‹ Questions d'aujourd'hui et de demain (volume 3)Chapitre 33 sur 38 · DUPONT (DE BUSSAC · texte numérisé non relu

DUPONT (DE BUSSAC

Publié le 27 septembre 1874

C'est aujourd'hui qu'a eu lieu l'enterrement d'un homme de bien, ami du peuple.

La famille ayant exprimé le désir qu'aucun discours politique ne fût prononcé sur la tombe du défunt, ce désir a été respecté ; mais la démocratie ne saurait laisser partir un des siens sans rappeler ses services et glorifier sa mémoire.

Si l'inflexibilité des convictions, l'amour de la ligne droite, le souci de la dignité humaine poussé jusqu'à la passion de l'égalité, sont> comme Je le crois, les qualités constitutiyes et distinctives du parti républicain, on peut dire que jamais homme ne fut plus complètement que Dupont (de Bussac) l'homme de son parti. Plus encore que sa raison, sa fierté se réroltait à

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l'idée qu'un peuple s'accommodât du premier maître venu que le hasard de la naissance lui envoie. Il avait horreur de tout ce qui porte l'empreinte de la servilité. Avant que la réflexion l'eût fait républicain» la nature l'avait rendu tel.

Aussi son existence tout entière fut-elle consacrée à la République . Il fut des premiers, sous le règne de Louis-Philippe, à exposer, à développer, à propager les doctrines qui sont les nôtres. Jeune encore, il fon* dait la Revue républicaine^ où il aborda, pour les résoudre dans le sens de l'égalité, la plupart des questions qui, aujourd'hui encore, sont la grande préoccupation et le tourment glorieux des citoyens dignes de ce nom. Plus tard, ses démarches conduisirent à la création de la Revue du Progrès; et ses travaux y brillèrent, même à côté de ceux de François Arago, de Lamennais et de Michel (de Bourges) .

Mais où il montra le mieux ce dont sa haute intelligence était capable, ce fut dans le livre historique qu'il composa > de concert avec Armand Marrast, et qui parjt sous le titre de Fastes de la Révolution française. Jamais deux esprits aussi différents ne s'associèrent pour une œuvre commune. Armand Marrast, dans sou style rapide et animé, fit ressortir le côté brillant de ce vaste sujet : Dupont en sonda les profondeurs. On n'a rien écrit de plus savant et de plus beau sur la Révolution firançaise, que Vlntro-' duction^ qui est de loi* J^en citerai un passage, dont

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les lecteurs du Rappel n'uuroût pas de peine à saisir rà-propos :

« Depuis Richelieu, l'autorité royale, en France, tendait sans cesse à un despotisme absolu. Ella avait trouvé que des doléances à genoux repré^ sentaient encore trop de liberté. Contre elle, nulle voix n'osait s'élever, lorsqu'elle reposait dans des mains comme celles du cardinal ou de Louis XIV* Sous le régent, sous Louis XV^ les oppositions parle* mentaires, les protestations des pays d'Etat n'étaient que des harangues vaines ou des arrêts sans puissanee. Si une voix hardie n'acceptait pas le silence .qu'on lui commandait, elle était bientôt étouffée entre quatre murs sombres. Le roi faisait les lois. Seul, il décidait de la paix ou de la guerre. Seul, il décrétait les impôts et les levait. Seul, il administrait le trésor public comme son patrimoine. Nulle protection pour la liberté des sujets. lunocent ou coupable, le plus superbe comme le plus humble, chacun pouvait, après s'être endormi dans son château ou dans sa chaumière, se réveiller dans un cachot. C'était la seule égalité en un pays qui s^enorgueillissait de s'appeler le royaume des Francs. En vertu de quelles lois ces soudaines arrestations? En vertu d'une loi que le roi daignait signer de sa main. — Sa date? Hier, aujourd'hui, demain. Sa cause? Le caprice d'un courtisan, la fantaisie d'une prostituée. Son nom ? Lettres de cachet. Nulle protection pour la propriété des sa^

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jets... Le roi pouvait voler impunément: G^était le droit public... Depuis la an du règne de Louis XIV, la banqueroute frauduleuse des rois de France était ouverte et affichée. Les liens de la famille, les lois de IdL morale n'étaient rien pour le roi. Une femme du peuple venait-elle à lui plaire, il emprisonnait le mari; si c'était une noble dame, on exilait son noble époux; si la femme résistait, elle était enlevée de par Je roiy et violée dans le Parc-aux-Cerfs. Parfois, il : s'échappait des cris sourds de cette villa que souilla M souvent Tadultère, que souilla onjour Tinceste... ^lors, la cour souriait, mais le peuple frémissait et maudissait. »

Pour se faire une idée des douleurs de cet ancien régime que la fusion a pour but de nous rendre, il faut lire et méditer cette « Introduction » que je si* gnale. Bien n'y est donné à la déclamation. Pas un Élit qui ne s'y appuie sur un document impossible à ;Dier, sur des autorités irréfragables. L'érudition historique y a un accent terrible.

C'est qu'en effet il y avait dans Dupont plus qu'un écrivain ; il y avait un homme d'action. Pendant tout le règne de Louis-Philippe, il figura au premier rang de ce parti républicain qui, par des efforts sans cesse renouvelés, des sacrifices dont Théroïsme tient du prodige, et des persécutions subies avec joie, lassa la défaite et fit violence à la victoire.

» Envoyé en 1848 à l'Assemblée constituante par le

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suffrage universel, Dupont (de Bussac) y marqua tout' de suite parmi les défenseurs les plus énergiques de' la révolution qui venait de s'accomplir. Il y parut ce' qu'il était : un chef de lutteurs. Car tout en lui était' d'un liomme né pour le combat et pour le comman-' dément dans le combat : sa parole brève, son gesteimpérieux, la fermeté qu'accusait sa physionomie* quand son cœur s*embrasait> sa logique aussi tran-^ chante que la lame d'un sabre, et le cœur guerrier* qui battait en lui sous la robe d'avocat. '

Quoique plein de bonne humeur et de bonne grâce' dans l'intimité, il apparaissait, dans la vie publique, dominateur et absolu : assez semblable en cela à Âr*' mand Carrel, avec qui il avait cet autre point de ressemblance qu'il était toujours prêt à répondre de ses opinions par le sacrifice de sa vie. Partisan de toutes^ les mesures qui exigeaient de la générosité et du cou-^ rage, il avait, pour les faire triompher, le sarcasme,* Wnvective, l'emportement. De là l'empire qu'il exer-' çait sur ceux qui l'approchaient. On redoutait son mé-^ pris. C'était un caractère.

