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DEUXIÈME PARTIE

Je commence par déclarer que M. Ledru-RoUin n'a émis en aucune façon la théorie du gouvernement direct du peuple par lui-même.

Il a prononcé le mot, il n'a point proposé la chose.

Ce qu'il a proposé, c'est tout simplement un mode d'organiser le gouvernement du plus grand nombre.

J'en ai fait autant de mon côté.

Lequel de ces deux modes vaut le mieux ? Auquel convient-il de donner la préférence, en vue de Tonité de la patrie à conserver inviolable, de la révolution sociale à accomplir ? Voilà le seul point en discussion.

Et il ne saurait y en avoir d'autre. Le gouvernement direct du peuple par lui-même, dans la véritable acception du terme, ne serait concevable que par la réalisation complète de l'idéal, fort éloigné encore, quoique entrevu par les socialistes, où tous les intérêts étant solidaires, toutes les croyances com-

PAR LUI-MEME l45

munes, toutes les volontés convergentes, le peuple serait un.

La lutte n'est donc pas, qu'on le sache bien, entre les partisans du gouvernement direct du peuple par lui-même et ses adversaires ; elle est entre ceux qui couvrent du prestige de cette formule des idées auxquelles elle ne s'applique pas, et ceux qui, déchirant le voile, signalent Terreur.

Veut-on un saisissant exemple de la diversité des opinions auxquelles se prête une énonciation si trompeuse ? M. Considérant et M. Ledru-Rollin l'ont tous les deux employée. Eh bien î le journal de M. Considérant a dit, en parlant du système de M. Ledru- Rollin, que, s'il triomphait, il ensevelirait encore une fois la liberté sous les ruines. Singulier drapeau que celui qui flotte à la fois sur deux armées en train do se combattre !

Examinons en quoi les idées de M. Ledru-Rollin et les miennes se rapprochent et en quoi elles diffèrent.

M. Ledru-Rollin et moi, nous voulons, d'un commun accord :

Une assemblée des mandataires du peuple ;

Leur désignation par le suffrage universel ;

Des élections fréquentes ;

La subordination complète du pouvoir exécutif à l'Assemblée.

Où gît la différence ?

. D'abord, M. Ledru-Rollin distingue entre les dé-

crets, que TAssemblée doit rendre, et les lois^ qu'elle doit se borner à préparer; cette distinction, je la trouve arbitraire et dangereuse.

Ensuite, M. Ledru-RoUin fait consister la souveraineté du peuple, divisé en une foule d'assemblées locales, à accepter ou à rejeter, par oui ou par non, des lois discutées et préparées^d'avance; moi, je la fais consister à élire des fonctionnaires législatifs, qu'on remplace s'ils s'acquittent mal de leur tâche.

M. Ledru-Rollin fait intervenir tous les citoyens dans la législation, en appelant les assemblées locales à se prononcer, par oui ou par non, sur lés projets de loi qu'on leur présente préparés. Je fais intervenir tous les citoyens dans la législation, en appelant les assemblées électorales, lorsqu'une loi ne leur convient pas, à nommer des mandataires qui en fassent une meilleure.

Il est très vrai que, dans ma donnée, l'intervention législative du peuple n'est pas, à proprement parler, directe; mais elle ne Test pas davantage dans la donnée de M. Ledru-Rollin. Quand une loi vous est soumise, dire purement et simplement qu'on l'accepte ou qu'on la rejette, ce n'est point la faire. Il peut même arriver, et très souvent il arrivera que les citoyens auxquels on aura demandé de répondre oui ou non, auront à répondre quelque chose qui ne sera ni oui ni non. Interviendront-ils directement, en choisissant, faute de mieux, l'un de ces deux ter mes,

• s'ils ne veulent ni l'un ni l'autre ? Et, s'ils s'abstiennent, leur abstention comptera-t-'elle pour une intervention directe ?

M. Ledru-Rollin, d'ailleurs, ne soumet pas à l'acceptation préalable du peuple tout ce qui se lie, en fait de règlements» à la prospérité commune ; loin de là. Il divise la matière des règlements généraux en deux catégories, l'une comprenant ce qu'il nomme les lois, l'autre embrassant ce qu'il nomme les décrets; et les décrets, il les aôrancbit de la nécessité de la sanction expresse et préalable du peuple, sanction qu'il invoque seulement pour les lois.

C'est peu. Il part de l'opinion que les lois à accepter ou à rejeter seront en fort petit nombre. Mais serontils aussi en fort petit nombre, ces décrets qui, d'après la définition de M. Ledru-Rollin lui-même, concernent les choses secondaires et de grande administration?

Je n'examine pas ici ce qu'une pareille distinction a de légitime ni ce qu'elle présentera toujours d'arbitraire ; je ne demande pas pourquoi les choses de grande administration, dont l'importance est si capitale, se trouvent de la sorte rejetées en dehors du gouvernement direct du peuple par lui-même ; je ne recherche pas si ces choses secondaires, dont on n'offre pas au lecteur l'énumération, seront bien secondaires en effet;... l'examen de toutes ces questions trouvera place plus loin dans le cours de la discussion.

Le seul fait que je tienne à établir en ce moment, c'est que l'intervention du peuple, telle que la conçoit M. Ledru-RoUin, n'est nullement directe, et est, en outre, très limitée.

Et c'est là ce qu'on décorerait du titre pompeux de gouvernement direct du peuple par lui-même l Et lorsqu'au point de vue de cette formule, prise dans son acception absolue, il n'y a pas de différence entre le système de M. Ledru-Rollin et le mien, on viendrait dire qu'il est, lui, le partisan du gouvernement direct du peuple par lui-même, et que j'en suis, moi, l'adversaire ! En vérité, cela serait trop étrange !

Mais alors, m'objectera-t-on peut-être, pourquoi tant combattre le système de M. Ledru-Rollin ?

Pourquoi ? D'abord, parce qu'il s'annonce sous la protection d'une formule à laquelle il ne répond pas, et ensuite parce que les considérations qui Tappuient dépassant de beaucoup la portée de ses conclusions littérales, il pousse les esprits sur une pente où il est impossible de s'arrêter, e< qui conduit droit au système de M. Rittinghausen, c'est-à-dire :

A rémiettement de la souveraineté populaire ;

A l'unité de la patrie mise en pièces;

Au choc désordonné des prétentions et des jalousies locales;

A la négation du grand principe de la division du travail ;

Et qui sait? pour peu que les circonstances deviennent critiques... à la guerre civile.

Quand la souveraineté du peuple aura été éparpillée entre trente-sept mille assemblées communales, appelées à se prononcer par oui ou par non sur telle loi qu'on leur aura présentée, et que cette notion du gouvernement du peuple par lui-même, mal définie, mal comprise, mais puissante de la prestigieuse puissance des mots, se sera partout répandue sans avoir été analysée nulle part, pense-t-on que le droit de répondre oui ou non à une question de quelques commissaires, paraîtra suffisant à des hommes imbus du sentiment individuel de leur omnipotence ? Quand on leur aura répété sur tous les tons qu'il feiut qu'ils fassent leurs afiaires eux-mêmes, est-ce qu'ils ne s'aviseront pas que cette faculté de Caire leurs affaires eux-mêmes implique pour eux le droit de préparer directement la loi, de la modifier, de l'amender, et, si cela leur plaît, de rendre une décision qui ne soit ni le oui ni le non qu'on leur demande ? Est-ce qu'un beau jour il ne leur arrivera pas de trouver qu'on les offense, en leur posant à eux, le souverain, la question en ces termes : Voici la loi, il faut que vous l'acceptiez ou que vous la rejetiez, ni plus ni moins; c'est à prendre ou à laisser ? Est-ce qu'il est à espérer que, les prémisses une fois acceptées, la conséquence passera longtemps inaperçue ? Est- ce que la logique n'a pas ses nécessités inéluctables ?

Oui, que M. Ledru-Rollin le veuille ou le redoute, son système va irrésistiblement se perdre dans ceux, beaucoup mieux déduits, de MM. Considérant et Rittinghausen, et là nous nous heurtons au fédéralisme; là, du fédéralisme, nous allons au chaos.

Ce qui est à étudier dans un système, ce n'est pas seulement sa conclusion littérale, c'est aussi son point de départ, son esprit, sa tendance naturelle, son aboutissement fatal. En ce sens surtout, les idées émises par M. Ledru-Rollin m'ont paru dangereuses, et les intérêts les plus chers du peuple me commandaient de ne le point taire.

Au reste, admettons, pour un instant, qu'abdiquant tout à coup son empire, la logique consente à laisser intactes les conclusions de M. Ledru-Rollin; jugeons en soi ce qu'il a proposé, ce que je propose, et regardons fonctionner les deux systèmes, de manière à les pouvoir juger par leurs résultats.

Mais, auparavant, remarquez bien que M. Ledru- Rollin et moi nous reconnaissons la nécessité de mettre le^peuple en gcirde contre l'infidélité, la mauvaise foi et les passions de ses mandataires. Toute la diflërence consiste en ce que M. Ledru-Rollin place la garantie dans sa distinction entre les lois et les dé*crets, tandis que je la place, moi, dans la révocabilité des mandataires.

Maintenant, commençons.

Dans la donnée de M. Ledru-Rollin, l'assemblée des

mandataires prépare une loi. Fort bieni Mais si l'on suppose rassemblée corruptible ou corrompue, avide d'un pouvoir illégitime et tentée du désir d'usurper, il kut s'attendre de sa part à mille embûches, à ces embûches qui, souvent, sont beaucoup plus à craindre que des attaques brutales. Qui Tempêchera de préparer la loi de façon à tromper le peuple et à déjouer son sentiment véritable ? Dès que la volonté populaire, au moment de la décision, n'a, pour se traduire, qu'un de ces deux mots : oui, non, est-il donc si difficile de passer entre le oui et le non? Est-il si difficile de forcer l'acceptation en la rendant moins désavantageuse encore que le rejet, et vice versa ?

Comptez aussi, comptez les pernicieuses ressources qu'offrirait à la tyrannie, dans le cas de non-révocabilité et de non-responsabilité, le pouvoir laissé à l'assemblée des mandataires de faire, au moyen des décrets, le mal qu'ils n'auraient pas fait au moyen des lois.

Par une loi présentée à la sanction du peuple, la liberté de la presse serait établie ; mais êtes- vous bien sûr que, par un décret sur le colportage, des décrets relatifs à une foule de choses qu'on déclarerait appartenir à la grande administration, la liberté de la presse, en réalité, ne serait pas confisquée ? Êtes-vous bien sûr qu'on ne trouverait pas moyen d'étoufier le principe sous le poids des détails, de tuer la règle par la réglementation, d'altérer la partie législative du gou-

152 DU GOm^RNEMENT DU PEUPLE

veraement par sa partie arbitrairement nommée administrative ?

Dans la donnée de M. Ledru-Rollin, oatre que le peuple pourrait être facilement trompé, nul doute qu'il ne fût très exposé à se tromper lui-même. Si l'expérience est nécessaire aux individus, on ne sou • tiendra pas, j'espère, qu'elle est inutile aux peuples. Eh bien, appeler les citoyens à accepter ou à rejeter, avant tout essai, une loi non préparée par eux, n'est-ce pas leur faire courir le risque de commettre, à leur détriment, les plus déplorables erreurs ? Il est possible que telle loi jugée bonne au premier abord, soit reconnue fort mauvaise dans l'application ; le contraire est possible aussi, et, dans l'un et l'autre cas, l'intérêt public se trouve lésé : n'est-il pas mille fois préférable qu'avant de se prononcer sur une loi, les citoyens aient le temps de l'apprécier par ses effets, sauf à la changer, si cela leur convient, en nommant des mandataires qui en fassent une autre ?

