‹ Questions d'aujourd'hui et de demain (volume 3)Chapitre 14 sur 38 · LA MALADIE DE BARBES · texte numérisé non relu

LA MALADIE DE BARBES

Je tremblais de ne pas arriver à temps. Mais enfin j'ai pu le voir; j'ai pu serrer une fois encore sa vaillante main ; j'ai pu lui dire une fois de plus ce. qu'il y a pour lui dans mon âme d'affection profonde et de respect douloureux. Quelle existence que la sienne ! Quel martyre prolongé ! Après le combat, la prison; puis Texil ; puis, dans l'exil, une maladie implacable ; et, au milieu d'incessantes tortures physiques, cette torture morale : la spectacle de la patrie abaissée, de la France asservie !

Et le voilà qui se meurt, avant que la France ait repris possession d'elle-même, avant que la patrie se soit relevée ! 11 se meurt; et quand cette lettre vous parviendra, peul-étre ne nous resterat-il plus de lui que ce qui ne meurt pas : le souvenir d'une vie magnanime.

Ils ne sont en effet que trop visibles \ts ravages des maux dont il a souffert durant tant d'années. Son âme, on la voit encore tout entière dans ses yeux fermés à demi ; mais quelle altération dans les traits de ce fier et doux visage I L'actif, l'infatigable combattant des jours où, en France, la justice avait des soldats, est condamné maintenant à une immobilité presque absolue. Sa haute et noble intelligence no peut plus se faire jour que par quelques paroles entrecoupées, dites avec un tel effort qu'on a peur d'eutendre sa voix — cette voix brisée dont ceux qui l'ont entendue n'oublierontjamais le charme lndéâniss;ible.

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Mais elles annoncent, cas paroles entrecoupées, un esprit qui n'a rien perdu de sa sève et de sa vigueur, une raison supérieure, une sérénité indomptable, une âme enfin habituée à gouverner souverainement le corps.

Ai-je besoin d'ajouter que j'aitrouvé Barbes pensant, comme toujours, à la France, s'inquiétant d'elle, d'elle surtout ? A la France se rapportaient le peu de mots qu'il lui a été possible de murmurer; et s'il se croyait encore capable de se sacrifier utilement pour elle, cotte idée le réconcilierait avec la vie. Mais à ceux qui sont jeunes, à ceux qui ont vigueur et santé, à ceux qu'éclaire l'expérience des fautes commises par nous et à qui échoit l'héritage de leur dévouement, Barbes se fie du triomphe de la République. Quanta lui, avec la modestie et le désintéressement absolu qui sont un des traits caractéristiques de sa généreuse nature, il a cru sa tâche terminée le jour où son exil a servi — ce sont ses propres paroles — à interrompre la prescription !.,,

C'est donc sans découragement et sans regret qu'il se sent mourir. Et même, la mort, qui s'avance vers lui, semble, par je ne sais quel enchantement mystérieux, le séduire et l'attirer. Qu'il l'eût contemplée avec une sérénité parfaite, c'était tout simple de la part d'un homme de sa trempe. La mortl II est de ceux qui sont nés pour ne pas la craindre ; il l'avait abordée au pied de l'échafaud, et il y avait longtemps

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qu'il était entré en familiarité avec elle. Mais le dirai-je ? Il m*a semblé qu'en la voyant venir, il ne pouvait se défendre d'un sentiment de joie.

Une seule chose le trouble : Tépreuve, la poignante épreuve du dernier adieu. Car ils sont tous là^ autour de rbéroïque malade, les membres de son héroïque famille : son frère ; son neveu, Caries Barbes ; le mari de sa nièce, M. Fages, et ces deux anges de dévouement, sa nièce, sa sœur. Ohl qu'il est doux, et, dans certaines circonstances, qu'il est poignant d'être aimé ainsi 1

Je voudrais pouvoir raconter tout ce qui, dans cette visite, hélas I trop courte, m'a frappé et m'a ému. Mais n'y a*t-il pas des choses qu'on risque, en les publiant, de profaner?

Une indiscrétion, cependant; et que la faute en soit à moi, sll y a faute»

Un des plus alarmants symptômes de l'état de notre ami, c'est sa répugnance, presque invincible, à prendre une nourriture quelconque, bien que celle qui lui est offerte soit très légère, ne se composant que de laitage et de fruits. Combien il importe de vaincre cette répugnance, vous le devinez. Eh bien, hier, au moment où j^embrassais Barbes, sa nièce^ profitant de l'émotion que lui causait ma visite à la fois inattendue et attendue, me mit dans les mains une tasse de lait. Je ne compris pas d'abord ce que cela signifiait ; mais un signe me mit tout de suite au courant. Avec cet

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