LE SYSTÈME DU GENS EST ABSURDE
Ce système faisait de la propriété la base ou, si l'on veut, le signe de la capacité et de la moralité poli-
(1) Contrat social, liv. I, chap. VI,
DU SÛFFRAÔB UNIVERSEL 215
tiques. Qu'imaginer de plus dérisoire et de plus extravagant ?
Au moins faudrait-il que la société fût organisée de telle sorte que la fortune y fût toujours, nécessairement, le prix du travail.
Or, dans la société actuelle, j'aperçois des spéculateurs qui ont gagné à la hausse ou à la baisse, des usuriers au cœur de marbre, des gens avides qui ont retranché sur le salaire de l'ouvrier mourant de faim de quoi enâer d'ignominieux^ bénéfices, des intrigants qui ont séduit de malheureuses filles pour avoir leur dot, des aventuriers qui ont gagné beaucoup d'argent au jeu, des écrivains qui ont vendu à haut prix leur conscience, des charlatans de toute espèce, inventeurs de choses connues, guérisseurs de malades bien portants, faiseurs de découvertes fantastiques.
Ce crétin reçoit du hasard de sa naissance un vaste domaine. C'est un homme capable : qu'il soit électeur.
Ce fripon ruine cent familles par l'agiotage, qui lui donne châteaux, voitures et laquais. C'est un homme moral : qu'il soit électeur.
En vérité, il y a dans de tels raisonnements je ne sais quel mélange de bêtise et d'insolence qui me fait hésiter entre le mépris et la pitié.
Que les garanties les plus rassurantes d'un bon gouvernement soient la capacité et la moralité, qui le nie ? Qui en doute? Mais à quoi reconnaître la capacité et
la moralité pour leur donner le pouvoir ? voilà toute la question.
Or^ la moralité n^est pas dans l'homme vertueux un trésor qui se dérobe à tous les r^ards.
La capacité répand autour d'elle de l'éclat
Il y a plus. C'est le propre du mérite d'exciter l'admiration de ceux mêmes qui seraient hors d'état de l'analyser.
f^ C'est le propre de la vertu d'imposer le respect à ceux mêmes qui n'auraient pas le courage de la pratiquer.
Les hommes probes et capables sont donc ceux que la voix publique proclame tels^ non pas cette voix publique qui se forme des chuchotements d'un salon, mais cette voix publique qui sort du sein des grandes assemblées.
L'intrigue [prend facilement possession d'un petit théâtre.
La*corruption a d'autant plus de puissance que le nombre des hommes à corrompre est moindre.
Dans une petite sphère, les jalousies basses, les rivalités puériles jouent un rôle qui serait impossible dans une sphère plus grande. Dans les petites réunions, les médiocrités dominent, et ce que pardonnent le moins à un homme ceux qui sont en contact perpétuel avec lui, c'est son talent.
Mais, pour se concilier les suffrages d'un grand nombre d'hommes, que faut-il, . en général ? Une vertu sans tache ou un talent incontestable.
C'était donc un système contraire à toutes les notions de l'expérience et du bon sens que celui qui faisait résulter les garanties de capacité et de moralité de la possession de quelques arpents de terre, surtout (et j'insiste sur ce point) dans une société mal constituée sous le rapport économique. Car, encore un coup, celui qui dit : La propriété est le signe de la capacité et de la moralité, celui-là suppose qu'avec de la capacité on arrive toujours à la propriété. Et rien n'est plus faux dans l'organisation actuelle. Avoir de l'intelligence et l'amour du travail ne suffit pas évidemment pour réussir : il faut encore avoir les instruments de travail. Et c'est précisément là ce qui manque à beaucoup d'hommes intelligents et honnêtes.
Le système du cens est inique. — Arriver par le travail à l'aisance, disent les publicistes du juste^ milieu, c'est entrer dans la classe moyenne. Tout le monde est donc appelé à faire partie de la classe moyenne, et personne, par conséquent, ne peut avec raison se prétendre exclu.
Quel pitoyable sophisme l arriver par le travail à l'aisance I mais cela est-il donc si facile, lorsque le travail cherche vainement des lois qui le protègent ? Parmi les travailleurs, en est il un seul qui, sous l'empire de la concurrence illimitée, dépende d'une manière absolue de sa bonne conduite ou de son intel-
ligence ? Evidemment non.
