AUX DÉLÉGUÉS DU LUXEMBOURG
Mes chers Amis,
C'est du citoyen Proudhon, de ses fausses doctrines et de sa déplorable conduite que je vais parler ; mais c'est à vous que j'adresserai la parole, à vous qui venez de me donner publiquement une marque si touchante d'affection.
Vous êtes des ouvriers, et, comme le citoyen Proudhon l'assure, il est possible que vous ne sachiez pas le grec ; car vous ne comptez pas, frères, parmi les enfants privilégiés de cette société marâtre cortre laquelle s'élève le cri de toute conscience généreusement agitée, et vous n'avez pas eu la chance heureuse recevoir au collège de Besançon, par exemple, cette éducation gratuite qui nous est due à tous. Mais ceux
qui, à cause de cela, vous mépriseraient, je les méprise. Vos loyales mains cherchant la mienne m'inspirent encore plus d'orgueil que les injures de certains lettrés ne m'inspirent de dédain, et je m'honore hautement de vous avoir pour interlocuteurs, ayant toujours préféré, en fait de démocratie, à ceux qui connaissent l'étymologie du mot ceux qui comprennent la grandeur de l'idée.
Vous êtes sincères : vous portez donc avec vous une lampe qui éclaire mieux que les vaines lueurs du bel esprit. Vous êtes sincères : si je dis vrai, ce n'est pas vous qui m'accuserez de mensonge ou d'erreur, par fanatisme de contradiction, et pour qu'on en parle. Si je me trompe, ce n'est pas vous qui, au lieu de chercher à me ramener par une discussion bienveillante et grave, me ferez signe de descendre dans l'arène réservée aux pugilats des sophistes grossiers. Devant vous, hommes du Peuple qui souffrez des souffrances du Peuple, je pourrai me sentir ému de son sort, sans que cette émotion vous paraisse une sentimentalité affectée. Vous qui ne prenez pas un chiffre pour un battement de cœur , vous admettrez , j'en suis sûr, qu'il est possible d'apporter une 'passion vraie à vouloir le bonheur de ses semblables, et vous me comprendrez, frères, si je refuse de reconnaître la doctrine de la fraternité humaine dans le seul fait du libre échange entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien, dans le système de la solidarité en compte courant.
Je viens de lire cette réplique du citoyen Proudhon, si pompeusement annoncée par lui : mes amis, Tavezvous lue? Quelle mystification, justeciel! Quoi! c'était avec des armes de cette trempe qu'on venait fièrement réduire en poudre la société! Quoi! c'était pour arriver là qu'on avait juré de mettre en lambeaux toute renommée, ouvrage du peuple ! Quoi l sous ces guenilles dont on composait avec tant d^apparat la laide toilette de THébertisme, il n'y avait pas même un squelette ! O misères de la vanité l Allons, allons, ce brave homme n'est pas dangereux. Bonnes âmes que nous sommes, cessons de l'appeler Léviathan : c'est un démon pour rire. Sous ce masque de maître d'école j'ai reconnu un écolier. L'armet de Mambrin n'était qu'un plat à barbe. Tout restera debout, si nul autre ne s'en mêle, même les moulins à vent. Respirons.
