‹ Questions d'aujourd'hui et de demainChapitre 10 sur 70 · DE LA. ROYAUTÉ EN FRANCE · texte numérisé non relu

DE LA. ROYAUTÉ EN FRANCE

ils allèrent jusqu'à déchirer le voile de pudeur qui la devait protéger; ils découvrirent grossièrement au public les mystères de son trousseau de fiancée, faisant connaître à chacun de combien de perles se composait son collier, et quels rubis étincelaient à ses jarretières. C'était si peu en vue de sa personne que furent étalées tant de pompes, qu'on osa couronner devant elle, à Versailles, devant elle, protestante, le buste de Louis XIV, révocateur de l'édit de Nantes. • Voilà de quelle façon les courtisans des jeunes royautés entendent la reconstruction du passé I

Publié en 1842

Germanicus étant mort, et beattcôup de Romains paraissant considérer ce malheur coiûme un Coup porté à la puissance romaine, Tibère représenta au peuple, dans un édit, que plusieurs grands homraeâ étaient morts sans gue leur perte eût causé des regrets aussi vifs ; que, pour honorer les Romains et liii-même> cette douleur devait avoir des bornes; que ces faiblesses, pardonnables à de petits États et dans les conditions médiocres, ne convenaient point aux chefs d'un grand empire et à un peuple-roi ; que leur douleur récente avait autorisé ce deuil et ces consolations qu'on cherche dans l'affliction même, mais qu'ils devaient maintenant se rappeler l'exemple de Jules et d'Auguste, qui, après avoir perdu, Tun sa

fille unique, et l'autre ses petits-fils, avaient dévoré leur chagrin; qu'il n'était pas besoin d'exemples plus anciens; que le peuple romain avait toujours supporté avec courage la perte de ses généraux, de ses armées, l'extinction totale de ses prenîières maisons ; que les chefs de l'empire mouraient, que Tempire était immortel; qu'ils n'avaient donc qu'à retourner à leurs travaux et même aux plaisirs qu'allaient ramener les jeux de la grande Déesse.

Ce langage de Tibère était noble et d'un sens profond. Quelque élevé que soit le piédestal que dressent aux princes la folie ou la bassesse humaine, il n'est pas vrai que le repos d'une nation dépende de la vie d'un homme. L'influence des individus, même de ceux qui agissent dans la plus haute des sphères, a des bornes étroites si l'on y regarde de près, et souvent on leur fait honneur de résultats dus à une volonté mystérieuse dont ils n'ont été que les instruments grossiers et aveugles.

Que la mort imprévue, terribre, du duc d'Orléans soit de nature à émouvoir toute âme sensible et gênéreuse, qui l'oserait nier ? Qu'on pleure donc sur le sort de cette femme qui, jeune encore, se voit condamnée au deuil d'un époux; qu'on s'apitoie sur la reine, victime de grandeurs qu'elle n'avait point rêvées ; sur ce père frappé dans sa race ; sur toute une famille soudainement privée de. son plus sûr appui. Mais que là se borne la compassion publique. La

France, Dieu merci ! compte trop d'enfants dont il lui est permis d'être fière pour qu'elle ait ici à gémir sur elle-même. Le duc d'Orléans pouvait donner de grandes espérances, mais enfin il n'avait pas encore accompli de grandes choses, et c'était le meilleur de leurs capitaines que les Romains pleuraient dans Germanicus. Quant aux conséquences de cette mort, relativement à la dynastie de Louis-Philippe, c'est en vérité Élire trop peu de cas de la dignité d'un peuple que de subordonner ses destins à la fortune d'une dynastie.

Le jour de la séance royale, les ministres ont mis ces mots dans la bouche du roi, présentant ses fils aux deux Chambres, et demandant une loi de régence : « Messieurs, assurons aujourd'hui le repos et la sécurité de notre patrie. » Le repos et la sécurité de la patrie reposeraient sur de bien faibles garanties, si ces garanties ne résidaient que dans la consolidation d'une dynastie qui a fourni, par son élévation même, un si éclatant témoignage des incertitudes de (îe siècle agité et de la fragilité des trônes. Plus d'humilité convient à un pouvoir d'aussi récente origine. Napoléon, après s'être servi de la France pour dominer le monde, crut pouvoir absorber la France, et, un fils lui étant né, il eut Tinsolent orgueil de croire que dans l'avenir de sa race serait renfermé celui de la patrie; on sait le reste.

Comment, d'ailleurs, les courtisans ne remarquent-

ils pas que, di rôû prôûâit au séiieui rimportance qulU attribuent à la vie des princeis, le vice des institutions monarchiques se trouverait par cela seul démontré. Car quelle serait la valeur d'institutions qui feraient dépendre nos destinées d'une roue qui se brisé ou d'un cheval qui s*emporte ?

Mais laissons là les exagérations frivoles des courtisans et leur banale démence. La mort du duc d'Orléans a soulevé des questions graves : le moment est venu de les examiner.

La loi de régence qui va être proposée aux Chambres sera-t-elle une loi de circonstance, ou bien une loi générale, complémentaire des institutions monarchiques? Tel est le premier point à éclaircir.

