‹ Questions d'aujourd'hui et de demain (volume 3)Chapitre 32 sur 38 · L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE

Prononcé le 7 mai 1874,

Messieurs^ nous nous sommés réunis ce soir pour célébrer rabolition de Tesclavâge .

Lorsqu'on pense à tout ce que Tesclavage a de barbare» on s*étonne qu'il ait duré si longtemps; et^ d'autre part, lorsqu'on réfléchit au caractère d'universalité, de généralité et de force que présente cette odieuse institution, on est tenté de se demander com-*

ment il a été possible^ même si tardivement, de la détruire.

Qui ne sait que, chez les Juifs, l'esclavage existait

du temps même des patriarches? Les 118 serviteurs

nés, d'après la Genèse, dans la maison d'Abraham,

étaient la propriété de ce patriarche. 11 pouvait les

vendre , leur infliger des châtiments ocyc^w^V% > V»»

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tuer. Et ce n'étaient pas seulement des étrangers, des prisonniers de guerre qu'on faisait esclaves; il y avait aussi ceux qui se vendaient par excès de pauvreté, ceux qui avaient commis un vol ; il y avait les débiteurs insolvables, et leurs femmes, et leurs enfants.

Le commerce des esclaves date de si loin, qu'on en chercherait vainement l'origine. Quoi de plus frappant que l'exemple de Joseph vendu par ses frères à des marchands arabes, et revendu ensuite en Egypte? Vendre des êtres humains, après les avoir volés, fut le grand moyen de s'enrichir qu'employèrent les colonies qui s'établirent dans les lies de la mer Egée et sur les côtes de rAsie-Aiineure. Les Phéniciens, les Tyrrhéniensj les Ciliciens, les Etrusques, les Cretois vécurent de ce trafic infâme.

Et la Grèce, cette Grèce tant vantée ! sur elle aussi s'étendit la lèpre de Tesclavage. A Athènes, — pour ne parler que de la ville qui fut par excellence la ville du goût, de l'art, de- la grâce, du génie, — à Athènes, aux plus beaux jours de sa puissance, dans le plus vif éclat de sa grandeur, le nombre des esclaves dépassait celui des citoyens libres. Rien que dans les campagnes de TAttique, on en comptait 150,000. Et remarquez que parmi tant de philosophes réputés pour leur sagesse, c'est à peine s'il y en eut qui, comme Diogène, protestèrent au nom de la raison indignée. (Applaudissements.) Platon exprime le désir qu'aucun Grec ne soit (ait esclave ; sa philosop]iie n'alla pas plus loin.

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Les ^^C9 avaient donné pour fondement à Tesclavage la loi naturelle et la permanente diversité des races: les Romains n'admirent pas cette doctrine. Mais ils n'en consacrèrent pas moins Tesclavage, le jugeant justifié d* une manière suffisante, soit par le droit civil, lorsqu'un homme usait de sa liberté pour la vendre, soit par le droit des gens, lorsque le vainqueur aimait mieux asservir le vaincu que le tuer. Et, du reste, l'esclave, à Rome, ne fut pas mieux traité qu'en Grèce. Regardé comme une chose, il ne put ni poursuivre ni être poursuivi en justice. Le mariage lui fut interdit. Sa cohabitation avec une personne de sa classe fut appelée coniubernium^ nom par lequel on désignait aussi Taccouplement des animaux. On ne lui reconnut pas la puissance paternelle. Il eut des petits, il n'eut pas de famille. (Applaudissements.)

Rien ne met plus vivement en lumière la cruauté des traitements auxquels il était sujet, que la nature même des lois qui, de loin en loin, furent rendues pour le protéger : témoin la loi Pétronia, qui défendait aux maîtres de forcer leurs esclaves à se battre dans le cirque contre les bêtes féroces. Et dire que cette afireuse condition était celle d'hommes qui se comptaient par centaines de mille I L'esprit reste confondu quand on lit le chiffre auquel s'élevait le nombre d'esclaves que possédaient certains Romains opulents. Scauru3 en avait 8,0QQ. Aussi» lorsque, sur le déclin de la République, on proposa de çlQQi^^r aqx

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esclaves un vêtement distinct, cette proposiiion fut rejetée comme très dangereuse. Elle eût montré de combien les opprimés étaient plus nombreux que les oppresseurs. (Très bien !)

Le christianisme ayant proclamé l'égalité des hommes devant Dieu, il semble que son avènement aurait dû marquer le terme de l'esclavage. Eh bien, non; Jésus n'avait pas parlé expressément contre la servitude; saint Paul avait parlé pour: les propagateurs du christianisme, tout en conseillant aux maîtres la douceur, prêchèrent aux esclaves l'obéissance.

Longtemps après l'établissement du christianisme » nous trouvons les propriétaires d'hommes continuant à exercer sur leurs victimes le pouvoir de vie et de mort. Ceux des successeurs de Ck)nstantin qui s'appliquèrent à adoucir la condition des esclaves ne le âreat que par un sentiment d'humanité, dont, au surplus, quelques empereurs païens leur avaient donné l'exemple. C'est ainsi que Domitien avait défendu qu'on mutilât les esclaves; Adrien, qu'on les cédât à des maisons de débauche ; Septime-Sévère, qu'on les contraignît à se prostituer. La vérité est que le monde chrétien et catholique, en ce qui touche l'esclavage, continua le monde païen jusqu'à l'époque de la transformation des esclaves en serfs.

Le Coran ne condamne le droit de réduire les hommes en servitude que dans Tapplication de ce droit impie aux sectateurs du prophète. On vit donc les

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marchés de l'Asie et da nord de TAfrique se couvrir d'esclaves chrétiens asservis par les musulmans; et» à leur tour, des musulmans, lorsque des chrétiens — les chevaliers de Rhodes, par exemple — purent s'emparer d'eux, tombèrent à l'état d'esclaves.

