DE GOUVERNEMENT
Publié en 1835
On peut dire que la monarchie fut perdue en France le jour où, sur la place -publique, un roi parut, qui donnait ses mains à lier au bourreau ; car, ce jour-là, on vit dans l'abaissement ce qu'on avait adoré superstitieusement : or, les cultes superstitieux ne se relèvent pas une fois qu'ils sont tombés*
Que de prestiges évanouis, que de grandeurs éteintes, depuis le moment où> au bruit des tambours démocratiques, on prit Louis XVI dans la tour du Temple, jusqu'à cette heure des espérances dernières où Charles X partit pour quelque château désert de la patrie des Stuart I Et qu'a-t-il manqué à l'humiliation de la monarchie? Elle nous est apparue mendiante, vagabonde. Et tandis qu'elle passait, couverte d'un habit de deuil, par tous les opprobres de la
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défaite, par toutes les douleurs de l'exil, le peuple apprenait le secret de sa dignité au milieu des agitations du forum et dans Ténivrement des batailles républicaines.
Pendant quelques années, il est vrai, nous avons subi l'orgueil d'une royauté caduque; mais, un matin, dans un moment de magnifique impatience, n'ayonsnous pas brisé Tépée de cette royauté, renversé un écusson, changé un sceptre en bâton de voyage?
Ainsi, en présence des vieux trônes, rien ne nous est resté de ce respect ignorant qui, dans le cœur de nos pères, se mêlait à la haine ou à la crainte. C'est à la raison seule que nous avons pu demander compte de la valeur des institutions monarchiques. Mais la raison tue le privilège, et l'hérédité des couronnes est morte avec l'hérédité du respect populaire. C'est donc de l'intelligence et non pas du sentiment qu'est née en France Topinion républicaine.
Aussi, ce n'est point par des idées que nos adversaires ont combattu nos idées. Au lieu de nous réfuter, ils nous ont calomniés, et dans leur logique à la fois lamentable et furibonde, ils nous ont réduits à démêler ce qui appartient à l'injure et ce qui appartient au raisonnement.
Lorsque nous avons montré aux penseurs de la monarchie combien il était difficile de recoudre ime royauté en lambeaux, qu'ont-ils répondu ? Que la République était impossible ; et alors ils nous ont con-
duits devant cette société décrépite qui applaudit à toutes les bassesses élégantes, qui glorifie la vénalité du talent, qui nourrit la prostitution de la pensée, qui ternit au souffle de son incrédulité tout ce qu'il y a de pur au cœur de Thomme. Ils nous ont prouvé que cette société était arrivée au dernier degré de la corruption, parce que le vice y était devenu railleur pour ne point paraître ridicule; parce que. la honte s'y abritait sous le cynisme. Puis ils nous ont crié : Vous voulez être républicains, et vous ne savez pas être vertueux !
Montesquieu a dit que la vertu était le ressort des républiques, c'est-à-dire qu'il fallait plus de vertu dans un Etat républicain que dans un Etat monarchique. Cette assertion s'est emparée de toutes les intelligences; elle s'est formulée dans toutes les bouches ; elle a acquis comme par prescription le* droit d'être tenue pour vraie, toujours protégée contre l'examen par sa trivialité même.
. Cependant nous allons essayer de la combattre, persuadés que la cause de la République serait à moitié gagnée, si on pouvait démontrer que dans un gouvernement républicain la vertu est mbins nécessaire que dans un gouvernement monarchique.
Et qu'on ne nous accuse pas de déflorer nous-même l'opinion que nous avons embrassée. Nous savons tout ce que l'histoire a mis de nobles dévouements et de hautes pensées dans le mot République. Nous
avons recueilli avec respect un peu de cette poosaière des générations mortes. Nous avons gardé au fond du cœur, comme un trésor de consolations, toutes les grandes choses du passé. Spectateurs frémissants, nous avons applaudi au spectacle des grandeurs de la République. A travers les siècles, nous l'avons suivie aux champs de bataille, aux places publiques, aux tribunes où parlaient ses orateurs, aux lieux où ses soldats mouraient, partout où elle s'est montrée dans la majesté du courage et du génie. Et, dût-on en ressentir quelque fatigue, mieux vaut, n'est-ce pas, gravir les hauteurs du passé que s'asseoir dans le présent, la pensée éternellement courbée sur d'étranges blessures. Ce qui est autour de nous est triste, tellement triste, que c'est par le souvenir qu'il faut nous laisser conduire à l'espérance.