A la vérité, dans le système de M. Ledru-Rollin, les citoyens ont à intervenir plus souvent. Mais, loin d'y voir un avantage pour le peuple, j'y vois un danger. 11 est manifeste que, plus les assemblées requises pour une décision quelconque seront fréquentes, plus la décision risquera d'être prise en dehors du peuple, quoique en son nom. Je ne saurais trop insister sur ce point; je ne saurais trop rappeler combien il est impérieusement commandé au laboureur d'être à sou

champ, à l'ouvrier d'être à son atelier; je ne saurais trop répéter que, d'après la constitution actuelle de la société, constitution qui sera changée, mais qui ne Test point encore, chaque heure du pauvre représente un morceau de pain. Malheur à lui, s'il ne rapporte pas le prix de sa journée à l'épouse inquiète et aux pâles enfants qui attendent au logis ? Comment donc pourrait-il le dépenser sans effroi, ce temps dont il doit compte, minute par minute, aux élus de son cœur ? Et qui ne sent quel avantage serait de la sorte ménagé aux gens de loisir, aux oisifs, à ceux dont j ustement la Révolution doit supprimer les privilèges ? La souveraineté du peuple exercée au nom du peuple, en l'absence d'une notable partie du peuple, dans des assemblées où courraient se grouper tous les ennemis du peuple... conçoit-on un plus grand péril et un plus grand mal ?

Résumons ce qui vient d'être exposé :

1° Le système de M. Ledru-Rollin n'organise pas du tout le gouvernement direct du peuple par lui-même, puisque le peuple est l'universalité des citoyens, et non le plus grand nombre.

2" Dans le système de M. Ledru-Rollin, l'intervention législative du peuple n'est pas directe, puisque, d'une part, les citoyens n'y font pas en réalité la loi, et que, d'autre part, ils n'y sont pas même admis à sanctionner expressément les décrets.

3" Dans le système de M. Ledru-Rollin, le çeuçte e&t

exposé au triple malheur d'être aisément trompé, de se tromper aisément lui-même, et de voir sa souveraineté exercée, en son nom, par les gens de loisir, les hommes de travail étant absents.

4"" Enfin, le système de M. Ledru-RoUin porte beaucoup plus loin que ses conclusions littérales; il mène irrésistiblement au pire des fédëralismes, et 1& surtout est son danger.

Trois noms ont été invoqués dans ce débat : Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau, Robespierre. Cherchons de quel côté pèse Tautorité de ces trois noms fameux.

On a reconnu, en me répondant, que Topinion de Montesquieu est de peu de poids en ce qui touche rorganisation de la démocratie ; personne n'est plus de cet avis que moi. Aussi n'ai-je eu garde d'appeler à mon. aide l'autorité de Montesquieu, considéré comme publiciste, et c'est ce qu'a fait M. Ledru-RolUn, lorsqu'il a donné pour épigraphe à son travail une sentence politique de Fauteur de V Esprit des Lois,

Il est certain cependant que ce n'est point à un témoignage de cette nature qu'un démocrate doit s'en rapporter sur ce qui constitue ou ne constitue pas les règles fondamentales de la démocratie.

Montesquieu n'a-t-il pas prétendu que la division en classes diverses de ceux qui ont droit de suffrage est^ dans la République, une loi fondamentale (1) ?

N'est-elle pas de lui, cette étrange assertion que « le suffrage par le sort est de la nature de » la démocratie, et le suffrage par choix de celle € de l'aristocratie (2) ? »

N'est-ce pas lui qui a posé les bases de ce régime qu'on a nommé 'le régime constitutionnel ?

N'étaient-ils pas de son école, ces Mounier, ces Malouet, ces Clermont-Tonnerre, ces Lally-ToUendal, qui, en 1789, auraient arrêté, si cela eût été possible, la marche héroïque de la Révolution?

Mais il y a deux hommes dans Montesquieu : le publiciste, dont les erreurs sont aujourd'hui percées à jour, et l'observateur, dont la sagacité est incontestable.

^ Or, c'est sur l'opinion de l'observateur que je me suis appuyé, en rappelant ce que Montesquieu pense de l'admirable aptitude du peuple à discerner le mérite et à bien choisir ses mandataires ; car c'est là une question historique, une question de fait, à l'égard de laquelle la compétence de Montesquieu ne saurait être niée.

Tout au contraire, en s'étayant de l'opinion de

(1) Voyez le chap. II du liv. 2, Esprit des Lois. {2)nnd.

IT/fl ut: r>Oî;VKR5EME5T DU PEUPLE

MonU'MfiuU'M^ relatiTement à ce qui iinine ressence de I A r!/rrnricrati^, quei^tion de théorie politique, M. Ledra- K/illin Ht; trouva avoir invoqué en Montesquieu, Hon robM^Tvateur, mai» le publiciste, mais le l^islateur du K';ii Vf ornement bourgeois/ mais Thomme dont on avouM quM « Taut^^rité est de peu de poids sur ce qui u i4)urM(i rorKanlMalion démocratique. »

(U'V] («ntondu, J'avais écrit :

« MonioHquiou admet la décision du plus grand « uomhvv, dariM un régime démocratique» comme « r^Vlo Hti prîmes mais quant au choix des mandait tairns Houlnment. »

QuVt-on fuit?

D'abord, on a mentionné cette phrase^ suppression rtiltt^ (IcH niots comme règle suprême, qui sont juste- UH'nl ceux (lo»quoU résulte Tinattaquable exactitude do mon usHortion.

tCusuito, ou m'a opposé cotte maxime de MontesquIiHi : « 0*08t tinc loi fondamentale de la démocratie t (|uo lo peuple soûl fiisso dos lois> » mais en omettant co qui suit» ot 00 qui ùto i\ raftlrmation son caractère

YoUi\ donc doux omissions commises coup sur coup : il sutllra do los rolovor ix>ur trancher le débat.

Jo oilo toxtuoilomont et intégralement le passage do Moutivfjquiou :

i( CVH oiKxut^ uuo loi fondamentale de ladémo- « oiwUoquo lo i^ouplo $oul tasse des lois ; il y a pour-

« tant mille ocxîasions où il est nécessaire que le Sénat « puisse statuer ; il est même souvent à propos d'es- « sayeruûeloi avant de l'établir... La constitution « de Rome et celle d'Athènes étaient très sages. Les « arrêts du Sénat avaient force de loi pendant un an ; « ils ne devenaient perpétuels que par la volonté du « peuple. »

Maintenant, que vous en semble ? Puisqu'on faisait tant que de citer Montesquieu, que ne le citait-on complètement ? N'avais- je pas bien raison de dire qu'en matière de lois, Montesquieu n'admettait pas la décision du plus grand nombre comme règle suprême, ou, en d'autres termes, sans restriction, sans réserve ? C'est pourtant ce que l'on a contesté, et on ne l'a pu faire, avec quelque apparence de raison, que grâce aux deux omissions qui viennent d'être signalées.

Arrêtons-nous ici un instant.

J'ai proposé une Assemblée des mandataires du peuple faisant des lois que le peuple, après les avoir essayées, puisse changer au bout d'un an ou deux, s'il les croit mauvaises, en nommant des mandataires qui les fassent meilleures.

Certes, entre cette théorie et celle de Montesquieu, la différence est considérable; et pourquoi me défendrais-je de ne pas comprendre la démocratie comme l'a comprise le législateur du gouvernement des classes moyennes ? Nul doute qu'il n'y ait loin d'un Sénat patricien, représentant une classe privilégiée de citoyens

et ne tenant guère son mandat que de lui-même, à une Assemblée de commissaires élus pour un temps fort court et révocables. Mais cette possibilité, pour le peuple, de s'éclairer par une expérience annuelle sur les avantages et les inconvénients d'une loi avant de la rejeter, voilà ce qu'à mon tour Je trouve raisonnable, et voilà ce qui n'a point place dans le système de M. Ledru-Rollin.

D'un autre côté, qu'y a-t-il de commun entre une Assemblée de commissaires, telle que M. Ledru-Rollin la propose, et le Sénat dont parle Montesquieu ?

M. Ledru-Rollin ù'est donc guère autorisé, on le voit, à se prévaloir des idées de Montesquieu.

Je vais plus loin : même en ne tenant aucun compte des restrictions énormes mises par ce dernier au principe qu'il pose, même en supposant qu'il n'eût rien ajouté à ces mots : « C'est une loi fondamentale de la « démocratie que le peuple seul fasse des lois, » comment seriez-vous en droit de vous abriter derrière son nom ? Est-ce faire la loi que de répondre oui ou non à une loi préparée d'avance ? Vous citez la règle, en l'empruntant de l'auteur de VEsprit des Lois; mais cette règle, vous ne l'appliquez pas î

Je comprends ! Ce qui vous arrête, c'est que vous êtes forcé de vous avouer que nous ne sommes ni à Rome ni à Athènes, où les citoyens pouvaient aisément se rassembler dans le Forum, où ils avaient presque tout leur temps à donner à la vie publique, où une notable

partie du travail social était accomplie par des esclaves, où le peuple enfin était massé en un seul corps, et non divisé^ sur un immense territoire, entre 37,000 communes ! A la bonne heure ! Mais alors, pourquoi doimez-vous pour épigraphe à une théorie conçue en vue de la France un principe tiré du spectacle de Rome et d'Athènes ? Pourquoi appelez -vous au secours de vos idées, sur Torganisation de la démocratie moderne, celles qui furent évidemment suggérées à l'auteur de VEsprit des Lois par l'étude des démocraties de l'antiquité, si différentes ? Pourquoi votre épigraphe et votre formule supposent-elles complètement applicable ce qui n'est point supposé tel par vos conclusions ?

De deux choses l'une :

Ou il est possible, dans les démocraties modernes et dans un pays tel que la France, de réaliser d'une manière complète le principe que votre formule énonce, ou cela est impossible.

Si cela est possible, d'où vient que votre système ne le réalise pas ?

Si cela est impossible, d'où vient que vous adoptez une devise qui implique le contraire.

J'arrive à Rousseau.

£st-il vrai, oui ou non, que Rousseau a écrit, lui qu'on n'accusera pas sans doute d'être un insulteur du peuple : • De lui-même, le peuple veut toujours le ce bien ; mais de lui-même, il ne le voit pas toujours ? j».

Est-il vrai, oui ou non, que Rousseau a écrit : « La volonté générale est toujours droite ; mais le € jugement qui la guide n'est pas toujours éclairé ? » Est-il vrai, oui ou non, que Rousseau a écrit : « Les particuliers voient le bien qu'ils rejettent, le « public veut le bien qu'il ne voit pas ? »

Est-il vrai, oui ou non, que, du passage où ces affirmations sont contenues et que j'ai reproduit in extenso, sans en retrancher une phrase, sans y changer une virgule, Rousseau a conclu à la nécessité d'un législateur ?

Est-il vrai, oui ou non, que, par le législateur, Rousseau a entendu— ce que, pour mon compte, je suis loin d'admettre — un homme unique, puisajit dans sa grande âme la preuve de sa mission suprême et don-

nant à ses concitoyens, comme fit Selon à Athènes, comme fit Lycurgue à Lacédémone, tout un vaste système de législation (1) ?

Est-il vrai, oui ou non, qu'il n'y a aucun rapport entre le législateur de Rousseau, défini de la sorte, et cette Assemblée annuelle de commissaires élus à qui M. Ledru-Rollin confie le soin de préparer, au fur et à mesure, celles des lois qu'on jugera n'être point des décrets ?

Ce n'est donc pas sous l'invocation de Rousseau

(1) V. le eh. y II du liv. II du Contrat social, intitulé : Du Législateur,

qu'on peut placer ce qu'on nomme, bien à tort, le gouvernement du peuple par lui-même.

J'ai rappelé avec quelle vigueur, dans une circonstance solennelle, Robespierre repoussa cç que j'ai combattu^

Pour échapper à cet argument historique, on imagine une interprétation singulière. — Rousseau, diton, ne croyait pas que la volonté générale pût jamais prononcer ni sur un homme, ni sur un fait, parce qu'ayant alors un objet particulier, elle changerait de nature ; il ne croyait pas qu'il appartînt au peuple, en tant que souverain, de juger : Robespierre, disciple avoué de Rousseau, pensait de même, et c'est pour cela que, lorsqu'il fut question de condamner Louis XVI, il repoussa l'appel au peuple réclamé par les Girondins.

