L'ENSEIGNEMENT CLÉRICAL
Publié le 18 décembre 1874.
Ce que les cléricaux veulent, et ce qu'ils doivent vouloir, s'ils sont sincères, c'est la liberté d'être le maîtres.
Voilà ce que signifie cette liberté de l'enseignement supérieur qu'ils demandent, et il est impossible que, pour eux, elle signifie autre chose.
La raison en est simple : leur chef n'nst-il pas mfaillible ? Ne sont-ils pas en possession de la vérité — de la vérité absolue ? Leur droit, mieux encore : leur devoir, est donc de fermer la bouche à quiconque ne pense pas comme eux. Malheur à qui s'imaginerait avoir quelque chose à dire, quand ils ont parlé !
Eh quoi 1 en vertu de sa mission divine, TÉglise se contenterait de cette liberté d'enseigner que, iseloa
396 l'enseignement clérical
M. Laboulaye, elle a toujours réclamée 1 Non, non: il lui faut davantage, sous peine d'être infidèle à son principe ; il lui faut^ en vertu de sa mission divine, le droit exclusif d'enseigner. Encore une fois, ne relèvet-elle pas d un chef infaillible^ et la vérité, arrivée à ce degré de certitude, peut-elle pactiser avec Terreur ? Si le pape Innocent III se croyait réellement infaillible, il ne fut que logique lorsqu'il prêcha Textermination des Albigeois !
Cette extermination des Albigeois, les massacres de Cabrières et de Mérindol, les bûchers de Tlnquisition, les supplices ordonnés par Marie Tudor en An» gleterre, les égorgeinents de la Saint-Barthélémy en France, les fureurs du sinistre conseil des troubles dans les Pays-Bas, les dragonnades... autant de conséquences, effroyables sans doute mais naturelles, du dogme de riufaillibilité.
Je suis la vérité. Tu me nies. Est-il un crime qui soit plus grand ? En est-il un qui soit plus funeste ? Je te tue. Ainsi ont parlé, dans Thistoire, tous ceux g[ui prétendaient parler au nom de Dieu.
Et quand je dis ceci, je n'entends pas faire uniquement allusion aux procédés de la Rome pontificale dans le passé : il est dans la nature des croyances religieuses, quelles qu'elles soient, de ne pouvoir s^exalter sans conduire les hommes à une intolérance farouche.
C'est au point que le protestantisme, lui aussi, fut
L^KNbElGNEMENT CLÉRICAL 397
amené à se faire persécuteur, quoique né du libre examen. Qu'on se reporte, par exemple, au règne d'Elizabeth en Angleterre. Est-ce que, sous ce règne, un statut du Parlement ne prescrivit pas à tous les sujets anglais de renoncer aux rites de leur foi^ et de s'agenouiller devant un Dieu qui n'était point le leur, parce que ce Dieu-là était celui de leur souveraine ? Est-ce qu'un an de prison et cent marcs d'argent ne furent pas le châtiment infligé à quiconque entendait la messe, un an de prison et deux cents marcs d'argent le châtiment infligé à quiconque oserait la dire ? Estce que la défense d'importer crucifix, chapelets et reliques ne fut pas sanctionnée par des peines terribles ? Est-ce qu'il ne fut pas ordonné à tous les individus d'un certain âge de se conformer au culte établi, de recevoir la communion sous les deux espèces ?
Il est vrai qu'Eiizabeth avait été précédée sur le trône par Marie la catholique^ Marie la sanguin naire ; il est vrai que les protestants s'étaient vus en butte à la persécution la plus sauvage, et que le sort de Latimer, de Ridley, de Cranmer, brûlés vifs, ne leur permettait pas d'ignorer ce qui leur était réservé parle catholicisme victorieux ; il est vrai, en outre, que c'était répoque où, partout en Europe, les ennemis de la Réformation la poursuivaient l'épée à la main ; l'époque où Philippe II soufflait sa rage à l'inquisition ; l'époque où le duc d'Albe mettait les Pays-Bas au régime de la terreur catholique ; l'époque où, à Paris,
398 l'enseigne]
Henri de Guise et les siens assassinaient en grand fôl calvinistes. Certes, c'en était assez pour que le protes-j tantisme se crût en état de légitime défense. Et d'ailleurs, l'intérêt politique se trouvait ici associé à l'intérêt religieux. Mais le fait du protestantisme, forcé de s'armer contre le principe même qui lui avait donné naissance, n'en renferme pas moins un enseignement triste et profond.
Oui> à tout homme qui prétend représenter Dieu sur la terre, quel que soit son Dieu, rintolérance est d'autant plus naturelle que cet homme est plus convaincu. Calvin Tétait lorsqu'il fit brûler Servet, comme Innocent IIî lorsqu'il nomma les premiers inquisiteurs.
S'il était besoin de prouver combien la prétention à l'infaillibité religieuse est absurde, combien elle est redoutable, il suffirait de cette remarque : que l'histoire est, en grande partie, le récit des coups frappés sur les infaillibles de la veille par les infaillibles du lendemain.
Je m'empresse d'admettre que la brutalité et l'igno. rance des siècles passés fournissaient à Tesprit d'intolérance des armes qui sont aujourd'hui brisées. On ne rallumera pas les bûchers où périrent et Jean Huss et Jordano Bruno et tant d'autres hérétiques illustres. On ne décrétera plus qu'il faut ardoù^les non-croyants, ainsi qu'il est dit pieusement dans les statuts de saint Louis pour la liberté' de V Eglise, Il est bien loin de
j l'enseignement CLERICAL 399
^ nous, le temps où François V^ livrait le savant Ber-
fe quin au bras séculier. Grâce au progrès des lumières,
-8 grâce à radoucissement des mœurs, ce vieil arsenal
=^ des persécutions religieuses est plus qu'à moitié vide.
'- Et rÉglise elle-même ne le regrette pas. Supposer un
- instant le contraire, ce serait la calomnier. Cela, il est
juste de le reconnaître. Mais ce n'est certainement pas
calomnier l'Église que de la juger incapable de vouloir
la liberté pour tous, même pour ses adversaires.
Interrogez M. Tévêque d'Orléans, il vous apprendra que « l'intérêt de la religion, de la croyance des âmes, est supérieur à l'intérêt de la science ».
Interrogez M. de Belcastel, il vous dira: « Pour nous, la liberté, en principe absolu, c'est la faculté de se mouvoir sans entrave dans le bien ; au point de vue qui nous occupe, c'est le renversement de l'usurpation de l'État et la restauration des deux autorités légitimes instituées par Dieu. »
Lisez l'adresse envoyée au pape, vous y verrez que la croisade pour la liberté de l'enseignement supérieur se motive par • l'opportunité de donner aux décisions du dernier concile leur épanouissement dogmatique ». Je viens de nommer M. Tévêque d'Orléans. Son premier discours sur la liberté de l'enseignement supérieur contient un passage qui ne saurait être trop médité. Après avoir dit : * Nous ne prétendons disputer à nos adversaires, — si nous en avons ici, — que le prix de la confiance publique, et cela à visage
400 l'enseignement clérical
découvert et à armes égales », M. Tévèque d'Orléans, par une contradiction à peine concevable ou plutôt trop concevable, répond en ces termes à Tidée émise par M. Paul Bert que les opinions les pi as étranges doivent pouvoir se produire si elles trouvent un homme assez osé pour les produire : « De telles phrases sur la liberté de tout enseigner à la jeunesse, même les opinions les plus étranges et les plus osées, sont de déplorables sophismes. d
Et M. Dupanloup ajoute : « Jamais vous ne trouverez un jeune homme de cet âge (dix-sept ans) capable de résister à un pareil enseignement, et voilà pourquoi, ami des pères de famille et de la jeunesse, je ne la lui livrerai jamais . »
Ainsi, d'après les cléricaux dont M. Tévêque d'Orléans est Torgane, Tintérêt supérieur à tous les autres est celui de la religion, telle qu'eux la professent.
Ainsi, la seule liberté à laquelle ils aspirent est celle du hien^ tel qu'ils le conçoivent.
Ainsi, leur ardeur pour la liberté de renseignement supérieur s'explique par la nécessité de donner son « épanouissement dogmatique » au Syllahus.
Ainsi, ils sont décidés à ne jamais livrer la jeunesse à l'enseignement des opinions étranges et osées, se réservant, bien entendu, d'être juges de ce qui doit être repoussé comme tel.
Vainement leur objecteriez- vous qu'il n'y a pas deux libertés ;
l'enseignement clérical 401
k Que la liberté est une ou qu'elle n'est pas ;
i Que, s'ils se croient fondés à nommer « liberté du
< bien » leur liberté, nous nous croyons fondés, nous
: aussi, à nommer de ce nom la nôtres et qu'il ne suffit
pas de leur affirmation pour décider qui a raison
d'eux ou de nous ;
Que, si un jeune homme de dix-sept ans est sans défense contre un enseignement philosophique, il n'y a pas de raison pour qu'il ne soit pas de même sans défense contre un enseignement clérical ;
Que, si Targument était valable contre le premier, il le serait également contre le second ;
Enfin, que toute grande vérité a commencé par être étrange, et que la doctrine prêchée par Jésus parut probablement fort ose^e aux Juifs, puisqu'ils le crucifièrent...