Et il avait le talent de son caractère, son style étant moins éclatant que fort, et son éloquence moins mou-' vementée que nerveuse.

Non que les élans passionnés lui fussent inconnus : ' il lui arriva d'en avoir d'admirables. Dans le procès' d'avril, par exemple, la question s'étant élevée de sa-'' voir si tous les défenseurs assumeraient la responsable

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lilé d'une lettre qui liait leur sort à celui des accusés et que quelques-uns d'entre eux seulement avaient signée, quoique tous l'approuvassent» les opinions se partagèrent dans le parti. Cette responsabilité, Carrel voulait que les non-signataires la repoussassent et cela pour des raisons que lui-même, après réflexion, reconnut mauvaises, avec la bonne foi chevaleresque qui le distinguait. Dupont^ lui, était d'avis que tous les défenseurs devaient solidairement affronter le péril. La . discussion s'échauffant : < Eh bien, » s'écria dédaigneusement Dupont, < que l'on consulte une femme! » Carrel pâlit, et une rencontre aurait eu lieu, si les amis communs ne fussent parvenus à rapprocher deux hommes si dignes de rester unis.

Dans une autre occasion, Dupont plaidait à Douai pour un journal républicain, le Propagateur du Pas" de-'CalaiSj je crois. Tout à coup, au milieu de son plaidoyer, il voit le personnage qui occupait le siège à u ministère public se lever et se diriger vers la porte, jndigné, il étend la main vers lui, et, d'un geste auquel il fallut obéir^ il le ramène à sa place, ^n lui criant : « Revenez à votre place, monsieur ; je vais attaquer votre honneur. »

Il est naturel de se demander pourquoi Dupont (de Bussac) n'a pas joué, sous la troisième République, le lôle que semblaient lui assigner son talent et son énergie. Pourquoi ? Peut-être parce qu'il était de ceux qui ont pour devise : plutôt rompre que plier, — de-

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vise qu'on n'accepte pas volontiers, dans ces époqaes de transition où l'importance politique est au prix de tout ce qui est atermoiement, concession et compromis.

Quoi qu'il en soit, la mort de Dupont laisse un vide considérable dans les rangs du parti républicain ; et le peuple, qu'il aimait, le pleurera comme ses amis le pleurent. Mais ce serait mal honorer la mémoire d'un homme de sa trempe que de laisser une pensée de découragement se mêler ici à des pensées de deulU Les ouvriers disparaissent un à un : l'œuvre reste ; et la République saura créer les serviteurs dont elle a besoin.

Publié le 24 octobre 1874.

La situation présente a un caractère de singularité plus propre encore à attrister le cœur qu'à étonner l'esprit. Non, je ne me trompe pas : c'est bien lé titré de Président de la République que porté le chef dé 'État ; c'est bien la Républiqtie que nos ambassadeorb sont censés représenter auprès des cours étrangère» ; c'est bien à l'effigie de la République que ircis monnaies sont frappées; ce sont bien ces moU Réjpi^ hlique française que Je lis sur ma médaÛIe de Hôpf ésentant de la Seine. Et cependant y eut-il jamais régime plus contraire que ccilui où nous somilied à ridée que le mot îiépubUque éTeille ? Quarante-trois départements soumis à un état de siège qu'aucun- danger extérieur ou intérieur n'explique; TarUtraire dé-

chaîné sur les villes coupables, comme Lyon, comme Marseille 9 comme Bordeaux, comme Pari», d'être pleines d'hommes et de rayonner ; les œuvres de la plume jugées par des gens d*épée; toute parole qui s^entend de loin tenue pour suspecte ; la propriété, si elle s'appelle journal, livrée aux caprices du premier préfet venu ; enân — résultat naturel d'une politique embourbée dans le provisoire — l'effarement de l'opinion , la mort des affaires, que dire encore? la France condamnée au supplice de chercher à tâtons son lendemain : voilà ce que couvre le grand nom de la République.

Est-il juste de la rendre responsable de ce que font contre elle des ministres qui la gouvernent sans l'aimer? Évidemment non. Mais il n'est pas donné à tout le monde de saisir le vrai lien qui unit l'effet à la cause . On est en République, et l'on souffre : l'un ne serait-il pas la conséquence de l'autre ? Il y aura tou^jours assez de fourbes pour le dire et d'ignorants pour le croire.

Et puis, à côté de ceux qui restent éloignés de la République par défaut de réflexion ou ignorance, il y a ceux qu'anime contre elle cette haine inapaisable qui a sa source dans l'égoïsme irrité ou menacé ; il y a ceux qui tiennent à la monarchie par leurs convoitises^ par leur ambition, par leur orgueil ; il y a ceux qui, sans les privilèges, ne seraient rien, et qui, avec les privilèges, sont tout.

Qu'est- ce, en effet, que la monarchie? Baptisez-la Henri V, Napoléon ou d'Orléans, cela importe peu. Voici un homme qui a un droit de commandement. Il s*assied sur un trône. Il habite un palais. Il a des palais qu'il n'habite pas. Il fait chère-lie aux dépens de plusieurs milliers de raeurt-de-faim. Chacun courbe le front devant lui. On l'acclame quand il passe. Il n'a besoin ni de parler pour être applaudi, ni d'être vertueux pour qu'on l'honore, ni d'être grand pour qu'on l'admire. Il est l'être impeccable. Il est le maître. Il [est le roi. Pour occuper cette position sans égale, qu'a-t-il fait? A-t-il donné au monde émerveillé les preuves d'un génie souverainement tutélaire? A-t-il élevé le niveau de l'humanité ? A-t-il établi son droit à guider une nation vers le bonheur et la lumière? Rien de tel. Qu'il soit de la race des idiots ou de celle des méchants, il n'en sera pas moins le roi. Si, comme Georges III d'Angleterre, il tombe en démence, sa démence portera. la couronne. Vous demandez ce qu'il a fait pour mériter tant d'honneur ? Eh! mais, il était encore au berceau que déjà maint haut personnage en cheveux blancs venait s'incliner devant Sa Majesté vagissante. Ce qu'il a fait? Parbleu, « il s'est donné la peine de naître. »

Le moyen qu'un privilège aussi prodigieux se puisse maintenir sans être étayé par des privilèges, sinon de même importance, au moins de même nature ! Le moyen qu'il y ait des rois, sans qu'il y ait des ducs de

la Rochefoucauld-Bisaccia^ des ducs de Padoue, des dacs de Broglie; sans qu'il y ait des hommes nés académiciens, nés ambassadeurs, nés ministres, et toute une classe d'hommes née dirigeante !

