SUR UN DISCOURS
« pacifique. Remarquez que la commission franco- « belge, qui a siégé pendant ces trois dernières se- « maine^, ne peut arriver à aucune conclusion, et « qu'on parle de demandes inattendues faites à la « Belgique. »
Quant à l'opinion de l'orateur impérial sur Texcel* , lence de la guerre comme agent de la civilisation, ce n'est pas dans un pays tel que celui-ci qu'elle avait cliance d'avoir du succès.
Le Times^ qui tient à ne pas contredire trop péremptoirement un protégé, porteur de couronne, commence par faire observer que la campagne de Crimée a chassé d'Europe le pouvoir- vampire de la Russie et préparé l'émancipation de l'Orient ; que la guerre d'Italie a établi le principe des nationalités ; que la guerre d'Amérique a mis fin au régime de l'esclavage ; que la guerre d'Allemagne à créé Tunité de l'Allemagne.
Mais le Times n'ignore pas, ne peut ignorer que la Russie est aussi forte que jamais en Europe, et plus forte que jamais en Orient. Le Times , qui salue dans le principe des nationalités appliqué par la guerre à l'Italie un principe civilisateur, serait très marri qu'on l'appliquât par la guerre à l'Irlande. Le Times, qui s'applaudit aujourd'hui de la victoire du Nord sur l'esclavage en Amérique, était le premier, tant que dura la lutte, à proclamer impie, féroce, abominable, la guerre faite par le Nord aux possesseurs d'esclaves.
Le Times j qui bénit la guerre pour avoir créé, à Sadowa, une puissance qu'il juge maintenant capable de nous mettre à la raison, maudissait la guerre lorsqu'elle pulvérisait le Danemark, dont il oublie prudemment de parler.
Bu reste, il est d'avis que, s'il faut de la civilisa tion par répée, pas trop n'en faut; et il estime, contrairement à ce qui semble être Topinion de Napoléon III, que l'aimable procédé dont il s'agit n'est plus de mise ; qu'il n'y a plus d'emploi pour les baïonnettes civilisatrices, et que les hommes ont mieux à taire que de se civiliser en se coupant mutuellement la gorge.
C'est l'avis de tout le monde, et l'on cite à ce sujet le mot célèbre du général Grant — un guerrier, celuilà I — « Ayons la paix. »
Publié le 30 juillet 1869
On feiit grand bruitj en France et au dehors, de ce qu'il plaît aux optimistes d'appeler abdication du, gouvernement personnel, avènement du gouvernement parlementaire, modification s(f rieuse des institutions de Vempire,
Qu'est-ce donc? L'heure de nous réjouir a-t-elle enfin sonné? La liberté est-elle à la veille d'être reconquise? Les mauvais jours sont-ils passés?
Je prends la Constitution impériale, je l'ouvre au titre III, et je lis :
« L'empereur est le chef de l'État ; il commande les « forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait « les règlements et décrets nécessaires pour Texécu- « tien des lois. » Ces dispositions, qui constituent le
gouvernement personnel dans ce qu'il a de pluî absolu, de plus impérieux, de plus absorbant, vontelles être cliangées ?
Je lis :
« La justice se rend au nom de l'empereur. » Lî nation devrait être souveraine, si le suffrage universe est quelque chose de plus qu'un vain mot : la justice s( rendra-t-elle désormais au nom de la nation ?
Je lis encore :
« L'empereur a seul l'initiative des lois. » L'initia tive des lois, puisqu'on parle de gouvernement parlementaire, va-t-elle appartenir aux élus du peuple ?
Par l'article 12, je vois que l'empereur a « le droi « der déclarer l'état de siège dans un ou plusieun « départements ». Ce droit, dont l'exercice, à te moment donné, peut mettre toutes nos libertés à h merci de la force et ne laisser de réel en France qu la souveraineté des baïonnettes, est-il à la veille d'êtr aboi ?
L'article 13 m'apprend que les ministres « dépen € dent du chef de l'État, de lui seul, et ne peuven « être mis en accusation que par le Sénat. » Est-i question de décréter la responsabilité des ministres ce qui est l'essence même au gouvernement par lemevi taire f
Aux termes de l'article 14, « ministres, membres d « Sénat, membres du Corps législatif, membres d << conseil d'État, officiers de terre et de mer, magij
sous l'empire . 3
« trats, fonctionnaires publics, sont tenus de prêter « un serment ainsi conçu : Je jure obéissance a la « Constitution^ et fidélité à Vempereur. » S'agit-ii de Teffacer, cette clause qui donne pour appui au gouvernement personnel une obligation de foi et hommage toute féodale, une restriction énorme apportée à la libre action du suffrage universel, un veto mis sur les consciences?
