison. Or, si nous considérons la littérature du dix -huitième siècle dans son ensemble, de 1715 à 1815, réservant les exceptions, moins nombreuses dans ce siècle que dans tout au-, tre, tenant le compte que nous devons tenir d'écrivains tels que Voltaire, J. J. Rousseau, Montesquieu, BufTon, nous pouvons affirmer que de tous les siècles littéraires de la France, y compris le nôtre, le dix-huitième siècle est celui oii le style a été le phis rare.
Voyez au dix-septième, voyez au seizième siècle : que de physionomies différentes et profondément caractérisées dans le style. Montaigne, Rabelais, Amyot, Marot, Ronsard, Montluc, tous les auteurs de Mémoires ont si bien marqué leur individualité dans leur manière d'écrire, qu'il est impossible de ne pas les reconnaître à la première phrase. Dans ce temps de discipline, d'autorité, d'unité qui porte le nom de Louis XIV, où le respect des modèles, où des principes fixes régnent dans les esprits, combien nous trouvons de richesse et de personnalité dans le style I Les grandes lois de Fart n'ont jamais été mieux observées que par les écrivains du dix-septième siècle, et cependant chacun y a son style à soi parfaitement distinct et original. Descartes, Pascal, Balzac, Molière, Racine, la Fontaine, la Rochefoucauld, Bossuet, Fénelon, Boileau, la Bruyère, Bourdaloue, madame de Sévigné, les Mémoires, les Correspondances : autant de génies, autant de styles différents ; et toutes ces manières d'écrire, si diverses, possèdent toutes ce qui constitue le style dans son acception la plus générale et la plus élevée, c'est-à-dire la fermeté, la simplicité et l'élégance du dessin, des contours arrêtés et solides, de la noblesse, toutes ces qualités enfin qu'on retrouve dans les écrits comme dans la peinture et la sta-
tuaire des époques dont le style est proposé pour modèle.
Au dix-huitième siècle, nous ne rencontrons que quatre écrivains qui puissent prétendre à la gloire du style ; peuvent-ils soutenir la comparaison, sous ce rapport, avec les auteurs du siècle de Louis XIV? nous ne le croyons pas. 11 reste évident, du moins, que Montesquieu, Buffon, J.-J. Rousseau et Voltaire sont Irès-dissemblables par le style, qu'ils ont chacun leur manière persotmelle. Les autres écrivains du temps, surtout à mesure qu'on s'éloigne du siècle précédent et que la souveraineté de Voltaire s'est mieux établie, ont tous une même façon d'écrire dans laquelle se remarque la même absence de véritable style. Celte uniformité est encore plus complète dans les vers que dans la prose, c'est-à-dire là où le style serait le plus nécessaire. Tous les vers du dix-huitième siècle se ressemblent, par cela même que le dix-huitième siècle n'a pas eu de poètes. Tout homme cultivé distingue à première vue un passage de Corneille, de Racine, de Molière ou de Boileau ; mais tous ceux qui ont fait des vers au dix-huitième siècle les ont faits les uns comme les autres, les ont faits comme Voltaire, et Voltaire lui-même les a faits comme tout le monde.
Tous les éloges qu'on a pu faire du style commun à tout le dix huitième siècle se résume en celui-ci : la clarté. Mais d'abord était-ce une qualité bien nouvelle dans notre langue? Les plus hardis de nos grands classiques. Corneille et Bossuet, sont-ils donc si obscurs ? La langue du dix-huitième siècle est très-claire, il est vrai ; mais à la condition d'être complètement dépourvue de couleur, elle a la clarté de Teau. Elle a gardé un certain mouvement, mais elle n'a plus ni Téclat de l'image, ni la solidité du contour.
Ce défaut de richesse, de variété, d'énergie dans le style.
témoigne de Tétat moral aussi bien que le fond des idées recouvert par cette transparence banale du langage. Avant de connaître, par riiistoire, les mœurs et les opinions du temps de Louis XV, à eux seuls Télat de la langue et les allures du stylo nous indiqueraient ramollissement des cœurs, l'abaissement des caractères et l'effacement des individualités.
Le slvie du dix-huitième siècle est naturel; mais autre chose est le naturel de la conversation et de la vie commune, et le naturel de l'œuvre écrite, de tout ce qui aspire à durer comme œuvre d'art. L'art ne doit pas se sentir dans le style, mais il est nécessaire ; une facilité trop dégagée et trop complète exclut cette fermeté, cette solidité de contours nécessaire pour faire subsister une œuvre.
Le scepticisme et la mollesse sont coulants et faciles; les mots leur viennent aisément et sont aisément compris ; mais ces vices ne sauraient donner au langage la vigueur, le caractère qu'ils détruisent dans les âmes. Un siècle de scepticisme et de corruption est nécessairement aussi pauvre en matière de style qu'en matière de poésie.
Le dix-huitième siècle en est-il moins une grande époque intellectuelle? Nous rendons hommage à ce qui fait sa véritable valeur ; mais nous ne sommes pas obligés de lui attribuer l'universalité à laquelle il a pu prétendre, à l'imitation de l'homme dont il a fait son Dieu. La gloire de l'art, celle de la poésie et du style, ne sont pas les seules gloires de Fintelligence ; quand le dix-huitième siècle, qui n'a été ni artiste, ni poète, ne serait pas non plus un philosophe comme il a cru l'être, il lui resterait encore d'autres prétentions légitimes.