Rien de tout cela ne saurait toucher des hommes qui relèvent d'un chef infaillible, d'un chef qui dit : la vérité, c'est moi !
A la bonne heure ; mais alors, qu'ils ne prononcent pas le mot: liberté. Comment pourraient- ils la vouloir ? Ils ne peuvent pas la comprendre.
Ceux qui la comprennent, ce sont ceux qui la demandent pour leurs ennemis comme pour eux-mêmes ; ce sont ceux qui la réclament sous toutes ses formes : droit de se réunir, droit de s'associer, droit de parler et d'écrire ; ce sont ceux qui, ne commençant pas par la fin, font passer avant la liberté d'env^.,,'^
402 l'enseignemknt clérical
seignement, qui consacre l'influence de l'homme sur l'enfant, la liberté de la presse, qui consacre l'influence de l'homme sur l'homme.
Que faudrait-il pour que la liberté en matière d'enseignement fût établie 1
Il faudrait que, le Syllahus ayant ses universités, le libre examen eût les siennes; il faudrait que l'enseignement qui emprisonne la pensée dans des dogmes d'airain eût son contre-poids dans celui qui ouvre toutes grandes devant elle les portes du monde intellectuel ; il faudrait que la science ne pût être faussée au profit de certaines croyances, que l'histoire ne pût être défigurée dans l'intérêt de certaines opinions, sans que les adversaires de ces opinions et de ces croyances eussent toute latitude de montrer comment on a faussé la science et défiguré l'histoire.
Ces (auditions sont-elles réalisables ? La lutte à armes égales est-elle possible ?
Je prends le rapport de M. Laboulaye et j'y lis : « Avec les progrès des sciences physiques, avec l'universalité des études modernes, renseignement supérieur est devenu chose coûteuse. Il faut de grandes bibliothèques, des collections considérables, des laboratoires largement outillés. Ce sont des dépenses qui dépassent les forces d'un particulier. Etablir un centre d'études est une œuvre de longue haleine, destinée à s'accroître avec les années. 11 n'y a guère qu'une association durable qui puisse suffire à de
l'enseignement clérical 403
pareilles foadations. » D'où il résulte que, s'il n'y a qu'une association capable d'y suffire, et que cette association soit le clergé^ la liberté de l'enseignement supérieur ne fera que livrer au clergé le plus étouffant des monopoles.
Or, l'Eglise a, pour fonder des universités catholiques, tout l'argent nécessaire, tous les moyens d'organisation requis ; mais, sous ce double rapport, ceux que tenterait le désir de lui opposer des universités laïques sont vis-à-vis d'elle dans un état d'infériorité manifeste.
Les croyances que M. l'évêque d'Orléans représente ont un budget : je cherche, sans le trouver, le budget de la libre recherche.
Et puis, l'Eglise en ce moment domine l'Etat; elle pèse d'un poids énorme sur les décisions du gouvernement ; elle a voix prépondérante dans le conseil supérieur de l'instruction publique ; elle tient les ministres en laisse. Nul doute que les universités catholiques ne fussent protégées, encouragées, favorisées de toute manière ; mais les autres? Qu'on se rappelle le sort de la Ligue â/ enseignement.
Quant à la faculté de faire des cours , d'ouvrir des conférences, ce serait beaucoup sans doute, si la parole était libre, si le sanctuaire de la conscience était regardé comme absc^lument inviolable. Mais comment oublier que, il y a deux ans, un publiciste distingué, M. Stag, fut traduit devant
404 l'enseignement clérical
la cour d'assises pour avoir critiqué le dogme de l'Eucharistie ? Commônt oublier qu'à Lyon il a été loisible à un préfet de ramasser dans la poussière du passé un ëdit du roi qui ordonna les dragonnades, et de s*armer de cet édit contre des morts ?
Le projet de loi en discussion abandonnerait au clergé, s'il était voté, l'exercice d'une puissance collective contre laquelle la puissance individuelle de récrivain isolé aurait déjà bien de la peine à lutter, si la pensée ne connaissait pas d'entraves : que serait-ce sous un régime qui la met à la merci de gens d'épée, auxiliaires des gens d'église ?
Elle est fausse assurément, la doctrine qui consiste à croire qu'on sert un principe en le frappant dans la personne d'un adversaire. Et tout au contraire, elle est saine autant que noble la politique qui consiste à invoquer la raison, même au profit de qui la combat, à demander la liberté, même pour ceux qui nous la refusent. Mais lorsqu'on accorde les bénéfices de la tolérance à des idées dont l'essence est d'être intolé- • rantes ; lorsqu'on donne droit de vie ou de mort sur un certain nombre d'âmes à un culte par qui les autres cultes sont maudits ; lorsqu'on arme contre la société civile une corporation qui proclame son droit à asservir la société civile, c'est bien le moins qu'on stipule des garanties, et que la l'aison n'aille pas au combat, chargée de chaînes.
Voici un fait qui vient de se passer en Angleterre
l'enseignement clérical 405
î* et qui montrera aux moins clairvoyants le danger dont ' le projet de loi nous menace :
^ Un jeune homme, le fils de M. J. Wilson Browne, ■ avait été envoyé à Oxford par son père. Il abjure le protestantisme, et croit pouvoir continuer ses études. Mais quoi l II est devenu catholique romain, et l'Université d'Oxford est la citadelle de la foi protestante. Le clergé catholique ne saurait permettre qu'on écoute les paroles tombées de ces chaires de pestilence. Notre jeune homme reçoit de Mgr Manning, archevêque de Westminster pour le compte de Rome, une lettre qui lui refuse formellement l'autorisation d^ continuer ses études à Oxford, et qui l'informe que le saint-siège a condamné les universités anglaises comme dangereuses pour la foi et pour la morale. Quel exemple plus saisissant pourrait-on citer de la substitution du pouvoir de Rome àTautorité des pères de famille ? Quelle preuve plus concluante pourraiton fournir de l'incompatibilité absolue qui existe entre les doctrines du Syllahus et la liberté d'ensfi* gnement?
Oui, le monopole au profit de certaines croyances déterminées, voilà ce que nous donnerait, en l'absence de toutes les autres manifestations de la liberté, cette prétendue liberté d'enseignement si ardemment désirée par des hommes qui repoussent la levée de rétat de siège, qui ont horreur du droit de réunion, qui se préparent à mettre au droit d'association la oa-
406 l'enseignement cliérical
misole de force, et que la suppression arbitraire de tout journal républicain fait sourire.
C'est pourquoi nous attendrons, avant de souscrire à ce qu'ils nous demandent» qu'ils aient cessé de retenir ce qui nous est dû ; et nous repousserons leur projet de loi, quant à présent :
Parce que la liberté, c'est toute la liberté ;
Parce que, lorsqu'elle n'existe pas pour tous également, elle est Thypocrisie de l'oppression ;
Parce que c'est surtout en matière d'enseignemeût que le monopole est redoutable ;
Parce que nous ne voulons pas plus pour l'Eglise que pour nous-mêmes du droit de mainmise sur l'iatelligence des générations nouvelles ;
Parce qu'il faut à la pensée le grand jour, l'air et l'espace ;
Parce que l'esprit humain a des ailos et que nous ne voulons pas qu'on les lui coupe.
Quand on étudie Thistoire d'Angleterre, on est révolté de l'injustice avec laquelle pendant si longtemps les catholiques y furent traités et de la tyrannie qui pesa sur eux. En voyant Élizabeth les chasser de tous les emplois par l'obligation du serment de suprématie^ fçiire de leur croyance un acte de haute trahison,
l'enseignement clérical 407
i bannir leurs prêtres, et, par des peines terribles, les forcer à pratiquer un culte qu'ils abhorraient, on a
^ moins de peine à comprendre le sentiment de rage qui,
if sous le règne de Jacques 1", donna naissance à labo.
I minable conspiration des poudres.
En voyant, plus tard, Oromwell écraser les catholiques, lui qui professait des principes de tolérance dont il assura le bénéfice aux Juifs,on s'étonne de tant de rigueur.
Et cet Acte de 1700 par lequel le Parlement offrait une récompense de 100 livres sterling à quiconque surprendrait un prêtre catholique disant la messe, cet Acte de 1700 qui déclarait les catholiques incapables d'acquérir un domaine par achat ou héritage, et leur défendait d'envoyer leurs enfants en pays étranger pour les y faire élever dans la religion romaine, comment le lire sans une douloureuse stupeur?