Oui, sur un sol républicain, la vertu plus facilement peut croître et fleurir. Cela est vrai, et dans tous les temps cela fut prouvé par d'héroïques démonstrations ; mais de ce que la vertu est plus commune dans une république que dans une monarchie, faut-il condure qu'elle y soit plus nécessaire? C'est ce que nous allons examiner.
On nous opposera ici l'opinion d'un illustre publiciste ; mais ne pourrait-on pas dire que Montesquieu a été un admirable historien plutôt qu'un logicien rigoureux ? Ne pourrait-on pas dire que s'il a observé avec une merveilleuse sagacité les effets des institu-
tions, il n'a pas toi\jours bien saisi r^nchataeineat des effets et des causes ? Qu'on pardonne à la sincérité de nos convictions la hardiesse de notre langage ; mais il nous semble qu'en faisant de la yertu le ftssort du gouvernement républicain» Montesquieu a donné pour base à rédiflce ce qui n'en est que le couronnement. Il a pris, à notre avis, pour le principe ce qui n*est que le résultat; les actes de vertu et d'héroïsme que rhistoirë offire à notre admiration ont partout suivi et non précédé rétablissement de la République.
Qu'entendent-ils par le mot vertu^ ceux qui consi* aèrent la vertu comme la clef de voûte de tout gouvernement républicain ? Ils nous répètent sans cesse que partout Tégoïsme ronge la société, que partout l*ambition la sollicite et la tourmente. La vertu politique, pour eux, c'est donc le désintéressement et la résignation.
Le désintéressement 1 Ab I s'il est nécessaire quelque part» c'est là où les institutions relèguent dans un isolement sans espoir les intérêts d'une majorité qui souffre. Si quelque part la résignation est nécessaire» c'est là où le mutisme politique est légalement imposé à toutes les douleurs plébéiennes.
La République a pour essence V admissibilité; elle admet sans distinction tous les intérêts de la Société ; elle n'ftte la parole à aucune misère ; elle ne veut pas qu'une seule cause reste abandonnée.
La monarchie, au contraire, a pour essence I'^tc/w-
sion. On Ta souvent dit, un privilège ne saurait vivre isolé; il lui faut des alliés. Ainsi, le privilège accordé à un homme rend tôt ou tard inévitable le privilège accordé à une classe. La monarchie commande donc Tinégalité des droits là où elle établit Tègalité des devoirs. Elle fait à quelques-uns une éternité de jouissances vaniteuses, et à beaucoup une éternité de souffrances qui humilient. Elle demande du respect à ceux qu'elle abaisse, de Tamour à ceux qu'elle repousse, de volontaires sacrifices à ceux qu'elle dépouille. Ah! oui> c'est dans une monarchie surtout qu'il &at de l'abnégation, car la foule y remue péniblement un sol presque toujours sans moissons pour elle; car la foule y vit et y meurt pour des hommes dont elle n'a jamais rencontré que les dédains.
Pour nous, nous ne saurions croire, quoique Montesquieu Tait dit, que l'ambition est plus dangereuse au gouvernement établi, dans une république que dans une monarchie.
Dans une république, les ambitions ont moins de colère, parce qu'elles ont plus de confiance. Le principe de l'admissibilité, en leur permettant l'espoir, les éloigne de la violence. L'intervention toujours active de l'opinion dans la vie des citoyens leur interdit les bassesses de l'intrigue, et ils trouvent toujours l'espérance du succès dans cet orgueil intime qui se mêle aux vastes désirs.