Hélas I hélas î le fameux Message impérial qui a servi de prélude à la prorogation ne nous a promis, comme chacun sait, rien de semblable. Il n'est pas un seul, non, pas un seul des articles fondamentaux que je viens de citer, — et l'organisation du gouvernement personnel est là I — dont le Message impérial nous autorjise à espérer l'abrogation.
Ilest vrai qu'on a l'autorité du Figaro, à défaut de l'autorité du Message, pour croire à la possibilité d'un sénatus-consulte qui consacrerait la responsabilité ministérielle, rétablirait la discussion de l'adresse, restituerait aux représentants du peuple le droit to'ect d'interpellation, voire celui d'initiative individuelle.
Si les rumeurs qui circulent à cet égard sont fondées, nul doute qu'il n'y eût progrès. Et cependant, ^ême dans ce- cas, combien il serait loin d'être appli- ?^é, cet article T" de la Constitution impériale, qui Cû est coiùme la porte d'entrée : « La Constitution * recomiaît, confirme et garantit les grands principciJ
« proclamés en 1789 et qui sont la base du droit « public des Français î »
Les grands principes proclamés en 1789 ? Ah ! nos pères les entendaient bien autrement que les auteurs du sénatus-consulte annoncé, en supposant que ce sénatus-cônsulte doive être ce que prétendent les éditeurs de confidences 1
Que les hommes de 89, à la différence de ceux de 93, aient consenti à s'accommoder d'un roi, il faut bien le reconnaître ; mais, ce qu'ils n'admirent pas du moins, ce fut un roi traitant de puissance à puissance avec l'Assemblée des représentants du peuple. Au nombre de ces grands principes de 89 sous l'invocation desquels se place la Constitution impériale, figurait le principe de la subordination du pouvoir royal à la souveraineté nationale. A cette époque, l'initiative des lois était regardée comme un attribut si essentiel des fonctions de mandataire du peuple, que la simple question de savoir s'il serait loisible au roi d'opposer à l'initiative parlementaire l'obstacle du veto produisit une agitation formidable. Le secret de cette agitation se trouve dans la réponse d'un paysan à qui un de ses voisins demandait : « Sais-tu ce que c'est que le « veto'> — Voici : tu as une écuelle remplie de soupe ; <c le roi te dit : répands ta soupe , et il faut que tu la « répandes. » On comprenait bien alors ce qu'il y avait d'exorbitant à investir un homme du droit de dire non, quand la nation avait dit oui; on sentait
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que le droit d'empêcher la loi revenait à celui de la faire ; et ITieureux mot de Sieyès : « Le veto est une lettre de cachet lancée contre la volonté générale, » n'était qu'une autre manière de rendre ce qu'expriinait cette saillie du bon sens populaire : « Le roi dit : répands ta soupe, et il faut que tu la répandes. »
Rien de plus frappant que la scène qui, à l'occasion des débats sur le veto^ se passa devant la boutique du libraire Lejay. Le peuple ayant reconnu Mirabeau, l'entoura; et tous, les larmes aux yeux : « Monsieur le « comte, vous êtes un ami du peuple ; sauvez-nous ; * défendez-nous contre ces malheureux qui veulent « nous ramener au despotisme. Si le roi obtient ce € veto, à quoi servira l'Assemblée nationale ? Tout « sera perdu. » Le veto suspensif fut adopté, néanmoins; mais par l'effet de cette considération, reproduite sous mille formes dans les discours de Barnave, Lameth, Rabaut Saint-Etienne, Dupont de Nemours, qnele veto suspensif n'était, après tout, qu'un appel au peuple, et que, là où le roi et l'Assemblée n'étaient pas d'accord, la nation souveraine devait décider. Quant au veto absolu, ai-je besoin de rappeler qull fut repoussé à la majorité de six cent soixante-treize voix contre trois cent vingt-cinq ? Et notez que cela même ne satisfit pas la nation, convaincue que, suspensif ou absolu, le veto était, selon le mot de Sieyès, € une lettre de cachet lancée contre la volonté géné- « raie. »
Oh ! qu'il s'en faut que 1869 fasse suite à 1789;i Quelle distance intellectuelle et morale sépare ces deux dates I Combien nous avons reculé en deçà du point de départ 1 II y a de quoi navrer le cœur, quand on songe que le droit d'interpeller les ministres, celui de discuter le budget par chapitres, celui de partager avec le chef de TÉtat l'initiative des lois, sont regardés comme des conquêtes tellement considérables, tellement inespérées, que c'est à peine si l'on ose croire à tant de bonheur I Nos pères, s'ils sortaient du tombeau, riraient de pitié en voyant ce qui nous fait tressaillir d'aise.