Qaoi l lorsqu avec une profondeur de conviction si puissante, lorsqu'à vec une éloquence si passionnée à la fois et si lumineuse, Robespierre écartait, dans le fait du jugement de Louis XVI, l'intervention des assemblées primaires, c'était parce qu'il tenait de Jean- Jacques que le souverain ne doit point juger l Y at-on réfléchi? Juger Louis XVI I Mais c'était mettre en cause la royauté, non le roi; c'était prononcer sur un principe, non sur un homme ; c'était, d'un geste audacieux et terrible, rejeter tout ce passé d'usurpations impunies que l'inviolabilité monarchique résumait; c'était crier au monde, saisi de stupeur, que celui qui

se place au rang des maîtres de la terre, comme fils de son père et petit-flls de son aïeul, n'a nul droit de se plaindre quand c'est comme petit-flls de son aïeul, comme flls de son père, qu'on le poursuit et qu'on le frappe. Juger Louis XVI l Mais c'était lancer aux rois un défi après lequel il n'y avait plus de possible entre le peuple de France et eux qu'une guerre à mort. Quelle loi, quel problème d'Etat auraient pu avoir cette importance épique ? Aurait-elle donc eu un objet particulier la volonté générale décidant du sort de Louis XVI, c'est-à-dire de la question de savoir si la Révolution s'engagerait à vaincre par un pacte irrévocable et poursuivrait son but prodigieux à travers l'Europe embrasée? Ecoutez donc Robespierre, vous qui lisez si bien au fond de son esprit des pensées qui iamais ne parurent sur ses lèvres : « Louis n'est point « un accusé, vous n'êtes point des juges ; vous n'êtes « et ne pouvez être que des hommes d'Etat. Vous < n'avez point de sentence à rendre pour ou contre tt un homme, mais une mesure de salut public à

• prendre, un acte de Providence nationale à exer-

• cer (1). » Est-ce assez décisif? Réduire cette grande décision aux proportions d'un procès en police correctionnelle ou en Cour d'assises ! Robespierre en était incapable. A ses yeux, le caractère politique de la condamnation de Louis XVI domina tout ; et s'il refusa

(1) Tome II des Lettrée de Robespierre à ses commettants.

de Tabandonner aux hasards d'une immense série de controverses anarchiques, ce ne fut en aucune sorte à cause du caractère judiciaire et restreint de la question, mais, au contraire, à cause de sa gravité sans égale et de ce qu'il y avait de général dans sa portée.

De fait, les sections des villes transformées en arènes tumultueuses « où Ton combattrait pour ou contre la royauté ; » les feuillants, les aristocrates courant y faire faisceau et y tendre à la bonne foi les pièges de leur habileté ; la faiblesse de l'Assemblée centrale servant à rallier dans les assemblées locales les royalistes, revenus, après la crise révolutionnaire, de leur accablement; la souveraineté du peuple mise en avant pour ramener l'aristocratie ; les ennemis du peuple, gens de loisir, réunis en force là où ne pourraient presque jamais se rendre ni le cultivateur enchaîné au travail des champs, ni l'artisan enchaîné au travail de l'atelier ; en cas de guerre, les meilleurs citoyens allant verser leur sang aux frontières, pendant que les hommes corrompus, les reptiles de la chicane, resteraient maîtres de la lice ; enfin, le désaccord probable de tant d'assemblées couvant, au moment de l'approche des ennemis, la plus sombre des «calamités, et menaçant d'ajouter au fléau de la guerre étrangère celui de la guerre civile..., voilà l'énergique et saisissant tableau tracé par Robespierre.

M de toutes ces raisons, en est-il une, je le demande,

qui ait un caractèrd purement spécial? Ëa est-il une qui ne soit de point en point applicable, du moins jusqu'à ce que la révolution soit entièrement accomplie et la face de l'Europe changée, à toute décision capitale, législative ou non, qu'on subordonnerait à cet éparpillement de la souveraineté populaire, à cette mutilation du souverain, combattus par Robespierre d'une façon si triomphante ?

Dira-t-on que cette argumentation frappe le suffrage universel ?

Non, parce qu'il y a loin, très loin, d'une intervention annuelle, régulière, connue d'avance.^ à une intervention dont il dépendrait à un petit nombre d'intrigants de ramener, quand il leur plairait, la nécessité, sous couleur d'initiative, ne fût-ce que pour « fatiguer le peuple, » selon l'expression de Robespierre, et le dégoûter ;

Non, parce que le fait d'aller jeter un bulletin dans une urne constitue une opération simple, facile, qui exige peu de temps, au lieu que, dans le système dont il s'agit, la dépense du temps, pour le peuple, se compterait non plus par minutes, mais par journées, surtout lorsque, en vertu de la logique, les sections auraient passé de la faculté de répondre oni ou non à celle de modifier la loi, de l'amender, de la faire, et seraient ainsi devenues de véritables assemblées délibérantes, couvrant la France des mille tronçons do la souveraineté en lambeau.

On cite un très court passage d'un discours prononcé par Robespierre le 16 juin 1793.

Dans ce passage, Robespierre observe :

Que le mot de représentant ne peut être appliqué à aucun mandataire du peuple ? Je n'ai point contesté cela.

Que les lois doivent être consenties ? Je n'ai garde d'y contredire, et ne fais porter le débat que sur la forme de ce consentement, la meilleure étant, à mon avis, celle qui consiste dans l'acceptation exprimée par la réélection annuelle du mandataire ou dans le rejet exprimé par son remplacement.

Reste une phrase où est adoptée la distinction entre les lois à préparer et les décrets à faire, phrase qui, effectivement, est en contradiction avec le fameux discours de Robespierre sur le jugement de Louis XVI.

Or^ nous avons, comme expression de la pensée^ de Robespierre :

D'une part, une énonciation sèche et brève, sans développements qui rappliquent, sans commentaires qui l'éclaircissent, sans preuves qui l'appuient, sans rien qui détermine, en dehors de toute application arbitraire, la valeur de ces termes (lois et décrets) qu'il s'agit de distinguer ;

D'autre part, une harangue évidemment étudiée, où les raisons décisives abondent, où les arguments se pressent, où la conviction déborde.

Comme autorité, nous avons:

D'une part, Robespierre émettant, dans le royaume des idées abstraites, une distinction dont il est très concevable qu'au milieu de tant de soucis héroïques on n'ait pas approfondi la portée;

D'autre part, Robespierre parlant en face do la réalité, au nom de la Révolution vivante, de la Révolution è préserver de rintrigue et de l'anarchie, de la Révolution à sauver par l'unité.

Qu'est-ce donc? Dans la balance de nos jugements, une phrase pèsera-t-elle plus que tout un long et admirable discours, une simple assertion plus qu'une foudroyante série de preuves?

Et bien vainement se rejetterait-on sur le caractère occasionnel de ce discours : n'oubliez pas qu'à cet égard, Robespierre vous a d'avance, et de sa propre bouche, répondu : « Les assemblées primaires une f fois convoquées, l'intrigue et le feuillantisme les « détermineront à délibérer sur toutes les proposi- « tions qui pourront servir leurs vues perfides; « elles remettront en question jusqu'à la proclama- « tion de la République l (1) • Et si cela ne suffit pas pour convaincre, qu'on médite cet autre passage, dans lequel s'adressant à là Convention et réfutant les Girondins, qui, eux aussi, invoquaient en faveur

(1) Histoire parlementaire de la Révolution^ t. XXII, page 113.

de leur système des assemblées primaires la souveraineté du peuple, Robespierre leur disait : « Si vous € avez un respect si scrupuleux pour la volonté sou- € veraine du peuple, sachez la respecter ; remplissez € la mission qu'il vous a confiée : c'est se jouer de la € majesté du souverain, que de lai renvoyer une € affaire qu'il vous a chargés de terminer prompte- € ment- Si le peuple avait le temps de s'assembler € pour juger des procès ou pour décider des questions € d'État» il ne vous eût point confié le soin de ses a intérêts. La seule manière de lui témoigner notre c fidélité, c'est de faire des lois justes et non de lui « donner la guerre civile. »

Il y a mieux : ce que Robespierre redoutait le plus comme conséquence de la doctrine des Girondins, c'était la suppression de l'Assemblée. € Ne voyez-vous « pas, s'écriait-il, que ce projet ne tend qu'à détruire « la Convention elle-même?»

Robespierre craignait donc l'annulation, par des assemblées locales, de FAssembJée qui représentait l'unité de la patrie l II repoussait donc l'examen fractionné de toutes les propositions que n'aurait pas manqué de susciter lefeuillantisme I II entendait donc préserver de toute atteinte cette loi, la première, la plus importante des lois : la proclamation de la République! Il concluait donc du particulier au général I

Au surplus, on avoue que Robespierre était dans le vrai, (en présence des départements insurgés ou

prêts à se révolter, en présence de la guerre étrangère rendue plus dangereuse par les trahisons du dedans. Je prends acte de cet aveu, et je demande :

Si les ennemis du peuple seront désarmés sans combat ;

Si cet énorme poids du vieux monde sera soulevé sans effort;

Si une Révolution qui a tant d'abus à détruire, ne rencontrera pas devant elle une résistance aveugle, mais d'autant plus désespérée ;

Si une Révolution qui doit, sous peine de suicide, sonner Taffranchissement de Rome, l'indépendance italienne, la résurrection de la Pologne, Témancipation des Valaques, le triomphe de la nationalité hongroise, le triomphe de la liberté allemande, laissera indifférentes la Russie, la Prusse et l'Autriche ;

Si Nicolas n'a point déjà prêché la croisade des souverains, et si les Cosaques ne se tiennent pas prêts à monter à cheval ;

S'il n'y a personne en France qui compte sur cet exécrable concours, et si le canon, appelé de Russie, n'est pas au nombre des moyens qu'on espère employer contre le spectre rouge l

Ahl c'est, qu'on n'en doute pas, le sentiment de cette situation qui m'a fait pousser un cri d'alarme à la vue de théories propres, selon moi, à briser, par la dissémination des forces, par l'anarchie dès volontés et la complication des rouages, le nerf de Tact ion révolu-

tionnaire. Ne sacrifions pas à une formule trop peu analysée des intérêts si chers, et ne lâchons pas la proie pour Tombre. Car enfin, que le peuple se lève, à bout de patience et de douleurs; que les rois se liguent ; que leurs armées se mettent en marche; que leurs suppôts d'un bout de l'Europe à l'autre se concertent ; que la lutte suprême s'engage ; que l'Europe prenne feu, ne nous trouverons-nous pas dans des circonstances analogues à celles dont slnspira le génie de Robespierre ? Et lorsque, la guerre s' étant allumée au dehors, lorsque la trahison ayant, au dedans, ouvert ses mines, la France halètera entre ces deux périls, irons-nous ménager aux agitateurs, pour le compte du trône et de l'autel, 37,000 lieux de ralliement ? Leur livrerons-nous 37,000 fois le pouvoir funeste de faire de l'anarchie intérieure l'auxiliaire des souverains coalisés ? Au lieu de rassembler en un puissant faisceau les forces de la démocratie militante, les laisserons-nous se consumer en se divisant ?

Quand j'ai eu à réfuter MM. Considérant, Rittinghausen et Ledru-RoUin, j'ai laissé chacun d'eux parler lui-même, de peur d'exprimer mal ou incomplètement leur pensée. Ce procédé n'ayant pas été employé à mon égard, on se trouve n'avoir pas combattu ce

que j'ai dit, et m'a voir fait dire ce qu'on a combattu. Il faut donc que je commence par bien dessiner le terrain de la lutte ;

Je me suis étudié à prouver :

Que le plus grand nombre ne constitue pas le souverain, le souverain étant le corps social tout entier et non telle ou telle partie du corps social ;

Qu'il est de l'essence de la souveraineté d'être absolue, puisqu'elle signifie le pouvoir suprême, duquel tout relève ; mais qu'elle cesserait d'être légitime le jour où, transformée en un fait écrasant, elle cesserait d'être unanimement reconnue juste et infaillible;

Que le souverain, comprenant tous les citoyens sans exception, ne saurait être injuste, car on ne Test pas envers soi-même, tandis que, très souvent, les majorités sont violentes, iniques et oppressives.