Eh bien, il est dans la logique des idées rôpublî- \ caines de trouver cela ridicule et funeste. Il est de l'essence des institutions républicaines de réserver les récompenses sociales pour le mérite constaté et poar les services rendus.

Là est le secret de l'opposition violente que la République rencontre. Ne vous étonnez pas de voir légitimistes , orléanistes et bonapartistes ne faire qu'un contre elle: tous Hs veulent d'une ardeur égale ce régime de privilèges dont elle ne veut pas.

II faut compter avec de pareils obstacles. Faut-il désespérer de les vaincre ? Aveugle qui ne verrait pas approcher le moment où ils seront surmontés.

Ne parlons pas d'Henri V: les villes sont là; les paysans sont là ; et quand le maréchal de Mac-Mahon assure que contre le drapeau blanc les chassepots partiraient d'eux-mêmes, on peut l'en croire.

Ne parlons pas non plus du parti orléaniste : le prétendant de cette couleur ne ressemble pas mal au prince de Soubise à la recherche de son armée.

Mais le bonapartisme? Le bonapartisme est un mal, il n'est pas un danger. Pour être fort, il s'étudie à le paraître. C'est le but de ses vanteries, et le calcul serait habile, fondé qu'il est sûr la baèsëdëe

LA SITUATION ÎJ67

humaine, si la bassesse humaine n*avait des bornes.

En vérité, on a fait trop de bruit autour dô certaines victoires électorales. Qu'elles nous soient un sujet d'humiliation, fort bien*, mais un sujet d'effroi ? allons donc ! Mors même que, devenue par miracle indifférente au poids du fardeau qui aujourd'hui l'écrase, laFrance oublierait quelesecond empire a ajouté au capital de la dette publique t)rëâ de 15 milliards, et à la dette annuelle plus de 686 millions de francs, ce qu'il est impossible qu'elle oublie, c'est Sedan, c'est Strasbourg, c'est Met2, c'est leur Napoléon IV courant se jeter dans les bras d'un Bazaîne.

Aussi bien, comme parti, et le souvenir de tant de désastres mis à part , le bonapartisme a toujours porté en lui le germe d^une dissolution itiétritable, à cause des deux éléments inconciliables dont il se compose.

Aux classes plus ou moins ariâtocfatiqtles, il avait dit:

« Je suis fils de la Révolution, mais souvenez vou que j'ai tué ma mère. En adoptant le principe de l'hérédité monarchique avec son cortège de nobles, de chambellans, de courtisans, de valets titrés, je réponds à des idées qui vous sont chères : Je suis des vôtres. »

Aux paysans et aux ouvriers, il avait dit :

c Remarquez que je ne suis pas né de rancietl régime. Par mon origine, J'appartieni^ ^ la (ipciMé tù6-

derne. J'admets le suffrage uriversel: je suis des vôtres. •

L'heure ne pouvait tarder où le mensonge contenu dans ces deux langages contradictoires apparaîtrait à tous les yeux. Le césarisme, en s'offrant à la France, 8*était caché sous la démocratie comme sous un masque : ce masque est tombé. Grâces en soient rendues ( à Jérôme Napoléon et à Charles Bonaparte, à M. Maurice Richard et au duc de Padoue.

Inutile d'insister. M. Thier» Ta dit: il n'y a désormais de possible en France que la République, et les faits Tont dit bien plus haut encore. Nul n'ignore avec quel éclat, depuis février 1871, la prépondérance des idées républicaines s'est affirmée . Pour témoigner de l'irrésistible ascendant de la République, il suffit de rappeler, comme le faisait hier le Rappel, qu'elle a gagné vingt et une batailles électorales sur vingtquatre; et cela même après le 24 mai, même après l'installation systématique de maires qui tous lui étaient hostiles.

Pour moi, je ne connais rien dans l'histoire des mouvements de l'esprit humain de comparable au nombre, à la rapidité et au caractère inattendu des conquêtes de la République. Elle est nécessaire, voilà le cri qu'ont poussé l'un après l'autre des convertis qui s'appellent Casimir F'érier, de Montalivet, Lavergne, des conveitis qui sont d'opulents banquiers, de grands industriels, des manufacturiers en renom

rélite de la bourgeoisie. Tant il est vrai que la République arrive, poussée par un flot irrésistible! Tant il est vrai qu'elle a pour elle cette puissance qui n'a de vague que son nom : la force des choses !

Contre un pareil courant, que peut le bonapartisme? Réduit, dans l'Assemblée, à une minorité infime qui n'y vaut que comme appoint, il ne saurait tenter un coup d'État parlementaire ; et, quant à un coup d'État extra-parlementaire, les bonapartistes savent trop bien, pour s'y essayer, à quelles conditions la violence réussit ; ils savent qu'il faut tenir en main le pouvoir pour courir avec succès certaines aventures, et que, s*il y a eu un 2 décembre, il y a eu aussi une expédition de Boulogne.

Ainsi donc, quelque sujet que nous ayons de nous plaindre de la situation présente, elle a un dénoûment certain : celui que nous avons toujours prévu et prédit.

Ce dénoûment, la majorité monarchique de l'Assemblée ne l'empêchera point. Tout ce qu'elle peut faire, c'est de le retarder. Mais cela même, elle ne le pourra pas longtemps, parce que l'impossibilité où elle est de vivre est quelque chose de plus fort que la peur qu'elle a de mourir.

Ce fut un jour fatidique que celui où 340 voix se prononcèrent, à Versailles , pour la dissolution.

En attendant, que le parti républicain continue d'être ce qu'il a été au milieu d'une crise qui a mis sa sagesse à de si rudes épreuves ; qu'il continue d'ouvrir

ses rangs à tous ceux qui , sincèrement, désireront y prendre place ; qu'il continue de faire honte par sa modération à la violence de ses adversaires ; quil soit équitable même envers ceux à qui l'équité est inconnue; qu'il demande la liberté, même pour ceux qui la lui refusent, et il sera juste qu'il ait la République, car il l'aura comprise et méritée.