Je ne sais rien de plus navrant, dans Thistoire des passions humaines, que la tempête qui éclata en Angleterre, sous le règne de George III, lorsque l'abolition de l'Acte de 1700, courageusement proposée par sir George Saville, fut votée par les deux Chambres. L'Ecosse, quoique le bill ne la concernât point, fut saisie d'un violent transport; des associations protestantes s'y formèrent de toutes parts. A Edimbourg, le peuple renversa deux chapelles catholiques, et, à Glasgow, où il n'y avait pas de chapelle catholique à renven^r, il saccagea les maisons des papistes. A son
408 l'enseignement clérical
tour, Londres se souleva. Là aussi, le fanatisme pro-j testant, encouragé par lord Gordon, eut son émeute: là aussi, la foule se déchaîna contre le principe de to-j lérance avec une fureur inouïe, et les rues, qu'éclairèrent un moment des torches incendiaires, retenti-] rent du cri : No Popery.
Quoi donc? n*était-on pas alors en 1778, dans lade^| nière moitié de ce dix- huitième siècle où riotoléranœ religieuse trouva, en France, des adversaires de la taille de Voltaire, de Jean- Jacques Rousseau, de Montesquieu, et, en Angleterre,des adversaires de la taille de Locke, de Hoadly, de Warburton? La paix, depuis la mort de la reine Anne, n 'était-elle pas rentrée dans rÊglise? Le vent du siècle n*avait-il pas éteint les passions qui, à une époque antérieure, s'étaient allumées au souffle des Atterbury et des Sacheverell ? Rien ne montre mieux que ce subit et odieux réveil des fureurs religieuses chez le peuple anglais, à Tépoque dont je parle, combien Rome lui faisait peur.
Et ce qui le montre d'une manière peut-être plus frappante encore, c'est-ce qui advint en 1673, lorsque fut adopté TActe du Test, Cet Acte, en vertu duquel tous les fonctionnaires et officiers anglais étaient tenus de déclarer par écrit qu'ils ne croyaient pas à la transsubstantiation, était dirigé contre les dissidents des sectes protestantes. Mais il atteignait aussi les catholiques ; il ne pouvait manquer de les éloigner des affaires ; il devait inévitablement conduire le duc d'York
l'enseignement clérical 409
à se démettre de sa charge de grand amiral et Clifford à sortir du ministère : c'en fut assez pour recommander ^ TActe du Test à l'approbation des dissidents ! Ils bénif rent la main qui les frappait, par cela seul qu'elle frappait en même temps les partisans de Rome, tant était générale, tant était profonde la terreur que le papisme inspirait I
Et pourquoi ?
Lorsque, le 13 mai 1805, Fox prononça le fameux discours dans lequel il appuyait les réclamations des catholiques, son premier soin fut d'établir que la cause des restrictions dont ils avaient eu à se plaindre, était purement politique.
Ëh bien, Fox disait vrai. Jamais Texcellence du principe de la liberté religieuse n'a été niée en Angleterre, même par ceux qui tremblaient de voir les papistes en profiter. Non, jamais il n'a été prétendu, même par ceux-là, que les papistes dussent être exclus de Texerdce de leurs droits civils, à cause de leurs croyances religieuses. Le cri de « No Popery » a toujours eu, de l'autre côté du détroit, un sens essentiellement i)oZtït^i^e; il a toujours signifié que l'organisation des catholiques ultramontains, leur soumission à un pouvoir étranger, leur doctrine de droit divin, leur ardeur à subordonner toute souveraineté temporelle à la souveraineté spirituelle de Rome, constituaient un énorme danger pour la liberté, d'une part/ et, d'autre part» pour l'État.
410 l'enseignement clérical
Ainsi s'explique la longue résistance opposée, en] Angleterre, à l'émancipation des catholiqaes, quoi* qu'elle fût réclamée avec un zèle infatigable et m\ généreuse éloquence par des hommes tels que siij George Saville, Fox, Grattan, Broagham, Canning, lord Grenville, le marquis de Wellesley, et tant d'antres personnages éminents. Bien ayant 1829, Pitt avait ^ été amené à vouloir l'émancipation des catholiques, et Tavait voulue en vain. Ce fut à propos de cette question brûlante qu'il se vît forcé de lâcher le gouvernail que sa forte main avait tenu pendant dix-huit ans.On a beaucoup dit, beaucoup répété, que la chute de Ktt en cette occasion fut due aux scrupules religieux de George III, à son obstination indomptable : oui, mais il faut ajouter que, cette fois, George III avait derrière lui la majorité du peuple anglais.
Et c'était aussi la majorité du peuple anglais qui était derrière George IV en 1829, lorsque sir Robert Peel reprit la politique tolérante de Pitt. L'émotion fut telle que, malgré l'agitation de l'Irlande, malgré les progrès de Y association catholique dans ce pays, malgré le puissant apostolat d'0'Connell,racte d'émancipation n'aurait point passé, si les représentants, reconnus,.de l'Eglise romaine, en Angleterre, n'eussent eu l'habileté de protester de leur soumission indivise, imdividedj au pouvoir civil.
Grande en effet est la différence entre le désir d'être libre et la prétention de régner* Or, c'était cette pré-
l'enseignembnt clérical 411
iention que les Anglais repoussaient; ils se disaient que l'esprit clérical est entreprenant de sa nature ; qu'il est de l'essence de Tultramontanisme d'aller par la domination religieuse à la domination politique et de vouloir asservir l'Etat.
Si un doute avait été possible à cet égard, il aurait été dissipé par l'audacieuse tentative connue en Angleterre sous ce nom significatif : I'agression papale de 1850.
Jusqu'alors, la surintendance de l'Eglise de Rome en Angleterre avait été confiée à huit vicaires apostoliques. Mais,au mois de septembre 1850,le pape Pie IX imagina d'établir dans ce royaume « la forme ordinaire d'un gouvernement épiscopal ». Un bref parut, qui divisait le pays en un siège métropolitain et douze sièges épiscopaux. Les prélats désignés par le souverain pontife étaient autorisés à prendre les titres d'archevêques et d'évêques de telle et telle province, de tel et tel diocèse du Royaume-Uni. Et, pour mettre bien en relief la nature de l'innovation, le nouvel archevêque de Westminster, le cardinal Wiseman, publia une lettre pastorale dans laquelle il disait : « L'Angleterre catholique est rendue à son orbite dans le firmament d'où sa lumière avait été longtemps bannie^ et elle commence à nouveau sa rotation autour de ce qui est le centre de Vunité^ la source du pouvoir de la lumière et de la force. » De son côté, le docteur Newmann déclara que • le peuple d'Angleterre allait
412 l'enseignement clérical
être ajoute, selon son désir ^ au domaine de la SainU- Eglise ». Toutes les chaires catholiques firent écho.
J'étais à Londres, et je n'oublierai jamais de quelle tempête je fus témoin. Qaoil Rome profitait de la latitude qu'on lui avait donnée contre ceux qui la loi avaient donnée ! Quoi ! l'on parlait de TAngleterre comme faisant déjà partie du domaine papal I Whigs et Tories, clergymen et laïques, hommes de l'Église établie et dissidents, aristocratie et bourgeoisie^ bour geoisie et peuple, n'éprouvèrent, n'exprimèrent d'autre sentiment que celui d'une irrépressible indignation. Il se tint de formidables meetings. Toute la ville de Londres poussa un grand cri : No Poperyl Lord John Russell^ alors ministre, écrivit à Tévêque de Durham une lettre dans laquelle il s'élevait avec véhémence contre ce qu'il appelait Tagression papale. Le comte d'Bfflngham déclara que ï Angleterre ne pouvait tolérer tant d'insolence pendant une heure. Lord Stanley affirma que le Parlement tien^ drait la main à ce qu^on, ne déjouât pas Vopinion 'publique par des mesures dérisoires. Enfin, un bill qui stigmatisait la tentative comme illégale fut voté par les deux Chambres et, au mois de juillet 1851, sanctionné par la reine.
Il signifiait : Vous demandez à être libres, soit ; mais il est une liberté que nous ne vous accorderons pas : la liberté d'être les maîtres.
C'est de cette passion de l'indépendance nationale.
l'enseignement clérical 413
c'est de cette fierté qui porte les Anglais à regarder le joug d'une puissance étrangère comme le plus grand des malheurs, qu'est née chez eux la Réformation. II est certain qu'au point de vue purement religieux, Henri YIII se serait accommodé à merveille de la doctrine catholique. De fait, il en conserva le plus possible. Mais, en rompant avec Rome, ii obéit au sentiment qui, sous le règne d'Edouard III, avait fait interdire les appels au pape; qui, sous le règne de Richard II, avait dicté l'Acte de prœmunire; qui, plus tard dictait à Jacques V ces paroles caractérisques : J^ aimerais fort la papauté, si le pape ne pré^ tendait pas gouverner les rois,
La papauté, en effet, doit être tout sous peine de n'être rien. Il faut qu'elle asservisse l'univers. Sa doctrine nécessaire est résumée dans ces mots de Jean XXII : Au souverain pontife Dieu a confié en même temps les droits sur Vempire terrestre et sur l'empire céleste.