Les sico points du Message de Napoléon III au Corps législatif sont-ils l'inauguration d'un régime nouveau? L'histoire dira-t-elle, aura-t-elle le droit de dire : « Ce fut le 12 juillet 1869 que le gouvernement personnel capitula ? »
Bien fous ceux qui le croient. Bien hardis ceux qui, ne le croyant pas, le prétendent.
Demandons d'abord à la Constitution impériale C€ que c'est que le gouvernement personnel ; elle nouî répond :
L'empereur est le chef de l'État ; il commande leî forces de terre et de mer ; il déclare la guerre ; i
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conclut la paix ; il fait les traités d'alliance et de commerce ;* il nomme à tous les emplois; il rend les décrets qu'il veut ; il a seul l'initiative des lois ; il a le droit de faire grâce ; c'est en son nom que s'administre la justice ; c'est de lui seul que les ministres dépendent ; c'est envers lui seul que chacun d'eux est responsable ; il faut jurer de lui être fidèle pour pouvoir être ou ministre, ou sénateur, ou membre du Corps législatif, ou membre du conseil d'Etat, ou officier de terre, ou officier de mer, ou magistrat, ou fonctionnaire public de quelque ordre que ce soit. Il dispose souverainement de l'armée; il dispose souverainement de la marine; si un ou plusieurs départements lui inspirent de l'ombrage, il a le droit de les déclarer en état de siège, d'en agir à leur égard comme à l'égard d'un pays conquis. Bref, il est le maître.
Voyons, maintenant, ce que retranchent de ce pouvoir énorme les six points du message impérial.
Ils nous font espérer :
Que désormais on permettra au Corps législatif de rédiger son règlement intérieur et d'élire son bureau ;
Que le mode de présentation et d'examen des amendements sera simplifié ;
Que les modifications de tarifs stipulées par des traités internationaux seront soumises à l'approbation législative ;
Que le budget sera voté par chapitres ;
Que les ministres pourront être députés ;
Que l'exercice du droit d'interpellation sera étendu.
Convenons que nous voilà bien avancés I
Le chef de l'Etat sera-t-il dorénavant obligé de nous consulter avant de nous précipiter dans des guerres comme celles du Mexique ? Non.
Aura-t-il besoin de notre assentiment pour nous
engager dans des alliances mal assorties ? Non.
Cessera- t-il de pouvoir nous imposer, selon son caprice, un régime commercial jugé par nous ruineux ? Non .
Les emplois cesseront-ils de relever de lui? Non.
Les lois cesseront-elles d'émaner de lui ? Non.
Les ministres cesseront-ils d'avoir à répondre à lui de leurs actes ? Non.
La justice aura-t-elle à l'avenir une sanction qui ne soit pas la sienne ? Non.
Pourra-t-on, sans avoir à lui jurer foi et. hommage, être nommé représentant du peuple par le peuple? Non.
Les forces de terre et de mer, au lieu de lui servir de bouclier, serviront-elles uniquement de bouclier au pays ? Non.
Bref, la France aura-t-elle cessé d'avoir un maître ? Non.
Il est vrai que la Chambre est appelée à élire son président, et qu'on veut bien lui faciliter — encore
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ne nous dit-on ni jusqu'à quel point ni comment — le Jroit d'interpellation. Quel progrès I Et comme le gouvernement personnel va se trouver affaibli'du coup ! Qu'en soumettant à l'approbation législative les modifications de tarifs. Napoléon III ait fait une petite concession à la haine dont sont animés contre le principe du libre-échange les riches manufacturiers qui siègent à la Chambre, je l'accorde ; que le vote du budget par chapitres tende à rendre le contrôle financier du Corps législatif un peu moins illusoire, j'en conviens ; que la suppression de Tincompatibilité entre le mandat de député et la fonction de ministre puisse avoir pour conséquence éloignée d'amener le chef de l'Etat à prendre ses ministres dans la Chambre, je le reconnaîtrai, pour ne pas m'attirer une mauvaise querelle. Mais n'est-ce pas se moquer que de présenter cela comme une capitulation du gouvernement personnel, quand on songe à tout ce qui constitue le gouvernement personnel, sous le régime impérial, et à tout ce que les six points laissent intact, absolument intact ?