Vœd on oayrier adroit et actif. Malheureusement une "i^liifiA est décoarerte qui le fivœ à quitter le métier dans lequel il excellait n va tomber dans la misère, peut-être dans le Tice. Voici un petit £Bd>ricant qui, à force de probité, de constance, d'économie, serait parvenu à une honnête aisance; mais, hélas 1 dans le domaine de son industrie se précipite un gros capitaliste qui, pour se débarrasser de ses rivaux, vend à meilleur marché, quoiqu'à perte. Le petit fabricant est donc ruiné, réduit au désespoir, chassé violemment des avenues de la fortune.
Et ce ne sont point là de rares accidents de notre histoire industrielle : c'est notre histoire industrielle tout entière.
Avisez donc à r^énérer la société ; cherchez, trouvez le moyen de rendre de plus en plus accessible à tous la possession des instraments de travail. Faites qu'on ne devienne pas d^autant plus riche qu'on a commencé par être plus riche; faites qu'on ne risque pas de mourir sur le grabat d'un hôpital, par cela seul qu'on est né sur la paille d'un taudis, et alors on vous pardonnera de dire : c Tant pis pour ceux qui ne savent pas devenir riches I » Mais, dans l'état actuel des choses, prononcer un tel mot c'est oublier que ce qui caractérise la civilisation moderne, ce n*est pas tant Tinègalité des fortunes que Tinégalité des moyens de développement et de travail.
Nos adversaires, au surplus^ semblaient compren-
dre eux-mêmos tout ce qu'il y avait d'inique dans leurs doctrines d'exclusion y lorsqu'ils s'écriaient : « Qu'importe que la bourgeoisie paraisse seule sur la « scène politique? Ne touche-t-elle pas à la classe « supérieure par en haut et à la classe inférieure par c en bas ? Ses intérêts sont ^x\q ceux de la sodétô a tout entière, qui, par elle, se trouve complètement « représentée. »
Ah vraiment ! Eh bien 1 passons rapidement en revue les questions dont la solution intéresse l'immense classe des cultivateurs et des ouvriers.
Comment arriver, par une meilleure organisation du travail, à une plus équitable répartition des fruits du travail ?
Gomment fournir & celui qui entre tout nu dans la vie les instruments dont il a besoin pour développer son intelligence et ses diverses facultés ?
Que faire pour assurer au pauvre le bénéâce du crédit, qui lui est mille fois plus nécessaire qu*au riche, et dont cependant il est privé ?
Que &ire pour empêcher le cultivateur de devenir vassal de l'usure ?
Par quels moyens, tirés d^une économie politique nouvelle, soustraire l'ouvrier aux désastreux résultats de la mobilité excessive des salaires ?
Qu'imaginer pour qu'il y ait vraiment liberté de transaction entre le travailleur qui stipule pour ne pas mourir de faim et le capitaliste qui stipule pour gagner?
Par quelle intervention prévoyante et tutélaire régler cette invasion des machines qui créent à nos ouvriers, machines vivantes, une si meurtrière rivalité?
Par quel impôt raisonnablement assis remplacer rimpôt du sel, et celui du tabac, et celui des boissons?
Comment réduire ou Cure disparaître sans dangers tous ces droits qui écrasent le pauvre, le droit sur le fer, par exemple, qui élève à un prix si ruineux la matière la plus indispensable aux travaux du laboureur et de l'artisan, le tout pour enrichir les propriétaires de bois et les maîtres de forges ?...
Ces questions sont difficiles. Soit. Mais je ne demande pas si nos législateurs censitaires les avaient résolues : je demande s'ils avaient eu seulement la volonté de les résoudre ; je demande s'ils les avaient seulement étudiées; je demande si, lorsqu'elles leur étaient soumises par quelque ami du peuple, ils ne répondaient pas par de violents murmures. Voilà ce que je demande.
Le système du cens devenait impossible, — Le système du cens était en opposition directe avec le Code
J'ouvre le Code, et j'y lis : » Les libéralités soit t par actes entre vifs, soit par testament, ne peuvent « excéder la moitié des biens du disposant, s'il ne « laisse qu'un enfant légitime ; le tiers, s'il laisse
« deux enfants ; le quart, s'il en laisse trois ou un « plus grand nombre. » Ajoutez à cela Tégalité du partage entre descendants, et les dispositions qui règlent la communauté ou la séparation des biens entre époux : il est clair que Tefifet du Code doit être d'imprimer à la propriété foncière une mobilité extrême.