C'est cette doctrine, invariablement professée par tous les papes, qu'appliquaient : Grégoire VII, lorsqu'il déclarait l'empereur Henri IV déchu du gouvernement de l'Allemagne et de l'Italie; Alexandre III, lorsqu'il concédait à don Alphonse le royaume de Portugal ; Innocent III, lorsqu'il décernait la. royauté à Golojoannes, prince des Bulgares; Boniface VIIl, lorsqu'il donnait la Sardaigne et la Corse à Jacques, roi d'Aragon ; Alexandre VI, lorsqu'il fiBdsail don au
414 L^ENSEIQNEMBNT CLÉRICAL
roi et à la reine d'Espagne, Ferdinand et Isabelle, del rAmérique, découverte la veille par Christophe Colomb; Jean XXII» lorsque, partageant à son gré l'Europe, il décidait que Tltalie, la France et Tempire germanique formeraient trois États distincts... Mais je suis obligé de m'arrêter dans cette énumération : la compléter me mènerait loin ! Qu'est-ce que l'histoire de la papauté, sinon l'histoire de ses efforts pour absorber le pouvoir civil? Qu'il suffise de rappeler que saint Louis — oui, saint Louis — fut amené luimême à entrer en lutte avec le pape, au si:get de l'ordonnance royale de 1234, qui restreignait la juridiction des tribunaux ecclésiastiques, tant cette juridiction était devenue envahissante I C'était la suite de l'orageuse querelle qui, dans le siècle précédent, avait bouleversé l'Angleterre.
Eh bien, la papauté reste ce qu'elle était. Le monde a changé autour d'elle. Mais elle, n'a pas changé.
Elle acessé d'avoir la main sur Parme, sur Modène, sur Florence, et, finalement, sur « la ville éternelle »; le vain bruit de ses foudres n'a pas empêché le royaume d'Italie de se former ; sa protection n'a pas sauvé la reine d'Espagne; ses protestations n'ont rien pu en faveur de la Pologne catholique; sa tutelle a été rejetée par l'Autriche ; la solitude s'est faite autour du trône pontifical . Mais l'esprit de la papauté est le même qu'au temps de Grégoire VIL Je me trompe: jamais elle n'a poussé aussi loin que de nos jours l'or-
l'enseignement CLéRICAL 415
gueil de ses prétentions; jamais elle n'a dans un langage plus hautain et plus menaçant affirmé sa supériorité sur le pouvoir civil. « Anathème à qui dira: Les pontifes romains, ainsi que les conciles œcuméniques, ont outrepassé les limites de leurs pouvoirs en usurpant les droits des monarques (Syllahus^ prop. xxiii) ; anathème à qui dira : L'Eglise n'a pas le droit d'employer la force {Syllabus^ prop. xxiv) -, ana^ thème à qui dira : Dans une société bien constituée, il faut que les écoles populaires ouvertes à tous les enfants de chaque classe du peuple» ainsi qu'en général les établissements publics destinés à renseignement des lettres, à une instruction supérieure et à Téducation de la jeunesse, soient affranchis de toute autorité de rÉglise, de toute influence directrice et de toute intervention de sa part, qu'ils soient entièrement soumis aux décisions de Tautorité civile, d'après le bon plaisir des gouvernants, et suivant les opinions de l'époque généralement vécues {Syllabus, prop. xlvii) ; anathème à qui dira: En vertu du contrat purement civil, il peut exister un vrai mariage entre chrétiens {Syllahus prop. xxiii); anathème à qui dira: Les causes matrimoniales et les fiançailles sont, par leur nature, du ressort de la juridiction civile {Syllahus^ prop. Lxxiv); soient anathëmatisës ceux qui diront : Le pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre en harmonie avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. (Syllabus lxxv.) »
416 l'enseignement clérical
Ainsi, noû contente de déclarer la gaerre à la liberté de conscience, à la liberté des cultes» à la liberté de la presse (Voy. TEnçyclique du 8 décembre 1864, Qtmnta cura)^ la papauté s'attaque aux principes constitutif de la société civile et à rindôpeodance des États.
Yeui-on savoir Teffet de semblables idées, non pas certes sur tous les catholiques, mais sur le parti clérical proprement dit ?
En décembre 1867, à Londres, dans un meeting tenu à Exeter-Hall, un pair d'Angleterre, lord Denbigb, ât la déclaration suivante : < Je ne suis qu'un catholique— un Anglais, si vous voulez, mais d'abord un catholique. »
J*ai sous les yeux un numéro du principal organe de l'ultramontanisme en Angleterre, The Tahlet^ et j'y lis: € Si le pape, par une admonition pastorale, défendait aux soldats et aux marins de combattre contre sa souveraineté temporelle et que nous fussions au nombre de ces soldats ou de ces marins, nous regarderions comme un devoir le refus de combattre. »
Et c'est après la publication du Syllabus, c'est lorsque, en Allemagne, un des plus éminents champions de rÈglise romaine jusqu*à présent, le docteur Von Dollinger, s'arrête effrayé, recule, et encourt l'excommunication; c*est lorsque, en Angleterre, M. G'adstone dénonce, lui qu'on soupçonnait de pencher vers Rome, les décrets du Vatican dans leur
wt.
l'enseignement CLERICAL 417
«i rapport avec Vohëissance du pouvoir civil, c'est au-
x: jourd'hui que, en France, dans la France de la Réro-
ii lution, le parti clérical presse l'adoption d*un projet
Q de loi ayant pour but de livrer le monopole de Ten*
I seignement supérieur à l'Église dont l'auteur du
Syllabus est le chef et l'oracle ! Et cela, au nom de la
, liberté I Et cela, en assurant, de plus, au clergé ces
deux grands moyens d'influence : la collation des
grades et la mainmorte f
Vraiment, ils sont atteints d'une cécité absolue, ceux qui se méprennent sur la nature d'un tel projet de loi ou qui n'en aperçoivent pas la portée, ceux à qui échappe la nécessité pour gouvernés et gouvernants de se mettre en garde contre les conséquences logiques delà doctrine qui remplace un Dieu fait homme par un homme fait Dieu.
Publié le 16 janvier 1875
Ledru-RoUin a été un homme de la République militante.
C'est là sa gloire.
Le combat, la discussion, Torganisation : voilà les trois phases qu'une conception politique doit parcourir.
On commence par la repousser comme une utopie.
Si elle est sérieuse^ on arrive à la discuter comme une idée.
Si elle est juste, on finit par la reconnaître comme un fait.
Eh bien, lorsque Ledru-Rollin résolut de se donner tcat entier à la République, elle en était encore à la première de ces trois phases.
420 LEDRU-ÉOLLtN
Aiijourd'hai, elle a vaincu. Elle est un &it. Lasovl yeraineté du peuple a trouvé dans le suffrage uniTerse!] son vrai mode d'expression et dans la forme répnbli* '«aine Tapplication logique de son principe. Le droit! est conquis. Si des royalistes sont au pouvoir, c'est comme ministres de la République. Ils ont beau frap-| per sur la presse républicaine à coups redoublés, mettre! l'intelligence à la merci des gens d'épée, user et abuser de lltat de siège : forcés de se parer du nom delà République, d'en arborer les couleurs, leur impuissance éclate dans l'involontaire hommage que de la sorte ils lui rendent, et jusque dans Tambition désespérée qui les attelle, frémissants, à son char de triomphe.
Le parti républicain peut donc s'en reposer avec se* rénité sur eux et sur leurs fautes du soin de conspirer pour lui. Il est trop sûr de son avenir pour rien de* mander à la force. Le suffrage universel le dispense de tout effort violent. Bn vertu d'une évolution historique, prévue et prédite par les utopistes d'il y a trente ans, c'est la monarchie qui est passée à l'état révolutionnaire. Les conservateurs, ce sont les républicains.
Mais tout autre était la situation, à l'époque où Ledru-Rollin entra dans la carrière. Ce qui est ai\jourd'hui conquis était alors à conquérir. La nation ne s'appartenait pas : il y avait à lutter pour qu'elle s'appartînt. Les censitaires et leur roi constituaient, au-
dessus du ^ys, qui n'était rien, un pays légal, qui était tout. La^ volonté de la nation n'ayant pas pour s'afârmer le moyen, essentiellement pacifique, du sxxtfrage universel, il n'y avait point de milieu entre subir l'obstacle et le renverser. L'havre des vertus calmes n'était pas encore venue pour le parti républicain. Où il faut des convictions réfléchies, il fallait alors des convictions ardentes. Où il faut de la sagesse, il fallait alors du courage et du dévouement. Us étaient si nombreux, à cette époque, les ennemis de la République, et si puissants, et si implacables! Tout ce que, de nos jours, on fait tenir d'injures et de grossières calomnies dans le mot radical^ on le faisait tenir» en ce temps- là, dans le mot républicain. Elle fut terrible, la guerre que fit aux républicains, dès le commencement du règne de Louis-Philippe, le ministre le plus hautain et le plus passionné qui fut jamais. Ah l Casimir Périer ne prévoyait pas que cette république qui lui paraissait^ à lui, si redoutable serait un jour proclamée nécessaire par son flls I
Oui, sans doute, il est beau de combattre avec les seules armes de la loi, de vaincre par le seul effort de rintelligence. C'est ce que savaient de reste ces vaillants hommes : Qodefroi Cavaignac, Guinard, Schœl^ cher, Armand Carrel, Peyrat, Etienne Arago, Garnier - Pages l'aîné. Barbes, Martin Bernard, Michel de Bourges, Flocon, Marrast, Landolphe, et tant d'autres. U» ja'étaient certes pas gens à ne
voir dans l'avènement de la justice qu'on coup de force et dans le progrès de rhumanité qu'une aventure. La preuve, c'est qu'ils passèrent leur vie à étudier autant qu'à combattre; c'est qu'ils ne restèrent étrangers à l'examen d'aucun des problèmes dont la solution importait au peuple. Mais, pendant quils s'inquiétaient des réformes sociales, complément nécessaire de la grande réforme politique qu^ils pou> suivaient, la monarchie répondait aux cris de la faim par des coups de canon, nt elle envoyait contre les tisseurs lyonnais les pauvres armés qu'elle avait coutume d'employer pour contenir les pauvres sans armes !