Dans une monarchie, malheur au gouvernement si
l'ambition avec les lumières est descendue au fond du peuple, et s'il se trouve dans la foule des âmes diligentes et orgueilleuses I Ces natures fortes se heurteront contre le principe de l'exclusion; elles s'irriteront par le sentiment de l'impuissance; alors, ne pouvant marcher avec calme dans les voies légales, les ambitions démocratiques s'élanceront, frémissantes et armées, dans les voies révolutionnaires. Elles iront, prenant sur leur passage toutes les misères inconsolées et toutes les haines qui attendent; elles seront redoutables parce qu'elles pourront se dire justes; elles agiteront profondément les classes souffrantes, parce qu'elles pourront animer les intérêts exclus contre les égoïsmes favorisés et se servir de toute la puissance des douleurs légitimement jalouses. Et qu'arriverat-il ? On avait attaqué les institutions par la parole, on les attaque par l'épée; l'opposition monte jusqu'à rémeute; Témeute grandit jusqu'à l'insurrection; puis, un jour vient où des bruits étranges s'élèvent au-dessus des hommes qui se taisaient; il se fait dans la foule un mouvement terrible; les trônes tombent dans le peuple qui passe, et les royautés égarées n'ont plus qu'un chemin devant elles, le chemin de l'exil ou celui de Téchafaud !
Et pourtant, dans beaucoup de pays la monarchie a vécu de longs jours. Pourquoi cela? C'est qu'en France et aux lieux où on a vu les royautés vieillir, les peuples étaient ignorants de tout et d'eux-mêmes.
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Or, chez les peuples ignorants, les ambitions ne croissent guère que sur les hauteurs ; si quelquefois elles poussent dans la multitude, elles y expirent faute de sève. En effet, les ambitions nées dans l'obscurité ne sont puissantes que lorsqu'elles trouvent un peuple à remuer; et un peuple ne s'agite pour la conservation ou la conquête, de ses droits que lorsqu'il [les connaît et se sent la force de les conserver ou de les conquérir.
Pour que la monarchie puisse se faire quelque part une existence heureuse et assurée, il faut que là où elle s'est établie, toutes les souffrances vivent solitaires et s'ignorent les unes les autres ; il faut que la presse ne coure pas à travers le peuple, élevant sa tribune dans les villes, dans les villages, dans les hameaux, sur les places publiques, dans les grandes rues, dans les carrefours, dans les palais, dans les maisons, dans les chaumières; il faut qu'une même pensée ne s'étende pas heure par heure sur la nation tout entière; car c'est ainsi que se crée le centre où les mécontentements épars viennent se grouper; c'est ainsi que se forme cette alliance des sentiments populaires, contre laquelle les mauvais pouvoirs se heurtent et se brisent.
Prenez un peuple qui ait traversé toutes les calamités civilisatrices; un peuple qui ait recueilli toutes les vérités que les révolutions jettent parmi les ruines, et qui possède le formidable secret d'une résistance
unitaire. Si ce peuple est dominé par l'égoïsme et l'ambition, laissera-t-il tranquillement passer sur lui les iniquités monarchique^? Se couchera-t-il, insouciant et muefc, sous la main qui l'aura frappé? Poussé par Tardeur de ses désirs à demander plus qu'on ne veut lui accorder, ne demandera-t-il pas, à plus forte raison, ce qu'on ne peut lui refusrr sans injustice? Et alors, comment le gouvernement se tirera-t-ll de ce duel à mort avec des passions puissantes par le droit, par la confiance, par le nombre? Par quoi serat-il sauvé ?
Par la force des lois, comme a dit Montesquieu? Mais la force des lois dans une monarchie est bien moins grande que dans une république.
Dans une république, chaque citoyen a sa part de puissance législative. Eh bien, il est dans la nature de l'homme de s'aimer et de se respecter dans ses œuvres. D'ailleurs, si la confection des lois est collective, leur exécution est individuelle. Ainsi, quand le moment de l'obéissance est venu pour le citoyen, il se trouve placé en présence de la volonté de tous, garantie par la force de tous.
Dans une monarchie et chez un peuple éclairé, la force morale des lois est presque nulle, parce que les citoyens ne voient dans là loi qu'un intérêt d'homme ou de caste s'itta posant, sous des formes sacramentelles, à un intérêt de nation.