Je le vois d'ici s'indigner de cette franchise, et se désespérer de ce qu'on ne le compare pas plus longtemps au roi des Huns s'écriant : « Où le cheval d'Attila passe, l'herbe ne croît plus. » Mais le moyen d'avoir peur de lui, dans l'unique but de lui plaire I Et puis, n'a-t-il pas, pour se consoler, le grand cas que fait de lui, comme démolisseur, la presse de Pitt et Cobourg? La Patrie et le Constitutionnel, muets sur les attaques qu'on dirige contre lui, ne s'accordent-ils pas à extraire compiaisamment le venin de ses injures? Les dévots de V Univers n'ont-AXs pas mis un soin religieux à embaumer ses hardiesses et ses utiles impiétés? Ne
vient-il pas de fournir au correspondant du Times à Paris, Béotien qui date ses lettres d'Athènes, l'occasion de dire, avec une grâce tout aimable, que les socialistes sont des imposteurs; que leurs journaux se font des querelles de boutique^ — ni plus ni moins que le Times et ses émules en. mensonges payés; — que le citoyen Proudhon m'a atteint et convaincu d'être Robespierre, et qu'il n'en fallait pas douter puisque je portais du linge blanc? Citoyen Proudhon, voilà de vos coups! Il lui faut des flatteries monstrueuses. Or, est-il, en ce genre, un encouragement que la presse de Pitt et Cobourg lui ait refusé? Son encre est du vitriol. C'est le sanglier du Socialisme. C'est un géant. C'est Galimafron. Et lui, loin d'être averti et arrêté par l'exagération même de ces perfides éloges, il y puise une ivresse qui touche à la folie. Comment! je suis un sanglier? Vite^ aiguisons nos défenses. On m'appelle Galimafron, le géant? Je serais perdu de réputation si îe ne faisais mine de dévorer quelqu'un. Ainsi, on l'emploie contre lui-même, et il ne s'en aperçoit pas l On se sert de lui, en le déclarant très redoutable, pour combattre l'influence de ceux qu'on redoute en eflet, et, frappé d'une triste cécité, il s'y prête l On aspire à susciter parmi les amis de la Révolution des luttes semblables à celles que se livrent les Yadius et les Trissotins du royalisme, et c'est le citoyen Proudhon qui sert ce complot de haut goût! Si je ne répugnais à parler le langage dont il a fourni tant de modèles,
je le préviendrais qu'il est, entre les mains des roués de la réaction, le Polichinelle du spectacle desmarionneltes, ce pantin furieux qu'un charlatan caché montre toujours battant et toujours battu.
Un républicain qui doit compte à son parti de son temps et de sa dignité peut-il accepter un rôle dans une pièce de ce genre ? Non. Je laisserai donc de côté, dans la réplique du citoyen Proudhon, après les avoir châtiées en passant, et ces grossièretés à effet, et ces provocations à distance, et ces attaques qu'on croit avoir remplies d'idées quand on les a gonflées de gros mots, et enfin tout ce qui constitue cette rage de disputer pour disputer qui nous ramènerait, si nous nous lassions de nous en moquer, à l'imbécillité du
Bas-Empire.
Un mot seulement sur certaines sommations
J'ai accusé le citoyen Proudhon d'avoir écrit : « Le € gouvernement de Louis-Philippe a épuisé la haine « et le mépris du Peuple. Et cependant, l'équitable « histoire dira que jamais règne ne fut plus légitime, € plus irréprochable que celui de Louis-Philippe. » Et j'ai cité. (Voy. les Confessions d'un Révolu,tionnaire, p. 17.)
J'ai accusé le citoyen Proudhon d'avoir écrit : a L'homme moral parce qu'il fut l'homme de l'é- « poque, ce fut Louis-Philippe. » Et j'ai cité. (Voy. les Confessions d'v/n Révolutionnaire^ p. 17.)
J'ai accusé le citoyen Proudhon d'avoir écrit :
« Loui«-Philippe, père de famille, sévère dans son inc tériear, maître de lui-Diême^ a fait un pacte avec « Tenfer pour la damnation de son pays. Il reste sans € reproche devant Dieu et devant Thistoire. » Et j'ai cité. (Voy. les Confessions d'un Révolutionnaire j p. 17.)
Si le citoyen Proodhon renie ces horribles paradoxes, qu'il le dise. S'il ne les a pas émis sérieusement, qu'il en demande pardon au Peuple. S*il ce veut faire ni l'un ni l'autre, qu'il se taise.
Il me reproche d'avoir travesti *ses sentiments, parce que, la tyrannie du plus intelligent ou du plus fort étant, selon moi, l'aboutissement logique de ranarchie, je l'ai appelé le théoricien de la tyrannie par le chaos. « Vous me devez, dit-il, de rétracter vos « paroles. » — Je vous devais, monsieur, eu égard à leur énormité, de citer textuellement les vôtres. Je Tai fait avec une lo3^uté scrupuleuse, et je vous trouve plaisant de me crier de loin : Rétractez^vous. — Il ajoute : Je l'exige. — Vous ne me connaissez guère, monsieur, et c'est trop de bouffonnerie. Ah! vous voulez? Eh bien, je ne veux pas, moi. Et après?