L'idée religieuse était tellement étrangère à l'abolition de l'esclavage, qu'après que l'Amérique eut été découverte, les nègres achetés pour Tcxploitation du nouveau monde le furent par des nations chrétiennes (C'est vrai ! c'est vrai I), par les Portugais d'abord. Et, après eux, quel prince autorisa l'importation en masse des nègres aux Indes occidentales ? Un roi de la catholique Espagne, Ferdinand le Catholique. Et qui scella de son sceau, en France, l'abominable Code noir? Louis XIV, un roi très chrétien (sensation). Et par qui furent fondées dans nos colonies les plus belles plantations livrées au travail des noirs ? Par des franciscains, par des dominicains, par des jésuites, par des frères prêcheurs.

Et si maintenant, comme dernier trait à ce triste tableau, Je rappelle que le peuple protestant d'Angleterre, que le peuple protestant et républicain des États-Unis, ont eu leur large part de responsabilité dans l'établissement et dans la trop longue durée de l'esclavage, n'aurai-je pas démontré ce que je disais, en commençant, du caractère d'universalité et de généralité que présente cette institution odieuse ? (Applaudissements.

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De quelle force d'âme alors, de quelle intrépidité d'esprit n'ont pas dû être doués les généreux penseurs qui se sont attaqués à un mal enraciné depuis si longtemps dans les mauvais instincts de la nature hu« maine ! Pour le vaincre, quelle puissance de convie^ tion ne leur a-t-il pas fallu, à ces hommes, dont la gloire est si différente de celle des saccageurs de villes, des ravageurs de provinces, des conquérants de grand chemin ? Ah I les véritables héros, ceux de l'avenir, ce sont les Brissot, les Grégoire, les Thomas Clarkeson, les George Harrisson, les William Allen, les Wendell Phillips, et, au premier rang, à côté de Wilberforce, notre Wilberforce à nous : Victor Schœlcher. (Bravo !)

C'est en effet à Victor Schœlcher que la France et l'humanité doivent le décret qui parut le 5 mars 1848 et qui commence par ces simples et belles paroles :

« Considérant que la terre de France ne peut plus désormais porter d'esclaves... » (Acclamations.)

L'esclavage I Pas un des membres du gouvernement provisoire qui ne voulût, pas un qui n'attendît avec impsktience le- moment de Tabolir. Mais ce moment était-il venu ? Des colons qui résidaient à Paris ne négligèrent rien pour faire paraître la question douteuse : Schœlcher 9 récemment arrivé du Sénégal, la trancha. Au nom de l'expérience qu'il avait acquise par ses travaux et par ses voyages, avec l'autorité que lui donnaient les études qui ont été l'emploi et le

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glorieux tourment de sa vie entière, il proura aux membres du gouvernement provisoire qu'il n'y avait pas à hésiter, qu'il fallait courir au plus pressé, au triomphe de Thumanité. (Vif assentiment.) Il Temporta, n'ayant pas beaucoup à faire pour cela — je le dis à rhonneur des membres du gouvernement provisoire. — Il l'emporta, et en dégageant de toute crainte puisée dans les considérations d'une fausse sagesse le plus cher désir de leur cœur, il les mit en état d'accomplir, avec une joie sans mélange, un acte d'impérissable mémoire. (Applaudissements chaleureux.)

Oh 1 certes, en déclarant la pensée libre de toute entrave, en supprimant le serment politique, en préparant un vaste plan d'éducation gratuite et uni ver verselle, en donnant aux ouvriers une tribune offlciolle, en ouvrant dans le domaine du travail Tère de Tassociation, en abolissant la peine de mort, en pro clamant le suffrage universel, la République de 1848 a réglé ses comptes avec la postérité. Qu'on l'attaque tant qu'on voudra, qu'on l'insulte, qu'on la calomnie : de tels actes suffisent^ et au delà, pour la défendre et la venger. (Oui 1 oui I) Mais quel admirable complément de son œuvre que le décret d'émancipation du 27 avril 1848 1 C'était une seconde et noble consécration du principe de l'inviolabilité de la vie humaine. Caria vie sans la liberté n'est que l'agita*» tion dans la mort. (Applaudissements prolongés.)

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Mais en quoi coDsiste-t-elle, Messieurs, cette liberté sans laquelle il ne Tant pas la peine de Tivre ? N^y aurait-il pas, par hasard, un autre esclavage que celui dont nous fêtons ici» ce soir, l'abolition ?

C'est une belle chose que le droit, oui, sans doute ; mais encore faut-il qu'il soit uni au pouvoir de Texercer. Suffit-il, pour être bien portant, d'en avoir le droit, quand on est malade ? Le droit de se lever, de marcher, suffit-il au paralytique? Le droit d'être libre suffit-il au prolétaire courbé sous le double joug de rigûorance et de la misère?

Je ne dirai pas que le sort de nos travailleurs blancs, lorsque, le travail venant à leur manquer, ils sont en peine de leur nourriture, de leur vêtement et de leur gîte, est inférieur à celui des noirs au temps de l'esclavage; je ne rappellerai pas, pour le prouver, que ceux-ci, du moins, étaient assurés de leur subsistance; qu'ils avaient un lendemain; qu'ils ne soufifraient pas sans qu'on en prît souci, qu'ils ne mouraient pas sans qu'on le sût; qu'ils étaient garantis contre le défaut de soins en cas de maladie et contre l'excès de fatigue, quelquefois par la bienveillance de leurs maîtres, toujours par l'intérêt que leurs maîtres avaient à les conserver. (Très-bien I)

Non; je reconnais toute l'importance du progrès moral qu'implique la reconnaissance pure et simple du droit. L'homme qui a le sentiment de sa dignité d'homme possède 1^ un bien três-réol, trcs-précieux.

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quelque amertume que puissent ajouter à la jouissance de ce bien la pauvreté, l'incertitude de l'avenir et l'abandon. Mais il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue de l'existence physique, et comme résultat d'une organisation sociale défectueuse, il y a, hélas ! un esclavage de l'homme libre : le prolétariat. (Applaudissements.)