Aussi le dépècement du sol a été te^'âepuis 1790 jusqu'en 1830, que le nombre des parcelles, qui n'était pas de plus de cent millions en 1790, s'était élevé, en 1830, jusqu'à cent soixante millions. Rien qu'en 1814, au-dessous de 21,456 familles possédant, Tune dans l'autre, 880 hectares, on en comptait 1 , 101 ,421 pos« sédant 1/2 hectare seulement.
La législation va donc divisant la propriété du sol à rinfini. Or, plus le sol sera divisé, moins chaque propriétaire sera riche foncièrement, et moins, par conséquent, il devait y avoir de propriétaires en état de payer le cens de 200 francs.
Ainsi, les lois politiques immobilisaient la puissance politique, et ce qui servait de base à cette puissance, les lois civiles tendaient à le mobiliser I II y avait donc contradiction entre les lois politiques et les lois civiles. 11 aurait fallu, si on avait maintenu le cens, modifier le CJode.
PAS d'Élection a deux degrés
Dans son dernier^écrit, M. de Lamartine veut bien, ayant égard aux préjugés populaires^ nous faire grâce de l'application immédiate de l'élection à deux degrés ; mais il déclare, sans détour, que ce système est celui* de ses prédilections ; qu'il y faudra revenir tôt ou tard ; que là est la loi de l'avenir.
Or, en quoi consiste le mécanisme si vivement recommandé par M. de Lamartine ? Lui-même il le décrit en ces termes :
« On inscrit et on appelle tous les citoyens au chef- « lieu du canton ; on leur dit : Vous allez désigner, et pour trois ou six ans, parmi vous, un certain nom- « bre de citoyens les plus rapprochés de vous, les plus « connus de vous, les plus éclairés dans votre opinion, « les plus exercés aux choses politiques, et vous allez « les nommer électeurs. Ces électeurs ainsi nommés « par vous dans chaque canton, an nombre de qua- « rante ou cinquante, formeront un collège électoral « permanent. Toutes les fois qu'il y aura un représen- « tant à élire, ce collège électoral permanent, nommé « par vous, se rendra, à votre lieu et place, au chef- « lieu de l'arrondissement ou du département, et « nommera le représentant. »
Ainsi, resserrer Télection primaire dans ces petits cercles où dominent si aisément la médiocrité doublée d'intrigue, le prestige de la fortune, les influences corruptrices de clocher, les ambitions de village ; ôter au peuple le droit de peser directement et par luimême dans la balance des communes destinées, droit précieux qui lui élève le cœur, le grandit à ses propres yeux, l'anime, le passionne, et de ses élus fait ses serviteurs ; mettre devant Topinion nationale une sorte de corps opaque qui en intercepte les rayons ; créer, sous le nom d'électeurs du second degré, une classe véritablement aristocratique, d'autant plus indépendante du peuple qu'elle sera nommée pour plus longtemps, et d'autant plus dangereuse qu'elle sera censée parler et agir comme mandataire du peuple, c'est là ce que M. de Lamartine appelle organiser l'élection I
Ce procédé est bien simple, ajoute-t-il. Oui, certainement, et il en est un plus simple encore : la suppression, sans phrases, du suffrage universel.
Un des avantages que M. de Lamartine trouve à son procédé, c'est « que Taction de choisir un représen- « tant politique pour le pays n'est plus alors une sim- « pie fonction attribuée par hasard au premier venu. »
Au premier venu? Mais ce premier veriu, c'est le peuple I
J'entends : vous prenez pour point do départ T incapacité électorale de la multitude. Quelle ai^tne fournie aux advërèaiireà du suffrage univehèl, i\ tdùs dlàtéi
vrai ! Mais enân, ce premier venu que vous craignez tant de voir se tromper» quand il s'agit pour lui de nommer, sans intermédiaire, les hommes qui, dans notre système à nous, lui sont'uniquement désignés par l'éclat d'une grande vertu, d'un grand patriotisme, d'un grand talent, ne craignez-vous pas qu'il se trompe quand son choix portera sur Vélecteur, candidat qu'il n*aura approché peut-être que pour le subir, candidat qu'il ne sera parvenu à bien connaître qu'à force de dépendre de lui, ou comme ouvrier, ou comme fermier, ou comme débiteur? Je me défie des conditions dépendantes : e^es sont plus corruptrices que l'argent, et leur manière de corrompre est plus sûre précisément parce qu'elle est moins avilissante, et que, souvent même, elle se cache derrière d'honnêtes motifs ou des nécessités terribles.