Qu'appeler gouvernement direct du peuple par luimême le gouvernement direct du plus grand nombre, c'est fausser la notion du droit, mettre le relatif à la place de l'absolu, et la partie à la place du tout, mutiler le souverain, donner son nom à ce qui n'est pas lui, et en transportant à la majorité les attributs de l'universalité, s'exposer à sacrer la tyrannie;

Que la question est ramenée de la sorte à savoir dans quels cas le gouvernement du plus petit nombre par le plus grand est légitime;

Que c'est évidemment dans le cas où il y a lieu de supposer que le plus grand nombre aura raison ;

Que cette supposition, bien que sujette à être fautive même alors, n'est cependant pas inadmissible quand la majorité et la minorité en présence renferment, de part et d'autre, comme dans toute assemblée élective, les citoyens tenus pour les plus capables et les plus dignes ;

Mais que cette supposition ne saurait être admise en fait, encore moins érigée en principe, lorsqu'à la sainte phalange des cœurs dévoués, des intelligences généreuses, des amants du progrès, des mortels nés pour être les martyrs de la justice à conquérir ou à venger, on oppose le nombre, toujours trop considérable, hélas I dans une civilisation &usse et un ordre social corrompu, de ceux qu'opprime le poids des préjugés, de la routine, de l'égoïsme;

Que, toutefois^ et même en des temps de ténèbres, l'aptitude des hommes pris en masse à discerner le mérite, et à bien juger des choses de sentiment, est certaine, merveilleuse, historiquement prouvée;

Que, par conséquent, appliqué au choix des mandataires du peuple et à la sanction de ces grands principes, simples et clairs, dont une constitution se doit composer, le suffrage universel est d'une incontestable excellence, tandis que, égaré hors de ses limites naturelles, il risque d'être décrié, de se compromettre et de périr.

Maintenant, je me propose d'examiner les diverses objections qui me sont faites.

J'avais dit que le peuple étant l'aniversalité des citoyens, la formule gouvernement direct du peuple par lui-même était inexacte et trompeuse, en tant qu'appliquée à la société actuelle, où toute question ' mise aux voix donne une m^gonté ici, une minorité là, etnepeut conséquemment aboutir qu'au gouvernement du plus petit nombre par le plus grand nombre.

A cela, qu'a-t-on répondu? Rien, sinon qu'avec cette condition absolue de l'unanimité des sufOragc^, nul gouvernement ne serait possible.

Ce n'est pas répondre. Il ne s'agit pas de savoir jusqu'à quel point la condition de l'unanimité des suffrages rend un gouvernement possible, mais bien si le peuple est ou n'est pas l'universalité des citoyens, et si on est autorisé à prétendre que le peuple a parlé quand c'est seulement une fraction du peuple qui a dit : Je ne veux pas, ou je veux.

Sur ce point, il est absolument indispensable qu'on m'éclaire : j'attends.

Mais, dès à présent, je me crois en droit d'affirmer que la formule : gouvernement du peuple par luimême, revient à celle-ci ; point de gouvernement- Car c'est n'être point gouverné que de se gouverner soimême.

Or, pour que l'idéal d'une société sans gouvemement tût réalisable, que Êtudrait-il ? Le bon sens l'indique :

Pour qu'il n'y eût plus de police, il faudrait qu'il n'y eût plus de malfaiteurs, et, par conséquent, plus d'occasions de vol ou de meurtre ;

Pour qu'il n'y eût plus de juges, il fendrait qu'il n'y eût plus de procès, et, par conséquent, plus d'intérêts en lutte ;

Pour qu'il n'y eût plus de lois, il faudrait que la contrainte fût bannie du règlement des affaires humaines, et que, par conséquent, le principe de la fraternelle égalité eût feit aux hommes une même croyance ;

Pour qu'il n'y eût plus d'assemblées délibérantes, il fendrait qu'il n'y eût plus de questions à débattre, et que, par conséquent, toutes les questions fussent résolues.

Qu'il n'y ait pas impossibilité absolue d'atteindre un jour à cet idéal, ou qu'il faille le rejeter dans la région des chimères, toujours est-il que l'abolition complète du gouvernement, dans le sens attaché aujourd'hui à ce mot, ne saurait avoir lieu à d'autres conditions.

Si, avant que la source empestée des procès soit tarie, nous supprimons juges et arbitres ;

Si, avant d'avoir étouffé la cause qui conduit jusqu'à notre poitrine le poignard levé] de l'assassin, nous écartons la main qui l'arrêterait ;

Si nous supposons faussement qu'il n'existe plus d'opprimés, pour repousser l'organisation de toute

force destinée à poursuivre l'oppression Jusqu'en ces noires profondeurs d'où elle frappe sur le peuple tant de coups invisibles et silencieux...

Nous faisons acte de démence.

. Ainsi^ d'une part, gouvernement du peuple par luimême signifie : point de gouvernement.

Et d'autre part, c'est être insensé que de crier : Point de gouvernement, tant que le monde actuel n'aura pas cédé la place à un monde entièrement nouveau.

Dès lors, quel est le sens de votre formule ?

Direz-vous que le peuple ne signifie pas Tuniversalité des citoyens, ce qui est pourtant la définition donnée par cette constitution de 1793 que vous invoquez ? Confesserez -vous qu'au fond ca que vous voulez est simplement le gouvernement du plus grand nombre ? Mais, dans ce cas, pourquoi n'employez-vous pas les mots qui répondent aux choses que vous voulez ? Pourquoi écrivez-vous sur votre drapeau une devise qui n'exprime pas votre pensée ? Prenez garde! Si c'est le gouvernement du plus grand nombre pris au hasard qui vous attire, au lieu d'entrer dans la voie qui vous mène à l'abolition de toute contrainte, point culminant du progrès, vous affrontez une tyrannie aveugle et terrible. Qu'imaginer de comparable au danger d'un despotisme qui, au aein d'une société encore enveloppée d'ombre et où les soldats de l'avenir se comptent, s'établirait au

profit de Tignorance contre les lumières, de l'égoïsme contre le dévouement, de la routine contre le progrès, de Terreur contre la vérité ?

Grâce au ciel, il est aujourd'hui généralement reçu parmi les démocrates, qu'il est des droits supérieurs au droit des majorités, ceux, par exemple, de réunion et d'association, celui d'écrire sa pensée, celui de vivre au moyen du travail. Eh bien ! s'il arrivait, ce qui est fort admissible, que la majorité des citoyens d'un pays s'attaquât à ces droits augustes; s'il arrivait que, disposant avec insolence de la volonté et du sort des générations futures, la majorité des citoyens d'un pays élevât la monarchie sur les ruines de la République, n'y aurait-il aucun inconvénient à ce qu'un tel attentat fût commis, non pas au nom du plus grand nombre, mais au nom du peuple se gouvernant directement lui-même ? La pompe trompeuse de la formule ne servirait-elle pas ici à couvrir l'audace de l'usurpation ? Que le plus grand nombre prétende me réduire en esclavage, Tiniquité est manifeste; mais pour peu que mon arrêt soit censé rendu par le peuple se gouvernant directement lui-même, par ce peuple dont je suis, il va sembler juste que je me courbe sous le fouet du commandeur l

Un système de responsabilité sérieusement organisée est un frein au despotisme de toute majorité parlementaire; il y a faculté d'appel contre ses arrêts, et si elle vous accable injustement, un recours vous

reste. Mais où serait le frein d'une majorité qui ne relèverait de rien ni de personne, quand elle s'emporterait jusqu'à la tyrannie ? Où serait^ dans ce cas, le refuge de la minorité ? Dans la guerre civile. Et il lui faudrait obéir si elle ne se sentait pas assez forte... même pour mourir.

On peut dénoncer tant qu'on voudra cette sollicitude que je montre à l'égard des minorités. Si c*estun crime de penser que « la vertu fut toujours en minorité sur la terre, » je suis fier d'avoir Robespierre au nombre de mes complices. Ce mot, en effet, il est de lui ; c'est lui qui^ dans la séance du 28 décembre 1792, rappela que Sidney, mort pour le peuple, était de la minorité ; que Socrate était de la minorité quand il avala la ciguë, et Gaton quand il se déchira les entrailles : « Sans cela, s'écriait, profondément ému, le futur martyr de thermidor, sans cela la terre serait-elle peuplée de tyrans et d'esclaves? » Et comment ce cri solennel fut-il accueilli ? C'étaient des hommes du peuple qui remplissaient les tribunes; c'étaient des auditeurs apparteuant au plus grand nombre qui étaient là : se sentirent-ils insultés ? Les entendit-on protester avec véhémence contre cette « inqualifiable » théorie? Non, ils éclatèrent en applaudissements, et l'impression fut si vive que, pour ramener le silence, le président fut obligé de se couvrir (1).

(1) Histoire parlement, de la Révolution, t. XXII, p. 122.

Remarquez bien que, dans le même discours, Robespierre présentait la majorité des citoyens pris en masse comme pouvant être aisément « dupe des fripons, » et ne devant pas « être fatiguée par des assemblées continuelles, où une minorité intrigante domine trop souvent. »

Or, supposons qu'en ce moment Louvet se fût levé, et qu'employant les formes du réquisitoire fameux qu'il prononça dans une autre circonstance, il se fût écrié :

« Robespierre, je t'accuse d'être un contempteur du peuple, toi qui prétends que « la vertu fut toujours en minorité sur la terre. »

« Robespierre, je t'accuse de ne voir dans le plus grand nombre qu'un ramas d'êtres sans intelligence et dégradés, toi qui offres à l'intérêt public l'outrageante sauvegarde de tes alarmes.

« Robespierre, je t'accuse de croire à la vile multitude, toi qui redoutes à ce point, dans les assemblées locales, la domination de l'intrigue et le pouvoir des méchants. »

A cela qu'aurait répondu Robespierre ? Ne le devinez-vous pas ?

Le peuple a besoin d'être servi et non d'être flatté. En lui montrant les choses telles qu'elles sont, loin de loi faire ligure, on l'honore.

De quoi s'agit-il, d'ailleurs ? S'agit-il de rendre la minorité toute-puissante, de donner droit de commandement à quelques-uns, de condamner le reste à une obéissance aveugle et muette ? Non, il s'agit de confier aux plus intelligents ce qui exige le plus d'intelligence ; >aux plus dévoués, ce qui appelle le plus de dévouement ; à chacun, dans Tintérêt de tous, ce qu'il est le plus capable de bien faire.

On a parlé du bon sens des villageois; on a eu l'étrange idée de me l'opposer en manière d'objection. Eh bien l c'est à ce bon sens que j'en appelle, attendu que moi aussi je le proclame.

Adressez-vous au premier paysan venu, il vous expliquera que tout irait mal au village, si chacun se détournait de ce qu'il entend le mieux pour s'appliquer à ce qu'il entend le moins bien ; si le laboureur se mettait & fabriquer au hasard des charrues et le charron à exercer l'art du laboureur ; si les médecins allaient plaider, en laissant aux avocats le soin des malades.

On nous assure que nul ne connaît mieux son mal que le malade ; son mal, peut-être, mais le remède ? Voici un malheureux qui se débat sur son lit de douleur -, lui sufflra-t-il, pour être guéri, de dire*: « Mieux que personne, je sais combien je souffre ! »

Est-ce à dire que la politique soit un domaine naturellement réservé aux lettrés et à ce qu'on est convenu d'appeler les professions libérales? Me préserve le ciel

de prétendre rien de semblable I Le sens des choses politiques ne s'acquiert pas mieux en maniant un dossier qu'en maniant une truelle. Combien d'hommes d'Etat prétendus n'ont jamais abouti qu'à remplir l'histoire du bruit de leur médiocrité pompeuse? Nous avons vu à l'œuvre beaucoup d'entre eux, et la stérilité de leur talent nous a fait pitié, tandis que de simples ouvriers ont de nos jours honoré la tribune par des discours qui resteront, quand sera depuis longtemps passé le fracas des paroles vaines. La révolution de Février a ouvert à de modestes travailleurs les portes de l'Assemblée ; c'est un des bienfaits de cette Révolution et un de ses titres à la reconnaissance de la postérité.