Publié le 12 novembre 1874.

La session va s'ouvrir : que nous apportera-t-elle en bien ou en mal ?

Aurons-nous les lois constitutionnelles ?

Aurons-nous la dissolution ?

Le centre gauche préfère la dissolution à la prolongation d'un provisoire qui nous tue à petit feu ; mais il préfère à une dissolution immédiate le vote des lois constitutionnelles.

C'est ce que les interprètes les plus accrédités de la pensée du centre gauche ont plusieurs fois déclaré ; c'est ce que le Temps, organe du centre gauche, afârme ; c'est ce qui a été mis en pleine lumière par la motion Casimir Périer et par le vote vengeur qui en suivit le rejet ; c'est enân ce qui résulte des conclu- .

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sions de la lettre que M. Edouard Laboulaye vient d'adresser au Journal des Lëbats.

Le moyen que le centre gauche semble préférer répond-il au but qu'il se propose ?

Je ne le crois pas, et j'en vais exposer les raisons.

M. Casimir Périer Ta dit solennellement en son \ nom et au nom de ses amis : lui et eux veulent la i République.

Qu'iJs ne l'aient pas toujours voulue, soit : on doit leur savoir d'autant plus gré de la vouloir aujourd'hui, et ce n'est certes pas nous qui leur reprocherons d'avoir reconnu à force d'intelligence ce qu'elle a de nécessaire, de s'être ralliés à elle à force de bon sens, de s'être mis à l'aimer par amour de l'ordre. La politique s'accommode très bien des mariages de raison.

Mais si, s'étant proposé pour but l'établissement définitif de la République, le centre gauche poussait à la discussion des lois constitutionnelles par l'Assemblée actuelle, au lieu d'en réserver l'élaboration à une Assemblée nouvelle, il se tromperait de route.

Et d'abord, notons ceci : pour exister en droit, la République n'a pas besoin qu'un vote l'affirme.

La raison en est simple : le droit, c'est elle, toute autre forme de gouvernement étant inconciliable avec le suffrage universel, et un peuple ne pouvant ni être donné, sans crime ; ni se donner, sans folie. La légitimité de la République ne saurait donc dépendre d'une décision parlementaire quelconque : cette légitimité

a sa racine dans l'évidence. La République mise aux voix ? Ce serait le droit mis en question. Autant vaudrait mettre aux voix le point de savoir si le tout est plus grand que la partie.

Mais, comme il n'est pas d'axiome que certaines gens ne soient capables de nier dès qu'ils ont intérêt à le faire, qu'arriverait-il si, admise à se prononcer, l'Assemblée se prononçait contre la République ? C'est à peine si le scandale d'un pareil vote en égalerait le danger.

Inutile d'ajouter que, si la République n'a pas besoin d'être affirmée par un vote pour être le droit, elle n'a pas non plus besoin d'être reconnue par un vote pour être le fait.

Est-ce qiie ce n'est pas en vertu d'un décret de convocation rendu au nom delà République que l'Assemblée actuelle s'est réunie ? Est-ce qu'elle n'a pas nommé à l'unanimité, dès le lendemain de sa réunion, un « pouvoir exécutif de la République française »? Est-ce que, le 2 août 1871, elle n'a pas fait un président de la République : M. Thiers ? Est-ce que, le 24 mai 1873, elle n'en a pas fait un autre : le maréchal de Mao-Mahon? Est-ce que ses lois n'ont pas été promulguées dans le Journal officiel de la République française ? Est-ce qu'elle n'a pas donné les mains, bon gré mal gré, à ce que la justice fût rendue au nom de a République, à ce que nos monnaies fassent frapptei: à l'effigie de la République, et l'a-t-on Jamais ea^^^j;^

374 QUE VA FAIRE i/aSSEMBLÉE ?

tendue protester contre la reconnaissance de la République française par les gouvernements étrangers?

La question est donc bien telle que M. Thiers la posait, lorsqu'il disait dans son fameux Message: « La République est; c'est le gouvernement légal du pays ; ne perdons pas le temps à la proclamer, mais !faisons-la vivre. » ' l

En d'autres termes, il ne s'agit, ni de demander à j TAssemblée l'affirmation de la République comme « gouvernement de droit : ce serait absurde et dangcreux ; ni de lui demander la reconnaissance de la ' République comme gouvernement de fait : ce serait superflu et puéril ; il s'agit d'établir le gouvernement républicain d'une manière définitive, en l'organisant.

Mais à quel pouvoir convient-il de confier cette tâche ?

M. Laboulaye pense qu'elle doit être accomplie par l'Assemblée actuelle.

Nous pensons, nous qu'elle doit l'être par une Assemblée nouvelle, nommée à cet effet par la nation.

Il est un point que M. Laboulayo, je l'espère, ne me contestera pas : c'est que, pour organiser un gouvernement, la première condition est de vouloir ce gouvernement. Or, s'il est au monde une chose certaine, c'est que la majorité de l'Assemblée actuelle est absolument hostile à la République.

QUE VA FAIRE l'aSSEMBLÉE ? .375

Le centre gauche le savait bien, lorsqu'il fit Tessai de ses forces en présentant la motion Casimir Périer. Avec quelle sollicitude il rechercha l'adhésion de la fraction la plus traitable du centre droit ! Et que ne fit-il pas pour l'obtenir, cette adhésion entrevue dans le brouillard d'un rêve ?

Si Ton avait dit : € Le gouvernement définitif de la France est la République, » on n'aurait rien donné à l'équivoque, on aurait coupé court d'avance à toute arrière-pensée, on aurait prévenu le renouvellement de ces interprétations contraires qui avaient déjà fait du septennat une sorte d'énigme ; mais là précisément eût été le péril : impossible de compter, dans ce cas, sur l'appui du centre droit. 11 fallut donc que le centre gauche mît une sourdine à sa voix ; qu'il écartât, en parlant de la République, la forme directe, affirmative, péremptoire; qu'il se résignât à mentionner d'une façon indirecte, incidente et comme en passant, la forme de gouvernement qu'il se proposait d'organiser ; il dut se borner à dire : « Le gouvernement de la République se compose de deux Chambres », ce qui faisait porter Vaffirmation sur l'établissement d'une seconde chambre, et sur cela seulement.

