L'ÉTAT-ANARCHIE DE PRODDHON
fumer Tencens aux pieds de Louis-Philippe, de sacrifier Saint-Just h Bourdon (de TOise), et de mettre le Comité de Salut public sur la même ligne que Louis XIV!
Il est yrai que, si Ton s'était contenté de dire tout simplement :
< Voici notre manière d'entendre la Constitution future de TEtat, » on aurait manqué son effet ; on n'aurait eu rien à opposer à la formule luxembourgeoise : plus d'exploitation de l'homme par V homme ; on n'aurait point marqué comme un novateur sans frein ; on n'aurait pks ramené à goi l'attention d'un public engourdi. Il fallait donc frapper un coup de tamtam. Des hommes de cœur avaient commencé en
faveur du Peuple d'heureux efforts : il fallait faire
diversion.
Mais, grâce au ciel, le Peuple ne s'y est pas trompé. Quelque dangereux que pût être le mot anarchie, lancé au milieu d'hommes que tous les genres d'oppression accablent et pour qui les divers gouvernements n'ont été jusqu'ici que des formes diverses de tyrannie, le Peuple, avec un bon sens admirable, a compris que nier le principe de l'État, au moment même où, par le suffra^^e universel, l'Etat allait se confondre avec le Peuple, c'était faire acte de contrerévolutionnaire.
Et maintenant, que dire de l'initiative qui nous a valu le scandale de cette polémique ? Que dire de l'à-
218 l'état-anarchie de proudhon
propos de celte incroyable agression? Quoi! les ennemis de la Révolution redoublent de violence"; le Socialisme est assailli de toutes parts et d'attaques vraiment furieuses; inextinguible foyer des mâles ardeurs, des idées libératrices, la France démocratique n'est plus, aux yeux des rois, qu'un immense incendie allumé au centre du monde et qu'à tout prix, pour jamais, il faut éteindre ; un nouveau manifeste de Brunswick est le secret, mal gardé, des chancelleries; TAttila de la Hongrie s'apprêtant à réaliser ses menaces, bientôt peut-être nous entendrons le bruit du pas de ses armées.... Et c'est en ces heures solennelles, c'est en présence de la contre-révolution partout organisée, c'est quand il est si impérieusement commandé aux hommes de l'avenir de serrer leurs rangs, qu'on vient nous proposer la théorie de la désorganisation comme élément de force et Tinjure comme élément d'union ! Assez, assez. Car je sens que Tindignation me ga« gne, et Tindignation est faiblesse devant qui ne mériic que le dédain.
Publie le 15 juiUet }850
Que des esprits généreux, des philosophes dans le talent desquels j'ai senti si souvent palpiter le cœur de rhomme, aient été souvent si mal inspirés dans leurs recherches sur la question du travail, c'est là certai nement une des preuves les plus poignantes de Tempire des préjugés en vogue, et de la force de résistance que possèdent les erreurs de longue data.
Quoi I ils parlent de Liberté, et ils ne comprennent pas que Tignorance et la misère constituent le plus dur de tous les genres d'esclavage !
Et ils appellent sectaires — mot emprunté de la grammaire de l'inquisition — ceux qui mettent an premier rang des devoirs sociaux le devoir d'intervenir pour empêcher l'oppression de qui ne saurait^ abandonné à sa faiblesse, se défendre i
220 lA LIBERTÉ
Et ils trouvent inattaquable ce sj'stème immense de réglementation^ en vertu duquel un homme pauvre, parce qu'il est né d'un pauvre, n'a pas le droit do gratter ce morceau de terre, de boire à cette fontaine, de cueillir ce fruit, de tuer cet oiseau pour s'en nourrir, de jeter sa ligne dans cette rivière.
Et ils refusent, sous prétexte de réglementation, tout dédommagement social à ces millions d*homnies à qui cependant ils demandent de respecter et de chérir la loi, réglementaire s'il en fut jamais, qui tend, par rhérédité, à la concentration de tous les instruments de travail !
Et lorsqu'ils déclarent le droit de propriété un droit naturel, un droit essentiel à la nature de l'homme, œ qui est vrai, ils ne voient pas que c'est à cause de cela même qu'il iaut, par l'association, rendre ce droit accessible à tous, afin que nul ne manque de ce qui e^t essentiel à sa nature!
Et ceux qui ne doutent pas de l'équité d'un système général d'impôts qui appelle tant de travailleurs à contribuer [au maintien d'un ensemble d'institutions dont profitent tant d'oisifs, ils s'indignent à l'idée d'une taxe ayant pour but de fournir du travail à ceux qui, voulant travailler, meurent de faim, faute d'emploi !
Et ceux qui n'ont rien à objecter à l'intervention de FÈtat quand, sous forme de gendarme, de soldat, ou de sergent de ville, il protège la propriété du ri-
che, ils lui crient anathème, quand on lui demande de s'exercer, sous forme scientifique, pour la protection de la vie du pauvre !
Et il leur échappe que, dans une démocratie, rÊtat, c'est tout le monde prenant souci de ce qui est l'intérêt de tout le monde !
Et parce que, en droit, nul abîme ne peut se creuser entre « le travail et le capital, » ils ne veulent pas qu'on s'inquiète de savoir si cet abîme se creuse en fait !