Ainsi, lorsque j'affirme que, en vue de l'intérêt de tous et par le choix de tous, chacun doit être appelé à faire, dans la distribution du travail social, ce qu'il est apte à bien faire, je n'entends nullement attribuer à telle ou telle classe le privilège des aptitudes politiques, et lorsque je tremble qu'on n'abandonne la destinée commune à la merci d'une majorité de hasard, je prie le lecteur de bien remarquer que je parle d'une majorité où pourront se trouver en nombre, bien souvent, les docteurs bouffis d'une fausse science, les beaux discours à la voix de miel et au cœur sec, les égoïstes sur qui on se trompe, et les habiles qui trompent. Consultez-le donc, ce vieux bon sens gaulois, que vous ne craignez pas d'invoquer, et c^n'il décide î

j'avais écrit qu'on peut fort bien être en état de choisir son avocat sans être en état pour cela de se passer de ses services ;

J'avais vanté, après Montesquieu, l'aptitude merveilleuse des masses à discerner le mérite ;

J'avais rappelé cette suite continuelle de choix étonnans qui, à Rome et à Athènes, témoignèrent de la capacité électorale du peuple ;

J'avais salué avec un respect religieux l'excellence du suffrage universel appliqué à la désignation des mandataires de tous ;

J'avais insisté, dans l'émotion de la croyance la plus vive qui fut jamais, sur le danger de frapper le suffrage universel d'un discrédit irréparable, en l'appelant à fonctionner hors de ses limites naturelles, en régarant au milieu de la confusion des langues, en le faisant servir de porte-voix au chaos

N'importe 1 A entendre certains logiciens, en vérité fort étranges, peu s'en faut que je ne sois un ennemi de ce suffrage universel que j'ai passé quinze ans de ma vie à demander, et dont, en février 1848, je signai le décret d'une main tremblante de joie l — Parce que je ne veux pas que d'un principe juste on fasse une application insensée et dérisoire... je suis averti . de ne pas déserter le principe lui-même I

Ah I croyez-moi, ménageons-la cette précieuse et puissante voix du peuple ; ne l'usons pas à parler le langage funeste de l'anarchie; ne lui donnons pas à

rendre des milliers d'arrêts contradictoires, qui la discréditeraient en l'épuisant; gardons qu'elle ne devienne le bruit des tempêtes ou l'écho des guerres civiles. Un principe n'est jamais plus fort que lorsqu'il se meut dans son cercle : le suffrage universel sera d'autant plus respecté, que son action sera sûre et qu'on ne le poussera pas éperdûment sur la pente des grandes erreurs et des grandes fautes.

Voyez I De ce que le suffrage universel, proclamé en Février, nous a valu les deux assemblées que vous savez ; de ce qu'il a mis au faîte le neveu d'un homme que la France ne souffrit sur sa tête que parce qu'il avait l'Europe à ses pieds, vous-même vous ne pouvez vous défendre de conclure à la défiance, quant au mérite des choix populaires. L'œil fixé sur le spectacle de notre histoire depuis tantôt trois ans, vous vous écriez, pleins d'une légitime indignation : « C'est donc là ce que valent des mandataires du peuple ! » Et vainement vous presserait-on d'attendre la continuation de l'expérience commencée ; vainement vous serait-il objecté qu'il ne faut pas juger sur un premier essai; que vous épeliez avant de lire; qu'aussi bien les choix du suffrage universel devenaient meilleurs de jour en jour; que les derniers furent de nature àglacer d'épouvante la contre -révolution ; qu'elle se jugea perdue, si elle ne se hâtait de renverser les urnes. Oui, vainement vous objecterait-on tout cela : vous montrez du doigt l'Assemblée, vous impu-

182 t)D GOUVERNEMENT DU PEUPLE

tez au suffrage universel de l'avoir produite, et, en présence de cet enfantement, vous entendez qu'on n'expose plus le peuple à se tromper sur les noms. Que serait-ce donc, que serait-ce, s'il s'était à ce point trompé sur les choses ?

Ah ! vous tenez au suffrage universel ? Eh bien ! ne l'exagérez pas, ne le compromettez pas, ne l'armez pas follement contre lui-même, ne favorisez pas, au risque d'un repentir mortel, l'essor d'idées qui, comme celles de MM. Considérant et Rittinghausen, l'enterreraient sous l'impossible.

Que les lois de la nature soient obéies en chacun par un harmonieux rapport entre les jouissances et les besoins : c'est le droit; mais que les services soient proportionnels aux facultés : c'est le devoir. Est-il un homme, un seul homme, qui manque de la faculté d*être touché de l'éclat que jettent les vertus civiques, les talents honnêtes, les nobles actions ? Donc^ en dépit d'erreurs accidenteîles, qu'on peut et réparer et prévenir, laissons à l'universalité des citoyens, puisqu'elle est apte à faire de bons choix, le soin de choisir 1 Là est la consécration de l'égalité, qui n'est point l'identité, grâce au ciel ; là est la consécration du suffrage universel, qui n'est point l'application aveugle et confuse des aptitudes les plus diverses à la même fonction. Pas de supérieurs, au surplus, pas d'inférieurs. Ceux qui font également ce qu'ils peuvent, font également ce qu'ils doivent. Pour moi.

je suis pionnier sur une route qui mène à un monde où on ne saura ce que c'est que de commander et d'obéir : expressions insolentes, tirées du vocabulaire de la bassesse humaine ! La doctrine de l%aUté fraternelle admet la diversité des fonctions basée sur celle des aptitudes ; mais, dans cette doctrine d'essence immortelle, tous lès hommes sont rois, tous les hommes sont prêtres . O Christ, vous avez dit : Que le premier d'entre vous soit le serviteur de tous les autres! Et si jamais cette grande parole cesse de retentir au fond de mon cœur, c'est qu'il aura cessé de battre.

— Mais si, en général, les hommes de progrès, les esprits éclairés, sont en minorité, pourquoi, dans une assemblée parlementaire, la décision de la majorité prévaudrait-elle ?

— Parce que, dans une assemblée élective, la majorité et la minorité, composées l'une et l'autre de citoyens choisis, sont, je le répète, censées se valoir sous le rapport de la compétence, et qu'il est naturel que, toutes choses égales d'ailleurs, le plus grand nombre l'emporte.

Il est essentiel de ne point perdre de vue que le pouvoir des majorités repose sur une présomption. Or, de ce qu'une présomption est admissible en un cas donné, suit-il que toujours, invariablement, quelles que soient les conditions de probabilité, on soit tenu de radmettre ?

— Mais les majorités parlementaires ont maintes

fois servi l'ignorance, Taoïsme, la routine, l'erreur : comment un écrivain peut-il, le regard tourné vers la Constituante et la L^islative, proclamer l'omnipotence, l'infaillibilité des assemblées parlementaires.

^- Moi, j'ai proclamé cela !

Vous ne m'avez donc pas lu ?

N'ai-je donc pas constaté l'influence que sont propres à exercer accidentellement sur le choix des mandataires du peuple le prestige, l'intrigue, le charlatanisme des réputations mal acquises, le mauvais emploi du talent ? ^

K'ai-je donc pas stigmatisé les votes par lesquels la Constituante et la Législative ont tourné contre l'Italie l'épée de la France et mutilé le suffrage universel ?

N'ai-je donc pas démontré la nécessité absolue d'enlever aux majorités parlementaires l'appui de toute force militaire organisée et du canon ?

Sans doute les majorités sont faillibles; seulement, je serais curieux de savoir par quel prodige elles cesseraient tout à coup de Tétre, quand, au lieu de se composer de membres élus, elles se composeraient de citoyens pris au hasard.

C'est un vote parlementaire qui m'a proscrit. J'ai été frappé par une majorité furieuse, qui, réduite à se déjuger, n'a réussi à m'atteindre qu'en traversant un scandale, et mon expérience personnelle m'a suffisamment appris ce que peut contenir d'iniquités une urne posée sur une tribune. Mon opinion ne saurait

donc être suspecte en cette affaire^ et c'est pourquoi je dis bien haut que la Révolution est compromise si on en dissémine les forces, au lieu de les concentrer dans une assemblée unique, sortie . des entrailles du peuple, pénétrée de ses sentiments, respirant son souffle.

Après tout, l'histoire des grandes assemblées n'estelle faite que de fautes et d'attentats, hommes oublieux ? Nous nous en souvenons, nous ;-il y eut un moment où la France fut en danger de mort, au milieu de l'Europe en feu. C'était en 1793, après le 2 juin. Pétion, Barbaroux, Guadet, Lanjuinais, Buzot, Louvet, s'étaient dérobés au décret d'arrestation sous lequel étaient abattus Ducos, Gensonné, Vergniaud, et ils . étaient allés sonner contre Paris le tocsin des départements. L'Eure s'agita, le Calvados s'enflamma; on forma une ligue des provinces ; Caen devint le - Paris de la révolte. Bientôt, à leur tour, Marseille et . Bordeaux prirent les armes. A Lyon, les sectionnaires, parmi lesquels dominait le royalisme, l'emportèrent sur les municipaux, dévoués à la Révolution. En même temps, 40,000 Vendéens, sous la conduite de Cathelineau, entraient dans Saumur, enlevaient Angers, passaient la liOire, menaçaient Nantes*. Ajoutez à cela que 20,000 Piémontais pénétraient en France ; qu'au nord, aux Pyrénées, les revers venaient de succéder aux victoires. Tout était danger.

Et que restait-il pour faire face à cette situatio^^

terrible? La Convention. Et que restait-il à la Convention pour se sauver elle-même? Il fallait que, comme Médée, elle répondît : Moi l

Barère monta à la tribune, a La liberté, dit-il, est « devenue créancière de tous les citoyens. Les uns lui « doivent leur industrie, les autres leur fortune; « ceux-ci leurs conseils, ceux-là leurs bras ; tous lui « doivent leur sang. Tous les Français, tous les « sexes, tous les âges, sont appelés par la patrie à € défendre la liberté. »

Aussitôt la Convention mit à Tordre du jour le triomphe de la Révolution, uni par un lien sublime au salut de la patrie. Elle ordonna de convertir les maisons nationales en casernes, et les places publiques en ateliers. Elle mit une.épée dans la main à tout Français âgé de dix-huit à vingt-cinq ans. Elle frappa du pied cette terre sacrée de France, la 1;erre des guerriers, et plus puissante que la Rome de Pom^ pée, elle en fit sortir douze cent mille soldats.

Alors uiie lutte commença, une lutte qui fera, dans les âges à venir, Téternel étonnement des hommes. L'incendie allumé de province en province fut éteint. La révolte vendéenne fut écrasée. La Bretagne fut soumise.

Le Midi soulevé se tut et trembla. L'invasion fut violemment rejetée hors de nos frontières. Enfin, rame du peuple, palpitant pour ainsi dire en elle, la Convention, partout victorieuse, ^immobile et

inévitable, implacable et calme, apparut comme un prodige à runi\rers troublé.

Ces choses eussent-elles été possibles avec trentesept mille assemblées microscopiques parlant chacune au nom du souvrerain, s'embarrassant Tune l'autre dans leurs divisions contraires, évaporant leur enthousiasme en disputes, substituant l'incertitude de leurs dissidences probables à l'énergie d'une impulsion éclatante et unitaire, s'ouvrant à l'intrigue, tourmentées par des influences de village, en un mot, ménageant au royalisme conspirateur les ressources de trente-sept mille champs de bataille?

On vient de voir ce dont une Assemblée est capable en un moment de crise, quand gronde autour d'elle le combat : désire-t-on des exemples tirés d'une situation où il y ait moins de coups à frapper que de réformes sociales à accomplir ? La Constituante de 1789 entre en scène.

A Dieu ne plaise que sans restriction, sans réserve, je propose cette Assemblée pour modèle. Ses conceptions purement politiques furent en général étroites, et l'égoïsme de caste les marqua de son sceau. Les restrictions financières apportées au droit d'élire, la conservation de la royauté, l'établissement des dôKV3L

lv^8 DU GOUVERNEMENT DU PEUPLE

Chambres, la pondération des pouvoirs furent les fruits malsains de son ardeur à constituer le règne de la bourgeoisie, et relativement aux affaires du dehors, ses vues manquèrent de cette largeur que leur eût donnée un plus vif sentiment de la solidarité des peuples. Mais si Ton se reporte à l'époque, si Ton songe que le dix-huitième siècle avait à achever sa tâche avant que le dix-neuvième entreprît la sienne, il faudra bien reconnaître que l'Assemblée constituante de 1789 ne fut pas sans rendre à la cause de l'humanité d'immenses services.