Comment donc, â défaut d'abriégation, le çeiiçl^è
sei*a-t-il enchaîné sous ]a monarchie dans une éternelle immobilités
Dans un gouvernement- monarchique, les moyens coërcitifs ont bien moins de puissance que dans un gouvernement républicain.
Dans une république, c'est avec une ^redoutable autorité que la force publique court au devant des résistances; c'est pour tous, c'est au nom de tous qu'elle fmt étinceler son glaive ; et lorsqu'elle frappe, sa sévérité prend le nom de justice nationale, jamais celui de vengeance particulière.
Dans une monarchie, rien de semblable. Lors qu'aux jours des grands dangers, le pouvoir se met sous la sauvegarde des épées, c'est en son nom qu'il se défend : c'est dans lamour de sa conservation qu*îl semble puiser le courage de la lutte ; et, si le combat le laisse sans blessure, on ne voit dans son triomphe que la victorieuse cruauté de son égoïsme.
Et puis, quelles garanties peuvent offrir à une monarchie les agents dont elle solde, jour par jour, la fidélité. Chez une nation civilisée, les agents de la force publique ne sont pas comme les muets du sérail: ils ont quelque chose de plus que la science du fanatisme, quelque chose de plus que TintelUgence du meurtre. Toutes les fois que le pouvoir menacé les appelle autour de lui, ils comprennent que c'est peutêtre aux passions d'un homme ou d'une caste qu'ils vont donner leur sang et leur courage; et comment ne
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trembleraient-ils pas alors devant les résultats d'one obéissance qui n*est point au service de la nation? En France, la royauté des quinze ans tomba dans trois jours, pour avoir trop compté sur le dévouement toujours incertain des baïonnettes.
Ainsi, dans un gouvernement républicain, la vertu est moins nécessaire, non-seulement parce que la majorité des citoyens est soumise à moins de sacrifices, mais encore parce que les moyens de prévention ou de répression ont plus de puissance et d'activité. Ces moyens sont : Topinion, qui étend sur les actes des citoyens une investigation plus rigoureuse et moins contestée ; la loi, dont Tautorité est plus respectable parce Torigine en est plus sacrée ; la force publique^ dont le ministère est à la fois moins pénible pour ceux qui l'exercent et plus redoutable pour ceux qui le subissent.
Maintenant, si nous creusons encore un peu ce sujet» nous trouverons que c*est dans une monarchie que la corruption politique se .présente, armée de ses plus savantes caresses et de ses plus molles séductions. C'est au milieu de ces ambitions casanières qui se rassemblent et se fixent sous Taile d'un pouvoir immobile; c'est au sein de cette hiérarchie de servilités qu'on nomme une cour, qu'il est facile de pénétrer tous les secrets déplorables du cœur ; c'est là qu'on peut étudier à l'aise l'art funeste de mettre les passions subalternes au service des passions dominatrices ; c'est là, en un mot, là seulement que la cor-
ruption devient une science. Une monarchie tempérée trouvera toujours son Walpole, et aura pea de chose à faire pour dégénérer en monarchie absolue. Et, en effet, quand la puissance publique est exercée par un petit nombre d'hommes, comme dans notre gouvernement représentatif, il suffit, pour qu'elle passe tout entière à un seul, que la corruption politique agisse efficacement sur quelqueis hommes. Or, n*est41 pas évident que la corruption gagne en puissanoe ce qu'elle perd en étendue? Il faut donc de la vertu, beaucoup de vertu, pour résister aux royautés qui veulent séduire.
Dans une république, le pouvoir appartenant & toutes les volontés, la corruption politique est obligée de frapper & toutes les âmes; mais les moyens qui servent à acheter cent hommes ne servent pas à en acheter cent mille. La séduction est une fkculté qui s'amincit en s'élargissant. Dans un gouvernement républicain, les pouvoirs envahisseurs n'ont à oflWr que de bien légers avantages au citoyen qulld sollicitent à l'abandon de ses droits les plus précieux ; ils demandent plus qu'ils ne donnent. Donc, dans un gouvernement républicain, pour résister aux tentatives corruptrices venues d'en haut, les hommes n'ont pas besoin d'une grande vertu, d'un grand dévouement, mais d'une intelligence très vulgaire de leur intérêt, et de leur intérêt apparent, immédiat .
