‹ Questions d'aujourd'hui et de demain (volume 3)Chapitre 12 sur 38 · CHACUN SELON SES FACULTÉS ET A CHACUN SELON SES BESOINS · texte numérisé non relu

CHACUN SELON SES FACULTÉS ET A CHACUN SELON SES BESOINS

« OÙ, l'intérêt de chacun se trouvant inséparablement uni à l'intérêt de tous, l'émulation cesserait d'être dans l'envie, dans la cupidité, dans l'orgueil, dans la haine ;

« Où la richesse publique, dont la concurrence aveugle et anarchique arrête les progrès, recevrait de rharmonieuse combinaison de toutes les aptitudes et de toutes les forces un accroissement indéfini ;

f Où ne se presserait plus, pour en dévorer la substance, cette foule d'agents parasites que la séparation des intérêts et leur antagonisme rendent seuls maintenant nécessaires ;

€ Où la fraternité, rapprochant les peuples après

aToir rapproché les individus, finirait par rendre la \ guerre impossible et aboutirait à la suppression des \ armées ; l

€ Où rÉtat ne serait que le pouvoir de tous employé à garantir les droits et à aider au développement des facultés de chacun.

« Où l'impôt ne serait qu'une portion du bénéfice \ commun affectée aux choses d'utilité générale ;

« Où, les méchants étant considérés comme des malades, on songerait moins à s'en venger qu'à s'en préserver, et moins à les torturer qu'à les guérir ;

Où enfin la civilisation, qui fait reculer devant elle» en s'avançant^ les bêtes fauves et tend à en détruire la race, serait arrivée de même à détruire la misère, et, avec la misère, tous les vices, tous les crinaes, tous les malheurs dont elle est la source. »

Voilà le Monde Nouveau : voyons comment le despotisme pourrait y avoir accès.

Dans un pareil état social, la société tout entière étant appelée à veiller à l'existence de chacun de ses membres, les enfants grandiraient sous l'aile des parents sans avoir à souffrir de la pauvreté paternelle. Donc, plus de malheureuses créatures forcées pour vivre de travailler à sept ans ou de se prostituer à dix-sept; plus d'infanticides par misère; plus d'hospices ouverts à la maternité qui s'abdique; plus de tours ménagés à la pudeur de la femme qui^ en sacri-'

fiant le froît de ses entrailles, ne garde plus que la force de rougir. Et ainsi, pour des milliers d'êtres, la LIBERTÉ DE VIVRE SB trouvcrait au seuil même de la vie.

L'éducation étant commune, gratuite et, au profit de tous, obligatoire, nul n'aurait à gémir de cet étouffement de Tesprit, de cette compression du cœur, par où se révèle le despotisme de l'ignorance •, nul ne serait privé de cette éducation qui est au libre développement de l'homme ce qu'est l'eau dont elles sont arrosées au libre développement des plantes.

Toutes les fonctions utiles étant réputées également honorables et leur diversité n'ajant point pour effet de mettre les jouissances d'un côté et les privations de l'autre, plus d'obstacle à ce que chacun choisît la fonction qui correspondrait le mieux à ses goûts et à ses aptitudes; un homme né pour être, comme Louis XVI, un brave et excellent serrurier, ne serait pas mis au faite de l'Etat, proie destinée à l'échafaud; un homme né avec du génie ne se trouverait pas relégué, dès sa naissance, dans l'abrutissante obligation de façonner, sa vie durant, à douze heures de travail par jour, des têtes d'épingle; de sorte que le despotisme du hasard serait chassé du classement des fonctions sociales et remplacé par la première des libertés : la liberté des vocations.

La répartition des jouissances sociales ne se ï*églerait plus sur )a différence des grades hiérarchiques ;

ces grades, quels qu'ils fussent^ ne conféreraient plus aucun privilège, et, d'un autre côté, nul n'aurait pour supérieurs hiérarchiquement que ceux qu'il aurait eu lui-même intérêt à élire tels. Il y aurait donc commandement désintéressé de la part des uns et volontaire obéissance de la part des autres : où serait le despotisme ? Et quelle part plus grande pourrait être faite à la liberté ?