Sans juger son action politique et religieuse, sans lui faire un mérite ou un crime de son esprit de réforme et de propagande, en ne l'appréciant qu'au point de vue pure-
ment intellectuel, reconnaissons en lui Tauteur d'une des grandes créations modernes.
Le dernier siècle, et c'est là sa seule originalité, a créé la langue, le style et Tesprit scientifiques. Non pas qu'il ait découvert la méthode scientifique ou créé des sciences tout à fait nouvelles, comme on l'en glorifie quelquefois ; il a formé, du moins, non-seulement le vocabulaire de telle ou telle science en particulier, par exemple, de la chimie, mais une langue courante, un style merveilleusement propre aux expositions scientifiques et à la vulgarisation de toules les idées.
Pour donner à la langue et au style cette aptitude aux sciences physiques, à la géométrie, à la consignation et à l'explication exacte de tous les faits matériels, à l'enseignement des théories abstraites et générales, il fallait la dépouiller, autant que possible, de tout autre élément que les éléments logiques et la clarté ; il fallait lui ôter tout coloris qui aurait pu modifier sa transparence de cristal, toute sonorité trop vive, tout ce qui vient de l'imagination et tout ce qui s'adresse à elle. A cette langue, qui devait être un instrument si admirable pour les opérations logiques et l'intelligence pure, il ne fallait que des qualités abstraites, des qualités générales, communes à tous les esprits. Le raisonnement seul est universel; l'imagination, le caractère sont individuels. Le dix-huitième siècle, en faisant disparaître de la langue toutes les traces de Timagination, du caractère, favorisait beaucoup l'étude et le
progrès des sciences exactes ; mais à cette langue, ainsi privée de coloris, d'accent et de relief, il rendait impossible toute œuvre d'imagination. C'est ce qui est arrivé, en effet ; depuis Voltaire jusqu'aux grands poètes contemporains qui ont renouvelé la langue, il n'y a pas eu dans le style la moindre puissance d'imagination et de poésie.
Ce n'est pas seulement en leur créant une langue claire, précise, exacte, que le dix-huitième siècle a favorisé le progrès des sciences, il a répandu le goût de l'observation de la nature, le goût des recherches positives et pratiques ; il a créé, enfin, ce que nous appellerons l'esprit scientifique moderne. Par là il a préparé le grand mouvement industriel sur lequel notre époque fonde de si belles espérances et qui nous inspire tant d'orgueil.
Nous n'avons pas à juger ici l'esprit scientifique moderne, mais à cause de Tinfluence qu'il a eue et qu'il aura sur les lettres et les arts, nous avons dû constater son apparition comme le grand fait intellectuel du dix-huitième siècle. Sans essayer de le définir, distinguons-le soigneusement du véritable esprit philosophique. La philosophie comprend toutes les tendances de l'âme, toutes les opérations de rintelligence, tous les besoins ; elle établit entre eux une hiérarchie légitime ; la philosophie est le soutien naturel de la poésie et des arts, elle connaît leur rôle dans l'âme et dans l'histoire ; elle se glorifie de faire partie des lettres. La poésie et les arts grandissent toutes les fois qu'ils se rapprochent d'elle.
L'esprit scientifique moderne, puisque nous n'avons à l'apprécier ici que dans son rapport avec les lettres, a commencé au dix-huitième siècle par appauvrir, par énerver, par dénaturer la langue et le style, par en faire un instrument complètement muet entre les mains d'un poëte, d'un homme d'imagination. 11 n'a pas cessé depuis sa naissance
de faire la guerre aux lettres, et déjà il a diminué considérablement, dans notre pays, Tesprit littéraire qui faisait noire gloire, et qui constitue la grandeur réelle de l'être intelligent et moral.
De quelque façon qu'on le juge, cet esprit scientifique, devenu l'esprit industriel, n'en est pas moins le fait capital de notre époque, et son premier avènement date du dix-huitième siècle. C'est vers ce but intellectuel que se dirigeait tout le travail de l'époque, comme il se dirigeait, dans l'ordre des faits, vers la Révolution.
Si donc on apprécie la littérature de ce temps, dans ce qu'elle était en réalité, c'est-à-dire une grande machine de guerre dressée contre l'ancien monde, on doit reconnaître qu'elle a possédé toutes les quahtés qui devaient la rendre irrésistible ; elle eut, dans cette guerre, une discipline, une unité d'action sans pareille dans Thistoire. Mais si on applique aux productions de son génie les lois éternelles avec lesquelles on doit juger la poésie et les arts, depuis Homère, Sophocle et Phidias jusqu'à Corneille, Racine, Le Sueur et Poussin, on sera obligé de confesser que le dix-huitième siècle est dépourvu d'art et de poésie.
Mais la poésie devait jeter encore un vif éclat sur la langue française, et au moment même où le style et la forme poétique semblaient le plus complètement ruinés parmi nous, un charmant génie, né sous le ciel de la Grèce, allait renouveler le trésor de notre imagination en puisant dans cette source éternelle du beau que nous garde l'antiquité hellénique ; André Chénier retrouvait la forme du vers, au moment ou Chateaubriand allait ressusciter parmi nous, avec le sentiment religieux, le principe même de la pensée poétique.
DE L'ÉDICATION