Ainsi, la guerre était partout; la guerre était au fond des choses; la guerre était dans l'air. L'idée républicaine traversait la phase du combat.
Ledru-RoUin pouvait-il manquer d'y prendre part? La générosité de son cœur, la vivacité de ses instincts démocratiques, son énergie, que tempéraient» dans l'homme privé, des manières singulièrement affectueuses et douces, mais qui, dans l'homme public, débordaient, tout l'attirait vers le parti du peuple, le parti des braves. La nature, d'ailleurs, l'avait fait pour la lutte, et tout en lui était d'un tribun : sa haute taille, l'éclair de son regard, le son métallique de sa voiX| son geste imposant, son éloquence passionnée.
Le parti des braves, ai-je dit. Jamais, m effets à
LÉDRU-ROLLIN 493
aucune époque de l'histoire» jamais dans aucun pays, parti n'eut des allures plus âëres,un plus mâle courage, une pareille puissance de dévouement. Tantôt, c'était Carrel qui défiait les hommes du pouvoir de le faire arrêter arbitrairement chez lui et les avertissait qu'il opposerait <e la force à la force ». Tantôt, c'était Rodde qui annonçait que> pour distribuer des feuilles dont la vente était illégalement entravée^ il se rendrait tel jour, à telle heure, sur la place de la Bourse, et qui, le jour fixé, à l'heure dite, à travers les flots d'une foule saisie de crainte, d'admiration et de stupeur, allait au rendez- vous donné, portant le costume des crieurs publics et avec deux pistolets dans sa boîte. Tantôt enfin, c'était le vieux Dupont (de TEure) qui prononçait, aux funérailles de Dulong, ces belles et fortes paroles : c La vie de Dulong ne lui appartenait pas plus que la nôtre ne nous appartient. Elle appartenait à la vérité; et quand la vérité lui a demandé sa vie, il a exécuté le pacte, il a donné sa vie. §
L'histoire des grandes audaces n'offre rien de comparable à celle de M. de Ludre montant un jour à la tribune, et d'un air sombre, d'une voix où grondait la menace, disant : « La Société des droits de Vhomme ne fera pas d'émeute, mais si elle n'était décidée à attendre que la volonté de la France se manifestât, le nombre et le courage de ses membres lui permettraient, peut-être, de livrer bataille. »
La bataille eut lieu. La loi contre les as80ciation9
en donna le signal. Lyon en fut le théâtre. Le sang des républicains coula par torrents. Leur défaite encombra les prisons. La France fut mise au régime de la terreur, et le massacre de la rue Transnonain, à Paris, effaça en les dépassant les scènes d*horreiir qui, à Lyon, avaient épouvanté le faubourg de Valse.
Qui n'aurait cru que le parti républicain était mort? Mort! Il rétait si peu, que, lorsqu'au mois d'aVrll 1835, la Chambre des pairs se constitua en cour de Justice pour avoir définitivement raison de lui, la première pensée des prisonniers fut de tenir, au sein même da tribunal patricien, de véritables assises républicaines. Ayant leurs têtes à défendre, ils ne songeaient qu'à Justifier leurs idées !
Je ne rappellerai pas les mille incidents de ce procès d'avril, le plus extraordinaire dont l'histoire fasse mention. Les républicains y eurent une attitude qui montra ce que leur audace avait d'indomptable, ce que leur foi avait dlnvincible; et de cette épreuve, un moment jugée mortelle, le parti sortit plus résolu, plus ferme, plus vivant que ja^mais.
On le vit bien, lorsque plus tard, en 1839, après l'insurrection du 12 mai étouffée, Barbes et Martin- Bernard comparurent à leur tour devant les pairs de France transformés en juges. Eux aussi^ ils les étonnèrent, ces juges, par leur contenance stoïque et leur dédain de la vie. c Quand l'Indien est vaincu, dit Barbes, il n'a pas recours à des paroles vaines; il
IJEDRU-ROLUN 435
donne sa tête à scalper. » Et, le lendemain, M. Pasqnier ayant dit que l'accusé avait eu raison de se cornparer à un sauvage, Barbôs reprit : < Le sauvage impitoyable n'est pas celui qui donne sa tète à scalper, c'est celui qui scalpe. »
Nul doute qu'une pareille lutte, ainsi soutenue, ne contînt le germe de nombreux désordres et ne constituât une situation étrangement anormale; mais, par Tardeur des croyances dont elle entretenait la flamme, par les actes d'abnégation chevaleresque dont elle multipliait les exemples, par la nature même des émotions dont elle était la source, elle faisait contrepoids à l'action énervante du règne des intMU ma* tëriels; elle décriait Tencouragement donné, d'on haut, aux sordides anxiétés de Tégoïsme; elle empê« chait de se généraliser l'abaissement des caractères.
Le peuple ne s*y est pas trompé; et c'est pourquoi il a gardé tant de place dans sa mémoire et dans ses affections à cet héroïque Armand Barbes, qui n'attacha jamais son nom à aucun système, n'émit Jamais une théorie nouvelle, ne prononça Jamais publiquement que quelques paroles et ne traça Jamais que quelques pages trouvées dans son cœur, mais qui eut à un degré suprême la science du sacriflce et Téloquence du dévouement.
Tel fut donc le parti à la fortune duquel Ledru-Rollln associa la sienne. Avocat distingué, Jurisconsulte éminent, la presse républicaine, Jui^qu'en 1841, avait
426 LEDRU-ROLI.IN
pu saluer en lui son défenseur le plus écouté. Enj juin 1832, c*était après une consultation de lui contre l'état de siège, que la cour de cassation y avait mis fin. C'était un mémoire signé de sou nom qui avait iait connaître à la France et au monde les détails donnés sur le carnage de la rue Transnonain par Charles Breffort, frère d'une des victimes. En 184 1 , sa position s'éleva et s'agrandit. Garnier- Pages était mort, laissant à la Chambre une place à remplir : ce fut à Ledru-Rollin que les électeurs du Mans la donnèrent.
Pour tout autre que lui, la succession de Garnier- Pages eût été difficile à porter. Une connaissance approfondie des affaires, une éloquence aussi fine qu'agressive, un admirable talent d'exposition» l'art d'étonner la Chambre par des révélations imprévues ou de déconcerter les ministres par de vives interpellations, tout cela avait rendu le rôle de Garnier- Pagès, dans l'opposition parlementaire, très original et très important. Eh bien, tout cela ne fit que rehausser celui de Ledru-Rollin, par le contraste de ses qualités, à lui, — la force, l'ampleur, la véhémence, la passion, — avec les qualités de celui qu'il remplaçait.
Mais ce fut surtout à la veille de la révolution de 1848 qu'on apprit ce qu'il était comme orateur et comme tribun. La campagne des banquets avait commencé. La France entière était en émoi. A Lille, dans un puissant discours, Ledru-Rollio dénonça cette cor-
ruption qui minait le trône de Louis-Philippe, etqui, en même temps que ses hontes, avait eu ses tragédies. « Parfois, s'écria-t-il, les flaques d'eau du Nil desséché, les détritus en dissolution sur ses rives apportent la corruption et l'épidémie ; mais que l'inondation arrive, le fleuve, dans son cours impétueux, balayera toutes ses impuretés, et sur ses bords seront déposés des germes de fécondité et de vie nouvelle. »
C'était une prophétie.
Dans la matinée du 23 février 1848, le frémissement de Paris annonça une journée fatidique. Et en effet, le soir venu, le peuple, pour entrer en fureur, n'avait plus besoin que de la vue d'un cadavre. Un feu de peloton en fournit un monceau. Des ouvriers chargèrent les morts sur leurs épaules; ils coururent les promener, à la lueur des torches, le long des faubourgs; et tout fut dit. Une fois déchaîné, le peuple alla jusqu'au bout; les soldats se souvinrent qu'ils étaient citoyens ; le gouvernement tomba comme un homme épuisé de fatigue; Louis- Philippe s'enfuit, laissant son palais vide et sa couronne par terre : la France fut une République.