Et parce que, « le capital a autant besoin du talent et de la main-d'œuvre, que le talent et' la maind'œuvre du capital, » ils s'imaginent que le capitaliste a autant besoin du travailleur, que le travailleur du capitaliste, ne prenant pas garde que le premier stipule pour son gain, et le sfcond pour son pain, le premier pour s'enrichir, le second pour ne pas mourir ; — ce qui établit entre eux toute la différence qu'il y a entre pouvoir attendre et ne le pas pouvoir, entre être libre et ne l'être pas !
Et ils pensent être des partisans de la liberté, quand ils ont dit que < le marché s'établit par la force des choses, » comme si la loi du plus fort était la liberté^ et comme s'ils n'avaient jamais lu, sur ce point, une des plus saisissantes fables de la Fontaine !
Et ils nient le droit au travail : pourquoi pas le droit à la vie?...
Si l'on me demandait quel est le mot dont on a le
plus abusé dans notre civilisation moderne, celui qui a le mieux fervi à, masquer l'oppression et à. déjouer le désespoir de ses victimes, je répondrais : c'est le mot Liberté.
De ces deux hommes, faits tous les deux, dit-o», à rimage de Dieu, le premier vend la vie, oui, la vie même, et le second l'achète : laissez passer >a liberté des transactions !
Shylock , un contrat dans une main et ub couteau dans l'autre, va tailler dans la poitrine de son débiteur Antonio la livre de chair conven=ue : laissez passer la liberté du capital l
La concurrence donne la nature inanimée pour rivale à la nature qtui pense, qui sent et qui souffre ; elle remplace par le travail d*une machina, qui n'a jamais faim, celui d'un être vivant, qui meurt si l'emploi manque; elle montre à la place de rhoawDx> èiS'parH une maMvelle qui tourne : laissez passer ta liberté de Tradustrie I
La Bourse est ouverte : laissez passer îa liberté de Fagiotage I
Mais que ce malheureux au visage pâle n'invoque pas la pitié du passant; que ce prolétaire sans asile ne s'endorme pas sur le pavé entre deux rangées de palais vides : est ce qu'on laisse passer la liberté de la miscre ?
Le ciel en soit loué 1 On n'est pas encore parvenu à s^pproprier exclusivement les rayons du soleil. Sans
cela, on noiM aurait Ht : t Vous paierez tant par minute pour Id clarté du jour ; » et le droit de nous plonger dans urne Auit éternelle, on Faurait appelé Liberté !
O Lkberté \ Liberté l déeéee des cœurs fier», que d» tyrannies se sont donné carrière en se couyrant de ton
noml
Il est temp» de ^'entendre. Vous me parles de ce que la Liberté vaut ? Je yeux d'abord savoir ce qu'eMe*
est.
Or, je la trouve définie avec autant de netteté que de profondeur dans la Déclaration des Droits, par Robespierre : • La Liberté est le pouvoir qui appar- « tient à l'homme d'exepcer, à son gré, toutes» ses « facultés : elle a la }us<âce p€w» r^le, les droit» « d*autrui pour bornies, la nat^re^fonir priseipe et là « loi pour sauregarde. »
Qu'on reittwque bien le aiot poirvoiR, car il contient toute une doctrine.
Droit, pouvoir ! Entre ces deux Wées, H exte(e-la même différence qu'entre la théorie et la pratique, l'abstraction et la réalité, l'ombre et te corps. Qu'importe que vous disiez à ce paralytique qu'il a le droit de se lever et de marcher ? Il lui en faut le pouvoir.
La question se réduit donc à rechercher quel est Fordre social dans lequel chacun pourrait le mieux développer, à son gré, toutes ses facultés, sans^ nuire au développement de celles d'autrui.
On a reproché aux idées que nous servons de conduire à ranéantisspment de la liberté individuelle, au pur despotisme. Nous, ennemis de la Liberté ? Mais ce qui a fait couler en nos veines, dès notre entrée dans la vie, l'amour de la République avec le sang, ce qui a toujours été l'objet de nos aspirations les plua vives, ce qui nous rend le principe d'association si cher, ce qui nous pousse à réclamer si ardemment l'intervention démocratique de TÉtat dans la grande affaire du Peuple à affranchir, c'est la liberté*
Et voilà ce que je me propose d'établir ici d'une manière péremptoire, une fois pour toutes.
Et d'abord, dans quel monde nouveau a-t-elle la prétention de conduire, cette doctrine au bout de laquelle on nous montre d'un air eff'rayé la compression de tout élan spontané, rétoufferaent d'un régime réglementaire à l'excès, la discipline d'un couvent, comme a dit quelque part M. de Lamartine, ou le gouvernement de Méhémet-Ali, comme disait un jour du haut de la tribune M. de Lamoricière?
Le monde au milieu duquel, sous tant d'aspects divers, on s'étudie à faire apparaître le spectre du despotisme, c'est celui que j'ai décrit déjà (1), c'est celui :
« Où, grâce à l'éducation commune, gratuite et obligatoire, tous les citoyens seraient admis à s'élever
(1) Catéchisme des Socialistes, 1849.
aussi haut que possible par rintelligence et par le cœur;
« Où, par conséquent, seraient étouffés, à leur origine, les vices, les crimes et les malheurs qui naissent de l'ignorance ;
« Où le domaine de l'industrie et celui de l'agriculture, au lieu de présenter le spectacle d'un champ de bataille couvert de ruines et de morts, seraient fécondés par des associations fraternelles, solidairement liées l'une à l'autre ;
« Où la distribution du travail et la répartition de ses fruits seraient basées sur ce principe, qui est aujourd'hui le principe constitutif de la famille : De