Après avoir solennellement, et à la face du monde, proclamé les droits de l'homme, elle proclama ceux du citoyen.

Elle abolit le régime féodal, dans une nuit d'héroïque ivresse.

Elle changea le prêtre, seigneur de la terre jusqu'à-

lors, en fonctionnaire public.

Elle mit fin à la puissance lugubre des Parlements, coupa court aux vieilles barbaries judiciaires et brisa les instruments de torture.

Elle rendit à la nation le droit d'accorder ou de refuser les impôts.

Elle consacra l'inviolabilité de la conscience individuelle.

• Elle émancipa la pensée.

Elle donna des ailes à l'industrie, presque immobile sous le monopole. Elle fit monter la. hiérarchie du pou-

voir, par une échelle savamment construite, de la commune au canton, du canton au département, du département au centre de l'Etat, et fonda l'unité du territoire.

Afin de mieux abolir les distinctions qui formaient vingt nations dans une seule, elle ordonna pour toutes les parties de la France l'uniformité du sceau.

Elle supprima dédaigneusement l'ancien protocole des rois, et, déchirant le vocabulaire de leur orgueil, elle raya de la langue française la substitution de la fantaisie d'un seul, à la loi, volonté de tous.

Tels furent ses travaux.

Quant à son attitude, elle fut, depuis le l*' mai jusqu'au 6 octobre de Tannée 1789, pleine de force et de majesté. La séance du 22 juin, le serment du Jeu de Paume, le calme auguste des premières délibérations entre les baïonnettes de la cour et les piques de Paris, la réunion des trois ordres, obtenue par un mélange de sagesse et d'énergie, la permanence des députés au bruit de la Bastille croulante, tout cela mérite de vivre à jamais dans la mémoire des hommes.

Il est vrai qu'en tout cela l'Assemblée constituante ne resta pas abandonnée à ses seules inspirations. Derrière elle était le peuple de Paris, qui la poussait, l'animait du geste et de la voix, lui communiquait de nobles ardeurs. C'est ce qui doit être, c'est ce qui sera sous l'empire du suffrage universel en progrès et des conditions de la liberté bien comprises.

Demandez donc que la vie générale se répande ; que réchange public des sentiments et des idées ait lieu sous toutes les formes ; que le peuple soit toujours tenu en éveil sur ses intérêts ; que les portes des mee* tings s'ouvrent à deux battants; que la presse n'ait pas d'entraves: pour de semblables conquêtes, je suis prêt à combattre votre combat, et je n'ai pas dans les veines une goutte de sang qui n'appartienne à cette cause. Mais songez-y, vos dernières théories, en remplaçant le pouvoir concentré des assemblées par leur pouvoir multiple, tendent à détruire l'unité, instrument nécessaire de la révolution, et, sur ce point, il faut absolument que je me sépare de vous.

Vous allez aussi, — et vous ne paraissez pas vous en douter, — vous allez porter une atteinte mortelle à l'influence des grandes villes, à Tinfluence de Paris surtout ; car il est clair que, dans votre système, Paris n'est plus guère qu'une trente-millième partie de la France; sa voix, dans la récapitulation des voix des communes, n'a plus de valeur que celle qui est déterminée par la proportion numérique ; vous écrasez sous une addition la prépondérance intellectuelle de Paris.

Cependant, Paris a renversé la Bastille, Paris a ramené de Versailles la royauté prisonnière. Chaque fois que la cour a essayé de fuir la révolution, elle a

1>AR LUI-MâME l9l

songé à fuir Paris. Paris a fait le 10 Août. Paris est, depuis un demi*siècle, l'insomnie des rois. Il n'est pas une page dans Phistoire de la liberté militante qui ne montre, écrites en lettres de feu, ces deux magiques syllabes : Paris ! Et on l'obscurcirait, ce point radieux, unique dans le monde, vers lequel tout peuple qui aspire à devenir maître de lui a le visage tourné I Ce foyer sans égal, on en disperserait les cendres, dans le chimérique espoir qu'elles se conserveront brûlantes I Ah ! les départements ont à éviter un semblable malheur un intérêt incalculable, et tenter leur jalousie, ce serait calomnier leur intelligence.

Ici, entendons-nous bien : personne plus que moi ne désire la réalité, Tanimation de l'existence communale, et je n'ai garde de confondre ce qui doit être distingué.

Il y a l'unité, il y a Tétouffement.

Il y a la France que voulut la Révolution, il y a celle que voulut Bonaparte.

' 11 y a la centralisation politique, qui est la direction forte et active des intérêts généraux concernant tout le peuple ; il y a la centralisation administrative, qui n'est que l'envahissement par une autorité lointaine, myope et dévorante, de chaque détail, de chaque accident de la vie locale.

Autant la centralisation politique est nécessaire , autant la centralisation administrative est haïssable.

Pour mon compte, je conçois à merveille qu'en

1789, LoQstalot ait réclamé, en favear des habitants de la commune, non-seulement le droit de pourvoir en toute liberté aux affaires communales, mais en* core celui d'y pourvoir par eux-mêmes, sans l'intermédiaire d'un conseil délibérant. Pourquoi? Parce qu'il s'agit en ce cas d'intérêts peu compliqués, facilement appréciables, nés de relations journalières et bien connus; parce que, d'un autre côté, les habitants d'une commune peuvent aisément se rassembler, et ne sont à vrai dire qu'une famille agrandie. La commune, d'ailleurs, représente l'idée d'unité sous l'un de ses deux aspects; elle correspond au principe d'association, comme l'État correspond au principe de nationalité. Faites que, dans la sphère qui lui est propre, chaque commune soit indépendante, soit attentive à ce qui la constitue, vous aurez créé l'unité sociale ; mais si vous brisez ou relâchez ce lien des communes dont Paris est le nœud, l'unité politique disparaît, et avec elle la nation. Il importe que Paris n'absorbe pas, mais il importe qu'il rayonne.

On a prononcé, en me répondant, le mot traditions... Est-ce que, par hasard, je me serais abusé sur la nature du célèbre effort révolutionnaire qui renversa en France les souverainetés provinciales et refit la carte géographique de notre pays?

Soldat depuis quinze ans dans l'armée démocratique, aurais-je passé quinze ans à regarder sans voir, à éco uter sans entendre ?

Mes souvenirs me trompent-ils lorsqu'ils me montrent le parti démocratique incessamment occupé à combattre au nom et pour le compte de l'unité contre un faux libéralisme?

Le règne des influences de clocher n'avait-il pas toujours trouvé jusqu'ici dans les démocrates ses plus ardents adversaires, et jusqu'ici les démocrates n'avaient-ils pas toujours, en vue de l'unité, inséparable de la Révolution, demandéje vote au chef-lieu du département, tandis que les royalistes et les contrerévolutionnaires demandaient le vote à la commune ?

A quoi bon le dissimuler? C'est M. Proudhon qui^ exagérant le libéralisme et le poussant jusqu'à Tanarchie, s'est étudié de nos jours à l'inoculer au parti démocratique. Soyez ses disciples si cela vous convient; moi, je refuse, et je garde ma foi aux traditions de l'unité française, qui sont les bonnes.

Il est juste toutefois de convenir qu'à en prendre seulement les conclusions littérales, le système de M. Ledru-RoUin relève de la Constitution de 1793, puisqu'elle porte : « Le Corps législatif propose les lois et rend des décrets. » Mais le mouvement historique qui vient d'être rappelé a-t-il moins de valeur qu'une ligne de cette Constitution de 1793, qui fut conçue au bruit du tonnerre et écrite à la lueur des éclairs ?

Mon admiration profonde, mon amour allai pour

1Ô4 DU OOUVBRNEMENT bU PEUPLÉ

les hommes de cette incomparable époque me donnent le droit de dire, et je dis :

Que la Constitution de 1793 fut une œuvre imparfaite, quoique avec un singulier caractère de grandeur;

Qu'elle se ressentit de la précipitation commandée par l'universelle bataille d'alors ;

Qu'elle dut être mise en réserve à peine votée, et que ses auteurs eux-mêmes n'en jugèrent l'application possible qu'au temps, — il n'est pas arrivé encore, — où la Révolution serait accomplie.

Et, à ce propos, qu'il me soit permis de signaler dans cette Constitution de 1793 une contradiction que je n'avais pas d'abord aperçue et que le débat m'a révélée.

J'avais cité cet extrait du Moniteur^ séance du 13 juin 1793:

« On soumet à la discussion Part. 7, ainsi conçu :

« Art. 7. Les suffrages sont donnés par oui et par non.

« Ducos . — Je demande que l'article exprime for- « mellement 16 droit qu'a le peuple de discuter la loi.

« PÉNiÈRE. — Je partage cette opinion, et j'observe « qu'une loi refusée peut être acceptée avec un amen- « dément.

« Cette proposition est rejefée et l'article est a décrété.

« On fait lecture de l'art. 8.

PAR Lei-BtÊME 195

« Art. 8. Le vœu de rassemblée primaire est pro- « clamé ainsi : L'assemblée accepte, l'assemblée re - * jette. »

La citation est parfaitement exacte, elle est textuelle, et il en résulte bien que la Convention refusa de consacrer au sein des assemblées primaires la discussion des projets de loi présentés à leur assentiment. Or, ce que, dans une partie de la Constitution de 1793, la Convention avait repoussé en fait, était-il supposable que, dans une autre partie, elle l'eût admis en principe ? Ayant sous les yeux le texte, si explicite, si formel, que je viens de reproduire, n'étais-je pas autorisé à croire, sans plus ample vérification, que la Constitution de 1793 ne contenait point ces mots : « Le peuple délibère sur les lois. » Ils y existent, cependant, et, sur ce point, j'ai commis une erreur matérielle que je me fais un devoir de reconnaître. Mais la contradiction inexplicable où cette erreur a pris sa source n'est-elle pas une preuve assez parlante des imperfections d'une œuvre qu'immortalisent d'ailleurs son imposant ensemble et sa date héroïque ?

Puissants ouvriers de l'édifice qui recevra les générations à naître. Dieu m'est témoin que toujours votre mémoire me fut sacrée. Le livre où, en la glorifiant, je la venge, restera jusqu'à la fin le charme de ma pensée et l'émotion de ma vie. Mais vous n'avez point prétendu dire, n'est-ce pas, le dernier mot de l'intelligence humaine ? Vous n'avez point voulu ôter d'avance

à notre activité l'attrait des horizons qni reculent ; vous avez fait de trop grandes choses pour que nous ayons à voiler les côtés faibles de votre illustre besogne. Hommes libres, ce n*est point à genoux devant votre image que des hommes libres ont à la contem* pler. Vos enfknts vous doivent pour hommage suprême de vous honorer en se tenant debout, et je me serais tu sur vos travaux si j'avais pu découvrir une ombre d'offense dans le langage, respectueux mais indépendant et fier, d'un esprit formé par vos exemples au culte de la vérité.

Au reste, quand la Convention l'établit, cette distinction entre les lois et les décrets, qu'on ressuscite aujourd'hui sous un nom trompeur, rien ne l'avertissait du péril. Personne n'avait dit :

« En avant I en avant ! Pas plus de despotisme en a décrets, que de despotisme en lois ! A quoi bon une « Assemblée l^slative ? Ne nous bornons pas à af^- « blir le pouvoir des Assemblées l^islatives, puisqu'il « est funeste : détruisons-le. La délégation n'est « qu'une usurpation déguisée. Il faut que la Convena tion. Sénat d'usurpateurs, se retire. Aux trente- « sept mille communes de France, délibérant à part, « le soin de tout prévoir, de tout r^ler ! »

Ou je me trompe fort, ou un pareil discours eût arrêté la Ck>nvention, en lui montrant à quel abîme conduisait un premier pas vers l'anarchie.