Adam Smith a écrit : « Les esclaves s^iisent et vieillissent aux dépens de leurs maîtres : les travailleurs libres s'usent à leurs propres dépens. »

Turgot a écrit : f En tout genre de travail il doit arriver et il arrive que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance. »

J.-B. Say a écrit : a II est difficile que le salaire du manouvrier s'élève au-dessus ou s'abaisse au-dessous du taux nécessaire pour maintenir la classe au nombre dont on a besoin. »

Et encore : c A rigoureusement parler, la société ne doit aucun secours, aucun moyen de subsistance à ses membres. En se réunissant à l'association, chacun est censé lui apporter ses moyens d'existence. )»

Et Malthus avait écrit, dans un langage plus terrible : « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille pe peut pas le nourrir ou si la so • ciété n'a pas besoin de son travail, n'a droit à aucune portion de nourriture. C'est un être de trop sur îri terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a pas

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de place pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tardera pas à mettre cet ordre à exécution. »

Eh bien I je dis, moi, que pour ceux qui figurent dans cette description, si elle était exacte, la liberté serait un mensonge ; je dis qu'il serait étrange d'appeler libres des hommes considérés comme de simples machines à produire, et dont la vie dépendrait du nombre strictement requis pour le maintien de la classe dont on a besoin; je dis que ce serait une sin* gulière liberté que celle qui imposerait aux nouveaux nés^ dans une société où la pauvreté est héréditaire comme la richesse, Tobligation d'apporter m nais^ sant leurs moyens d'existence, et cela sous peine d'être de trop sur la terre, sons peine de n'avoir aucun droit à la sollicitude sociale, sous peine de recevoir Tordre impitoyable de s'en aller. (Applaudissements.)

Mais, grâce au ciel, un pareil état de choses n*a rien de nécessaire. Le dogme de la fatalité de la misère est aussi faux que s'est trouvé l'être le dogme de la fatalité de l'esclavage, dont, aussi bien, la misère n^est que la forme dernière. La logique de ce grand mouvement d^émancipation sociale qui fit de l'esclave antique le serf du moyen âge, et de celui-ci le prolétaire des temps modernes, cette logique tend de plus en plus à rendre vraiment libres tous les travailleurs, par Tassociatiou des forces, par

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rintelligent accord des deux grandes puissances productives: le capital, le travail; par la solidarité, réalisée enfin, des intérêts. (Très-bien!) Et contre cette tendance libératrice, rien ne prévaudra, non, rien ; car les victoires de l'erreur et du mal, si multipliées qu'elles soient, sont, après tout» passagères : il n'y a d'absolument invincible que la justice et la vérité. (Applaudissements répétés.)

Publié le 16 mai 1874.

John Stuart Miil est mort.

Ceux-là seuls mesureront toute rétendue de ce malheur à qui il fut donné de connaître personnellement John Stuart Mill, de subir la douce et fortifiante influence de son amitié, de l'entendre^ de le voir agir; et c'est bien en vain qu'à ceux-là, pour adoucir l'amertume de leur douleur, on dirait: Il est mort, mais ses livres vivent ; un grand flambeau vient de s'éteindre, mais non sans avoir allumé sur son passage des milliers d'autres flambeaux qui ne s'éteindront à leur tour qu'après avoir communiqué de proche en proche ce qu'ils avaient reçu de chaleur et de lumière !

John Stuart Mill était en effet plus qu'un penseur

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profond, plus qu*un pénétrant économiste, plus qu'un écrivain d'élite, c'était un caractère - caractère aussi charmant que fort, fait de je ne sais quel extraordinaire mélange de calme et d'excitabilité, de fermeté indomptable et de sensibilité presque féminine . En lui, les aptitudes les plus variées, les tendances les plus difficiles à accorder , les goûts les plus divers» se trouvaient associés de manière à former un tout harmonieux. La sérénité de son intelligence n'ôtait rien à l'ardeur de son àme. Jamais tribun n'éprouva d'aussi brûlantes indignations que ce philosophe paisible. Ce penseur subtil avait un tour d'esprit héroïque. Cet apôtre utilitaire était un chevalier. Cet homme rompu à la pratique des affaires et adonné aux recherches spéculatives avait beaucoup d'un poëte, beaucoup aussi d'un artiste : il adorait les fleurs ; il avait pour les petits oiseaux là tendresse des enfants bien-nés ; il étudiait passionnément les plantes, dont quelquesunes, découvertes par lui, portent son nom, et autant qu'en histoire naturelle, il se connaissait en musique. Le culte des livres suppose l'habitude de la vie assise : eh bieni il trouvait, lui qui a comme dévoré des bibliothèques, le moyen et le temps de faire des promenades qui étaient des voyages, tant la nature le charmait et l'attirait !

Ajoutez à cela qu'il possédait à un degré rare là puissance d'aimer, comme le prouvent son existence, consacrée tout entière au service de la grande famille

hQmalfie^ et le sentiment plus intime, plus concentré, qui le conduisit à faire sa résidence favorite d'un lieu où la maladie dont il est mort passait pour être endémique, mais que lui rendait cher le voisinage d'un tombeau 1...

Et puisque je parle de ses affections, comment pourraiS'je ne rien dire de celle qu'il portait à la France? Elle explique en partie, cette affection, l'attrait qu'eut pour lui le séjour de Saint-Véran. Il se plaisait à respirer Tair de notre pays I

Mieux que personne, d'ailleurs, il comprenait la nation française, dont il admirait, sans s'aveugler sur ses défauts, les qualités communicatives et le génie cosmopolite . « S'il arrivait jamais » , me disait-il un jour, « que la France fût rayée de la carte, le monde retomberait dans les ténèbres, »

Fils d'un professeur de philosophie en Ecosse , qu'illustra une Histoire de VInde à laquelle peu de livres historiques sont comparables, John Stuart Mil! montra de très bonne heure qu'il était homme à agrandir l'héritage de renommée que devait lui lais^ ser son père. A peine arrivé à Tâge où l'on apprend à lire et à écrire, il correspondait avec Bentham.

Il avait dix-sept ans, quand il entra comme simple commis au service de la compagnie des Indes, dans Tadministration de laquelle James Mill occupait une position importante. Il s'y rompit à la pratique des aflTaires, s'y éleva de grade en grade, jusqu'à celwv ^s^

lui donnait la conduite des relations extérieures, et lorsqu'on 1858, il fut question de transporter, de la Compagnie à la couronne, le gouvernement des Indes, ce fut lui qui rédigea la pétition par laquelle la cour des directeurs combattait l'idée de ce transfert. Inutile effet î Les Indes passèrent sous rautorité directe du gouvernement de la reine; mais le document sorti de la plume de John Stuart Mill restera comme témoignage de ses hautes aptitudes d'homme d^Etat. Il ne tenait qu'à lui de faire partie du nouveau bureau du conseil des Indes ; lord Stanley le pressait d'y sié^jer : il refusa, pour vivre tout entier de la vie du philosophe et du penseur.