Comme nul ne serait tenu de travailler ni au delà de ses forces ni en dehors de ses aptitudes, et que nul, — dans un état de société où la masse des richesses serait centuplée par l'union des forces substituée à leur ruineux antagonisme, — n'aurait à recevoir moins que ses besoins et ses goûts n'exigeraient, le despotisme du travail répugnant et imposé ferait place à la liberté du travail choisi, en même temps que la liberté de l'abondance se montrerait où nous ne voyons aujourd'hui que le despotisme de la faim.

Et qu'on n'objecte pas Timpossibilité ou la difficulté d'atteindre à cet idéal. Car il ne s'agit pas, en ce moment, pour nous, de prouver que nos doctrines sont graduellement réalisables, chose bien facile du reste à démontrer : ce qu'on nous oppose, ce à quoi nous avons à répondre, c'est qu'elles contiennent le despotisme. Là est Tunique point en discussion, et on ne doit point s'en écarter, sous peine de tout confondre.

Or, y eut-il jamais erreur comparable à celle de noà adversaires, lorsqu'ils s'en viennent déclarer contraire

i la liberté un ordre social dans lequel chacun recevrait le POUVOIR de satisfaire tous ses besoins et tous ses goûts, le pouvoir enfin de vivre selon les lois de la nature ?

Mais combien Tétonnement redouble quand on songe à la défense de quel régime s'appliquent ceux qui se préî?entent contre nous comme les amants de la liberté. Interrogeons la société actuelle, et cherchons-y l'histoire de Thomme libre.

A peine est-il pour entrer dans la vie, que le flls du pauvre rencontre, debout sur le seuil, un despotisme impalpable, mystérieux, mais plus cruel mille fois que tous les despotismes à visage humain, lequel s'empare aussitôt de lui comme d'une proie. Ne demandez pas si l'enfant qui vient de naître a reçu de la nature le goût des arts, la passion de la science, la flamme du génie : est-ce que l'esprit et Tàme du pauvre ne sont pas d'avance condamnés à un étouffement prématuré? Ne demandez pas sa vocation: est-ce que le fils du pauvre n'est pas aux ordres de la misère, tyran stupide, aveugle et sourd, qui, dans la distribution du travail impoisé à ses victimes, ne s'inquiéta jamais de leurs aptitudes ou même de leurs forces? Mais voici, pour iViifant, l'âge de l'insouciance et des jeux : cet âge, du moins, lui appartiendra-t-il ? Le laissera-t-on respirer l'air à pleins poumons , jouir librement de l'espace et courir au soleil? Non : il faut que déjà, iîéjà, il s'épuise à

âSÔ t'A LiBERTé

grossir de quelques centimes, douloureusement gagnés, rinsuffisant budget de la famille. Ce qu'on lui donne à respirer, au lieu de Tair embaumé des jardins, c*est une atmosphère chargée de coton. Adieu l'espace, adieu le soleil! La manufacture voisine réclame rinfortuné, et peut-être n'en sortira-t-il , à vingt ans, que le corps débile, le visage hâve, le dos voûté comme un vieillard. Nouvelle phase de sa liberté : il devient soldat. Cette terre où ni lui ni les siens n'ont une pierre où reposer leur tête et que ceux qui la possèdent se dispensent à prix d'or de défendre, il la lui faut défendre, lui, au péril de sa vie, trop heureux si on l'envoie contre Tennemi et si on ne lui fait pas un point d'honneur d'aller tuer, pour obéir à son caporal, des citoyens parmi lesquels peut se trouver son père l Le temps du service militaire expiré^ le voilà gagnant sa vie comme il peut^ travaillant jus^ qu'à dix heures par jour rien que pour ne pas mourir, perpétuellement réduit à côtoyer la faim entre la maladie jet le chômage, puis se mariant et mettant au monde des enfants à nourrir, au risque de renouveler, non plus dans la solitude d'un cachot, mai3 sur le passage de ses semblables, au bruit des fêtes, devant des tables somptueusement servies, le funèbre épisode d'UgoIin 1 Yieux, s'il lui est donné de devenir vieux, quUl meure vite ! Le commencement de sa liberté^ c'est la mort I Voilà l'histoire de I'hommb libre.