Et puis, remarquez bien que, dans la Chambre actuelle, la majorité appartient au pouvoir impérial. Donc, alors même que les prétendues concessions dont il s*agit ajouteraient quelque chose à l'autorité ou à l'action de la Chambre , ce quelque chose, l'Empire, en le donnant au Corps législatif, se le donne à lui-même.
150 DU GOUA'ERNEMENT PERSONNEL
Et cela, pour six ans î
Voici une hypothèse que je recommande aux méditations de mes lecteurs. Y aurait-il exagération à supposer la majorité du Corps législatif capable d'élire comme président, une fois qu'elle en aurait . le droit, un homme tel que M. Jérôme David ? Or, Jj que gagnerions-nous à ce que M. Jérôme David ■' remplaçât M. Schneider au fauteuil de la présidence
Dira-t-on que la supposition est forcée, à cause du libéralisme du centre gauche, lequel forme une portion considérable de la majorité impérialiste? J'avoue que je ne suis pas du tout rassuré par le libéralisme de ces cent seize qui, à la première nouvelle des concessions en perspective, ont mis un empressement si caractéristique à retirer leur fameuse demande d'interpellation, et ont accepté avec une résignation si édifiante la prorogation du Corps législatif, donnée pour corollaire à la présentation du message.
Que le centre gauche, composé de candidats officiels et très officiels, revienne, un de ces jours, de l'accès de peur que lui a causé le résultat des élections, et voilà l'ancienne majorité, non-seulement reconstituée, mais rendue à cette arrogance que M. Jérôme David représente bien mieux que M. Schneider.
En somme, pour que la nation eût lieu de se réjouir de l'accroissement de l'autorité parlementaire, il
sous l'empire 151
faudrait la certitude que cette autorité sera toute au service de la nation, même dans le cas où la volonté de la nation condamnerait la poKtique du chef de l'Etat. De bonne foi, est-ce là ce qu'il est permis d'attendre d'une majorité engendrée par le régime
L des candidatures officielles ?
■ Ainsi, pas dlllusionsl Le gouvernement personnel
est, le lendemain du 12 juillet 1809, ce qu'il était la veille. Puisque la France s'est réveillée, qu'elle reste éveillée. Qu'elle ne ressemble pas à l'enfant qu'on berce pour le rendormir.
Publié le 5 septembre 1869
Il ne &ut pas faire du bruit daas la chambre d'un malade.
Cependant, ô misères de la grandeur ! nous connaissons tous un malade dans la chambre duquel nul ne croit devoir se garder de faire du bruit.
C'est au point que la maladie de Napoléon III a presque causé autant de tapage, en Angleterre, que la grande joute nautique qui eut lieu, il y a quelques jours, sur la Tamise .
L'assertion paraîtra exagérée, mais c'est un fait.
Et quelle émotion que celle de certains Anglais, à ridée qu'un César peut mourir l Les voilà aussi désespérés que l'auraient été tous leurs compatriotes pris ensemble, si, au lieu de battre Harvard de deux
OU trois longueurs — on ne sait pas au juste — Oxford avait été battu par Harvard; si le secret de vaincre en bateau avait été dérobé aux Oxoniens, chez eux, par les cinq jeunes ranaeurs américains qui avaient traversé TOcéan pour venir montrer, en ce pays, comment on manie l'aviron de l'autre côté de l'Atlantique.
Parmi ces bons Anglais, les uns tremblent pour l'Europe ; les autres, pour la France. César mort, que deviendra- t-elle, cette pauvre France ? Elle sent si bien elle-même son néant, qu'au dire de la PalUMall-
Gazette « elle ressemble à un homme des champs a surpris par une éclipse. Il regarde en l'air, tout « stupéfait ; ses mains abandonnent la charrue, et il « est prêt à prendre la fuite. »
Est-ce possible, mon Dieu ! Mais alors, nous comparer à des laboureurs éperdus, c'est encore nous faire trop d'honneur ; nous ne sommes que des moutons eflfarés. Qu'on raye de notre histoire le ixioi peuple y et qu'on y écrive, à la place, le mot troupeau.