Je dis tout entier ; car la vie officielle qu'il avait menée jusqu'alors était loin d'avoir absorbé l'emploi de son temps et de ses facultés. Dès 1824, il était devenu le rédacteur le plus remarqué et le plus remarquable de la Revue de Westminster, publiée par Bentham comme organe des philosophes radicaux; en 1843 , son « Système de logique » avait paru , et en 1848, la publication de ses « Principes dYconomte politique » lui avait assigné, dans la postérité, une place à côté d'Adam Smith.

Arrêtons-nous ici un instant.

Lorsque Jean-Baptiste Say félicite Adam Smith d'avoir séparé l'économie politique du droit naturel et de la morale, pour en faire une science de pure observation, Jean-Baptinte Say a-t-il raison? Est-ce

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bien là ce qui constitue, comme il l'assure, la gloire du fondateur de l'économie moderne? Oui, s'il est vrai que l'économie politique doive être une science purement descriptive. Oui, s'il est vrai qu^elle doive se borner, selon les propres paroles de Jean-Baptiste Say, « à décrire la manière dont les choses se passent

dans la société. » Oui, s'il est vrai que, selon la définition d'un des disciples de Smith, M. Nassau senior, l'objet de l'économie politique soit, non pas le ôowheur, mais la richesse. Oui, s'il est vrai qu'il convienne d'étudier la science de la production, de la consommation et de la distribution des richesses, abstraction faite de cette question suprême : la répartiiiony c'est-à-dire abstraction faite de ce que la justice réclame pour chacun de ceux qui ont concouru à l'œuvre commune. Mais qui ne sent ce que l'économie politique, envisagée de la sorte, a d'incomplet, et combien il est dangereux de l'envisager de la sorte, pour peu qu'on transforme en principes immuables, en lois nécessaires, les résultats de telle ou telle organisation sociale à un moment donné de l'histoire, et qu'après avoir décrit la manière dont les choses se passent dans la société, on en vienne à conclure qu'il est impossible qu'elles se passent jamais autrement? Si Malthus, qui était un homme généreux, un philanthrope, avait entrevu la possibilité d'un régime industriel organisé au point de vue de la justice distributive, aurait-il tracé, en parlant

de rhomme qui natt dans un monde déjà occupé , que sa famille n'a pas le moyen de nourrir, ou du travail de qui la société peut se passer, ces lignes effroyablement fameuses : € Cet homme n'a pas le moindre c droit de réclamer une portion quelconque de nourri- € ture, et il est réellement de trop sur la terre. Au € grand banquet de la nature, il n'y a pas de place € pour lui ; la nature lui commande de s'en aller, et € elle ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à € exécution ? > Si Jean-Baptiste Say, qui était un homme de bien et un homme de cœur, avait mis à rechercher comment les choses devraient se passer dans une société organisée en vue de la justice, Teffbrt d'esprit et l'intelligence qu'il a mis à observer comment les choses sapassent dans la société actuelle, aurait-il écrit : < A rigoureusement parler^ la société € ne doit aucun secours» aucun moyen de subsistance ft c ses membres. En se réunissant à l'association, cha- « cun est censé lui apporter ses moyens d'existence < (censé!). Celui qui se présenterait à elle sans resc sources, serait obligé de les réclamer d'un autre « membre de la société; celui-ci serait fondé à c demander en vertu de quel droit on lui impose cette € charge. Telle est la rigueur du droit. >

Fallait-il se soumettre à la fatalité de ces maximes désespérantes ?

Fallait-il prendre son parti de cette déclaration de Turgot ; < En tout çenre de travail, il doit arriver et

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c il arrive que le salaire de Touvrier se borne à ce € qui loi est nôcessaire pour sa subsistance », ou de cette déclaration de J.-B. Say : € Il est difficile que € le prix du travail de simple manouvrier s'élève ou € s^abaisse au-dessus ou au-dessous du taux néces-

< saire pour maintenir la classe au nombre dont ou a

< besoin. » ?

L'essentiel était-il d'examiner en vertu de quelles lois la quantité des produits s'accroît, sans se préoccuper de leur répartition équitable entre les producteurs ?

Y avait-il quelque chose d'absolument inévitable dans ce fait> si impossible à nier et si cruel, que, chez les nations modernes, — l'Angleterre, par exemple, '^ le paupérisme s'étend en proportion de l'augmentation de la richesse et que l'essor de l'opulence y multiplie les indigents ?

Enfin, était-il insensé de chercher un remède au mal, de voir un retour à la justice dans la substitution de la prévoyance au hasard^ de l'organisation au laisser-faire^ de l'association des intérêts et des forces à leur antagonisme ?

Les socialistes ne l'ont pas pensé, et c'est en quo ils difiërent des économistes.

Maintenant, à laquelle de ces deux catégories de penseurs John Stuart Miil appartenait- il?

Nul doute qu'il n'ait commencé par être de la seconde, et qu'il ne se soit senti de plus en plus attiré vers la première.

J'ai là sur ma table, en ce moment, Tadmirable et terrible brochure qu'il publia en réponse & lord Brougham, lorsque ce dernier, pour faire parler de lui et satisfaire sa démangeaison de mordre, s'avisa de calomnier à tort et à travers le gouvernement provisoire de 1848. Lord Brougham n'était pas de taille à lutter contre un jouteur tel que John Stuart Mill : il fut écrasé. On devait s'y attendre. Mais ce qui est à noter, c'^est que, dans sa belle et décisive Défense du goun vernement provisoire y un des points que John Stuart Mill s^étudia le plus soigneusement & mettre en lumière fut le DROIT AU TRAVAIL, et les attaques qu'il repoussa avec le plus de vivacité furent celles qui portaient sur les doctrines du Luxembourg.

