SUR UN DISCO'URS
, étaient d'or, en effet, après les victoires de Crimée, après la bataille de Solferino — alors que j'humiliais la Russie et prenais l'Angleterre à mon service, — alors que je donnais la Lombardie à Victor-Emma^ nuel, — alors que la reine de la Grande-Bretagne venait à Paris, sur un signe de moi, s'agenouiller devant le tombeau du martyr de Sainte-Hélène, — alors que, faiseur.de rois, moi aussi, j'envoyais au Mexique un archiduc autrichien, avec mission de représenter, par-delà les mers, l'ascendant de la race latine, — alors que l'Europe écoutait en silence chaque mot tombé de mes lèvres comme un arrêt de la destinée. Mais, de ce magnifique échafaudage^ que restet-il ? Mon trône, qui semblait être dans les nuages, on le touche de la main aujourd'hui. On n'a plus besoin de regarder en haut pour me voir. La Russie, que la guerre de Crimée avait pour but ostensible d'affaiblir en Orient, n'y a jaÉaais été plus puissante que depuis la prise de Sébastopol, qui ne l'a empêchée ni de conquérir définitivement la Circassie, et de prendre triomphalement possession du Caucase, ni d'écraser la Pologne, au mépris de mes représentations. Des baïonnettes allemandes ont impunément déchiré, en Danemark, un traitéaubas duquel j'avais mis la signature de la France. Le sort de Maximilien a montré ce que valait ma protection. J'ai dû reculer devant les injonctions menaçantes des républicains de la Maison-Blanche. On a vu l'Italie préférer à mon
patronage Talliance d'un roi, mon rival. Bismarck in*a tendu avec succès le même piège où m'avait fait tomber Cavour. Un conquérant prussien m'a couvert de SOI ombre. Les Italiens m'ont bravé, en marchant sur V» nise, que rAutriche m'a donnée, et que je voulais le ir rendre. Enfin, une insignifiante rectification de frontières, que je désirais ardemment comme moyen de consoler la fierté française, m'a été refusée avec dédain par la Prusse, au moment même où elle agrandissait son domaine de manière à mettre le mien en danger. A quoi recourir pour ramener à moi mon prestige évanoui ? Il le faut cependant ; il le faut coûte que coûte. La France ne saurait être à la fois humiliée au dedans par la perte de ses droits, et humiliée au dehors par la perte de son influence. Poursuivi par l'opinion, essaierai-je de me réfugier dans la liberté? L'asile est dangereux pour qui exerça le pouvoir absolu. Où serait la raison d'être de l'empire, réduit à obéir, après avoir tant et si longtemps commandé ? Reste l'armée. Ne me serait-il pas possible de retenir ce qui m'échappe, en ordonnant, une fois encore, un grand roulement de tambour ; en m'adressant, une fois encore, à tous ceux dont l'ambition dominante est l'avancement, à tous ceux dont la passion dominante est la gloire ? »
Il serait extraordinaire que Napoléon III ne se fût jamais parlé à lui-même en ces termes ou en termes analogues. Chacun sent cela, et voilà ce qui donne à
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tout éloge de la gaerre dans sa bouche une signification si alarmante.
Quand le Times affecte de regarder comme une chose toute naturelle que, le jour anniversaire de Solferino. Napoléon III, au camp de Châlons, ait célébré la guerre devant les vétérans de la campagne d'Italie, et lorsqu'il termine ses commentaires par la phrase que voici : « Imputera un souverain expérimenté un < discours signifiant la guerre, dans un moment pa- « reil à celui où nous sommes, c'est en vérité fedre « peu d'honneur à son jugement, » le Times obéit simplement à ses vieilles habitudes diplomatiques, et n'est pas aussi rassuré qu'il lui convient de le paraître. Son empressement à déclarer qu'il n'aperçoit rien de belliqueux dans le discours prononcé à Châlons est la meilleure preuve des inquiétudes sourdes que ce discours lui inspire. Par un procédé assez semblable à celui qui consiste à plaider le faux pour savoir le vrai, il vante une sagesse dont il se défie.
Et, de fait, le caractère inquiétant de la harangue résulte bien moins des mots dont elle se compose, que de la position où est placé le harangueur.
Ces mots, d'ailleurs, même pris en eux-mêmes, ne contiennent-ils rien qui donne à penser, surtout quand on se demande quel rapport ils ont avec la situation ? Si Napoléon III s'était borné à féliciter les troupes du courage déployé par elles à Solferino^ fort bien : c'était tout à fait de circonstance. Qu'il eût pris
texte de là pour célébrer la fidélité au drapeau, rien de mieux.
Mais pourquoi dire que l'esprit militaire est le triomphe des passions nobles sur les passions vulgaires? Sommes-nous à la veille de voir remettre en homieur la fameuse distinction entre le soldat et le pékin?
Pourquoi dire : « Continuez comme par le passé, et vous maintiendrez cet esprit militaire si nécessaire à un grand peuple I » Est-ce un avenir militaire que nous avons devant nous, comme condition sine qua ^Mn de notre grandeur nationale ?
Pourquoi dire que « l'histoire des guerres de la France est l'histoire des progrès de la civilisation » ? La civilisation ayant encore des progrès à accomplir, sommes-nou» destinés à assister au spectacle de son développement à coups de sabre ?
Telles sont les réflexions que la harangue impériale suggère aux esprits sérieux — sans en excepter les rédacteurs du Times, qui ont beaucoup plus de sagacité qu'ils ne se soucient d'en montrer. Ceux du Spectator^ gens d'esprit très sincères, ne se cachent P^» eux, de leurs appréhensions. « Considérant, écrit
• le Spectator^ que ce discours est prononcé dix ans
< après la guerre d'Italie ; qu'aucun incident nou-
< veau n'y a donné lieu, et que rien ne provoquait « cet étalage d'esprit militaire, on ne saurait trouver
* le ton d'une harangue de ce genre éminemment