Heureusement, l'erreur de ces gens-là est telle, qu'en vérité elle frise la bouffonnerie. Ils prennent l'entourage impérial pour la France : rien que cela !
Une sorte d'interrègne succédant au long exercice du pouvoir absolu; — le Sénat, avec des pouvoirs encore mal définis ; — le Corps législatif, prorogé ; — un ministère dénué de toute autorité morale, et manifestement temporaire; — les hommes de Décembre,
morts j -^ autour du trône, la solitude ; — la Constitution impériale, battue en brèche ; — la liberté, voulue... voilà, certes, un concours de circonstances bien propre à imprimer un caractère exceptionnel de gravité à la maladie du chef de l'État. Mais croire, ou affecter de croire, qu'à cause de cela le peuple français, ce grand peuple français, se juge à la veille de périr, c'est le comble de l'insolence et de Toutrage.
D'abord, et en thèse absolue, il n'est pas vrai qu'il soit jamais donné à un homme, de quelque génie qu'on le suppose doué, et quelle que soit sa puissance, de tenir la vie d'un peuple dans le creux de sa main. Les individualités, même les plus éclatantes et les plus vigoureuses, ne tirent leur éclat et leur force que du milieu qui les enveloppe. Les prétendus conducteurs de nations font beaucoup moins leur rôle que leur rôle ne les fait ; et ce rôle tient à un enchaînement de causes générales, auprès desquelles leur action personnelle n'occupe, si Ton y regarde de près, qu'une bien petite place.
Mais c'est ce que la bêtise humaine ne voit pas, et ^ que la bassesse humaine refuse de voir.
Que de personnages historiques seraient amoindris jusqu'à paraître ridicules, si, en prenant la mesure de leur taille, on s'avisait de tenir compte de la hauteur de leur piédestal I
^ ce qu'un homme personnifie une situation, il ne
156 UN EMPEREUR MAIADE
suit pas qu'il ait eu pouvoir de la créer, ou qu'il ait pouvoir de la détruire.
Pascal a insulté les hommes, au profit d'un homme, lorsqu'il a dit de Cromwell qu'il aurait changé le sort de la chrétienté, « sans un petit grain de sable qui se mit dans son urètre. » La marche du monde ne dépend pas de si peu.
Du reste, il ne s'agit pas ici de Cromwell et des natures de cette trempe.
De plus, si jamais moment fut mal choisi pour prêcher l'humiliante théorie des individus indispensables, c'est assurément celui où nous sommes. Ce puissant empereur, ce puissant ruler, comme on s'exprime en Angleterre, n'est-ce pas le même qui vient, de se courber devant la France debout ; le même qui a dû reconnaître son impuissance à lutter contre le mouvement général des esprits ; le même dont la volonté personnelle n'a plus compté dès qu'il a plu au peuple d'avoir une volonté ?
A la vérité, les bonapartistes anglais répètent, à Tenvi l'un de l'autre, que les réformes proposées se rapportent à un acte de l'empereur ; qu'elles sont le fruit d'une idée depuis longtemps mûrie dans les profondeurs de son cerveau ; qu'elles font partie du plan originaire tracé par sa prévoyance ; qu'elles attestent sa haute sagesse, en rendant le fardeau de l'empire moins lourd à porter pour celui qui en doit recueillir l'héritage.
Mais qui donc espêre-t-on abuser par des assertions que démentent tant de faits, aussi clairs que la lumière du soleil ?
Quoi ! les élections du mois de juin n'ont rien à réclamer dans les résultats que nous voyons !
Quoi ! il s'est perdu dans les airs, vain bruit de cymbales, ce cri de 3,500,000 électeurs : liberté I liberté I
Quoi ! il n'a pas eu la main forcée, le signataire de la lettre adressée à M. de Mackau I
Le 11 juin 1856, le journaliste impérial fit connaître dans le Moniteur, par un article qui n'était pas signé, parce qu'il n*avait pas besoin de Têtre, ses idées sur les prérogatives et les devoirs du Sénat. La mission des sénateurs, suivant l'auteur, était d'employer leurs loisirs à tâter sans cesse le pouls à l'opinion publique pour éclairer à cet égard le souverain. Ils devaient, dans riûtervalle des sessions, parcourir le pays, s'enquérir de ses besoins, s'informer de ses vœux, et communiquer au maître les renseignements recueillis ; ils devaient modérer le goirv^ernement lorsqu'il allait trop vite, et Taiguillonner s'il lui arrivait de trop ^lentir sa marche. Pas de presse démuselée, pas <î'opinion publique libre, pas d'opposition indépendante. C'était le Sénat, nommé par l'empereur, payé par lui, composé de ses créatures, qui était appelé à teûir lieu de presse, d'opinion publique et d'opposition.