Et maintenant, si j'avais à répondre aux détracteurs de ce gouvernement provisoire dont Ledru- Rollin fut un des membres les plus influents et le plus populaires, je demanderais si ce n'est rien que d'avoir, dans l'espace de deux mois, aboli la peine de mort, établi le sufi'rage universel, décrété l'émancipa-
42rf LEDRU-ROLLIN
tioa des esclaves, donné une tribune au prolétariat, inauguré d'une manière officielle le grand mouvement de l'association, étendu Tinstitution du Jury, coûdamné les serments politiques, posé le principe de la suspension et de la révocation des magistrats, préparé un plan d'éducation universelle et gratuite. Mais passons.
Ce que j'ai dit ailleurs ot ce qu'il convient de répéter ici, parce que la générosité des républicains dans la victoire donne son vrai caractère à Ténergie qu'ils avaient déployée dans le combat, c^est que les hommes de février n'eurent besoin, eux, ni d'accusateurs publte, ni de juridictions exceptionnelles, ni de geôliers, ni de sbires; c'est qu'ils n'eurent pas» eujc, à défendre l'ordre à coups d'épée et qu'aucunn jGGunille ne prit le deuil à la lecture de leurs décrets; c'est qu'ils ^ employèrent leur dictature à calmer la place publique, à protéger les vaincus, à rendre inviolable le domicile de chaque citoyen et indépendante la pat^ole de chaque journal ; c'est que par eux, républicains rougesy le bourreau fut mis au ban de la civili sation; c'est qu'ils prirent pour devise, ces anarchistes € l'ordre dans la liberté », et qu'à la voix de ces apôtres de la spoliation, Paris ifut gardé par deux cent mille affamés sous les armes.
Voilà sous quel aspect se présente e 1848 la République militante, devenue la République triomphante !
LEDRD-ROLLIN 429
Triomphante, elle ne le fut pas longtemps, on le sait trop; et Ledru-Rollin, quiTavait représentée aveo tant d'éclat dans ce double caractère, dut revenir au rude métier de lutteur. Avec quel redoublement de vigueur, quelle autorité, quelle éloquence souveraine, il reprit, dans l'Assemblée constituante, et comme chef de la Montagne, le combat interrompu; ceux qui alors le virent et Tenten^irent, ne s'en souviennent et ne le rappellent qu'avec une émotion profonde.
Hais ce dont il faut aussi que le souvenir demeure à jamais dans tout cœur axsA de la justice, c'est l'abné* gation magnanime avec laquelle il embt^ssaplus tard, dans l'Assemblée législatlfe, la cause de laRépublique romaine^ Employer au renversement de cette République les forces prëcédesiment envoyées à son secours^ c'était plus qu'tfn scandaleux attentat à l'indépendance des peuples, c'était une violation cynique de l'article Y de la constitution ainsi conçu : « La République fran-' çaise respecte les nationalités étrangères, comme elle entend faire respecter la sienne, n'entreprend aucune guerre de conquête et n'emploie jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuplé, i Ce fut pour empêcher cet attentat et cette violation de la loi, ce fut pour obéir à l'article 7 du préambule, de la constitution, qui portait : « le citoyen doit aimer sa patrie, servir la République et la défendre, même au prix de son sang • , que Ledru-Rollin risqua la fatale mani-
430 LEDRU-ROLLCN
festation du 13 juin. Si ce fut une &ute, je n'en connais pas qui mérite davantage le respect des âmes généreuses.
Décrété d^accusation et forcé de chercher refuge en Angleterre, il devait ne rentrer dans sa patrie qu'après vingt ans d'un exil noblement supporté, et ne reparaître sur la scène parlementaire que pour laisser tomber de la tribune des paroles où Ton retrouva l'accent du démocrate illustre et du grand patriote, mais plus celui du tribun.
Il avait sans doute compris que, le suffrage universel ayant mis à la diâposition du peuple l'instrument de tous les progrès pacifiques, et la République étant devenue un bien à conserver plutôt qu'à revendiquer, les qualités plus particulièrement adaptées à ce grand changement étaient une fermeté tranquille, une vigilance exempte d'emportement, l'application aux affaires, Tétude des hommes, le sens pratique des choses, la tolérance qui fait des convertis, et la modération qui déjoue la violence.
Oui Je le crois, c'est dans cet ordre d'idées que Ledru-RoUin était entrée lorsque la mort est venue, nous l'enlever, si brusquement, hélas I Je me trompe: la mort n'enlève pas les hommes qui ont puissamment servi la justice. Elle peut bien prendre leur corps; mais elle ne saurait prendre leur nom, que garde l'histoire, et leur vie, qui reste à l'humanité.
7 février 1875,
A Monsieur le Rédacteur de la République française*
Monsieur, Le 30 août 1871, dans le débat sur la proposition Rivet tendant à la prorogation pour trois ans des pouvoirs de M. Thiers, sous le titre de président de la République, un homme dont la République française ne récusera pas l'autorité, M. Gambetta, s'exprimait ainsi : c Je dis que si vous vouliez user du pouvoir constituant pour organiser soit la République, soit la monarchie, vous feriez à la fois une œuvre téméraire et impolitique, parce que, lorsqu'on crée un gouvernement par voie de constitution, il faut que les mains qui l'édifient aient été véritablement reconnues capa«
4â2 RAPPEL AUX PRINCIPES
bles et dignes de l'édiûer. Et sayez-voas ponrqaoij C'est parce que je ne voudrais pas, à ce prix^ à\ République créée par une Assemblée incompétente !i
Le 27 février 1873, la discussion s'était cuver sur le projet de loi présenté au nom de la Commissioi| des Trente et concernant les attributions des pouToiRl publics. M. Gambetta prononça les paroles suivantes, c Je dis que nous sommes engagés. Nous avons, à plu* sieurs reprises, dès l'origine de rAssemblée, protesté^ contre ses prétentions au pouvoir constituant, et aujourd'hui nous lui reconnaîtrions ce pouvoir! Comment, à partir du 2 juillet 1871 , il n'est pas entré un républicain dans cette enceinte^ qu'il n'y ait été envoyé pour exprimer Topinion de ses commettants. Or, l'opinion de ses commettants républicains a toujours été de réclamer de vous la dissolution, et non l'organisation des pouvoirs publics. Et ces républicains le savent bien : la preuve qu'ils le savent, c'est que, lorsqu'on a discuté la constitution Rivet, ils ont voté contre le préambule. Ils sont donc liés à cette politique. Ils sont donc liés par ces principes, par ces actes... »
Le 2 juillet 1873, M. Dufaure ayant demandé à l'Assemblée la mise à Tordre du jour de deux projets de loi, dont l'un proposait d'organiser les pouvoirs publics précisément sur les mêmes bases que ramende^^ ment défendu hier par M. Laboulaye, M. Gambetta protesta vivement, dans un discours qui se terminait par ces mots : c Nous ne voulons, ni de près ni de
loin, vous tailler une besogne constitutionnelle, et nous associer à ce que nous considérons comme une usurpation contre les droits de la France. »
Le 19 mai 1873, M. Peyrat, qui était alors président de runion républicaine, était monté à la tribune, et, au nom du groupe qu'il présidait, avait fait la déclaration que voici :
« Les représentants du peuple, soussignés,
Considérant qu'aucune Assemblée élue n'a le droit d'exercer le pouvoir constituant qu'en vertu d'un mandat spécial, nettement défini, indiscutable;
« Considérant qu*aucun mandat de ce genre n'a été donné à TAssemblée actuelle ; que, même dans le cas où — ce que les soussignés sont loin d'admettre — il y aurait doute, ce doute ne saurait être levé que par un appel aux électeurs pour la nomination d'une nouvelle Assemblée ;
« Déclarant protester contre la présentation des pra* jets constitutionnels, laquelle attribue à l'Assemblée un pouvoir constituant que les représentants soussignés persistent à ne pas lui reconnaître. y>
Au nombre des signatures figurait celle de M. Gambetta.
Ce qu'il pensait alorci, mes amis Edgar Qainet, Peyrat, Madier de Montjau, Marcou et moi, nous le pensions comme lui : nous le pensons encore.
Le dire du haut de la tribune lui paraissait un de«
434 tlAPPEIi AUX PRINCIPES
voir impérieux: ce devoir ne nous a point paru moins impérieux aujourd'hui.
On aurait pu ne pas lire la déclaration qui précède, avant le vote et dans TAssemblée; on aurait pu se borner à un vote négatif ou silencieux et se contenter de publier la déclaration dans les journaux, le lendemain. Mais non: elle fut jugée si nécessaire qu'où n'attendit pas un seul instant, et ce fut même pour que le règlement ne mit pas obstacle à ce qu'on en donnât lecture, que M. Peyrat demanda l'urgence.