Mais, encore une fois, laissons cela, et que le citoyen Proudhon ait seul l'honneur d'avoir, dans un débat provoqué par lui, mis sa personnalité à la place du débat même. Ce que le Peuple attend, c'est un exposé franc, c'est une discussion claire et approfondie des principes. Le Peuple n'aime pas les noms
propres qui s'adorent, et il a raison. Parlons doctrines.
« La Révolution économique accomplie, dit le ci- « toyen Proudhon, le gouvernement doit-il subsister « encore ? »
O grand docteur, il est possible que vous sachiez le grec, mais à coup sûr vous en êtes à TA B C de la science du raisonnement. Car voilà que vous faites, en débitant, une pétition de principes, La Révolution économique accomplie, TÉtat doit-il subsister encore? Mais la question, grand docteur, est justement de décider si Tintervention de TEtat n'est pas, d'abord, nécessaire pour que la Révolution économique s'accomplisse. S'il avait mieux profité de l'éducation que les délégués du Luxembourg peuvent n'avoir pas reçue, il n'aurait pas ainsi supposé ce qui est en question. N'est-ce pas, mes amis?
€ Nous affirmons, et, jusqu'à présent, nous sommes € les seuls à l'affirmer, — je le crois, parbleu, bien I € — que la disparition de l'État est la conséquence € nécessaire de l'organisation du crédit et de la ré- 4c forme de l'impôt. »
C'est ce qu'il faudra voir ; mais, en attendant, vous comprenez parfaitement, mes amis, que le citoyen Proudhon s'enfonce de plus belle dans son péché favori : la pétition de principes. Car, avant d'affirmer que la disparition de l'Etat est la conséquence nécessaire de l'organisation du crédit et de la réforme de
rimpôt, il serait bon de prouver que Torganisation du crédit et la réforme de l'impôt ne sont pas les conséquences nécessaires d'une intervention de l'État. Or, je me permets de croire que la Banque du citoyen Proudhon témoigne faiblement en faveur des essais d'organisation du crédit tentés en dehors de l'État, et j'ose mettre en doute que l'impôt se réforme luimême !
« Pour eux, — Louis Blanc et Pierre Leroux, — la a question politique, au lieu de s'annihiler en s'ideu- « tiflant à la question économique, subsiste toujours; 4c ils maintiennent, en Tagrandissant encore, l'État, € le pouvoir, l'autorité, le gouvernement. Ce qu'ils « font, c'est de changer les appellations ; de dire, « par exemple, au lieu de VÉtat maître, VÉtat servi- € lem% comme s'il sufOsait de changer les mots pour € transformer les choses l »
Vous m'avez lu, mes amis, et par conséquent vous n'ignorez pas qu3 j'ai défini avec précision ce qu'il y avait à entendre par VÉtat serviteur. J'ai expliqué que, dans un régime démocratique, le pouvoir devait être issu du suffrage universel; que ceux qui l'exerçaient, en vertu de la volonté du Peuple, n'avaient aucun droit, comme serviteurs du Peuple, à un surcroît de jouissances ou de fortune, et contractaient seulement, en cette qualité, de plus grands devoirs; que la durée de leur mandat devait être aussi courte que possible; qu'ils devaient être révocables; qu'ils
devaient être responsables ; qu'il importait de leur enlever dans la libre disposition de l'armée un moyen de tyrannie, et dans le maniement clandestin du trésor public un moyen de corruption. Que vous en semble ? Est-ce changer les mots sans transformer les choses, que de vouloir, à la place d'un maître qui commence à régner dans le rentre de sa mère, des commis chargés par le Peuple de s'occuper des affaires do la communauté ? Est-ce changer les mots sans transformer les choses que de faire du pouvoir une charge et une haute occasion de dévouement, au lieu d'en faire un appât pour Tégoïsme et une proie offerte à ce qu'il y a de plus cupide et de plus vil dans l'ambition? Avoir des serviteurs qu'on renvoie quand ils s'acquittent mal de leur emploi et posséder la faculté de les punir, est-ce la même chose que de vivre courbé sous un chef inviolable et qui, pour maintenir son inviolabilité, a sous la main des canons chargés à mitraille? J'admire le procédé de notre raisonneur : il supprime, puis il triomphe d 3 la lacune !