Pour abaisser les âmes romaines à la servitude,
pour les faire descendre, par des pentes perfides^ jusque âous la dictature de Sylla, il fallut employer à rachat de la liberté les immenses richesses entassées dans quelques coffres par la conquête du monde. Aujourd'hui, Dieu merci l nul ne pourrait ou n'oserait, comme Pompée, faire présent d'un cirque à la multitude ; nul ne pourrait, comme Lucullus, servir aux convives d'une nuit, sur la table du festin, la moitié des trésors d'un grand royaume.
Au reste, on ne se déâe peut-être pas assez de ces rapprochements historiques qui sous-entendent plusieurs siècles intermédiaires. Dans Tantiquité républicaine, le peuple prenait une part active aux affaires publiques. Les difficultés matérielles attachées à cet exercice tumultueux de la souveraineté populaire rétrécissaient nécessairement le cercle où s'agitait l'élément démocratique. Il y avait dans le peuple une partie active, la moins nombreuse; c'était celle-là seulement qu'il s'agissait de gagner.
Ici se présente une grave objection : l'effet de la corruption politique est de livrer insensiblement à une seule ambition les prérogatives les plus importantes et les plus réelles du pouvoir; il résulterait de là que la corruption doit tendre à conserver la forme monarchique, tandis qu'elle tend à changer la forme républicaine. Mais ce qui est vrai, appliqué à la monarchie absolue, cesse de l'être si on l'applique à la monarchie tempérée, la seule dont il soit pour nou
question. La corruption, en effet, n*a pas seulement pour but de faire passer Tautorité aux mains d'un seul, elle a aussi pour but et pour résultat d'accroître indéfiniment le pouvoir entre les mains de ceux qui le possèdent. Ainsi, toutes choses égales d'ailleurs, les mêmes causes qui feraient descendre un peuple de la république à la monarchie tempérée, le feraient infailliblement tomber de la monarchie tempérée à la monarchie absolue.
Quant à ce qui concerne l'indépendance des États» les résultats de la dépravation publique sont les mêmes, quelle que soit la nature des institutions. Sans doute, Athènes n'avait plus rien de son antique vertu, lorsqu'elle tomba sous la double tyrannie de Tor et des ruses de Philippe. Mais si elle avait épuisé dans la volupté le reste de ce sang qu'elle avait donné aux batailles héroïques ; nation poétique, si elle ne savait plus distinguer le nom de Thépistocle dans le miu*mure des flots de Salamine ; nation guerrière, si elle n'éprouvait plus à la voix de Démosthènes de magnanimes tressaillements, cette dégénérescence tenait à des causes tout à fait étrangères à la forme de son gouvernement. Eh bienl en supposant qu'Athènes eût atteint, sous les institutions monarchiques, le degré de corruption qui la perdit sous les institutions républicaines, croit- on qu'elle eût mieux défendu sa vieille gloire et sa vieille indépendance? La monarchie aurait-elle donné des cœurs d'hommes à ceux
à qui le plaisir avait donné des cœurs d'esclaves? Aurait-elle rendu victorieux à Chéronée ceux qui ne voulaient pas qu'on convertit aux usages de la guerre l'argent destiné aux théâtres?
L'exemple cité par Montesquieu conduit sans doute à cette conséquence, que la dépravation des mœurs mine la puissance des républiques, ce qui ne saurait être contesté, mais il ne prouve pas qu'il n'en soit de même à l'égard des monarchies. Le régime monarchique sauva-t-il Rome, lorsque les invasions barbares passèrent sur elle ?
Après avoir considéré la vertu dans les gouvernés si nous la considérons dans les gouvernants, notre thèse devient plus facile encore à soutenir.
Dans une république, le chef de l'Etat n'a pas besoin de trouver au-dedans de lui ce qui peut contenir l'ambition et réfréner l'audace des pensées. L'idée de sa responsabilité se plaçant continuellement entre le despotisme et lui, le tient sous la loi d'une incessante menace. L'idée de la temporanéité de son pouvoir le pousse malgré lui à la simplicité des mœurs, à la modestie du langage, à la prudence des désirs, à la modération du commandement. Il sait que s'il commande aujourd'hui, il est exposé à obéir demain. L'autorité est un joug qu'il n'a pas d'intérêt à aggraver, parce qu'il aura peut-être à le subir.