La première rédaction du projet Casimir Périer présentait le droit de révision comme devant être exercé par une Assemblée nommée pour trois ans, conformément aux dispositions de la constitution de 1848; mais cette disposition, qui plaçait le main^

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tien d'une constitution républicaine sous la sauvegarde du peuple, aurait effarouché le centre droit : U motion Casimir Périer fut un peu mieux appropriée au tempérament des auxiliaires dont on avait besoin, et dans l'édition expurgée on ne parla plus que de la révision tout court.

Cela même, comme moyen de dissiper les inquiétudes du centre droit, ne parut pas suffisant à M. Du- ^aure, et, dans la première séance de la commission des Trente, il s'exprima ainsi : « Pour rassurer les consciences, et parce que la République doit faire ses preuves pour devenir le gouvernement définitif, on a résolu de consacrer le droit de/évision, » donnant de la sorte à entendre qu'il s'agissait tout simplement de prendre la République à l'essai, sauf à se servir du droit de révision pour la détruire, si. elle ne faisait pas ses preuves.

Pendant ce temps, les journaux du centre gauche s'efforçaient de séduire le centre droit par la perspective du grand rôle que le succès de la motion Casimir Périer lui assurerait, et le Temps écrivait ce qui suit : « L'adoption de la motion Casimir Périer par le fait de quelques députés du centre droit écarte la dissolution et refait une majorité solide ; cette majorité est d'autant plus conservatrice que les députés du centre droit, déjà ralliés, entraînent un plus grand nombre de leurs coreligionnaires. Le centre droit disposera donc quand il le

iiCE VA FAIRE i/assemblée ? 377

voudra de la République, de la majorité et du gouvernement. »

C'était aller bien loin, on en conviendra, que de faire briller aux yeux des monarchistes du centre droit l'espoir de « disposer de la République. »

Eh bien, rien n'y fit. On connaît le sort de la motion Casimir Périer.

C'est qu'en effet il est contraire à la nature des choses qu'une Assemblée dont la majorité est monarchique soit chargée de constituer un gouvernement républicain. Pour que le centre droit et le centre gauche parvinssent à s'accorder sur le terrain des lois constitutionnelles, il faudrait que le centre gauche se décidât à des concessions et à des compromis calculés de manière à laisser aux partis monarchiques toutes leurs espérances. Et ces concessions, ces compromis, pourraient-ils dépasser une certaine limite, sans que l'union entre les trois gauches — cette union si nécessaire — fût rompue, sans que des républicains dont l'appui n'est pas à dédaigner fussent contraints de dire : • On nous entraîne sur une pente qu'il nous est impossible de descendre jusqu'au bout. Il est sage assurément de faire la part des circonstances, de ne pas appliquer une logique trop roide à des situations changeantes^ de savoir de deux maux choisir le moindre, de ne pas mettre entre soi et le but qu'on poursuit des scrupules exagérés. Nous comprenons cela^ et notre conduite l'a prouvé. Mais il est un point

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au delà duquel plier c'est rompre. Si Toa attend de nous que nous transigions sur ce qui constitue le fond même de nos croyances ; que nous tournions le dos à notre but, sous prétexte qu'il est bon de n'y pas marcher trop précipitamment, l'appel qu'on nous adresse est vain. A cet appel, nous répondons par le non jpossumus de notre foi républicaine et de notre conscience. »

Seuls, les ennemis de la République ont intérêt à ce que des hommes de bonne foi et de bonne volonté soient amenés à tenir un pareil langa;^e. Or, le vote des lois constitutionnelles ne serait possible, sUl l'était, que comme résultat de compromis inacceptables pour une fraction considérable du parti républicain.

Oh! je comprendrais Tinsistance du centre gauche à chercher une issue à la situation dans le vote des lois constitutionnelles, s'il avait la moindre chance de les avoir telles qu'il les désire ; si, par exemple, celte seconde Chambre qu'il estime nécessaire devait être instituée conformément aux dispositions du projet présenté par M. Dufaure. Mais quel esprit sérieux pourrait se payer de semblables chimères? Hier encore, la Presse déclarait le projet Dufaure « inadmissible. » Nul doute qu'il ne soit jugé « inadmissible » par la majorité de l'Assemblée.

Je ne m'arrêterai pas à examiner, on ce moment, jusqu'à quel point il convient d'adopter le principe d'une seconde Chambre. Mais, quelque opinion que ses

QUE VA FAIRE l' ASSEMBLÉE? • 379

partisans aient de ses mérites en thèse générale, pas un d'eux ne niera que l'utilité d*un»e seconde Chambre dépend de la nature des éléments dont elle est composée, de celle du milieu qui l'entoure, de celle du gouvernement auquel elle est adaptée, du caractère enfin de la fonction politique que, dans le mécanisme des pouvoirs, elle est appelée à remplir. Le centre gauche devrait donc se demander s'il est sage à lui, lorsqu'il vise à l'établissement définitif de la République, de s'en remettre à une majorité notoirement monarchique du soin d'instituer une seconde Chambre. 11 devrait songer à la responsabilité qu'il se trouverait avoir encourue en pressant, dans l'Assemblée actuelle, le vote des lois constitutionnelles, s'il arrivait que la seconde Chambre sortie de ce vote fût instituée de manière à servir de refuge au privilège, de forteresse â un gouvernement de combat; s'il arrivait que, formée en défiance du suffrage universel, pour tenir en échec toute Assemblée républicaine émanée de lui, elle engageât contre la Chambre populaire une lutte fatale à la paix publique ; s'il arrivait que, investie du droit de dissoudre, de concert avec le chef du pouvoir exécutif, la première Chambre, elle fît de ce droit un usage qui placerait la France entre une' révolution et un coup d'État?

Je me souviens d'avoir In, dans un remarquable travail de M. Laboulaye, qu'une constitution était la garantie prise par une nation contre l'usurpation de

ceux à qui elle confie le pouvoir législatif, exécutif et iudiciaire. Par quel étran^ e oubli de sa propre doctrine M. Laboulaye demande-t-il à TAssemblée actuelle, qui est législative, de se faire du même coup constituante ?

Je me souviens d'avoir lu dans le même travail de M. Laboulaye qu'il était absurde de laisser un pouvoir déterminer sa compétence et étendre à volonté ses attributions. D'où vient qu'aujourd'hui M. Laboulaye demande à TAsscmblée actuelle de voter, sans en avoir reçu le mandat spécial, les lois constitutionnelles, c'est-à-dire de déterminer sa compétence, d'étendre à volonté ses attributions, et de détruire de la sorte la garantie que le but d'une constitution est précisément d'assurer ?