« Pour vider le différend, nous avons à considérer € rètàt, non plus au point de vue de l'ancienne so- « ciété, qui Ta naturellement et nécessairement pro- <K duit, et qui va fiair. mais au point de vue de la so- « ciété nouvelle. »
C'est cela même.
« Or, si nous prouvons qu'à ce dernier point de « vue, l'Etat, considéré dans sa nature, repose sur une
€ hypothèse complètement fausse ; qu'en second lieu, a considéré dans son objet, TÉtat ne trouve de raison c d'existence que dans une seconde hypothèse égale- € ment fausse; qu'enfin, considéré dans les motifs « d'une prolongation ultérieure, l'État ne peut invoc quer encore qu'une hypothèse, aussi fausse que « les deux premières : ces trois points édaircis, la « questionsera jugée; l'État sera reconnu chose suc perflue, par conséquent nuisible, impossible; le « gouvernement sera une contradiction. » D'accord. Nous écoutons.
1° DE LA NATURE DE l'ÉTAT.
Après avoir cité la définition donnée par moi des diverses formes de gouvernement, le citoyen Prondhon dit:
« Il paraît que personne, parmi les citoyens déléf gués, n'a appris le grec. Autrement, ils auraient vu « que leur maître et ami Louis Blanc, au lieu de dire € ce que c'est que l'État, n'a fait autre chose que tra- « duire en français les mots grecs monosy un ; oligoï\ € quelques-uns; am^oi', les grands; démos, \e Peuple, « et a privatif, qui veut dire : Non. C'est à l'aide de € ces qualificatifs qu'Aristote a difierencié les dilfé- « rentes formes de l'Etat, lequel s'exprime par arche, € autorité, gouvernement. État. Nous en demandons € bien pardon à nos lecteurs, mais ce n'est pas notre
« faute si la science politique du président du Luxem- « bourg ne va pas plus loin que l'étymologie. •
C'est la première fois, peut-être, depuis qu'on déraisonne en ce bas monde, qu'on s* est avisé de reprocher à une définition d'être conforme à l'étymologie. Mais ne nous étonnons pas pour si peu : nous allons en voir bien d'autres.
€ L'Etat est la constitution extérieure de la puissance sociale.
€ Cette constitution externe de la puissance collec- « tive, à laquelle les Grecs donnèrent le nom d'arche^ « principauté, autorité, gouvernement, repose donc « .sur cette hjrpothèse, qu'un Peuple, que l'être col- « lectif qu'on nomme une société, ne peut se gou- « verner, penser, agir, s'exprimer, par lui-même, « d'une manière analogue à celle des êtres doués de « personnalité individuelle; qu'il a besoin, pour cela, « de se faire représenter par un ou plusieurs indic vidus, qui, à un titre quelconque, sont censés les « dépositaires de la volonté du Peuple, et ses agents, a II y a impossibilité, suivant cette hypothèse, à ce « que la puissance collective, qui appartient essentiel- « iement à la masse, s'exprime et agisse directement, « sans l'intermédiaire d'organes constitués exprès, et a pour ainsi dire apostés ad hoc. »
Comment ! c'est là une des hypothèses fausses dont on nous parlait tout à l'heure. Comment ! nous aurons
176 PllOUDirON ET SA DOCTRINE
fait une hypothèse fausse quand nous aurons supposé que trente-quatre millions d'hommes, disséminés sur cette vaste étendue qu'on appelle la France, ne peuvent pas s'entendre sans se servir d'intermédiaires, ne peuvent pas former un être collectif sans s'être , associés, ne peuvent pas s'associer sans que l'association ait des bases convenues, ne peuvent pas convenir de ces bases sans donner une réalité, une action, une vie, à ce qu'il y a de collectif dans la volonté de Pierre, de Jacques, de Paul, de François, lesquels ne forment justement un être collectif qu'au moment où ils s'unissent pour suivre des règles communes et choisir de communs mandataires! Ne seriez-vous pas bien curieux, mes amis, d'apprendre de quelle façon l'être collectif, sans cette hypothèse qu'on déclare si risiblement fausse^ se dégagerait du niilieu de trente-quatre millions d'hommes dont chacun, après tout^ a son organisation particulière, une vie individuelle, une volonté qui lui est propre? Si cet être collectif dont le citoyen Proudhon avoue l'existence est autre chose qu'une collection de syllabes vides de sens, il faut bien qu'il se réalise Mais Têlre collectif réalisé c'est précisément l'État. De sorte qu'en voulant prouver que l'Etat ne doit pas exister, le citoyen Proudhon élablit lui-même, sans y prendre garde, qu'il est nécessaire que l'État existe. Car, s'il n'y a point d'État, l'être collectif n'est point réalisé, et s'il n'est point RÉALISE, c'est comme s'il n'était pas.