Dans une monarchie, le chef de l'Etat est placé dans une sphère où toutes les mauvaises séductions
viennent Tassaillir. D'un côté, il puise dans le sentiment d'une suprématie héréditaire Torgueil d'une volonté dominatrice et envahissante ; de l'autre, son inviolabilité et la durée illimitée de son pouvoir lui offrent Tespérance et le moyen de s'acheminer vers le despotisme avec une lenteur sans dangers. Par quoi sera-t-il donc retenu, s'il ne l'est point par la vertu ?
Nous croyons avoir prouvé que, même en adoptant la définition que nos adversaires donnent du mot vertu^ la vertu est bien moins nécessaire dans une république que dans une monarchie. Voici comment nous concevons qu'elle doive y être plus commune :
Considérée au point de vue social, la vertu est, suivant nous, l'harmonie établie entre l'amour que rhomme se porte à lui-même et l'amour qu'il porte à ses frères; elle est dans le monde moral ce que Tordre est dans le monde physique : l'égoïsme est la domination du sentiment individuel sur le sentiment social. Pour qu'il y ait vertu, il suffit que ces deux sentiments se concilient. Eh bien I la république, par sa nature même, tend continuellement à cette conciliation, à cette harmonie. La république, comme nous l'avons dit, admet indistinctement la représentation de chaque intérêt ; par là, elle reconnaît le sentiment individuel. Mais en soumettant la représentation de tous les intérêts au grand principe de l'égalité, elle empêche un intérêt quelconque de devenir dominateur : par là, elle rend hommage au sentiment socia
En faisant jaillir l'utilité de tous de la transaction qui s'opère entre les volontés de tous, elle concilie la nature de Thomme avec les devoirs du citoyen : au lieu de partir de la sociabilité pour aller à l'individualisme, elle part de Tindividualisme pour arriver à la sociabilité. Ainsi elle dit au citoyen : Tu mourras pour ton pays, parce que c'est ta propriété ; pour tes concitoyens, parce qu'ils sont tes frères; pour ta patrie, parce qu'elle est ta mère I
La monarchie, au contraire, reposant sur le principe de Texclusion, est obligée de créer un faux intérêt social au profit duquel elle confisque un grand nombre d'intérêts individuels ; et, par conséquent, elle met la société en perpétuelle contradiction avec la nature de l'homme. Mais l'injustice des exigences nous encourage à l'audace des refus. On s'accoutume à se replier sur soi-même, à ne chercher que dans soi la satisfaction de cet intérêt individuel qui ne trouve chez autrui que mauvaise volonté ou impuissance ; de là, l'isolement, la défiance, la lâcheté, l'égoïsme. Dans notre gouvernement censé représentatif, l'homme dit : ' le pays I Dans une république, le citoyen dit : ma patrie I
Il y a entre le gouvernement républicain et le gouvernement monarchique cette difiérence bien remarquable, que le premier fait naître le dévouement sans le supposer, tandis que le second le suppose sans le faire naître.