Comment un publiciste aussi distingué ne voit-il pas qu'une constitution faite dans des conditions aussi anormales risquerait d'être plus tard contestée, et do l'être au milieu d'une tempête?

Pour que Tœuvre constitutionnelle soit durable, il est absolument nécessaire qu'elle soit l'œuvre du suffrage universel, consulté. Pour que l'édifice à construire ne soit pas exposé à crouler, il est indispensable qu'il repose sur la forte et large base de la souveraineté du peuple. Donc, il n'y a pas deux chemins vers le définitif; il n'y en a qu'un : la dissolution.

Eh quoi! c'est quand les bonapartistes s'intitulenfc le parti de « l'appel au peuple; » c'est lorsqu'ils affec-

QUE VA FAIRE l'ASSEMBLÉE ? 381

tent de ne reconnaître qu'au peuple le droit de disposer de ses destinées; c'est lorsqu'ils adressent à la démocratie des flatteries auxquelles une rude expérience a prouvé qu'elle n'était pas incapable de se laisser prendre, c'est alors que des représentants sincères de la démocratie auraient l'air de croire qu'on a le droit de disposer d'elle, sans elle! Quoi! pendant que les bonapartistes se posent artiflcieusement comme attendant du peuple le rétablissement de l'empire, c'est d'une assemblée brouillée avec le suffrage universel que des républicains attendraient rétablissement de la République^ se faisant ainsi les hommes d'un petit cénacle, en face de leurs adversaires se proclamant les hommes du pays ! Aveugle qui ne serait pas frappé de ce qu'il y a là de dangereux.

Non que la République puisse être désormais vaincue. Elle est invincible, quoi qu'il advienne. Qu'on ouvre le livre, si intéressant et si instructif, publié par M. Henri Salles sous ce titre : V Avènement de la République affirmé par des chiffres^ et qu'on le complète par le résultat des dernières élections, on trouvera que, depuis le mois de février 1871, il y a eu plus de six millions de votes donnés à des républicains et moins de neuf cent mille votes donnés à des bonapartistes, sur un nombre total de votants s'élevant à neuf millions sept cent cinquante et un mille. Qu'ajouter à cette démonstration?

Mais il ne suffit pas que la République triomphe, il

382 QUE VA FAIRE l'ASSEMBLÉE ?

faut que son triomphe soit paisible; il faut que ses ennemis ne reçoivent pas de nos fautes une puissance d'agitation qui les encourage à tout oser; il faut que les semeurs de troubles manquent de prétexte et n'aient plus de manque à attacher sur leur visage ; il faut, en un mot, que Tordre s'engage au service de la liberté.

A monsieur Christophle,

22 novembre 1874.

Monsieur et cher collègue,

J*ai lu, avec un désir sincère de m'éclairer, et avec l'attention que mérite tout écrit venant de vous, votre réponse à l'article récemment publié par moi dans le Rappel : « Que fera TAssemblée? »

Si j'avais pu être convaincu, je l'aurais été par tous. Mais, l'avouerai -je? vos arguments, qui n'ont certes rien perdu de leur force pour être présentés avec votre courtoisie habituelle, n'ont fait que me donner une perception plus vive de ce qui, dans ,1a question qui nous divise, me paraît être la vérité.

Vous avez raison de reconnaître que je suis d'accord avec moi-même quand je conseille au centre gauche de renoncer à l'élaboration des lois constitutionnelles.

J'ai toujours pensé, en effet, comme un savant pu-

QUE VA FAIRE L*ASSEMBLÉE ? 38â

bliciste dont vous ne récuserez pas le témoignage, M. Laboulaye :

Qu'une constitution n'est psis une loi semblable aux autres;

Qu'elle a une nature qui lui est propre, un caractère particulier;

Que les lois communes obligent les citoyens;

Qu'une constitution oblige les assemblées et le gouvernement;

Que, par conséquent, le soin de faire les lois constitutionnelles ne saurait être confié aux hommes nommés pour faire les lois ordinaires, attendu que, de cette façon, la constitution se trouverait à la merci de ceux-là mêmes dont son but est de limiter Tautorité;

Et enfin <c qu'une nation manque absolument de sagesse quand elle abandonne ses destinées à sept ou huit cents personnes animées des plus violentes passions politiques, en quoi elle ressemble à un homme qui donnerait son mandat en blanc pour qu'on disposât de sa fortune et de sa vie. »

Cette doctrine, la mienne, est aussi, je le répète, celle de M. Laboulaye, qui est un des membres les plus considérables du centre gauche, et qui l'a exposée dans un journal du centre gauche, les Débats^ avec beaucoup de clarté, beaucoup de force, et dans les termes mêmes que je viens d'employer.

Qu'aujourd'hui M. Laboulaye soit de ceux qui veu-

lent que l'Assemblée actuelle joigne à son pouvoir législatif le pouvoir constitutionnel, c'est-à-dire au pouvoir qui a besoin d'être limité le pouvoir qui doit servir à le limiter, c'est là une inconséquence qui m'étonne, que je regrette, et que je ne vois aucune raison de commettre.

Avec tout le respect que je dois à l'Assemblée dont je fais partie, je puis bien dire qu'elle n'est pas telle qu*il y ait lieu de se départir en ta faveur des principes les plus élémentaires de la science politique.

Dépourvue de tout mandat constituant, née du triomphe des envahisseurs de la patrie, convoquée en vertu d'une convention dont ils dictèrent les termes, réduite à la douleur de se réunir sous l'œil de l'ennemi victorieux, signataire d'une paix qui nous a coûté cinq milliards et deux provinces, retenue à Versailles par la crainte de donner pour siège à la représentation de la FJrance la ville française, par excellence : Paris, et, pour achever le tableau, formée de groupes disparates qui, en mainte occasion, se contrebalancent au point de s'annuler réciproquement, l'Assemblée actuelle ne tire ni des termes de son mandat, ni des circonstances de son origine, ni de la nature de ses préoccupations, ni de la manière dont elle est composée, les conditions requises pour faire une constitution viable. Mais que dis-je? de ces conditions, la première, la plus indispensable lui manque, puisqu'entre elle et le pays il existe un désaccord dont

QUE VA FAIRE l'aSSEMBLÉE ? 385

chaque nouvelle élection fournit une preuve nouvelle.