J'ignore si le citoyea Proudhoa voudra bien consentir, jusqu'à nouvel ordre, à conserver une forme quelconque de sociélé; mais, dans ce cas, il serait urgent qu'il daignât nous dire en quoi consistera le lien de ceux qui la composeront et ce qui constituera l'Unité sociale. Pour peu que l'Anarchie du citoyen Proudhon borne ses bienfaits à nous assurer Tindépendance du polype sur son pied de corail, plus de chemins de fer, plus de canaux, plus d'écoles, plus d'atelierai, plus de bazars. Seulement, il restera un je ne sais quoi qui flottera dans l'air, pour que le citoyen Proudhon l'appelle l'Être collectif! Mais l'échange, mais le crédit gratuit par la mutualité des services, mais la Banque du Peuple... Un instant. Tout cela ne dispense pas de l'État le moins du monde. Rappelez-vous, mes amis, que lorsqu'il s'est agi d'expliquer la chute de la Banque du Peuple, le citoyen Proudhon s'est plaint de n'avoir pas été suffisamment secondé : on avait voulu lui imposer des idées qui n'étaient pas les siennes; on avait fait obstacle à son Pouvoir; enfin il avait subi l'épreuve de sa chère Anarchie, et la Banque du peuple avait péri, en partie, faute d'une constitution assez unitaire, assez forte, de l'Ètat- Proudhonl
« Nous nions le gouvernement et l'État, parce que « nous affirmons, ce à quoi les fondateurs d'Etats « n'ont jamais cru, la personnalité et l'autonomie deî^ « masses. 9
178 PBOUDHON ET SA DOCTRI.NB
Permettez. Nous croyons parfaitement à Tantenomie des masses, c'est-à-dire à lear gouYernement par elles-mêmes. Mais nous ne nous contentons pas du mot, nous voulons la chose; et c'est pour réaliser eette autonomie, que nous affirmons TÊtat.
Jusqu'ici, on le voit, le citoyen Proudhon n*a procédé que par assertions tranchantes : sur quelles preuves les fonde-t-il? Il établit, dit-il, la nécessité de Tan-archie de deux manières :
« D'abord, par la méthode historique et négative, c en démontrant que toute constitution de pouvoir, « toute organisation de la force collective par exté- « rioration est devenue pour nous impossible. — C'est c ce que nous avons commencé de faire dans les Conr- « fessions â^un Révolutionnaire ^&Ci racontant la chute c de tous les gouvernements depuis soixante ans, en
< dégageant la cause de leur abolition, et signalant
< en dernier lieu l'épuisement et la mort du pouvoir c dans le règne corrompu de Louis-Philippe, dans la
< dictature inerte du gouvernement provisoire, et la c présidence insignifiante du général Cavaignac et de
< Louis Bonaparte. »
En d'autres termes, le pouvoir de Louis-Philippe étant mort de corruption, il est clair qu'un pouvoir non corrompu périrait de même ; la dictature dii gouvernement provisoire ayant été inerte, un gouvernement actif est impossible; et la présidence insignifiante du général Cavaignac et de Louis Bonaparte
montre de reste que l'État ne signifie rien du tout. Ah! cela se nomme la méthode historique? On fait bien de nous en prévenir. Jamais, au grand jamais, nous ne l'aurions deviné. Passons à la seconde preuve.