Eh bien 1 ce discours est justement celui de M. Ck)n-

sidérant à M. Ledru-RoUin. Quand on pressera M. Ledru-RoUin d'aller droit devant lui, de ne pas marchander à ses trente -sept mille fractions du peuple la souveraineté du peuple, de ne pas étouffer le souverain entre oui et non, de ne pas donner le décret pour refuge à la tyrannie chassée de la loi ; quand on l'adjurera de crier, à son tour : Plus d'Assemblée législative quelconque ! Qu'aura-t-il à répondre? Serat-il bien difficile de lui prouver qu'à côté du gouvernement direct du peuple par lui-même, compris de cette sorte, son gouvernement du peuple, à lui, est un vain compromis, un procédé de juste-milieu impossible ou dérisoire ? M. Ledru-Rollin croit aujourd'hui décrier le régime des Assemblées législatives, au profit de ses propres conclusions: j'ose lui prédire que demain il se trouvera l'avoir décrié au profit des conclusions beaucoup plus logiques de MM. Considérant et Rittinghausen. L'unité de la patrie compromise, voilà ce qui est au bout.

Qu'y gagnerait le socialisme ?

Si, comme le disent certaines gens, il s'agissait d'en finir avec les écoles, j'avoue que le moyen imaginé ne serait pas trop mauvais, et il est extraordinaire que ceci ait échappé à un socialiste tel que M. Considérant-

Il est bien certain, en effet, que l'ascendant des écoles socialistes, très considérable dans les grands centres, où la lumière jaillit du contact des hommes, va décroissant à mesure qu'on s'éloigne dos villes.

Mais quels forfaits ont donc commis les écoles socialistes, qu'il soit devenu si urgent d'en finir avec elles? J'ouvre les livres de Fourier, et par delà les débris du vieux monde à jamais condamné^ ils me font assister à l'harmonieuse naissance d'un monde nouveau. J'ouvre les livres de Cabet, et j'y vois, appliquée à Torganisation dôâ sociétés modernes, la morale sublime de Jésus. J'ouvre les livres de Pierre Leroux, et la fraternité humaine m'y apparaît, développée sous son triple aspect, dans des pages d'une éloquence plein»3 de sérénité et de tendresse.

Il est vrai encore que les socialistes ne font grâce à aucune des iniquités sociales et ne s'arrêtent pas à la surface du mal ; mais c'est un crime qui doit paraître assez pardonnable à des amis du peuple.

Quant aux dissidences domestiques dont on fait tant de bruit, il me serait aisé de démontrer combien on les exagère et combien ce qui unit les écoles socialistes l'emporte sur ce qui les divise. Mais la question n'est pas là. Une assemblée élue par un peuple, qu'est-ce autre chose qu'un pacifique rendez-vous assigné à des idées qui diffèrent? Quand la Révolution victorieuse aura définitivement afl'ranchi la presse, rendu au contrôle public sa vigilance, refait l'atmosphère, et que le suffrage universel, perfectionné, aura conduit à la tribune nationale quiconque représente un aspect de la pensée humaine, que cralnt-on? Quel système particSUller pourrait avoir Tarrogante

prétention de s'imposer, alors que les divers systèmes seront 9 an contraire, sommés de se justifier et de se défendre? Le meilleur, la liberté de discussion le désignera, ou bien, chacun d'eux ne contenant qu'une partie de la vérité, on en prendra ce qui aura été jugé le plus applicable, eu égard à l'état des esprits. Et comme tout se sera passé sous l'œil du peu pie, avec la préoccupation de son sentiment souverain, ce sera la nation qui aura jugé, autant du moins que le peut faire une natj^n très nombreuse disséminée sur un très vaste territoire.

Au lieu de cela, supposez que l'heure du triomphe ayant sonné, tout lien central de rendez-vous manque aux idées divergentes — c'est là que mène la logique de votre théorie; — supposez que les difficiles problèmes qui agitent aujourd'hui nos cœurs soient portés devant 37,000 conseils de village... Je n'achève pas. De ces débats sans sonorité, de ces délibérations sans lueurs, de ces appréciations isolées et de l'immense confusion qui naîtrait ensuite de leur rapprochement, que sortirait-il? Où serait le jugement de la nation, quand, déchirée en 37,000 lambeaux épars, la nation elle-même, comme réunion d'hommes qui pensent, qui sentent et décident en commun, n'existerait réellement plus?

Le socialisme réclame une tribune placée en haut lieu, et d'où sa voix puisse atteindre aux extrémités de la terre. Qui supprime, ou aide à supprimer cette

tribune, porte coup au socialisme. On sait quelle est sur les grandes masses la puissance des pensées généreuses. Los petits groupes, au contraire, ne sont que trop sujets à se laisser dominer par un mauvais esprit ; l'intrigue s'y plaît; la jalousie les déchire; la médiocrité remuante les gouverne, et ce qu'on y pardonne le moins à un homme de mérite, c'est son talent. Il faut donc tendre à masser la nation, au lieu de tendre à l'éparpiller. S'il était possible que la France tout entière se rassemblât sur une place publique, le socialisme n'aurait qu'à parler : il vaincrait. *

Or, voilà justement l'hypothèse que réalise moralelement en quelque sorte le fait d'une Assemblée vers laquelle tous les regards convergent et dont pas une parole n'est perdue pour la nation attentive. Trentesept mille auditoires de trois ou quatre cents personnes, séparés, privés du âuide magnétique, et dont chacun risquerait d'ignorer ce qui se serait dit devant les autres, vaudraient-ils, pour l'avènement de la vérité, cet auditoire qui s'appelle la France, ou, mieux encore, cet auditoire qui s'appelle le monde ? G majestueux concile des prolétaires, dans quelle partie de l'univers pensant n'arriverait pas votre cri sauveur ! Ne divisons pas en débats obscurs la discussion dernière qui doit éclairer les hommes. Pas de lanternes sourdes l un phare I

PubUé en 1850.

Il y a cela u'admirable dans le suffrage universel» que, par des voies douces et régulières, il tend à faire monter au sein du pouvoir les progrès que le mouvement caché des siècles réalise au sein des sociétés ; l'institution du suffrage universel se perfectionnant de plus en plus à mesure que les âmes s'élèvent, à . mesure que les esprits s'éclairent, les gouvernements, sous l'empire de cette institution, ne peuvent que s'a- ' méliorer de plus en plus, à leur tour : heureuse combinaison qui force les peuples et les gouvernements à fournir les mêmes étapes dans le lent et douloureux voyage de l'humanité vers la lumière I

Combien de fois n'avait-on pas dit :

Le suffrage universel est impraticable : — Il a été pratiqué ;

Le suffrage universel remplirait le pays d'agitation et de tumulte : — Six millions d'hommes ont voté, sans que personne les ait vus seulement passer ou ait entendu le bruit d'une boule tombant dans l'urne.

Les docteurs de la monarchie ont prétendu et prétendent encore que, si la forme républicaine est bonne, ce ne peut être que pour les petits États, et que les grandes nations veulent être constituées monarchi-

quement.

C'est justement le contraire qui serait vrai, si la distinction était admissible.

De toutes les sociétés, la mieux gouvernée, c'est la famille. Cela tient à ce que le pouvoir y est tout à la fois actif et dévoué : actif, parce qu'il n'est combattu par aucune résistance systématique; dévoué, parce qu'il s'associe à une affection qui prend sa source dans la nature, et tire son énergie de l'intimité des relations.

Ainsi, ce qui caractérise le gouvernement de la famille, c'est que les garanties de la liberté y résident dans le pouvoir lui-même.

Que la famille s'agrandisse et devienne une tribu, le caractère du pouvoir ne change pas encore, mais il commence à s'altérer; l'affection naturelle qui servait de frein s'affaiblit ; et c'est déjà en dehors de luimême qu'il faut chercher les garanties de la liberté.

bu SUFFRAGE UNIVERSEL 203

La tribu se métamorphose en peuple. Où placeronsnous les garanties de la liberté ? A ce point, le doute n'est plus permis ; car le pouvoir n'a plus rien de paternel, et il devient prudent de se précautionner contre ses passions. Cependant, si ce peuple n'embrasse pas un vaste territoire, s'il est plus près de l'enfance que de la virilité, il se défiera peu du pouvoir. Les conditions restrictives qu'il lui imposera seront fort douces. Et la raison en est simple. Dans un petit État, et à une époque peu avancée de la civilisation, les rapports des citoyens entre eux ne sont que médiocrement compliqués, et leurs relations sont assez fréquentes, assez faciles, pour former une communauté de sentiments, d'habitudes, d'intérêts, de volontés, qui est une sauvegarde pour les citoyens et une barrière pour le pouvoir. D'ailleurs, Tautorité agit à quelque pas d'eux ; ils peuvent, pour ainsi dire, la toucher de la maipi. Pourquoi entreraient-ils en défiance contre elle ? C'est là que la monarchie s'acclimatera, si elle peut s'acclimater quelque part.

Mais voici que la société élargit son rayon : elle touche à sa maturité : qu'arrivera-t-il ? Le lien de l'association entre gouvernés s'est relâché en s'étendant, le temps a introduit dans les relations civiles des complications imprévues; et la société, par cela même, ' est devenue moins forte contre le pouvoir, qui n'agit plus que sur chaque (citoyen pris isolément. De son côté, et par l'extension de ses attributions, par Tes-

pace qu'occupe aujourd'hui son domaine, par l'importance nouvelle qui s'attache à sa position, par Taccroissement de ses ressources de tout genre, le pouvoir s'est placé plus haut que jamais. 11 a mis entre chaque citoyen et lui une distance plus grande. Tous les regards ne peuvent plus pénétrer dans le sanctuaire, toutes les mains ne peuvent plus atteindre à son sceptre pour le briser. L'heure de la défiance est donc venue. Où placer les garanties de la liberté ? Dans les conditions du pouvoir ou bien dans le pouvoir lui-même ; en traçant à l'autorité la ligne qu'il lui est interdit de franchir, ou bien en l'identifiant de telle sorte à la société par son mode d'organisation qu'elle soit intéressée à ne dépasser jamais les bornes convenables.

De ces deux méthodes, la première trouve son application dans la monarchie constitutionnelle qui prétend mettre des lisières à la royauté; la seconde se réalise par la démocratie qui fait du pouvoir le résumé vivant de la nation tout entière.

Comparons maintenant le résultat de ces deux hypothèses.

Chercher uniquement les garanties de la liberté dans les conditions restrictives mises à l'exercice de l'autorité, c'est faire de la défiance entre gouvernants et gouvernés un principe de gouvernement ; c'est placer imprudemment en face du pouvoir une provocation permanente, qui le décourage ou l'irrite, le sol-

licite à l'inaction ou à la violence, et, dans tous les cas, lui souffle la dangereuse tentation de s'affranchir. S'imaginer qu'on maintiendra l'ordre en jetant le pouvoir dans l'alternative de prendre sa charge au rabais ou d'être brisé, ce n'est pas même une utopie, c'est une puérilité. Dans cette situation, le pouvoir marchera toujours, soyez-en. sûrs, à une domination plus absolue ; il y marchera par la ruse et la corruption, s'il est faible ; par l'audace des coups d'État, s'il se croit fort. Espérant se sauver par l'hypocrisie, Charles 1*^ jeta la tête de ses ministres à la vengeance populaire. Espérant se sauver par la violence, Charles X combattit avec ses courtisans pour tomber à côté d'eux.

Faites, au contraire, sortir le pouvoir des entrailles mêmes de la société ; pour qu'il ne soit point tenté d'oublier son origine , qu'il soit tenu de se retremper aux sources vives de l'élection populaire ; les intérêts de la société deviennent les siens. L'affection que le père porte à ses enfants est remplacée par la reconnaissance qui lie l'élu à ceux qui lui ont donné leur confiance, et nous voici revenus au point où le pouvoir porte en lui-même le frein de ses passions et les garanties de la liberté.