Et c'est à «ne pareille Assemblée qu'en violation de principes indiqués par le boa sens, professés par tous les publicistes, enseignés par un des inspirateurs les plus influents du centre gauche lui-même, c'est à une pareille Assemblée que le centre gauche concéderait l'énorme privilège, le privilège dangereux, d'être à la fois législative et constituante I

En somme, mon cher collègue, quel dessein est le vôtre? Républicain, vous voulez faire organiser la République par une majorité qui, elle, ne veut pas de la République. Vous demandez à des monarchistes de voua donner des institutions républicaines. Demandet-ou à un pommier de produire des oranges?

Et voyez le danger! 11 est impossible que de la diE" cussion des lois constitutionnelles ne surgisse pas tout d'abord la quesifion de savoir ai la forme du gouvernement sera République ou Monarchie. Car, enSn on ne peut pas Bous-entendre ce qu'on organise. Or, lonsque, non content d'avoir reconnu à l'Assemblée actuelle le pouvoir constituant, le centre gaache l'aura appelée à l'exercer ; lorsqu'il lui aura solennellemeot reconnu le droit de trancher la question de République ou Monarchie, qu'arriverait-il si la majorité, qui est monarchique, se prononçait pour ta Monarchie, saut à réserver le choix du monarque?

Et si, comme conséquence d'un vote directeme&ld tiostile à la République, les votants insistaient,

386 QOE VA FAIRE l'aSSEMBLÉE ?

ciens inexorables, pour que le titre de président de la République cessât d'être le titre du chef de TÉtat, pour que la justice cessât d'être rendue au nom de la République, pour que le mot de République cessât de figurer sur le Journal officiel^ sur nos actes publics, sur nos monnaies, sur nos timbres-poste, sur votre médaille de député, de sorte que, le corps ayant été sommé de disparaître, son ombre aussi disparût, n'auriez-YOus aucun regret d'avoir, en pressant le vote des lois constitutionnelles, contribué à un tel résultat? N'auriez-vous encouru aucune responsabilité envers votre pays et vous-même, en faisant dépendre d'une majorité an ti -républicaine l'existence de cette République qui, selon moi, ne saurait être mise aux voix, parce qu'elle ne saurait être mise en question?

Voilà le côté pratique, et tragiquement pratique, de ce qui vous semble pure affaire de théorie.

Oui, plus que jamais, il importe de proclamer :

Que la République est un gouvernement, non de droit divin, mais de droit humain;

Que sa légitimité est liée à celle du suffrage universel, comme l'écorce est liée à l'arbre ;

Que le peuple ne peut, sans abdiquer sa souveraineté, renoncer par anticipation et pour un temps indéfini à la faculté de choisir pour ses guides les plus capables et les plus dignes;

Que rétablissement par le peuple de tout pouvoir immuable, de toute monarchie — l'essence de la &C<h

QUE VA FAIRE l'ASSEMBLÉE? 387

narchie est d'être immuable en tant qu'héréditaire •— revient à un suicide de la souveraineté du peuple;

Que la volonté d'une nation ne peut, sans une usurpation flagrante, se substituer, dans un moment donné de l'histoire, à la volonté de cette nation, considérée dans la succession des âges;

Qu'il est absurde de regarder comme un acte de la souveraineté nationale la confiscation du suffrage universel de demain par le suffrage universel d'aujourd'hui.

Et je dis qu'il importe plus que jamais, au point de vue jpratique^ de proclamer cette doctrine, parce que la doctrine contraire est celle de l'empire plébiscitaire, celle de tous les Césars, celle qu'invoque pour agiter la France le parti dont l'histoire commence au 2 décembre et finit à Sedan, celle qui consiste à dire au p?uple : Ta es souverain, donc tu as le droit de te faire esclave l

Permettez-moi d'être surpris, mon cher collègue, que vous m'opposiez ce qui sert précisément de base au système des élections plébiscitaires, vous qui les repoussez avec tant de raison. Je les repousse, moi aussi, et — pardonnez-moi ma franchise — beaucoup plus péremptoirement, beaucoup pins logiquement (lue vous, puisque, les réprouvant en fait, je l«s con- (l imne en principe. Main pour ceux qui, comme moi, voient dans la dissolution suivie d un appel aux urnes le remède suprême, l'unique remède à nos maux» 4e

quoi s'agit-il? Est-ce de provoquer un vote populaire sur le point de savoir si la République est préférable à Pempire ou l'empire à la République? Évidemment non : ce qui précède vous prouve qu'à mon avis, une semblable question ne peut pas même être posée. De quoi donc s'agit-il, encore une foivS? II s'agit de demander au suffirage universel une Assemblée nouvelle; qui, investie d'un mandat constituant bien clair, bien défini, incontestable, ait qualité pour organiser la République.

Ck)mment! c'est quand les partisans de la dissolution et de la convocation des électeurs ont cela en vue, c'est alors que vous leur reprochez de tenir exclusivement compte de la fraction du pays qui adhère depuis longtemps à la République ! Et c'est pour les apôtres du pouvoir constituant de l'Assemblée que vous revendiquez Thonneur de se préoccuper du pays tout entier! Ai-jebien lu! Gomment! ceux là ne songent qu'à une fraction du pays qui réclament pour la nation le droit de disposer de son lendemain, et ceuxlà ont le mérite de se préoccuper de la nation tout entière qui lui enlèvent ce droit pour le livrer à une Assemblée notoirement en désaccord avec elle!

Vous reconnaissez — je cite vos propres paroles — que « les passions politiques, d'injustes soupçons^ de mesquines rancunes ont parfois inspiré les coteries parlementaires systématiquement hostiles à la République, mais que le pays, Dieu merci ! est resté, dans

QUE VA FAIRE i/aSSEMBLÉE ? 389

son ensemble, le meilleur juge, le juge impartial. » Et lorsque nous demandons que la cause soit portée devant ce juge déclaré par vous le meilleur, vous demandez, vous, qu'elle soit portée devant ces coteries parlementaires dont vous dénoncez les passions politiques, les injustes soupçons, les mesquines rancunes !