a Nous prouvons, en second lieu, notre thèse, en € expliquant comment, par la réforme économique, « par la solidarité industrielle, et l'organisation du « suffrage universel, le Peuple passe de la Spontanéité « à la Réflexion et à la Conscience; agit, non plus par <( entraînement et fanatisme, mais avec dessein; se a comporte sans maîtres ni serviteurs, sans délégués « comme sans aristocrates, absolument comme ferait c un individu. Ainsi, la notion de personne, l'idée du « moiy se trouve étendue et généralisée : il y a la perce sonne ou le moi individuel, comme il y a la perce sonne ou le moi collectif; dans l'un comme danii « l'autre cas, la volonté, l'action, l'âme, Tesprit, la (c vie, inconnus dans leur principe^ insaisissables dans c( leur essence, résultant du fait animique et vital» « Torganisation. La psychologie des nations et de Phu- « manité devient, comme la psychologie de l'homme, « une science possible. C'est à cette démonstration oc positive que nous avons préludé, tant dans les publiée cations que nous avons faites sur la circulation et « le crédit, que dans le chapitre XIV du manifeste de « la Voix du peuple, relatif à la Constitution. »
A la suite de ce passage que, dans l'irrespectueuse crudité de son bon sens, Voltaire aurait appelé du
galimatias double, croirai t-oa que l'auteur s'écrie fièrement : « Il nous semble, qu'en dites-vous, lecteurs, « que la question de l'Etat commence à devenir quelque peu claire? » Oh! pour le coup, c'est trop fort, et le public n'est pas si sot qu'on l'imagine.
Tout ce qu'il nous est possible de comprendre, c'est que le citoyen Proudhon compare le mot col ectif au moi individuel et veut qu'ils se comportent de la même façon. Eh bien! nous admettons d'autant mieux cette comparaison que^ selon nous, le corps humain est le modèle proposé à l'imitation des hommts par la nature elle-même, modèle dont , à mesure qu'elles se perfectionnent, les sociétés tendent à se rapprccher de plus en plus, et dont la reproduction fidèle au sein de l'organisme social serait le dernier terme où puisse conduire le génie de la politique.
Or, il y a cela de remarquable dans le corps humain que tous les membres y sont, sous la loi d'une solidarité parfaite, serviteurs les uns des a'jtres; et, loin d'entraîner l'esclavage d'aucun d'eux, cette dépendance, par cela seul qu'elle est mutuelle, assure leur liberté commune. Pas un membre du corps qui, dans Taccomplissement de sa fonction spéciale, soit tenu au delà de ce qu'il peut, — De chacun suivant ses facultés! — Pas un qui, pour l'accomplissement do sa fonction spéciale, reçoive moins que ce qui lui est nécessaire, — A chacun selon ses besoins ! — C'est l'image de l'égalité. Le pied ou la main viennent-ils à
être affectés d'une manière fâcheuse, tout le corps souffre. C'est l'image de la fraternité. Mais n'y a-t-il rien qui explique ce merveilleux accord, qui préside à cette harmonie? Voici un objet à saisir, qu'arrive-t-ilî L'œil le discerne» le pied y mène> la main le prend. Mais ces fonctions çliverses ne sont-elles pas amenées à concourir au même résultat par quelque chose? Evidemment, et ce quelque chose, c'est la tête.
La tête est donc, dans le corps humain^ ce qui en constitue et en représente l'Unité. Il est vrai qu^elle n'en tire pas avantage pour mépriser les autres membres ou absorber à son profit la part de bien-être qui leur est due ; il est vrai qu'elle s'intéresse à ce qui les touche comme à ce qui la concerne elle-même; il est vrai, ainsi que le fait observer saint Paul, qu'elle ne dit pas à la main : Je n'ai pas besoin de vous ; ni aux pieds : Vous ne m'êtes pas nécessaires ; il est vrai enfin que son Pouvoir consiste à servir le corps tout entier. Mais quoi! c'est là justement l'image de l'État, dans une société qui serait véritablement fondée sur l'admirable formula : Liberté, Égalité, Fraternité. Si donc, dans une pareille société, le citoyen Proudhon demande qu'on supprime l'État, c'est comme si, dans le corps humain, il demandait qu'on supprimât la tête !