La question, en effet, était d'une gravité extrême. Il ne s'agissait pas seulement de savoir si Ton confierait à une Assemblée comme celle de Versailles le soin de constituer une seconde Chambre au risque de lui donner à construire une forteresse à l'usage d'un gouvernement de combat : il s'agissait de savoir s'il convenait de consacrer la confiscation de la souveraineté nationale par une assemblée sans mandat constituant : s'il était bon d'admeltre que la République avait besoin d'être proclamée pour exister endroit, ou d'être reconnue pour exister en fait; si, même à supposer que la République pût être mise en question — ce que personne de nous n'admettait — il était prudent de la mettre aux voix dans une Chambre où l'hostilité contre elle était si forte, et de l'exposer de la sorte à une défaite.
La politique du parti républicain dans l'Assemblée n'avait jamais laissé planer sur tous ces points l'om-
bre d'un doute, jusqu'au moment où la motion CasU mir Périer, reprise hier, fat présentée. On en peut juger par les citations qui précèdent et qu'il m'eût été facile de multiplier.
Fallait-il l'abandonner, cette politique? N'y avait-il aucun inconvénient à cesser de suivre une ligne si bien ira^^ée, à ne pas se maintenir sur un terrain si ferme, à ne pas continuer de placer invariablement la force du parti républicain dans une stricte adhérence au grand principe de la souveraineté nationale, et à fournir aux bonapartistes le prétexte de dire : « Les républicains ont demandé la République à l'Assemblée : nous, nous demandons l'empire au peuple ? »
Nous n'avons pas cru, mes amis et moi, que cela fût d'une bonne politique, et voilà pourquoi, conformément à leur désir, en leur nom comme au mien, je suis monté hier à la tribune.
Ce que j'avais à dire n'aurait pas pris trois minutes, s'il n'y avait eu dans l'Assemblée des hommes oublieux du droit qu'a tout mandataire du peuple d'y exprimer librement sa pensée.
Ce sont leurs interruptions qui ont, selon la remarque de M. Buffet lui-même, prolongé l'incident. A chacun ce qui lui est dû.
Rien, d'ailleurs, n'aurait empêché ceux de la droite qui voulaient faire remettre la décision au lendemain, de demander la remise immédiatement après la clôture et la voter.
Je n'ajoute plus qu'un mot. Nous avons eu le regret de ne pas trouver concluants les motifs de nos amis qui ont cru devoir appuyer la motion de Casimir Périer; mais nous avons toujours respecté ces motifs, les sachant dictés par les intentions les plus droites et par un amour profond de la République.
Le parti républicain décidera» monsieur, si ce sentiment est celui qui caractérise, à mon égard, l'article que votre journal me consacre ; et peut-être s'étonnera-t-il de voir ceux qui, pour des raisons fort honorables sans doute, mais tout au moins discutables, ont cru devoir s'écarter un moment de la politique longtemps suivie par le parti républicain dans l'Assemblée, s'ériger en juges de ceux qui n'ont pas cessé de croire un seul instant que cette politique était la bonne.
Quant au motif qui, aujourd'hui, nous a déterminés, Edgar Quinet, Peyrat, Madier de Montjau, Marcou et moi, à joindre nos votes à ceux de tous ' nos collègues de l'Union républicaine, lorsqu'on est venu nous dire que le succès de la motion appuyée par eux tenait à cinq voix au moment où la nouvelle nous était apportée... on comprendra, nous l'espérons, que nous avons fait en cela, à l'unité du parti républicain et à l'amitié, le plus douloureux des sacrifices.
J'attends, monsieur, de votre esprit de justice, l'insertion de cette lettre, et je vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments de confraternité.
L'AKOLITION DE L'ESCLAVAGE
Prononcé le 7 mai 1875.
Messieurs, L'année dernière, à pareille époque, dans un banquet destiné, comme celui-ci, à célébrer Tanniversaire de Tabolition de Tesclavage, je rappelais combien ancienne élait cette institution odieuse, et, après avoir montré quelle place énorme elle avait occupé dans l'histoire, je m'inclinais, plein de respect, devant les généreux penseurs qui en avaient poursuivi la ruine, saluant les héros véritables — ceux de l'avenir — non dans les ravageurs de provinces, non dans les saccageurs de villes, non dans les grands meurtriers qu'on nomme conquérants, mais dans les champions des peuples opprimés ou des races asservies, tels que Glarkson, Wilberforce, George Harrisson, WilllaîH
438 l'abolition de l'esclatage
Allen, Wendell Phillips, Tabbé Grégoire, Brissot, Paul de Gasparin, de Lastoyrie, de Rémusat, et celui que j'appelai alors d'un nom que j'éprouve une douceur infinie à lui donner encore ce soir, notre Wilberforce, à nous Français : Victor Schœlcher.
De quelle force d'âme ces hommes de bien furent doués, quelle intrépidité d'esprit fut la leur, à quelle puissance de conviction ils durent obéir, retendue et la persistance du mal par eux combattu le disent assez. Pas de victoire plus difficile à remporter. Ils vainquirent, cependant; ils vainquirent, parce qu'ils furent au plus haut degré des hommes de principes et les hommes d'un principe; parce qu'ils eurent un idéal auquel ils rapportèrent toujours leur culte du relatif; parce qu'ils furent aflîamés de justice, et que la sagesse consista, pour eux, à comprendre qu'entre Vutilité consiéévée au point de vue de l'universalité des intérêts et la justice, il y a identité parfaite ; parce que, défenseurs éloquents des droits naturels, ils montrèrent tout ce que contient de menaçant pour les hommes libres la doctrine sur laquelle repose le système de l'esclavage.
Rien de plus désirable assurément, rien de plus nécessaire au bon ordre des sociétés que l'obéissanco à la loi. Raison de plus pour qu'on n'affaiblisse pas Tautorité morale^de la loi en prétendant que tout droit dérive d'elle, et d'elle seule. Car d'elle seule alors dériverait aussi la justice, qui est le respect du droit;
l'abolition de l'esclavage 439
et le pire des tyrans, par cela seul qu'il aurait pouvoir de faire la loi, serait le représentant de la justice et son organe. Qu'un Caligula quelconque vous ordonne par décret de violer votre promesse, de mentir, de dénoncer votre ami, de trahir votre bienfaiteur, vous devrez obéir sans scrupule ! De même, s'il est décrété que certains hommes à peau noire deviendront la chose de certains hommes à peau blanche, cela sera juste, et il faudra tenir la main à ce que la justice ait son cours !
Telle était l'affreuse théorie en vertu de laquelle fut proclamée, au son du tambour, dans toutes les îles françaises» l'ordonnance royale du mois de mars 1635, laquelle y organisait l'esclavage.
Le Code noir une fois promulgué, il fut légal, et par conséquent juste, que les nègres cessassent d'être des hommes pour devenir des animaux soumis au fouet du commandeur, des instruments de travail, que sais-je? des meubles animés. Il fut légal, et par conséquent juste, que l'esclave en fuite pendant un mois eût les oreilles coupées et fût marqué d'une fleur de lis à l'épaule, sauf à avoir, en cas f!e première récidive, le jarret coupé, et à être, en cas de seconde récidive, puni de mort. Il fut légal, et par conséquent juste, que, pour encourager la traite, condition indispensable du recrutement de l'esclavage, on accordât, sur les deniers du roi, aux trafiquants de chair humaine une prime de dix livres par tête de nègre débarqué aux
440 l'abolition de l'esclavage
îles. Fort bien : place à ces vaisseaux négriers doDll Stansfield dit qu'ils « contenaient, dans un espace donné, la plus grande masse de tortures et d'atrocité qui se puisse concevoir » ; place à ces bières amh^ lantes — comme les appelait Mirabeau — qui formèrent par-dessus TOcéan l'horrible pont sur lequel passaient annuellement quelques 80,000 nègres volés en Afrique pour le compte de l'Amérique.
Comment les nobles penseurs dont je parlais loutà l'heure eurent-ils raison de tant d'iniquités? En invoquant bien haut, et toujours, et sans cesse, la notion de cette justice qui est antérieure à la loi et qui fournit le moyen de juger si elle est légitime. Ils prouvèrent que l'abolition de l'esclavage constituait, pour le genre humain, un intérêt infiniment supérieur à celui que telle ou telle métropole pouvait tirer de la possession de ses colonies et du surcroît de richesses résultant de la production du sucre par le travail forcé. Ils en appelèrent à ce sentiment de la justice, qui n'est que la perception intuitive de l'utile par tous les hommes, et la profondeur des convictions qui les animaient trouva son héroïque expression dans le cri fameux : Périssent les colonies plutôt qu'un principe I
Or, il est si vrai qu'au point de vue de l'universalité des intérêts l'utilité se confond avec la justice ; il est vrai que les abolitionnistes furent des hommes pratiques, précisément parce qu'ils furent des hommes
l'abolition de l'esclavage 441
da principes, qu'au succès de leur courageux apostolat les colonies doivent de n'avoir pas péri.