« Le Droit au travail, écrivit-il, tel que le gouver- « nement provisoire le comprit, n'appelle pas les ob- « jections qu'on peut élever contre la loi des pauvres ; c il soulève la plus fondamentale des objections, celle « qui se rapporte au principe de la population. Mais, € à part cela, nul n'y saurait trouver à redire. Au

< point de vue de quiconque ne tient pas compte du « principe de la population, le Droit au travail doit « être la plus incontestable des vérités morales, et sa « reconnaissance la plus sacrée des obligations poUti-

< ques. >

On retrouve dans ce passage une des idées domi« nantesde John Stuart Mill. Partant de cette défini-

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tion, que le capital est la portion de la richesse nationale qui sert à la rémunération du travail, il tirait de là la conclusion qu'il y a effectivement à en tirer, dans le système qui repose sur le salariat, savoir : que plus la population ouvrière s'accroît par rapport au capital, plus les salaires baissent» et que plus, au contraire, la population ouvrière, toujours par rapport au capital, diminue^ plus les salaires montent. John Stuart Mill voyait donc un obstacle insurmontable à Tamélioration du sort des ouvriers dans tout accroissement de la population auquel ne répondait pas une augmentation proportionnelle du capital destiné à Tentretenir. Idée très juste, mais dont la portée ne serait plus la même, dans un régime où la rémunération du travail ne se réglerait pas sur le rapport de Toffre à la demande !

Un pareil régime se peut-il concevoir ? J'étonnerai peut-être beaucoup de lecteurs français, en leur apprenant qu'un des économistes les plus distingués de l'Angleterre, M. William Thomas Thornton, a publié un livre où il démontre, par une série d'exemples très frappants, que le rapport de Toffre à la demande, même dans son application au régime industriel basé sur la concurrence, n'a pas du tout ce caractère de loi scientifique que les économistes se sont plu jusqu'à ce jour à lui attribuer. Mais écoutons, sur rimpossibilité de concevoir autre chose que ce qui existe, John Stuart Mill lui-môme :

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€ Il est évident qae la considéralion de la valeur ne se rapporte qu'à la seconde de ces deux branches de rôconomie politique : la production de la ri* chesse et sa distribution. Encore ceci n'est-il vrai qu'autant que c'est la concurrence^ et non l'usage, qui est l'agent de cette distribution. Les conditions et les lois de la production pourraient être les mêmes qu'aujourd'hui dans une société constituée sur un tout autre principe que l'échange. L'échange n^est pas plus la loi fondamentale de la distribution des produits que les roues et les voitures ne sont les (c lois fondamentales du mouvement; et confondre a ces idées est, à mes yeux, non-seulement au point c de vue de la logique, mais au point de vue de la « pratique, une balourdise. ]» {Princijples of Political Economy. T. 1, p. 514.)

La vérité est que John Stuart Mill n^était pas de ceux qui emprisonnent de parti pris leur pensée dans les choses du présent. De Tobservation et de la constatation des lois qui régissent les sociétés dans le mi« lieu où nous vivons, il ne concluait pas à l'invincible nécessité de ces lois dans un milieu différent. Placé au point d'intersection de Téconomie politique et du socialisme, s'il ne se prononçait pas décidément pour une nouvelle organisation du travail, il la croyait du moins possible. L'étude de la réalité n'étouflait pas en lui le sentiment de l'idéal, et il aurait dit volontiers,

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comme économiste, ce qae Lemierre a exprimé en poëte:

Croire tout découvert est une erreur profonde, CTest prendre lliorizon pour les bornes du monde.

Je voudrais ponroir présenter ici, ne fût-ce qu'un exposé sommaire des travaux de John Stuart Mill. Mais des volumes n'y suffiraient pas. Quel problème n'a-t-il pas abordé ? Quel aspect de la pensée humaine lui a échappé ? La seule énumération de ses ouvrages démontre Timpossibilité d'en donner, dans un article de Journal, une analyse qui en fesse connaître l'importance et en signale les points saillants. < Système de logique » — « Principes d'économie politique » — € De la Liberté » — « Du gouvernement représentatif » — « TJtilitairianisme » — « Auguste Comte et le Positivisme > — « Examen de la philosophie de sir William Hamilton » — « L'Angleterre et l'Irlande » — « La sujétion des femmes, etc^ etc., v quel immense domaine à parcourir I

Et puis^ des livres de cette force ne s'analysent point : ce n'est même pas assez que de les lire : il faut les étudier. Les étudier ! Oui, c'est bien le mot, surtout en ce qui concerne les ouvrages de John Stuart Mill. Car, bien que le style en soit d'une clarté parfaite et d'une correction irréprochable, la trame des idées y est tellement serrée, l'art de l'écrivain y est

tellement subordonné à Texâctitude mathématique da penseur, la précision de chaque phrase y résulte d'une forme si concise, qu'une pareille lecture ne laisse pas un moment de repos à Tattention et réclame un effort d'esprit considérable. Mais comme il est amplement récompensé de cet effort, celui qui en a été capable ! Où trouver, en effet, mariés à Télévation des idées, à la vigueur des raisonnements, à la finesse des aperçus, le même amour de la vérité, les mêmes aspirations vers )a justice, la même sympathie pour le peuple, la même intrépidité intellectuelle ? Pour moi, je ne sais pas une question que John Stuart Mill n'ait cherché à résoudre dans le sens de la liberté ; pas un genre de despotisme qu'il n'ait combattu, y compris celui des majorités numériques; pas un privilège auquel il n'ait fait la guerre, sans en excepter celui qui exclut les femmes de toute participation à la vie politique; pas un abus qu'il n'ait dénoncé, à commencer par celui qui se lie, en Angleterre, à la tenure aristocratique du sol; pas une oppression contre laquelle il ne se soit élevé, à commencer par celle qui a si longtemps pesé sur l'Irlande.

Et ce n'est pas seulement par ses écrits que John Stuart Mil! a servi la cause du droit, c'est par ses actes.

Ce fut un jour mémorable que celui où le grand philosophe, descendant des hauteurs de son monde à lui dans l'arène politique, répondit à l'appel des électeurs du district de Westminster.

Trop fier et trop honnête pour mendier ou payer des suffrages, il avait déclaré qu'il ne dépenserait pas un farthing pour son élection ; que c'était aux votants à se procurer des candidats, non aux candidats à courir après les votants.