Qae Ton comparé maintenant, et que Ton juga«

Il est vrai que ce qui précède n'est point, dans la société actuelle, applicable à tous : mais n'est-ce donc pas assez, n'est-ce pas trop qu'on le puisse appliquer à un grand nombre? Encore me serait-il facile, après avoir analysé la mensongère liberté du pauvre, de montrer à combien de vicissitudes le régime aléai^oîre où nous sommes expose la liberté réelle du riche et combien d'amertumes le vice de nos institutions cache dans le bonheur !

n est vrai aussi, que, dans l'ordre social nouveau, personne n'aurait :

Ni la liberté d'empiéter sur la part de ses frères, dans l'exploitation du grand domaine donné par la nature à l'humanité ;

Ni celle de s'assurer, par l'accaparement des instruments du travail, le moyen de jouir des fruits du travail, à l'exclusion du travailleur ;

Ni celle d'asservir l'homme au capital, la richesse vivante à la richesse morte;

Ni celle, comme dit énergiquement saint Ambroise, de s'enrichir par des malheurs, de chercher son profit dans les larmes^ de se nourrir de la faim d'autrui ;

Ni [celle d'armer la moitié des pauvres pour contenir par elle l'autre moitié.

Si ce sont là des libertés dont on. redoute la perte, qu'on ose le dire ; qu'on ose recommander à nos respects la liberté d'être l^ran I

Qu'on reprochât à nos doctrines de reposer sur une hypothèse difficilement admissible, celle d'une égale liberté pour tous, nous concevrions ce reproche, sans toutefois Tadmettre ; mais qu*on nous combatte comme prôneurs d'un régime de compression et de despotisme, voilà ce qui nous confond.

« Admettons, dit excellemment Morelly, dans le deuxième chapitre de la Basiliade^ admettons que la libre activité de l'homme verse dans le fonds commun plus que n'y peuvent puiser les besoins, il est clair • que les lois, les règlements sont à peu près inutiles, puisque à toute fonction nécessaire répond un goût .naturel, une vocation arrêtée dans les individus. Les avis des chefs seront reçus avec plaisir; personne ne se croira dispensé d'un travail que le concours unanime des efforts rendra attrayant et varié, et les différents emplois ne seront plus des travaux, mais des amusements. Rien ne serait plus facile que la législation d'une telle réunion fraternelle; car, de la liberté la plus illimitée résulterait Tordre le plus parfait. C'est bien alors vraiment qu'on pourrait s'en remettre à la bonne nature et n'accepter pour règle de conduite que ce précepte inscrit par Rabelais sur la porte de l'abbaye de Thélème : Fay ce que vouldras, >

On a vu qu'en les supposant appliquées dans ce qu'elles peuvent avoir de plue hardi et de plus idéal, nos doctrines réalisaient la liberté pour tous aussi complètement qu'il soit permis de le concevoir. Il nous

reste à examiner si c'est dans le système par lequel nous entendons amener leur triomphe que réside ce prétendu despotisme de nos tendances dont on fait peur aux ignorants.

Ce système, on sait en quoi il consiste. Nous vou drions qu'au milieu de la société actuelle, l'État créât le modèle de la société future, de telle sorte que, graduellement et par le seul fait d'un éclatant exemple, la seconde arrivât à absorber la pçemière. Où y a-t-ll là trace de despotisme? Car, il importe de "ne pas oublier que lorsque nous invoquons Tintervention de rÉtat, ce n'est que dans l'hypothèse de la démocratie organisée et de la souveraineté du peuple rendue vivante.

Ceux devant qui l'on ne peut prononcer le motKxAT sans les faire frémir s'imaginent toujours que l'Etat c'est nécessairement le pouvoir exécutif, tel ministre tout puissant, ti^l monarque absolu, tel dictateur, que sais-je? Louis XIV ou Cromwell. Prenant le passé pour mesure et pour règle de Tayenir, mêlant tous les principes, confondant tous les régimes, ils se figurent que l'État n'existe qu'à la condition d'être un homme et de porter un nom propre.

Erreur! Dans une démocratie, l'État c'est la société même agissant en cette (jualité par des mandataires responsable s et révocables.