Encore sll était avéré, comme M. de Lamartine le croit, que le choix de ces électeurs du second degré promet des garanties supérieures d'intelligence I Mais ici M. de Lamartine tombe dans le système de M. Odilon Barrot : le système des capacités.
I Eh l qu'rst-ce donc, je vous prie, qu'un homme capable?
En fait de médecine, l'homme capable est celui qui guérit beaucoup de malades. En fait de barreau, c'est celui qui gagne beaucoup de causes. En fait de finances, un homme capable, c'était Law. En fait d'art militaire, un homme souverainement capable, c'était
Napoléon. Si la capacité d'élire un député résulte d'une connaissance approfondie de la politique^ pensez- vous pouvoir appliquer à vos électeurs du second degré le titre de capables'^ Je m'assure que bien peu d'entre eux auront étudié Delolme, commenté Blackstone, ou médité Montesquieu. Que si l'exercice du droit d'élire exige seulement de l'électeur une certaine intelligence de son intérêt, jointe à la faculté instinctive de discerner qui saura le défendre, ces deux qualités, le peuple, en général, les possède, de l'aveu de tous les publicistes, et il n'a nul besoin de sentir par procuration.
Je reconnais volontiers que quelques électeurs désignés par leur canton pour remplacer le seul et vrai souverain, seraient t plus libres par leur position soit ciale de se déplacer, de perdre un jour ou deux, de « faire la dépense nécessaire de ce voyage et de ce « temps perdu. » Mais que prouve cela ? Est-ce que depuis deux ans le peuple s'est jamais plaint d'être trop souverain ? Est-ce qu'il a jamais demandé qu'on lui épargnât les soucis du scrutin et ses fatigues ? Est-ce qu'on l'a vu présenter à TAssemblée nationale la note de ses dépenses de souveraineté ? Est-ce que son indifférence en matière d*élections a, jusqu'ici, autorisé M. de Lamartine à craindre que le suffrage universel direct ne fît dépendre le sort de la nation d'un myriamètre de distance, d'un torrent débordé ou d'un jour de pluie ? Que tous, parmi le peuple,
n'aient pas encore à un suffisant degré la conscience du grand rôle qui leur est assigné par le suffrage universel; que tous ne comprennent pas assez qu'il vaut la peine de faire quelques pas pour l'atteindre, cette urne d'où sortira la liberté, c'est possible. Et qu'avons-nous à en conclure, sinon que le meilleur moyen d'intéresser les indifférents à l'exercice de leur droit, c'est de leur en montrer l'importance, de leur en faire toucher du doigt les avantages ? Qu'on se rassure l le scrutin ne sera pas déserté de sitôt. C'est vraiment trop de bonté à vous de vouloir débarrasser le peuple de son droit ; il vous tient quitte de cet effort de sollicitude. Devenu roi, il n'entend pas l'être à la façon des rois fainéants, et il ne désire, en aucune sorte, qu'on le soulage du poids de sa couronne!
Quant à éviter les rassemblements électoraux par masses nombreuses, j'y verrais un mal et non pas un bien :
Uhi solitudinem faciunt pacem appellant.
C'est dans cette faculté laissée aux électeurs de se réunir, de consulter entre eux, d'échanger leurs idées et leurs sentiments, c'est là qu'est la vie politique, et elle n'est que là. Qui n'a remarqué que l'homme acquiert, par le contact de ses semblables, une force d'intelligence et de volonté dont l'enfantement, pour être mystérieux, n'en est ni moins réel ni moins sensible ? Qui n'a éprouvé l'influence de ces mouvements électriques qui portent si énergiquement les hommes
réunis par grandes masses vers toute pensée noble et généreuse? Condamner la nation au régime des votes solitaires, lui infliger une souveraineté muette, ce serait lui glacer le cœur. La solitude n'est que Tordre dans l'impuissance, le silence n'est que l'harmonie dans la mort.