Ces garanties ne seront pas aussi fortes que dans la famille, sans doute. Mais elles le seront autant qu'il est permis de l'espérer, dans l'imperfection de toutes les institutions humaines; et nous aurons atteint ce

206 DU SUFFRAGE UKIVBRSEL

but que la sauvegarde des gouvernés se confondra avecTintérêt même des gouvernants, au lieu de dépendre de ces combinaisons d'équilibre qui portent en elles des causes fatales d'irritation et de guerre.

Nous prions nos lecteurs de bien le remarquer : entre la monarchie constitutionnelle, comme l'entend récole de M. X>uizot, et la démocratie, comme nous l'entendons, la différence est celle-ci: Tune établit entre la société et ses chefs des rapports de défiance et d'hostilité; l'autre, au contraire, des rapports de gratitude et de confiance. La politique de qette école part d'un principe d'anarchie ; la nôtre, d*un principe d'ordre, en définissant l'ordre, la science de la liberté.

Je viens de parler de chefs : il ne saurait y en avoir que là où le gouvernement est une force extérieure à la société, superposée à la société, et ne relevant que de soi, comme il arrive dans toute monarchie, despotique

ou non, absolue ou constitutionnelle.

Sous l'empire du suffrage universel, s'il est appliqué logiquement, l'Etat, je ne saurais trop le répéter, c'est la société agissant en tant que société ; l'État, c'est la République dans son vrai sens étymologique, res pu Mica ; l'État, c'est le moi de Louis XIV prononcé non plus par un homme, mais par le peuple.

Des chefs ? Il n'en faut plus : il faut des mandataires.

Mais tout mandataire doit des comptes, et quand il s'acquitte mal de son emploi, on lui donne congé. La révocabilité de ceux que le peuple choisit pour repré-

senter la société, pour former l'État, est donc une conséquence directe du principe du suffrage universel.

D'un autre côté, combien ne serait pas dérisoire ce droit de révocation, s'il était loisible au mandataire de le déjouer par une trop longue durée de son mandat ? Le parlement doit être annuel.

On pourrait aller plus loin ; on pourrait demander, comme application rigoureuse du principe de la souveraineté populaire, que les élections générales eussent lieu une fois pour toutes; que le droit de révocation restât perpétuellement sur la tête du mandataire ; que par conséquent la durée du mandat ne fût point fixée, et que l'assemblée élue se renouvelât par le seul exercice de ce droit de révocation appliqué à celui qui en aurait encouru la rigueur, dès l'instant même où il l'aurait encourue. Mais cette façon de procéder aurait des inconvénients qui valent d'être prévus et pesés. Si le lendemain même du jour où un représentant aurait été élu, la décision du scrutin à son égard pouvait être changée, quelle issue ouverte à l'ambition des compétiteurs, à leurs ressentiments, au dépit des vaincus de la veille, aux brigues du parti opposé î Quelle agitation fiévreuse et permanente répandue sur toute la surface du pays t Quelle instabilité, et, dans cette instabilité, quelle impuissance ! On ôterait au suffrage universel sa majesté, en l'encourageant à avoir des caprices. Sans compter que, dans ce cas, ^a condition de représentant deviendrait inacceptable pour qui-

2fP< DU surrRAGB mnriBSEL

conqae aurait quelque sentûnent de sa dignité, quelque oonscieuoe de sa Taleur, et entendrait servir le peuple en homme libre, noblement, fièrement, comme une nation est digne d'être servie.

Concilier la stabilité des affaires arec le mouvement de l'opinion, la dignité de l'élu avec la souveraineté de rélecteur, la néce8»iié de firapper le mandataire incapable ou infidèle avec la nécessité non moins impérieuse d'empêcher le suffrage universel de se décrier lui-même par des arrêts inconsistants, des fluctuations nées de l'intrigue ou des fantaîsifts, tel estle problême; et ce problème, le mode des parlements annuels me paraît le résoudre.

Quant à l'inconvénient de trop rapprocher les époques de fièvre électorale, cet inconvénient me touche peu. Plus le peuple s'accoutumera à la vie publique, moins l'excitation qu'elle crée sera violente. La fréquence des élections est une garantie contre leur emportement. Ce qu'il y aurait plutôt à craindre, c'est que l'idée de pouvoir, au bout d'un an, revenir sur un choix défectueux, ne poussât le peuple à apporter dans l'exercice de son droit moins de soin et d'ardeur; mais, pour parer à ce danger, l'action combinée de la presse et des réunions politiques suffirait de reste.

Il me reste à examiner les questions diverses que le suffrage universel a dernièrement soulevées, soit parmi ses partisans, soit parmi ses adversaires.

Le suffrage universel, c'est la voix de la souveraineté du peuple. La souveraineté du peuple, c'est la légitimité dans la puissance.

Si, sur les choses qui l'intéressent, le peuple était toujours unanime, la science politique serait fort simplifiée. Par malheur, les votes se divisent, et l'on est obligé de convenir que la pluralité fera loi.

De là, pour la minorité, obligation légale de se soumettre.

Mais faut-il que cette soumission soit sans réserve ? La souveraineté du nombre est-elle sans limites? Si la majorité votait aujourd'hui l'anéantissement de la République, nous, républicains, devrions-nous obéir ? M. de Girardin n'a pas hésité à répondre : Oui. Je n'hésite pas à répondre : Non.

La raison et le bon droit sont-ils toujours du côté de la majorité ? Nul ne l'oserait prétendre. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il y a présomption en sa faveur.

Or, cette présomption suffit pour qu'on obéisse à la majorité dans tout ce qui n'est pas d'ÉviDENCE matérielle ou morale, mais elle ne saurait suffire pour qu'on se soumette dans tout ce qui est au-dessus du débat.

Mais chacun prétendra avoir Yëvidence de son côté. — Ehl quand bien même cela serait? A la rigueur,

des gens peuvent se trouver pour nier que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, et il s'en trouverait peut-être beaucoup qui le nieraient s'ils y avaient intérêt : en conclurez-vous que la proposition dont il s'agit n'est pas un axiome, et qu'on a tort d'en faire une des bases sur lesquelles repose la géométrie?

« Dans l'état de nature, on se bat ; dans l'état de « société, on se compte. » Soit.

« Le droit des plus forts, c'est le droit brutal. • Je n'y contredis pas.

(c Le droit des plus nombreux, c'est le droit social.» Ici, je vous arrête! Le droit social, oui, si on ne le place pas au-dessus de tout, au-dessus de l'évidence, au-dessus de la conscience. Car, autrement, il y a tyrannie, etqii'est-ce que le droit de tyrannie?

Ce qu'on appelle le droit du plus fort s'appuie sur un fait : le droit des plus nombreux s'appuie sur une présomption. S'il fallait immoler à une présomption cette portion inviolable et vraiment sainte de la liberté, que les hommes, lorsqu'ils se sont formés en société, ont arrachée à la domination du fait, le despotisme, sous la forme d'un chiffre, serait-il moins odieux que sous la forme d'un coup de massue ?

M. de Girardin demande : « Qu'est-ce que la justice sans juges? » Et il répond : « L'âme sans le corps. » Il est donc conduit à admettre que la distinction eliste. La justice est donc indépendante des juges : ils

ne la créent pas, ils la déclarent. Le droit est donc indépendant de la loi : elle ne le crée pas, elle le formule. Vieilles vérités, vérités éternelles qu'on s'étonne de voir éternellement remettre en question ! '

Interrogé sur le point de savoir s'il faisait passer le suffrage universel avant la République, M. de Girardin avait dit : « A la majorité de prononcer I à la minorité de se soumettre. » Il a voulu, depuis, soutenir son opinion et il a écrit :

« Sous quelle forme est-il préférable que s'exerce et « se délègue la souveraineté de la majorité? Est-ce « sous la forme d'un roi inviolable et héréditaire? « Est-ce sous la forme d'un président responsable et « temporairement inamovible ? Est-ce sous la forme « d'un simple dépositaire du pouvoir élu par les « représentants du peuple, soumis à leur contrôle et « constamment révocable ? »

La fausseté de la thèse défendue par M. de Girardin ressort de cette seule manière de poser la question.

La délégation d'un pouvoir n'est jamais qu'un dépôt, elle est inséparable de la faculté de reprendre le dépôt, deux choses incompatibles avec l'existence d'une royauté héréditaire et inviolable. La permanence est un attribut essentiel de la souveraineté : le peuple qui s'en dépouille au profit d'un roi, fait dIus que déléguer sa souveraineté, il Taliène ; il fait plus que se choisir un délégué, il se donne un maître.

Non, il n'est pas vrai que le suffrage universel

puisse, sans abdiquer, attenter à la République, puisque la République est le gouvernement du suffrage universel.

La royauté constitutionnelle n'est, selon vous, qu'une forme de la souveraineté du peuple ? Autant vaudrait prétendre que la souveraineté du peuple a le droit de se nier elle-même !

Et puis, prenez-y garde : cette majorité qui nous ramènerait sous le joug d'une monarchie, — pouvoir héréditaire et conséquemment soustrait d'avance à l'arrêt des majorités, — ce serait la majorité de la nation à un moment donné de l'histoire, non la majorité du peuple considéré dans la succession des âges.

Il y aurait confiscation du suffrage universel de demain par le suffrage universel d'aujourd'hui. La génération présente se serait arrogé Tinsolent privilège d'engager l'avenir au préjudice de la génération qui suivra. Les pères se trouveraient avoir disposé de la fortune des enfants.

L'usurpation, ici, est flagrante, et M. de Girardin raisonne à la manière -de Hobbes. Que flt Hobbes, lorsqu'il imagina de fonder la théorie du despotisme ? Il prit, lui aussi, pour point de départ la souveraineté du peuple ; il la déclara absolue, il affirma que, dès lors, elle pouvait tout, même s'aliéner; il supposa cette aliénation consentie, et, au nom du peuple souverain, il s'inclina devant le droit des tyrans l

Nul n'ignore avec quelle vigueur Rousseau a mis en poudre ce prodigieux sophisme (1).

Disons que les majorités, quelque respectables que soient leurs décisions, ne sauraient légitimement exercer un pouvoir sans limites ; disons qu'il est des droits, celui d'association, par exemple, celui de libre discussion, celui de vivre en travaillant, celui d'avoir telle ou telle croyance religieuse, qui sont au-dessus de toutes les conventions humaines ; disons que l'évidence et la conscience ont aussi leur souveraineté ; disons que le suffrage universel n'a point prise sur la République, gouvernement de suffrage universel.

Ces principes, je les ai professés et je les défends depuis que je tiens une plume.

Il est vrai qu'après avoir fait de l'État, en politique, le vivant résumé de la nation, je veux que l'État

(1) Je dois cette justice à M. Emile de Girardin, qu'il a fini par reconnaître son erreur. Et j'ajoute, à son honneur, qu'il en a loyalement fait l'aveu. Voici ce qu'il dit dans les Lettres d'un Logicien, publiées en 1873 :

« Est privé de la «némoire et de la raison, quiconque « demande au suffrage universel de . fonder ce qu'il n'est « pas en son pouvoir d'instituer : un gouvernement héré- « ditaire, une monarchie, une dynastie.

« Je le sais pour l'avoir entreprise : toute contradic- « tion sérieuse est impossible contre les républicains « soutenant que les générations actuelles n'ont ni le droit « ni le pouvoir de lier indissolublement les générations « futures. Ils ont avec eux, j'ai dû le reconnaître, la lo- « gique et l'histoire. » (P. 5.)

agisse efficacement, en économie politique, dans Tintérêt de la nation à régénérer, ce qui revient à vouloir qu'elle s'occupe d'elle-même. Il est vrai encore que je ne crois pas qu'on doive abandonner entièrement aux efforts individuels, laisser au hasard le soin de travailler à l'abolition du prolétariat et au bannissement de la misère, le peuple ne devant pas être, à mon avis, un souverain affamé, un roi en guenilles. Il est vrai enfin que je considère l'association comme le grand chemin de la liberté. Si c'est là le code de la tyrannie, à la bonne heure !...

Rousseau a posé le problème social en ces termes : t Trouver une forme d'association qui défende et « protège de la force commune chaque associé, et par « laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pour- « tant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparaa vant(l). »

A la place des quatre derniers mots, j'aurais écrit : « Et par là devienne libre. »

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