VOUS
Maintenant que, par je ne sais quelle inadvertance,
que dans je ne sais quelle occasion (1), Robespierre ait laissé échapper ces mots : « L'Assemblée propose des lois et rend des décrets, » il est clair que ce n'est point là qu'il faut chercher sa pensée, puisque, amené à envisager au point de vue de l'application la politique qui en résulte, il Ta foudroyée dans un long discours dont nous avons cité, au commencement de cet article, plusieurs passages, et qui restera comme un chef-d'œuvre de force, de bon sens, de haute raison, d'éloquence.
4** Le système proposé est-il profitable ou nuisible à la nation?
A Dieu ne plaise que j'accuse ceux qui l'exposent d'en avoir entrevu la portée funeste 1 Les premiers, ils ont été pris au piège d'une formule effectivement très séduisante. Sans cela, comment comprendre que M. Considérant, un des promoteurs les plus distingués du socialisme, se fût mis à forger de ses propres mains un glaive à l'usage des ennemis du socialisme? Comment comprendre que Ledru-RoUin, qui avait été jusqu'ici l'homme de la centralisation politique, eût tout à coup abandonné ce principe pour se donner au principe opposé? Que leur loyauté nous permette Tes-
(1) Au bas dds citations qu'il a faites, M. Ledru-RoUin a négligé rindication des sources, et je n'ai pu trouver dans quelle circonstance Robespierre a prononcé la phraàe dont il s'agit.
poir d'un retour provoqué par un examen plus approfondi. C'est leur faire honneur que d'en appeler d'eux à eux-mêmes.
Ceci bien entendu, demander si le système proposé est profitable ou nuisible à la nation, c'est demander s'il est nuisible ou profitable à la nation :
Que le girondinisme ressuscite ?
Que toute centralisation politique disparaisse et que le fédéralisme remporte?
Qu'à la place de la grande République française, une et indivisible, nous ayons trente-sept mille tronçons épars de République?
Que le suffrage universel devienne le babélisme universel ?
Que, suivant l'expression de Robespierre, la France se partage en arènes de chicaneurs ?
Qu'à l'agitation féconde et puissante de la liberté succèdent les troubles qu'au milieu de trente-sept mille petits parlements ruraux, l'intrigue ne manquerait pas de susciter?
Que, de commune à commune, la jalousie et la haine naissent de l'opposition des volontés exprimées en votes, et qu'elles portent, enveloppée dans l'anarchie des décisions contraires, la guerre civile ?
Que, dans le cas d'une guerre étrangère, les périls en soient multipliés par le désaccord probable de tant d'assemblées?
Que, en tout ce qui exigera vigueur d'action et
promptitude, la célérité du dénoûment dépende, comme Tobserve encore Robespierre» des intrigues qui travailleront chaque section; ensuite, de Tactivité ou de la lenteur avec laquelle les suffrages seront recueillis ; enân, de la négligence ou du zèle» de la fidélité ou de la partialité avec lesquels ils seront recensés et transmis au centre?
Que, le lendemain de la révolution, les royalistes et les faux républicains, impuissants contre une assemblée née de l'élan populaire, aient le temps d'aller se rallier, se grouper, se cantonner dans vos républiques de cinq cents âmes, soit pourj entraver la marche des amis du progrès, ou y préparer la contre-révolution ?
Que la solution des questions sociales soit mise à la merci des influences locales, de Tastuce parlant aux préjugés, de Thabileté sans foi agissant sur la sincérité sans luinières?
Qu'enfin, les aspirations de la France, ses croyances nouvelles, son énergie, son génie, s'épuisent en efforts incohérents, se dissipent en obscurs débats, au lieu de se concentrer sur un seul point, but de tous les regards, pour y former un éclatant foyer et rayonner de là sur le monde ?
Le gouvernement direct du 'peuple par lui-même, dites-vous ! Mais quoi l dans votre système aurionsnous seulement le gouvernement du plus grand nombre ? En réalité, non : non, parce que ni le cultivateur, ni l'artisan ne quitteraient, pour vos assemblées
délibérantes, le trayaU aaquel leur existence journalière est attachée ; non, parce qu'à supposer qu*il n'y eût délibération que le dimanche et les jours de fête, le repos est une nécessité de premier ordre, après un travail rude et prolongé ; non, parce que — je cite de nouveau Robespierre «- « ce seraient les [»îyilégiés, c les hommes nés pour* ramper ou pour opprima « sous un roi, qui resteraient maîtres des assemblées, « désertées par la vertu simple et indigente. » De sorte que les destinées de la révolution seraient exclu*sivement confiées, en réalité, à ceux contre qui il faut que la révolution se fesse, et cela au nom de la souveraineté de ceux en faveur de qui la révolution doit se faire 1 Ne seraitxse point là, répondez, l'asservisse' ment du peuple au moyen de lui-même ?
En résumé, voici ce qu'il faut :
La souveraineté du peuple s'exerce d'une manière libre et permanente, au moyen du sufiî*age universel, par le choix des mandataires du peuple.
Les mandataires du peuple, chargés de la fonction législative, ne sont élus que pour un an, deux au plus.
Ils forment une assemblée unique, de laquelle sort et dépend le pouvoir exécutif.
A leur tour, par la révocabilité, ils dépendent directement du peuple, dont ils ne sont que les serviteurs.
Si* donc, ils s'acquittent mal de leur fonction, le peuple les renvoie et les remplace.
Pour éclairer leur marche, surveiller leurs actes.
Par lui-mêm^ l43
contrôler leurs décisions, la presse, même rendue à toute sa liberté, ne suffirait pas : que des réunions publiques soient ouvertes partout aux féœndes agitations de la vie publique l
Enfin, pour que la responsabilité des mandataires du peuple, une fois organisée, ne risque pas de devenir un vain mot, plus d'armée disponible à Tintérieur, en attendant qu'il soit permis de dire : plus d'armée l
Tels sont, suivant nous, les principes à mettre en action le lendemain de la prochaine victoire.
De la sorte, les grandes questions qui contiennent le triomphe définitif de l'égalité seront résolues, sous l'œil du peuple et comme au sonfâe ardent de Tinspiration populaire, par ceux que le peuple lui-même aura jugés les plus capables, les plus dévoués, les plus courageux, les meilleurs. La révolution se développera unitairement^ vite et bien, dans la glorieuse voie qui mène à la réalisation du^ socialisme, à l'application régulière de ce principe : de chacun selon
SES FACULTÉS, A CHACUN SELON SES BESOINS. Car C'est
alors, c'est seulement alors que, grâce à Tidentité des volontés, à Tunanimité des sentiments, à la solidarité absolue des intérêts, on aura :