On a- longtemps reproché à l'opinion républicaine son trop de jeunesse et de verdeur. Il était donc utile de prouver que cette opinion se fonde, non sur l'idée de la perfection de Thomme, mais sur Tidée de sa perfectibilité. La république peut prendre les hommes avec les imperfections de leur nature et les vices de leur éducation sociale. Pour les conduire à ce qu'ils doivent être, elle n'a pas besoin de les supposer autres qu'ils ne sont. Non, l'opinion républicaine n'est pas le fruit d'un imberbe enthousiasme et de quelques ardeurs
juvéniles, elle a sa racine dans l'intelligence aussi bien que dans le cœur; c'est une idée peut-être encore plus qu'un sentiment. Cette appréciation, pour être un peu austère et triste, n'ôte rien à la poésie de nos croyances. Oh ! nous ne sommes incrédules ni aux grandes choses ni aux grands hommes. Dans notre cœur, nous ne séparons pas la république de la vertu, pas plus que dans notre pensée nous ne la séparons de la vérité. La république pour nous, c'est la France avec le souvenir de toutes ses victoires, Tamour de tous ses enfants, le respect de tous ses ennemis; c'est le bonheur du peuple, la glorification du talent, l'amour des hommes , la dévotion à la patrie, Tenthousiasme saint de la liberté. Qu'on nous prouve que tout cela n'est pas et ne saurait être dans la république, et nous cessons d'être républicains, notre conviction n'étant pas renfermée dans l'orgueil de nos idées. Mais on a mieux aimé nous accuser de
mensonge que de chercher à nous convaincre d'erreur, comme si, pour terminer les discussions, il suffisaitd'aTgrir les haines I
Eh! mon Dieu I ceux qui cherchent des arguments contre nous dans les tombes révolutionnaires devraient bien ouvrir, pour y regarder profondément, les tombes royales : ils y trouveraient peut-être du sang mêlé à toute poussière. Faut-il donc amnistier le passé de la monarchie, parce que, indépendamment de ses forfaits éclatants, elle a commis beaucoup de crimes sans renommée, et s'est souvent livrée à des fureurs ténébreuses ? Pour nous, s'il était permis de vouloir dérober au peuple un seul de ses jours de gloire et d'immortelle beauté, nous aurions désiré que la Bastille subsistât comme une accusation éternellement debout. Là, on serait allé méditer sur la mansuétude des princes de la terre ; là, chaque pierre non rongée des cachots aurait fourni une épitaphe pour le mausolée de quelque roi ; et, sur le livre des oubliettes, sur le registre des écrous, on aurait pu lire, écrite sans vénalité, l'histoire de la monarchie.
Ce.n'est donc pas à nos adversaires qu'il appartient de condamner ce qui viendra par le souvenir de ce qui n'est plus. C'est précisément parce que nos pères ont subi des nécessités fatales, que nous n'avons pas, nous, à les subir. Ils ont pris toutes les fatigues et tous les dangers dont ils pouvaient nous laisser une partie. Au risque d'appeler sur eux seuls les malédic-
tions qui sortent des ruines, ils ont détruit tout ce qui était à détruire, hommes forts restés sous les pierres du temple dont ils avaient ébranlé vaillamment les colonnes ! Ainsi, ce qui était pour eux une conquête à faire, n'est plus pour nous qu'une prise de possession. C*est par la pente douce des idées et des choses que nous allons à la République. Entre le lieu du départ et celui de l'arrivée, il y avait comme une haute montagne; nos pères l'ont montée d'un côté, nous n'avons plus qu'à la descendre de l'autre.
Qu'importent les obstacles l En dépit de tout, le travail des générations se continue, et, si nous ne devons pas arriver, d'autres commenceront leur course là où se sera terminée la nôtre. Oui, nous le croyons dans notre cœur, parmi les hommes de ce temps, il y en a qui vaincront, par la dignité de la foi et la patience du talent, toutes les incrédulités railleuses.
Persécutés par les puissants, reniés peut-être par leurs amis, ils ne se décourageront point. Ils ont appris de l'histoire comment vivent et meurent ceux qui se dévouent à sucer le venin de quelque grande blessupe sociale. Calomniés, ils se tiendront debout et calmes sous l'injure : le mensonge vieillit bien vite. D'ailleurs, ils ont dû savoir, en partant, qu'à travers ce siècle, un peu étroit à son entrée, ils allaient entreprendre un rude pèlerinage, et qu'ils laisseraient quelque chose d*eux aux ronces du chemin. Mais quelque gloire est atta-
chée aux choses souffertes pour le peuple, et il est des gloires qu'on doit subir dans ce qu'elles ont de plus amer. Malheur à ceux qui ne savent pas dire sans fatigue et sans crainte tout ce qui leur paraît vrai, tout ce qui leur paraît juste 1 S'arrêter devant Terreur qu'on peut combattre,/est un crime contre la raison, et reculer devant l'injustice qu'on peut détruire, un crime contre Thumanité.