En 1839, M. Dupont (de Bussac) publia sur l'organisation du suffrage universel un travail fort remarquable dans lequel il établissait par un calcul saisissant l'absurdité du système des élections à deux degrés. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire ce calcul ; le voici :
« Supposons quatre 'arrondissements dans un département, trois cantons par arrondissement : soit douze cantons. Supposons encore que chaque canton contienne trois mille électeurs. Les électeurs primaires de ce département seront donc au nombre de trente^ six mille.
« Admettons, pour tout simplifier, que les assemblées électorales de canton soient chargées d'élire un électeur départemental par chaque centaine d'électeurs primaires : chaque canton nommera trente électeurs départementaux. Le nombre des électeurs choisis par tous les cantons du département s'élèvera donc seulement à trois cent soixante.
« Enfin, admettons encore que les électeurs ne soient divisés qu'en deux partis, celui du progrès et celui de la résistance.
< Maintenant» voyons fonctionner le système.
< Dans sept assemblées de canton, composées chacune de 3,000 votants, les électeurs primaires de la résistance l'ont emporté à la simple majorité des voix, et ils ont ainsi nommé 210 électeurs définitifs qui représenteront leur parti dans l'élection départementale.
< Chaque électeur départemental n'a donc réuni en sa faveur que 1,501 voix.
« D'un autre côté, les électeurs du progrès ont, dans les assemblées primaires de ces sept cantons, concentré leurs voix sur 210 candidats qui ont échoué, mais qui ont obtenu chacun 1,499 votes.
a Comptons les voix de ces sept cantons :
« Majorité pour la résistance. . 10,507 « Minorité pour le progrès. . . . 10,493
« Voyons maintenant ce qui se passe dans les cinq autres assemblées de canton qui ont à nommer chacune 30 électeurs départementaux : soit 150 électeurs.
« Là tous les électeurs primaires sont du parti du progrès^ et chaque assemblée de canton, composée de 3,000 votants» nomme les 30 électeurs départementaux à l'unanimité des voix. Les 150 électeurs nommés par ces cinq assembléesMe canton ont donc réuni en leur faveur 15,000 suffrages.
« Récapitulons la totalité des votes des douze cantons :
DU SUFFRAGE UNIVERSBL 229
f Pour la résistance. 10,507
« Pour le progrès. . . . 15,000
« Il faut de plus ajouter à ces 15,000 voix les votes de la minorité dans les sept premiers cantons 10,493
Majorité en faveur du progrès. . . . 14,886
« Et cependant Topinion de la résistance, Topinion de la minorité, est représentée par^ 210 électeurs départementaux ! tandis que l'opinion du progrès, l'opinion de la majorité, ne sera représentée que j)ar 150 électeurs !
« Reportons-nous maintenant au chef-lieu du département. Rassemblons ces 360 électeurs départementaux dans une seule assemblée où ils vont procéder à l'élection pour la représentation nationale.
« Supposons, toujours* pour simplifier la question, que le département doive nommer un seul député.
« Il est très probable que chaque électeur apporte à l'assemblée départementale un suffrage qui n'est que la traduction des opinions électorales de ses commettants.
« Ainsi, les 210 électeurs de la résistance donnent tous leurs voix à M, Royer-CoUard ; — et les 150 électeurs du progrès réunissent leurs sufirages sur
M, Aadry <le Puyraveau, si digne de les représenter, malgré toas les revers qui l'ont accablé.
« M. Rpyer-Collard est proclamé député.
« M. Royer-€k)llard a obtenu, en effet, la majorité légale, la majorité apparente. — Mais si, au liea de considérer les électeurs départementaux comme des unités absolues, on les considère sous leur réritable caractère, c'est-à-dire comme représentant d'autres unités, — dites si M. Royer-Collard a obtenu la majorité réelle ? N'est-il pas évident, au contraire, qu'il n'a eu en sa foveur qu'une minorité (10,507 suffrages), et qu'il a contre lui une majorité immense (25,493 votes) ? »
Ces chifflres sont décisifs : nous les recommandons à Tattention de M. de Lamartine. SU avait pu soupçonner que rélection à deux degrés produisît de tels résultats, l'aurait-il proposée ?