J'entends : Vous vous flattez de Tespoir d'en avoir bon marché. Mais sur quoi se fonde cet espoir ? Les trois cent trente membres qui» à la Chambre, veulent la République, dans une Chambre où c'est le nombre qui décide, ne forment que la minorité : par quelle grâce d'Etat une minorité républicaine pèserait-elle d'an poids plus considérable sur le vote de Torganisation constitutionnelle qu'une majorité monarchique ?

Comptez-vous d^aventure sur la puissance des compromis ? Mais, lorsque des compromis ont lieu entre le plus fort et le plus faible, est-ce du côté du plus faible que penche la balance des concessions ? Est-ce le plus faible qui est porté à exiger et le plus fort qui est disposé à se soumettre ? Pourquoi donc le centre droit, qui fait partie de la majorité, céderait-il, sur la question qu'il a le plus à cœur, au centre gauche, qui fait partie de la minorité 1

11 faudra donc, si tant est qu'on entre dans la voie des compromis, que les concessions viennent du centre gauche ; il faudra qu'il offre à des auxiliaires dont

390 QUE VA FAIRE d' ASSEMBLÉE ?

il ne peut se pasàer plus de garanties qu'iïs n'en ont trouvé dans la motion Casimir Périer^re jetée par eux; il faudra qu'il se résigne à adopter, sinon « les projets dus à Tesprit inventif de M. de Broglfe et de M. Véntavon, » du moins un projet qui se rapproche de ceux-là, qui ne ferme pais absolument la porto aax prétendants, qui laisse aux monarchistes les consolations et la ressource dé l'attende, qu'ils puissent adopter, en un mot, sans cesser d'étfe eui-mèmes.

On î qu'il fût possible d'obtenir â ce prix Tadhésiôa du centre droit, je lé teùx bien : en serions-nouS phis àvàAcès ? Seraït-cè là le teriùè du provisoire ? Une eonstitutiôh, ûèë d'un inariagè (jù'il y aurait à àùliuiér tin peu ptùs tôt,* un peu plus tard, pour câîtlse di'iùèompatibifité â'hudieur, àuràit-elle là moindre ctfance de durée ?

Il a^ voilé a pas ëèhài)pé, inofa cher colîêgtlè,' et vous M hoiNéiàéz lo^^ètlemént, que « Von veut faire de la sécotîde Chambré le refuge dti privilège, Hiie arme tdujoûrâ pfëtë cohti*é I^ institutions républîc<ines, ta resàourcie désespérée coiitré lès iriànifestations de lii vôlôiitê itàitioiiJCle ctprittiée par là preiiiière Chambré ». fùm'i cehes; ùù péril formidable. Et vous coufez àù-ilé^aiit dece péiîl, rassuré par cette considération que, le sacrifice dé là Monarchie une fois fait, fôut iira biëiî i îilaiâ^ si Cet on^ qdi est la majorité, si fêt on,-éî&i à t^g ffb^StbiîtS i&ûÉ la iHàin àyadt de èôh cbtS le hbiiitirë, S'a^iëait de hë pas faire le sacri-

QUE VA FAIRE l'aSSEMBLÉE ? 391

flce de la Monarcïlie, ce qui est infiniment probable, et profitait de l'occasion pour construire dans une seconde Chambre une machine de guerre contre la République, que pourriez-vous répondre au pays, qui, la guerre venant à éclater, vous dirait : a Quoi î vous connaissiez l'Assemblée ; vous saviez la majorité de cette Assemblée monarchique ; vous aviez mille raisons de craindre que de ses délibérations ne sortît une seconde Chambre créée à son image, et vous avez

voté une seconde Chambre, et vous avez mis de la sorte la paix publique au hasard ; et vous n'avez pas prévu, chose si facile à prévoir, hélas ! qu'on nous ferait un Sénat tel, que la République risquerait d'avoir à le briser pour ne pas s'y bri*ïer ! »

Plus j'y réfléchis, moins je comprends que tant d'inconvénients et de dangers ne vous frappent pas.

Et maintenant, supposons qu'au lieu du mal ce soit le néant ; supposons que ce grand effort d'élaboration constitutionnelle aboutisse à zéro : quelle perte de temps ! Quel humiliant spectacle donné au monde ! quel surcroît de vie assuré au provisoire, à ce provisoire intolérable que, déjà au mois de février 1872 — 1872 ! — un membre de la majorité, M. Princeteau, définissait en ces termes : « Le provisoire fondé sur la neutralité, est une nécessité qui ne peut être de

longue durée. L?. neutralité, en effet, c'est l'équilibre; l'équilibre, c'est l'immobilité ; l'immobilité, c'est l'impuissance î »

392 QUE VA FAIRE i/aSSEMBLÉE ?

C'est quelque chose de plus funeste encore : c'est une bonne carte dans le jeu des bonapartistes.

Elle ne leur fera pas gagner la partie, je le sais bien. La République a le vent en poupe. La prépondérance du parti républicain dans le pays est certaine» elle est prouvée par des chiffres, elle grandit d'heure en heure, elle a un tel caractère d'heureuse fatalité^ qu'elle a continué de se manifester depuis le 24 mai par des choix que n'ont pu empêcher les maires bonapartistes substitués partout aux maires républicains. Mais, si la dissolution est retardée, si là prolongation des tristes luttes dont la Chambre ac« tuelle est le théâtre et la stérilité de tentatives obstinément renouvelées inquiètent de plus en plus les esprits, aggravent la misère publique, mettent le peuple aux abois ; si on laisse aux maires bonapartistes le temps d'asseoir leur influence, et aux agents de Ghislehurst le temps de nouer leurs intrigues, le seul parti qui vraisemblablement bénéficiera du retard est celui quia puissance, non pas, grâce au ciel, de conquérir la France, mais de la troubler.

Telles sont, mon cher collègue, les considérations que, sans esprit de parti et avec émotion, je livre au jugement de votre patriotisme. Vous voulez la République, je la veux : allons-y ensemble par la grande route. Il est un genre d'union qui ne commande aucune immolation de principes, n'implique aucun amalgame d*idées inconciliables, ne nécessite aucun

QUE VA FAIRE l'aSSBMBLÉB ? 393

compromis imprévoyant et louche: c'est celle que réaliserait la généreuse entente de tous les républicains de bonne foi autour des urnes. Celle-là conduirait au triomphe régulier, pacifique et prompt de la République de tous. La conjonction des centres, si elle était possible, ne conduirait qu'au néant ou au chaos.

Recevez, monsieur et cher collègue, mes cordiales salutations.

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