Depuis que, dans TAssemblée constituante, Malouet avait dit : « Si vous persistez à élever un trophée à la philosophie, attendez-vous à le composer des débris de nos vaisseaux et du pain d'un million d*ouvriers )>, sous combien de formes cette prédiction sinistre n'avait-elle pas été reproduite par les partisans de l'esclavage, et combien d'autres prédictions tout aussi effrayantes n'y avaient-ils pas ajoutées!
« Prenez garde, disaient-ils, prenez garde 1 Si vous touchez à l'esclavage, adieu votre marine I adieu vos débouchés ! c'en est fait des ressources qu'assuraient à l'agriculture et à l'industrie delà France ses possessions lointaines. Elle perdra ses colonies, et elle les perdra après y avoir déchaîné des passions furieuses, après y avoir livré les colons au couteau des nègres, après avoir transformé de riches plantations de cannes et caféières en déserts peuplés de sauvages. »
En 1848, ces sombres prophéties avaient déjà perdu beaucoup de leur puissance sur l'opinion. Mais il était considérable encore, le nombre de ceux qui voulaient qu'on s'en tînt au système des atermoiements, des demi-mesures, des mesures dilatoires. Eh bien, messieurs, ce sera l'éternel honneur de Victor Schœlcher et du gouvernement provisoire, qui n'hésita pas à partager ses vues, d'avoir compris qu'il fallait couper le mal par sa racine; que le triomphe du droit n'élait
44s ^^jxfbsoder; qu'à l^abolition immédiate]
pts *^^^ ffQuversii son compte autant que l'hiima-
/• ^^^e ce qu'il y avait au fond de la célèbre]
^'jlwt^tion : « Périssent les colonies plutôt quoi
rittdpe! » c'était ceci : c Que les principes remportant, et les colonies ne périront pas ! »
Ei, en effet, Je ne serai pas démenti par les hommei dont l'opinion fait autorité quand il s'agit des colonie françaises Je ne serai pas démenti par mes excellents collègues et amis Victor Schœlcher, de Mahy, Lasem, Oermain Casse, quand j'aurai dit :
Que, loin d'avoir relâché le lien noué entre la France et ses colonies, l'abolition de l'esclavage Ta resserré;
Que rien n'égaie la sollicitude filiale et le dévouement avec lesquels, sans distinction de classe, de couleur et d'origine, les colonies se sont associées, dans nos récents désastres , aux efforts de la mère-patrie, à ses émotions, à ses sacrifices, à ses périls ; que le régime de la servitude abolie ne les empêche pas de verser annuellement dans le trésor national près de 50 millions de francs, d'entretenir avec la mère- patrie un commerce qui s'élève à près de 155 millions, d'employer plus de 5,000 navires; et que les récoltes de la liberté, comme le disait tout à l'heure notre vénéré président, sont plus abondantes que celle de la servitude.
Non, non ; la vie d'un principe n'a pas été la mort des colonies.
l'abolition de l'esclavage 443
La mort des colonies, messieurs? Eh mais elle serait sortie tôt ou tard des souffrances de la race noire changées en fureurs . Qu'on se rappelle la terrible nuit du 23 au 24 août 1791, à Suint-Domingue, et comment 100,000 nègres, torches en main, passèrent sur rîle ainsi qu'un torrent de feu, et quelles effroyables vengeances se donnèrent carrière, et quelles représailles non moins effroyables suivirent I
Cés horreurs furent-elles, comme on l'a dit, le résultat de la liberté ofllerte aux noirs par des réformateurs trop impatients ou téméraires ? C'est le contraire qui est vrai. L'insurrection éclata parce que l'Assemblée constituante n'avait pas osé pousser jusqu'à l'abolition de l'esclavage le respect des droits de l'homme. Le décret du 15 mai 1791 avait méconnu la corrélation intime qui existait entre Témancipation politique des hommes de couleur nés de parents libres et l'affranchissement social des hommes de couleur nés de parents esclaves. C'était ne donner à la justice qu'une partie de son dû: ceux dont on abandonnait la cause se soulevèrent» et l'ile de Saint-Domingue fut mise à feu et à sang.
11 n'est pas plus exact de prétendre que la France a perdu Saint-Domingue pour avoir voulu y établir la liberté: loin de là; c'est aux efforts faits par Napoléon \" pour y rétablir l'esclavage, que la France doit la pe rte de cette colonie.
Qu 'on vienne donc après cela opposer la doctrine
444 l'abolition de l'esclavage
des intérêts à celle des principes. Comme si les principes n'étaient pas des intérêts, et des intérêts permanents 1 Comme s'il était vraiment sage, vraiment pratique, de subordonner ce qui dare à ce qui passe ! . Comme si les principes qu'on laisse dormir ne se réveillaient pas !...
Il est, messieurs, dans Thistoire de l'esclavage, un chapitre qui vaut qu'on le médite.
Nul n'ignore que, lorsque les fondateurs de la République américaine eurent à s'occuper d'une Constitution, la première difficulté qui se présenta fut de concilier avec l'unité du gouvernement fédéral, l'indépendance locale de chacun des États confédérés. En réalité, deux souverainetés se dressaient feice à face : celle de TUnion et celle des États. Il fallut faire sa part à chacune d'elles. La première eut son expression dans une Chambre des représentants nommés par tout le peuple ; la seconde, dans un Sénat où chaque État reçut le droit d'envoyer deux membres, quelles que fussent sa population, son étendue et son importance. C'est ainsi qu'aujourd'hui l'État de Delaware, qui n'a pas 116,000 habitants, a autant d'influence dans le Sénat que l'État de New-York , dont la population dépasse trois millions d'âmes. Qu'est*il résulté de là ? C'est qu'une nation de plusieurs raillions d'hommes a pu être tenue longtemps en échec par une aristocratie de quelques trois cent mille possesseurs d'esclaves répartis entre quinze Etats, armés
l'abolition de l'esclavage 445
r d'un pouvoir législatif hors de toute proportion avec leur nombre, et dont la domination était servie par la crainte d'un déchirement de TUnion.
Lorsque Tétrange arrangement que je viens de rappeler fut conclu, Jefferson était en France. De retour en Amérique, et se trouvant un jour à déjeuner avec Washington, il lui demanda : « Pourquoi donc avezvous établi une seconde Chambre ?» — < Et vous, répondit Washington, pourquoi venez-vous de verser votre café dans celte soucoupe ?» — « Pour le refroi; dir, dit Jeflferson. » — c Eh bien, reprit son illustre interlocuteur , c'est pour refroidir Tardeur de la première Chambre, que nous avons songé à en avoir une seconde. »
Hélas ! Washington ne prévoyait pas de quelle manière le Sénat des États-Unis remplirait son rôle de réfrigérant; il ne prévoyait pas que le procédé du Sénat des États-Unis pour refroidir l'ardeur de la première Chambre consisterait à voter l'injuste guerre du Mexique ; qu'il procéderait par la spoliation à Tagrandissement du domaine de l'esclavage; que, la conquêle des territoires arrachés au Mexique une fois consommée, il laisserait systématiquement tomber sans en tenir le moindre compte l'acte par lequel la Chambre des représentants repoussait Tintroduction de l'esclavage dans les territoires conquis; et que tout cela serait fait au mépris de l'opinion publique, un moment égarée par une fausse appréciation
446 l'abolition de l'esclavage
de rutile, mais bientôt ramenée à la perception du juste par la généreuse éloquence des Théodore Parker et des Wendell Phillips.
Je m'arrête : ces lamentables souvenirs me mèneraient trop loin. Qu'il me suffise de constater que le Sénat des États-Unis fut la citadelle des esclavagistes, jusqu'au moment où un grand nombre de sénateurs quittèrent leur poste pour se joindre aux rebelles et continuer, Tépée à la main, la guerre que leurs votes avaient déclarée à la liberté humaine.
Car tel devait être, messieurs, le fruit de cette sagesse trompeuse au nom de laquelle la République, en Amérique, avait souffert le contact de l'esclavage. Jefferson lui aurait épargné ce malheur, si on l'eût écouté. Mais il arriva que les hommes d*Etat auxquels la question fut posée par lui firent passer la considération d*un intérêt transitoire avant celle de ce grand intérêt permanent, la justice. Jefferson échoua donc dans ses efforts pour Témancipation des esclaves, faute d*être soutenu par des hommes aussi sincères, aussi honnêtes que lui^ aussi pénétrés que lui des maux attachés à l'existence de l'esclavage, mais moins dominés par la logique de leurs principes. Si bien que, pour détruire le fléau dont il les conjurait de préserver la République naissante, il a fallu plus tard une guerre qui a inondé de sang le Nouveau- MondCi et où la fortune des États-Unis a été au moment de sombrer.
l'abolition de l'esclavage 447
Oui» messieurs', oui; s'il est une vérité qui ressorte de l'histoire de l'esclavage, c'est que la justice est la même chose que Futilité, pour peu que Ton considère l'utilité^ non pas dans sa signlQcation restreinte, non pas dans son application à tel ou tel individu, à toile ou telle classe, même à tel ou tel peuple, mais dans son acception la plus haute, dans son caractère d'universalité et de permanence, dans son application au genre humain.