Ce n'est pas la première fois, du reste, que ce système est mis en avant. Qu'on se rappelle la funeste époque de prairial t Dans Tinsurrection de prairial, comme dans celle de juin 1848, le peuple avait écrit sur ses drapeaux ce mot accusateur, ce mot tragique : Du PAIN. Comme l'insurrection de juin, celle de prairial fut noyée dans le sang. Puis, sous l'empire d'une réaction forcenée, on songea à dérober au peuple le fruit de ses conquêtes antérieures. On parla de réviser la constitution alors existante (la constitution de 1793). On s'attaqua au suffrage universel. L'éleg-
TiON A DEUX DEGRÉS fut proposée. Que dis-je, proposée ? on l'adopta (1) , grâce aux clameurs des royalistes. En vain, dans la Convention, Baudin (des Ardennes) s'était- il écrié : « Prenez garde I
< la formation de corps électoraux est une des opic nions favorites du royalisme et de Taristocratie, » la contre-révolution était devenue dominante» elle passa outre : la Constitution de 1795 établit des électeurs primaires et des électeurs de département. Or» il ne Ëiut pas oublier que cette même Constitution, inspirée par les thermidoriens et leurs complices, donnait pour base au nouveau système électoral le principe suivant : « Un pays gouverné
< par les propriétaires est dans Tordre social ; celui
< où les non-propriétaires gouvernent est dans Tétat « dénature, i
Les suites, on les connaît. Ce fut par les voies qu'une pareille législation venait d'ouvrir que la France, lassée, abaissée, oublieuse d'elle-même et de son génie, se traîna jusqu'aux pieds du soldat victorieux qu'elle implora et prit pour maître.
Si le peuple ne veut plus de maître, qu'il se souvienne I Son sceptre à lui, c'est le suffrage direct : qu'il ne permette à personne d'y toucher.
Ceci m'amène à signaler, dans la manière dont le suffrage universel se pratique à Paris, un vice qui, si
(1) Constitution de 1795, art. 33 et 41.
232 DU SUFFRAGE nHVBRSBL
FoD ny prenait garde^deTiendrait bien Tite an danger. Ce qni se passe dans les élections pariûennes, cette nomination préliminaire de commissaires chargés de dresser une liste» le droit à enx accordé de composer la liste selon leurs crqjranoes et leurs Inmières, l'obligation morale en qoelqae sorte imposée au peuple de voter pour les noms adoptés, et de voter sans discus* sion, sans réserve, avec ensemble ; tout cela, il faut bien en convenir, n'est guère autre chose, en fait, qae rélection à deux degrés. Je sais quels services a rendus, dans les derniers temps, au parti démocratique ce mode d'opérer; je sais combien il a été jusqu'ici nécessaire de l'employer pour discipliner les votes du peuple, devant la coalition des réactionnaires de toute nuance; je sais que, sous la pression des événements, Étire autrement c'eût été s'exposera compromettre le succès. Mais il n'est pas moins vrai qu'il y aurait péril à ce qu'un système de circonstance fût regardé comme une application normale et définitive du suffrage universel. Il n'est pas bon que le peuple s'accoutume à abdiquer sa puissance électorale aux mains d'un petit nombre d'hommes, quels qu'ils soient, revêtus de l'exorbitante prérogative de l'exercer en son nom. Ce qu'il faut, c'est que le vote de chacun ait son poids, c'est que chacun soit appelé à désigner le candidat de ses convictions, sauf, si la discipline l'exige, à reporter ensuite sa voix sur le candidat du mèma parti qui aurait réuni le plus de suffrages. Pour cela.
il sufHt que chaque assemblée préparatoire fasse ses choix, et que la mission du comité central se réduise au dépouillement du scrutin préparatoire. Les noms qui, dans ce cas, figureraient sur la liste seraient ceux qu'y auraient portés les sfympathies les plus nombreuses. Cette liste une fois publiée, il y aurait nécessité, cQmme cela se pratique ai^gourd'hùi, de la voter avec ensemble, sans discussion, par esprit de discipline et pour arriver au succès; mais du moins, chacun aurait, pour sa part et directement, contribué à la formation de la liste ; chacun aurait jeté dans la balance le poids de son sufirage ; chacun, avant de faire acte d'homme de parti et d'accomplir son devoir, aurait fait acte de souverain et exercé son droit.
NÉCESSITÉ DE liAINTENIR, DANS LE SYSTÈME ACTUEL,