Or une société ne saurait-elle, sans despotisme, modifier et améliorer sa constitution sociale aussi

3d4 lA LIftfiRti

\Aen qtie s» erattitortiôû potttifiuô ? nim-t-t>ii 'qtr^air malade se eomporte tyraimi^ement eâv^rs hit-mâme lorsqu'il pourvoit fi sa gtiéfisoû f Bh quoi t hi nation résumée dans la réunion de ses m^ndatairéisr péot améliorer le régime des prisons, et ôlte ne pourrait pas, sstns encotrrlr racettsfttton de despôtistise, amé- Norer le régime du tintait ! n f aùi^it tyf aânie ât fimdef , Su nom de la volonté généfàle, des associations de ttÀTalUeufs, et il n'y en a pas â fonder, atï nom de qtrelqnes intérêts patrtiôutiers, deS compagnies de capitalistes! Chose étrange I Que deiï lots soient faites pour protéger et maintenir la possession exclusive par un petit nombre de tous les instruments de travail, ou bien pour livrer à une centaine de privilégiés les toies de communication, c'est-ft-dire îa f esptmtlon de l'industrie, ou bien encore potrr procTâmer que la misère est de At(At Aîtrfa et d^^séncé Immortelle, personne ne protestera dta notn de la ïiberté; mais qu'où propose de faire des lois pour ban* nit de ce monde rignorance et la pauvreté, double Ii»ine de resctavage du peupfe, tous entendt'éz Crier ftû despôtisnîe. Comme si ramélioràtion morale et physique du sort de totcs ne devait pas être la grande préocctipation de tons et leur principale affaire! Comme sî la société agissant en qualité de société — en d'autres termes l'État — n'était pas compétente ponf ra^efClrer et détrnfri ta cause dés sôuérances de ttt mt^mte pâf tf e de ses membres !

Yi^là poi^rtasit à quoi se r6duit toute la question !

Car enfin, est-ce que nous avons jamais parlé de doctrines particulières ayant le droit de s'imposer par la force?

Est-ce que nous avons jamais reconnu à un homme, quel qu'il fût, le droit de plier violemment les autres hommes au joug de ses convictions ?

Est* ce que nous n'avons pas toujours réclamé, vanté; invoqué le suffrage universel comme l'épreuve suprême A laquelle toute idée devait humblem^t s& soumettre ?

Est-ce que nous avons jamais tenu pour légitima un pouvoir autre que celui du peuple manifestant sos vouloir par une assemblée sortie de son choix?

Est-<;e que la subordination absolue de la puissance exéculive à la souveraineté législative n'a pas été mille fois présentée par nou» comme une des grandes nécessités du réginae républicain ?

Est-ce tpam nous n'avons pas, tout en soutenant la centralisation politique, combattu la centralisaticm administrative, au nom delà liberté communale?

£»t-ce que ce n'est point la liberté du faible et du pauvre que nous avons défendue, en attaquant la concurrence, lutte inégale dans laquelle le pauvre et le faible sont inévitablement opprimés?

Est-'ce que nous n'avons pas montré enfin jusqu'à quel point nous redoutions Tabus, soit de la force^ soit du nombre^ quand nous avons déclaré supérieurs

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au droit même des majorités et absolument inviolables :

La liberté de la presse,

La liberté de conscience,

La liberté d'association,

Le droit de réunion,

Le droit au travail ?

Notre profession de foi, la voici en quelques mots :

1* Notre idéal est Tétat de société dans lequel, chacun ayant le pouvoir d'exercer complètement toutes ses facultés et de satisfaire pleinement tous ses besoins, jouirait de la plus grande somme de liberté qui se puisse concevoir ;

2° Convaincu que cet idéal diffère trop de l'organisation actuelle de la société pour être réalisé immédiatement, nous avons proposé des mesures transitoires propres, selon nous, à y conduire progressivement et sans secousse ; mais ces mesures, nous n'entendons pas qu'on les impose. Elles appartiennent à la discussion : que Topinion publique les juge, et que l'opinion publique, s'exprimant au nom du suffrage universel, les rejette si elle les croit mauvaises ou les adopte si elles les croit bonnes. Voilà ce que nous demandons et nous n'avons jamais demandé autre chose.

La liberté! àh ! qu'on la définisse donc une fois pour toutes; qu'on ne la sépare pas de l'égalité et de la fraternité, ses divines compagnes; qu'on recon-

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naisse qu'elle doit exister pour tous, pour tous sans exception, sous peine de n'exister pas..., et alors nous osons afârmer que jamais homme sur la terre ne porta plus loin que nous Tamour, le culte, la passion de la liberté.

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