Trop élevé par les habitudes de son esprit au-dessus des petites préoccupations et des passions vulgaires pour traiter avec elles, il avait averti les électeurs qu'ils n'avaient rien à attendre de lui pour Tavancement de leurs intérêts particuliers.

Trop adonné au culte austère de la vérité pour courtiser à ses dépens la faveur populaire^ il s'était exprimé en homme libre sur toutes les questions, sans se demander si telle ou telle de ses idées cadrerait ou ne cadrerait pas avec les erreurs en vogue.

11 fut élu, néanmoins, et ses admirateurs poussèrent des cris de victoire.

La victoire était pour le peuple, qui allait avoir, dans la Chambre des Communes, un puissant défenseur ; la victoire était pour la Chambre des Communes, à laquelle manquait un homme en qui le sens des choses pratiques fût éclairé et agrandi par la faculté de voir tout de haut; mais, quant à John Stuart Mill, que pouvait ajouter à son influence le droit d'aller voter un bill, lui six cent cinquante-huitième?

Le district que représentent des hommes de sa trempe, c'est la terre entière; ils sont les élus naturels d^un corps électoral qui se compose des généra*-

tiens à naître encore plus que des générattons vivantes; le pouvoir qu'ils exercent, du fond de leur retraite Ignorée, est en réalité Tunique pouvoir qui soit au monde; sans sortir de leur solitude, ils font les lois, puisqu'ils font les législateurs, et leurs eonoeptions sont l'enfantement de Thistoire.

J'ai rappelé qu'en 1865, John Stuart Mill fut élu membre de la Chambre des Communes par le district de Westminster. L'opposition furieuse que cette élection rencontra de lapartdes bigots du protestantisme et les iojures dont ils assaillirent, à cette occasion, un homme universellement respecté, un homme dont la nation anglaise était aère, cette opposition et ces injures prouvent que le parti du fanatisme religieux est partout le même.

Aux yeux des saints personnages dont le Record était l'organe, le crime, l'irrémissible crime de John Stuart Mill était de croire et de dire que la liberté de penser est absolument inviolable ; que^ s'il est une chose sacrée au monde, c'est la liberté de conscience ; que par conséquent rien ne doit gêner la discussion, eût-elle pour objet l'existence d'un autre monde, l'existence de l'âme, l'existence de Dieu . Il estimait

qa*il y a peu d'erreurs qui ne contiennent, quand on y regarde de près, une parcelle de Térité, et que l'erreur la plus grossière contribue, lorsqu'elle est analysée» à i^endre plus nette et plus vive la percep* tion de la vérité qu'elle nie.

Selon lui, le champ des investigations devait être sans limites, parce que l'esprit humain ne possède pas, dans Tacception rigoureuse du mot, la certitude, et est condamné à la chercher éternellement, sans autre espoir que de s'en approcher de plus en plus. Or, c'est Ift ce que les bigots ne sauraient admettre, qu'ils soient catholiques ou protestants, puisque leur intolérance et leur fanatisme viennent précisément de cette supposition où ils aiment à se bercer, que le errare humanum est ne leur est pas applicable, qu'ils sont infaillibles, et qu'on est un scélérat dès qu'on ose avoir une opinion qui n'est pas la leur.

Aussi les fureurs dont la candidature de John Stuart Mill en 1865 provoqua l'explosion prirent-elles tout d'abord un caractère religieux. On lui reprocha de professer, touchant la Bible, des opinions hétérodoxes ; on remarqua que M. Guizot l'avait rangé au nombre des libres- penseurs ; on déterra, pour l'en accabler, certain passage d'un de ses écrits que le Record, dans un accès de rage ultra-cléricale, appela €Satanique>. C'était un passage dans lequel John Stuart Mill, en parlant, non pas de Dieu, mais du Dien des sombres théologiens dont M . Mansêl était V^

3U JOHN STHART MILL

poi ce-di*apeau, disait qu'il ne se résoudrait jamais à adorer comme un être bon un être dépourvu des qualités que la raison humaine attache à Fidée de bonté, et que, s'il lui fallait à cause de cela aller en enfer, il irait en enfer.

En Angleterre comme en France, il y a des théologiens qui deviennent aisément féroces dès qu'il s'agit de leur Dieu. Ceux-là dénoncèrent John Stuart Mill aux électeurs de Westminster comme un enroyé de Satan.

Heureusement, TÉglise protestante renfermait des hommes qui à un mérite éminent, à un savoir incontesté, joignaient le respect de l'intelligence et cette tolérance qui est la vertu naturelle de tous les grands esprits : John Stuart Mill eut pour défenseurs, dans cette circonstance, le révérend M. Charles Eingsley, le révérend M. Maurice, Tévêque de Saint-David's et le savant doyen de Westminster, le docteur Stanley.

« Loin de justifier l'accusation d'athéisme», dit ce dernier, « le passage en question expose avec force ce « qui est le fondement de toute religion véritable. »

« Je désire voir M. Mill au parlement », dit à son tour M. Kingsley, a parce qu'il est un des hommes « vivants dont les livres respirent l'amour de la vérité € quand même. »

De son côté, M. Maurice écrivait au rédacteur en chef du Spectator :

< Du passage cité, je puis dire œ que je n'oserais

€ peut-être dire d'aucun extrait des ouvrages dé € M. Mill: je l!accepte entièrement, littéralement, « sans réserve. Si je ne Tacceptais pas, je monterais « en chaire dimanche prochain pour déclarer aux a membres de ma congrégation que je les ai trompés ; « que Dieu ne s'est pas révélé à son peuple ; qu'il n'est a pas vrai que celui qui voulut bien revêtir notre (i nature soit la parfaite image de son père céleste . c Je nierais l'incarnation, si je niais le lien qui existe < entre la moralité divine et la moralité humaine . »

En Angleterre, la fibre dévote est facile à émouvoir. M. Kingsley, M. Maurice, le doyen de Westmiaster, n'étaient pas précisément considérés par le clergé comme des représentants de la pure orthodoxie ; mais enfin c'étaient des clergymen : leur témoignage servit à faire pencher la balance en faveur de notre philosophe.

