LE SCRUTIN DE LISTE
Supposons que la vie politique tdt assez répandue en France, et qu'entre les divers éléments de la nation les rapports fussent assez intimes, et qu'on pût imaginer des combinaisons assez savantes pour qu'il fût possible de faire écrire sur un bulletin à chaque citoyen les noms de tous les hommes de son choix, en nombre ^1 à celui des membres dont se composerait l'assemblée : n'est-il pas évident que nul système électoral ne serait plus propre à fournir l'expression exacte et complète des sentiments de la France ?
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Aujourd'hui, il est tel député qui, nommé par un département, aurait eu peut-être contre lui la majorité de tous les autres s'il avait sollicité leurs suffrages ; et cependant il prend le titre de représentant du peuple, il va âèrement s'asseoir sur les bancs de l'assemblée, il met la main à des lois que devront subir les 85 départements, sur 86, qui l'auraient repoussé. Dans rbypotbèse ci-dessus, rien de semblable. C'est de la majorité du pays tout entier qu'il faudrait tenir son mandat pour oser se dire représentant du pays^ et l'Assemblée nationale, bien réellement composée alors des élus de la P'rance, serait un sénat d'une incomparable majesté.
Malheureusement, un tel système électoral présente des difficultés pratiques aussi sérieuses qu'incontestables. Le nombre des représentants à élire ne fût-il que de cinq cents et n'eût-on que deux candidats par place de représentant, quelle complication! Ce seraient, pour chaque électeur, mille noms à peser, à discuter, à débattre, mille personnages à connaître tant dans les actes de leur vie intime que dans ceux de leur vie publique. Il n'y aurait plus qu'un corps électoral, la France ; mais ce corps électoral serait immense, il faut le dire, et ce ne serait pas chose aisée que d'avoir à dépouiller le scrutin sur une aussi vaste échelle.
Toujours est-il que par le scrutin de liste, chaque électeur départemental vote pour tous les candidats
du département. Ck)mme dans l'hypothèse posée plus haut, chaque citoyen français voterait pour tous les candidats de la France. Le scrutin de liste, restreint ainsi au département, et de cette façon rendu praticable, est^iU en matière d'élections, le dernier^ terme du progrès? C'est ce que nous examinerons en traitant la question de la représentation proportionnelle des minorités.
Biais ce que nous affirmons dès à présent, c'est que diviser la population en groupes de quarante mille âmes, c'est-à-dire de quinze mille électeurs au plus, dé&lcation faite des enfants, des malades, des incapables, des indignes, et donner à chacun de ces groupes un seul représentant à élire, ce serait éteindre le foyer de la vie politique en France, y introduire le régime des bourgs^pourris, prostituer le suffrage universel à des influences purement locales, immoler d'avance la célébrité du talent au pouvoir de la médiocrité intrigante, et le mérite à la fortune! M. de Lamartine n'a pas vu que l'avantage du scrutin de liste était, par Téiargissement du rayon électoral, de neutraliser les combinaisons de l'intrigue en lui donnant trop d'espace à parcourir, de désarmer la corruption en lui donnant trop d'individus à gagner, d^épargner enfin au peuple de France le dérisoire honneur de se choisir des maîtres parmi quelques centaines de seigneurs villageois t
M. de Lamartine attribue Vinvention du scrutin de
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liste à une réanion « de sept à huit Journalistes noma-
< des d'opinioQ, déraciaôs de leurs villes, noyés dans
< une capitale, leur seul élément » M. de Lamartine ignorerait-il d'aventure qu'en 1795 la Commission DES ONZE proposa le dépouillement départemental au nom de la sincérité, au nom de Tindépendance et de la moralité des votes, et que la nécessité d'adopter ce mode d'élection fut proclamée hautement par un homme peu suspect d'exagération démocratique, par Boissy-d'Anglas lui-même ? On nous montre t une douzaine de meneurs, pu- « blicistes, journalistes , clubistes , se réunissant « dans l'arrière-cabinet d'un restaurateur ou d'un « bureau de journal à Paris, déployant une carte « des départements et une liste de candidats sans em-
< ploi sur la table, distribuant entre deux quolibets « ses rôles à la France, » et la France votant ensuite, sans examen, au hasard, avec une résignation imbécile, les listes ainsi préparées. Est-ce pour plaisanter qu'on appelle ce tableau si étrangement chargé l'histoire du scrutin de liste ? J'accorde que, dans la manière dont on a procédé jusqu'ici, des abus se sont glissés; je les signalais tout à l'heure à propos de rélection à deux degrés ; mais, outre que la préparation des listes par un comité choisi ad hoc, avant toute désignation de candidats par le peuple, est un procédé dont des circonstaoces exceptionnelles ont cominandé et expliquent l'emploi, le principe du scru-
tiû de liste est-il responsable d'une façon plus ou moins régulière de rappliquer ? Que M. de Lamartine commence par prouver que les résultats auxquels sa verve s'attaque sont inhérents à la nature même du scrutin de liste, et alors la discussion deviendra sérieuse!
Parlons sans détour : ce qui déplaît véritablement à M. de Lamartine dans le scrutin de liste, ^ et, du reste, on lui doit cette justice qu'il ne s'en cache pas, — c'est que le scrutin de liste a pour conséquences de tenir en éveil les populations, de réunir les citoyens par masses imposantes, de leur faire battre le cœur, de les animer de ce mouvement qui est inséparable de la liberté.
Mais le contraire de cela ce serait la mort, et cela c'est la vie !
Le peuple est souverain.
Il exprime sa volonté par le suffrage universel direct.
Sa volonté formulée, c'est la loi.
L'obéissance à la loi a pour condition nécessaire le droit de la discuter, afin qu'on la change si elle est mauvaise.
La liberté de la presse, la liberté de conscience, la
liberté d'association, le droit de réunion, le droit de vivre en travaillant, ne sauraient dépendre d'un vote de majorité.
La souveraineté du peuple, dans ses limites, est imprescriptible et sacrée.
Elle est inaliénable, et exclut toute idée de monarchie.
Elle s'exerce au moyen de mandataires révocables.
Le peuple ne reconnaît d'autre pouvoir que celui qu'il tire de son sein : de sorte que l'Etat, c'est lui.
Si Ton adopte le suffrage universel ainsi compris, il n'y a plus d'insurrections possibles.
Si on porte la main sur le suffrage universel, on risque de déchaîner la guerre civile.
Si, la guerre civile éclatant, le suffrage universel succombe momentanément, on rentre, jusqu'à son triomphe définitif, dans la carrière des troubles mortels, des agitations sanglantes, des révoltes.
Il faut choisir.