En Angleterre, il y eut plusieurs cas de régence, et ils n'ont jamais donné lieu qu'à des lois spéci^-les, qu^à des dispositions en rapport avec la situation présente. Après la mort d'Edouard III, le Parlement nomme régents du royaume les trois oncles du roi mineur, Richard It. Après la mort d'Edouard IV, le duc de Glocester se met à la tête d'un parti puissant pour enlever la régence à la reine-mèrê, Elisabeth Wood ville, et bientôt il se fait décerner, par un conseil qui lui est asservi, le titre de Protecteur du roi et du royaume. Henri VIII mort, c*est en vertu d'un testament de lui que la régence s'installe, et les»eize membres dont cette régence se compose se donnent pour chef le comte de Hertford, qui prend le titre de

protecteur du royaume» Ainsi l'histoire des régences en Angleterre ne présente aucune règle fixe et varie comme les circonstances.

On se rappelle le fameuz débat qui s'éleva entre Fox et Pîtt, ICMTS d€| la première maladie de George III. L'affection mentale dont ce prince venait d'être atteint laissant en fait la royauté vacante, on mit en question si la régence appartenait de droit au prince de Galles ou si c'était aux deux Chambres à la déférer. Or, les esprits étaient si peu fixés à cet égard, que la maladie du roi devint le signal d'une des Jettes les plus animées dont les annales du Parlement anglais fessent mention. .

Il est possible que l'exemple de l'Angleterre paraisse concluant à ceux qui n'ont d'autres idées politiques que celles qu'ils ont puisses dans les écrits de Benjamin Constant ou de Delolme. Et pourtant, s'ils se donnaient la peine d'interroger l'histoire de cette Angleterre dont ils admirent tant, sans les comprendre, les institutions et les procédés, ils verraient combien de malheurs sont nés de la manie des lois spéciales. L'usurpation de Henri IV, qui fit monter sur le trône la branche de Lancastre, n'eut-elle pas sa racine dans la régence du duc de Lancastre, père de Henri IV, et ne peuton pas dire de cette régence qu'elle porta dans ses flancs la plupart des désordres qui suivirent et qui eurent pour dénouement le meurtre de Richard II dans le château de Pontefract? Sij une loi orga-

nique eût assuré d'avance le pouvoir à la veuve d'Edouard IV, ou fixé d'avance les limites qu'il serait interdit au régent de franchir, le duc de Glocester aurait-il pu aussi aisément se frayer une route au trône, consacrer son usurpation par un double assassinat, et préparer de la sorte à son pays les calamités de la guerre civile qui, couronnant une ambition rivale, éteignit dans la personne de Richard III la race française des Plantagenets? Voilà ce que les peuples gagnent à se soumettre à Tempire de l'imprévu. Et si nous n'a^ns parié ici que de l'Angleterre, au lieu de citer des exemples tirés de notre propre histoire, c'est pour qu'on ne nous accuse pas^ d'emprunter nos preuves des souvenirs d'un régime soumis au caprice d'un homme.

Ils ont donc raison, ceux gui demandent que la loi de régence qu'il s'agit de faire soit générale et organique. Qui ne voit, en effet, ce que toute loi ayant un caractère provisoire recèle de danger ? Quel aliment promis aux plus cruelles ambitions î Quelle carrière ouverte aux brigues I Sans doute il n'est pas donné au législateur de bâtir un édifice tellement durable que le flot des révolutions ne puisse jamais le renverser et Tengloutir ; mais n'est-il pas évident que le législateur doit travailler à son œuvre en vue de la durée et non pas en vue de la destruction ? Qu'est-ce qu'une loi qui porte l'empreinte du doute ? Quel respect voulez-vous que j'éprouve pour cette souveraineté qui n'ose pas

. elle-même affirmer son lendemain? Mettre en saillie ce que gardent de leçons sévères aux gouvernements orgueilleux la mobilité des choses humaines et les inévitables révolutions des empires, c'est Tafifaire du philosophe, non celle du législateur. La loi n'a de puissance, de majesté, d'utilité même, qu'à la condition d'être affirmative. Les circonstances, d'ailleurs, ne sont pas filles du hasard, c'est la volonté de l'homme qui les engendre.

n est donc possible à la loi, sinon d'en éviter à jamais le choc, au moins d'en déterminer à peu près le cours. La régence est-elle un intérêt de situation? Non. C'est un genre de crise inhérent à la situation de la monarchie. Tant qu'on s'accommodera du gouvernement des rois, il faudra se résigner au fléau possible des minorités. La régence est pour ainsi dire une maladie organique de la monarchie. Si l'on veut de la monarchie et d'une monarchie qui dure, il faut pourvoir réglementairement à ses nécessaires infirmités.

Ceci posé, entrons dans le cœur de la discussion. Les questions principales à résoudre sont :

1*» Par qui la loi de régence sera-t-elle faite ? 2** Les femmes seront-elles exclues de la régence ? 3* La régence sera-t-elle héréditaire ou élective ? 4** Quelles seront les attributions de la régence ? Eh bien, nous nous proposons de montrer que, dans le régime constitutionnel, tel qu'il existe aujour-

66 DES RÉGENCKS

d'hui, aucune de ces questions ne saurait recevoir une solution raisonnable.

Page 1