Quel allait être son rôle dans la Chambre des Communes ? Sur ce point, la curiosité était vivement excitée. Que sa parole contribuât à élever le niveau des discussions parlementaires, on s'y attendait; mais ce qui surprit agréablement le parti libéral et déconcerta ceux du parti contraire, ce fut la décision, la vigueur et presque la fougue avec lesquelles il se jeta au plus fort de la mêlée, payant de sa personne dans chaque important débat, et prononçant alors, avec une passion contenue et d'une voix faible qu'accompagnait un geste tranquille, des discours que carac-

térisaient une éloquence brève, substantielle, et uiie logique aussi tranchante que la lame d'un rasoir.

Mais comment John Stuart Mill aurait-il pu réussir comme homme politique, lui qui ne concevait pas qu*on sacrifiât à des intérêts passagers les principes, intérêts permanents ; lui que le désir de plaire à tel ou tel parti n'amena jamais à taire une vérité mal comprise ou impopulaire ; lui qui jamais ne recula devant le danger de tenir tête^ lorsqu'elle avait tort, à l'opinion dominante ; lui qui, pendant la guerre civile qui ensanglanta le Nouveau-Monde^ et lorsque toute l'Angleterre retentissait ou de clameurs furieusescontre le gouvernement des Etats-Unis, ou d'hymnes en faveur du Sud révolté, fut du très petit nombre de ceux qui, dans la sphère des classes gouvernantes, osèrent se prononcer en faveur du Nord î

On sait de quelle manière fut réprimée, en 1865, dans la Jamaïque, l'émeute de nègres qui, le 11 octobre, avait éclaté à Morant-Bay. Encore si la répression avait enveloppé les seuls coupables ! Mais quoi I on n'aurait atteint que les meurtriers I Non, non : pour faire im eœemple^ pour intimider la population noire, pour en finir avec des plaintes incommodes, pour bien asseoir, fût-ce dans le sang, l'autorité de la race blanche, ne fallait-il pas lancer des soldats dans toutes les directions, grimacer de savantes dispositions militaires» faire courir après les nègres ces affreux sau<vages à la peau tatouée qu'on appelle les Marons,

JOHN STÛART MILL Ml

meute digne des chasseurs, fouetter au hasard, fusiller au jugé. Jusqu'à ce que les routes fussent couvertes de cadavres, et, pour couvrir le tout, supposer un complot devant aboutir à des Vêjpres siciliennes ?

Horrible tableau, vu dans son ensemble ! Et les détails furent plus horribles encore, témoin l'exécution de George William Gordon, membre de la législature de la Jamaïque, arrêté ou plutôt saisi, après s'être livré lui-même à ses ennemis ; traîné, de Kingston, où il aurait été jugé selon les formes ordinaires, à Morant-Bay, où la potence s'impatientait, et condamné en toute hâte, et en toute hâte pendu l Prétendre que ces horreurs n'éveillèrent en Angleterre qu'un sentiment de sympathie pour ceux qui s*en étaient rendus coupables, ce serait, je m'empresse de le dire, calomnier le peuple anglais. Des protestations véhémentes s'élevèrent ; une enquête fut demandée ; on put voir, au langage d'une partie de la presse, que, si jamais des successeurs étaient donnés aux Kirke et aux Jeffreys dans l'Angleterre moderne, ils y trouve* raient à qui parler.

Mais ce qui est certain, c*est qu'un parti puissant s^ déclara en faveur du gouverneur Eyre et de ses com* plices ; c'est que ce parti répondit à des cris d'indi* gnation par des applaudissements scandaleux ; c'est que beaucoup de feuilles influentes, le Times en tête, s'étudièrent i couvrir d'un voile complaisant les massacres de la Jamaïque ; c'est qu'un banquet fut offert à

celai qui avait sur ses mains le gang de Tinfortuné Gordon. En une telle occurrence, quel courage ne demandait pas la résolution de poursuivre les coupables devant la justice, de les faire juger, de presser leur condamnation ? Eh bien ! John Stuart Mill eut ce courage . Il prit^ sans regarder aux suites qu'elle pouvait avoir pour lui-même, l'initiative d'un mouvement qui avait pour but, en vengeant l'humanité, de sauver Thonneur de l'Angleterre, et je n'ai pas besoin de dire que l'inflexible persévérance dont il fit preuve dans cette af^ire lui suscita une légion d'ennemis.

Dévoué sans réserve à ce qull croyait être la justice^ John Stuart Mill ne Tétait pas moins à ce qu'il croyait être la vérité. Il le prouva de reste par la vivacité avec laquelle il combattit, lui membre du parti libéral, la grande doctrine en vogue parmi les libéraux anglais : le ballot.

Considérant le vote comme l'exercice d'un droit individuel, mais aussi comme Taccomplissement d'un devoir public, il ne pensait pas qu'il convînt à la dignité, à la moralité d'un peuple libre de notifier ses volontés en cachette, de faire acte de souveraineté dans l'ombre.

Selon lui, tout votant était soumis à l'obligation morale d'avoir en vue, lorsqu'il donnait son vote, l'intérêt de la société : d'où cette conséquence qu'il était comptable à ses concitoyens de l'usage qu'il faisait du droit de suffrage et ne pouvait être reçu à leur en

dérober la connaissance. Si le vote, âisait-il> appartenait au votant d'une façon absolue, s'il constituait un droit indépendant de l'idée de devoir, s'il était la chose de celui à qui on le confie^ pourquoi ne serait-il pas permis de le vendre? Tristes prémisses que celles qui conduiraient à une conclusion semblable t

Du reste, John Stuart Mill ne prétendait pas que, dans Tezamen de cette question, il ne fallait tenir aucun compte du côté pratique. Il reconnaissait qu'il y a des circonstances où le vote secret est un mal inévitable. Mais il n'admettait pas que, de nos jours» la société anglaise se divisât en maîtres et en esclaves. Le pouvoir des influences personnelles lui paraissait, sinon détruit, du moins diminué, et il en trouvait la preuve dans les progrès mêmes de la corruption, la mise en vente des suffrages attestant la difficulté de les obtenir sans les payer. Ce qui le frappait, c'était régoïsme abject des trafiquants de votes, non leur dépendance. Ce qu'un pareil état de choses lui semblait révéler, c'était l'abaissement des caractères ; et cet abaissement des caractères, il accusait le ballot de tendre à le favoriser.

Quoi qu'il en soit, l'opinion de John Stuart Mill à cet égard était, je le répète, contraire à celle de la majorité des libéraux anglais, contraire surtout à celle de M. Bright. Mais que lui importait tout cela? Son affaire, à lui, c'était de chercher la vérité» et, dès qu'il pensait l'avoir trouvée, de la dire.

â50 JOHN «tDART MILL

C'eût ét merveille si, dans un monde où le saocès est la récompense promise à Tart des compromis, à la petite sagesse des expédients, aux capitulations de conscience habilement roilées, à Tabdication de Tlntelligence devant le despotisme de la popularité, Tinébranlable droiture de John Stuart Mill était restée impunie. Lorsque les élections générales de 1868 eurent lieu» il se trouvait avoir semé sur sa route autant d'obstacles qu^ii avait émis de nobles idées ou fait de nobles actions.

En protestant contre rassujettissement de la femme à rhomme, il s'était exposé k toutes sortes de commentaires railleurs.

En prenant parti pour le système de M. Hare, concernant la représentation des minorités, il avait encouru les anathèmes du grand tribun de la bourgeoisie anglaise, M. Bright.

En contribuant généreusement de sa bourse aux frais de l'élection d'un ouvrier, M. Odger, il s'était aliéné les démocrates de comptoir et de salon.

En souscrivant pour M. Bradlaugh, le libre penseur, en haine de l'intolérance, il avait armé contre lui tous les fanatiques.

En flétrissant les massacres de la Jamaïque, il avait irrité l'orgueil anglais.

C'était plus qu'il n'en fallait pour qu^n 1868 sa victoire de 1865 se changeât en défaite. C'est ce qui arriva»

La défaite I Elle n'était pas pour lui : elle était pour la Chambre des Communes ; elle était pour le peuple.

Rendu à ses livres, John Stuart Mil! était rendu à l'exercice de ce qui constituait sa vraie puissance.

Je voudrais n'avoir pas à reconnaître que, parmi les idées de lui sur lesquelles J'ai médité, il en est deux qui n'ont jamais eu et quî^ je le crois, n'auront jamais mon adhésion : Tune relative à la peine de mort, dont il voulait le maintien ; l'autre relative au droit de visite, qu'il réclamait pour FAngleterre.

La réfutation des arguments présentés par John Stuart Mill en faveur du maintien de la peine de mort m'entraînerait trop loin. Je n'en citerai qu'un, pour montrer combien il est difficile, même à une haute intelligence, de bien défendre une mauvaise cause. Qui le croirait? Une de ses raisons pour conserver la potence était qu'en la renversant on semblerait trop estimer la vie, et que cela risquerait d'énerver les caractères.

« Est-ce donc, disait-il, un si grand mal, que de mourir? Usque adeo ne mort miserum est! » Comme si réduire à si peu de chose l'importance attachée à ce qui est le meurtre par le bourreau, ce n'était pas risquer de diminuer Tiraportance attachée à ce qui est le meurtre par l'assassin 1 Et comme si l'énervement des caractères consistait à craindre la mort pour autrui ! Les énervés ne s^nt pas ceux qui ont peur de tuer, ce sont ceux qui ont peur de mourir !

352 JOHN STUÀRT MILL

Qaant au droit d'atteindre la propriété de l'ennemi sur mer partout où il est possible de la saisir, c'est à peine si j'ai besoin d'avertir qu'en conseillant aux Anglais de reprendre ce prétendu droit, John Stuart Mill ne cédait à aucan étroit sentiment d'égoïsme national. Il s'en est défendu avec beaucoup d'élévation, et rien ne met plus vivement en saillie sa sincé' rite que la nature même des arguments qu'il employait.

Frappé du caractère formidable de ces guerres d'annexion et de conquête dont le continent a été si souvent le théâtre ; effrayé de l'ardeur que mettent les gouvernements à engouffrer dans les armées permanentes la fleur des générations dont ils pétrissent à leur gré les destinées; saisi de douleur, saisi d'inquiétude, à l'aspect des efforts que font le i^énie et la science pour inventer des instruments de mort de plus en plus terribles, John Stuart Mill s'était demandé ce que deviendrait l'indépendance des États faibles, ce que deviendrait la liberté, ce que deviendrait le monde, si les monarchies militaires n'avaient pas pour les arrêter les puissances maritimes, les seules, suivant lui, dont l'indépendance des peuples et la liberté n'eussent rien à craindre.

La cause quUl prit de la sorte en main était-elle i a hauteur des sentiments dont il s'inspirait? Je ne le pense pas.

D'abord, et au point de vue du fait, est-ce que Tin-

dépendance des peuples et la liberté n'ont jamais eu rien à craindre des puissances maritimes ?

Ensuite, et au point de vue du droit, est-ce que la mer n'est pas le grand chemin des nations ? Elle n'appartient à personne en particulier, elle appartient à tous. Ego terrœ Dominus ; lex maris, dit Justinien dans les Pandectes. Lex maris : le souverain ici, c'est la loi. Et qu'est-ce que la loi dans son application au genre humain ? C'est la justice. Or, est il juste que, lorsque deux peuples entrent en guerre^ chacun d'eux se comporte à l'égard de tous les autres de manière à les fkire souffrir cruellement d'une querelle qui leur est complètement étrangère? Voilà la question.

Je m'arrête ici, désolé d'avoir à resserrer dans ua cadre si étroit les souvenirs d'une vie si bien remplie.

Economiste, John Stuart Mill eut la conception de rutile. Philosophe, il chercha le vrai. Artiste, il aima le beau. Homme politique, il s'efforça de réaliser le juste. En cela, son existence fut non-seulement complète, mais marquée au coin de l'utilité. Car l'utile (au profit de tous), le vrai, le beau, le juste sont quatre aspects d'un même principe. Qu'est-ce que la vérité, sinon la beauté dans la science? Qu'est-ce que la beauté, sinon la vérité dans l'art? Entre l'utilité pour tous et la justice, la relation est aussi une relation d'identité. Platon a dit : le beau est la splendeur du vrai. On pourrait dire : le juste est la splendeur de rutile.

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