158 UN EMPEREOR MALADE
Plus tard, à la fin de 1867, qu'écrivait Napoléon III à M. Emile Ollivier ? t Pour frapper les esprits par € des mesures décisives, je veux d'un coup établir ce « qu'on appelle le couronnement de l'édifice, et je « veux le faire, afin de n'avoir plus à y revenir. »
Vous savez ce qu'elles étaient, ces mesures décisives, au-delà desquelles on était résolu à ne poini s'aventurer ; vous savez si elles avaient le caractère des concessions auxquelles il faut se plier aujourd'hui l
Et l'on vient nous parler gravement de réformes volontaires! Et l'on prétend nous donner la défaite du despotisme en France pour une évolution naturelle de la pensée impériale I A d'autres.
Si la France renaît, c'est à elle-même qu'elle le doit, à elle seule.
Si le pouvoir absolu s'en va, c'est parce qu'il y a épuisement de la situation funeste qui a rendu possible, de nos jours et dans notre pays, l'existence temporaire du pouvoir absolu.
Quand Napoléon III mourra^ il n'y aura donc qu'ai homme de moins.
Que les esprits serviles le nient, et que la prévisioi d'un tel événement les remplisse de trouble, c'es^ dans l'ordre. Ce genre d'effroi est digne de la do<^ trine où il prend sa source. Quand on est ainsi fai qu'on ne peut se passer d'un maître, la nouvelle qu'i a mal digéré doit suffire pour qu'on croie le mond<
en péril. Mais la France des âmes libres, qui est la France, ne connaît pas ces avilissantes terreurs. Elle sait qu'une nation ne meurt pas d'une affection rhumatismale, et il est certain qu'au sentiment exprimé par l'ancien cri : Le roi est mort, vive le roi! elle préfère, comme plus conforme à la nature des choses et à la dignité humaine, ce cri du suffrage universel : Le roi est mort, vive le peuple f
Publié le II septembre 1869
On me demande si je suis disposé à prêter le serment réclamé par la loi électorale.
Pareille question m'avait été adressée, lors des élections dernières, de divers points de la France, notamment de Marseille, de Saint-Etienne et de Paris.
Je répondis : Non.
Ma réponse est aujourd'hui la même.
Ceux de nos amis qui se sont résignés à prêter serment ont été guidés, cela va sans dire, par les motifs les plus patriotiques et les plus purs. Hommes de cœur et d'honneur, ils ont fait au bien public, tel qu'ils le comprenaient, le sacrifice de leurs répugnances. Ils ont obéi à leurs convictions : je les imite en
obéissant aux miennes, qui m'ont conseillé une autre manière de servir la cause commune.
Voici mes motifs :
C'est le propre du pouvoir absolu, quand il est parvenu à se maintenir, d'user peu à peu le ressort des caractères. Dans les heures troubles qu'il amène à sa suite, la vive perception du vrai s'émousse; la fierté civique, cette grande puissance morale, s'en va ; Tirapatience du joug fait insensiblement préférer une politique d'expédients à la politique de principes ; on pousse jusqu'à l'excès le culte du relatif; on arrive, de compromis en compromis, à la confusion des idées et des langues ; on s'habitue à croire qu'il suffit d'être flexible pour être pratique ; afin de mieux s'opposer au mal, on se rapproche de ceux qui le créent, sans s'apercevoir que cette façon de le combattre le fortifie ; bientôt, on en vient à ne plus voir qu'un obstacle dans tout ce qui porte l'empreinte des vertus mâles, et, à force de se dire, très sincèrement d'ailleurs, que tous les moyens sont bons pour conquérir la liberté, on s'expose à oublier que le premier de tous, le seul vraiment efficace, est d'en être digne.
Il m'a semblé que réagir contre de semblables tendances serait chose utile, et que c'était naturellement au parti républicain qu'il appartenait de remplir cette tâche par quelques-uns de ses membres.
Je crois, en outre, qu'il est des souvenirs qui obligent. Ayant été de ceux auxquels échut, en 1848,
l'honneur de porter officiellement le drapeau de la République, je ne saurais souffrir qu'elle passe en ma personne sous les fourches caudines.
Il ne s'agit pas ici d'une question d'orgueil personnel :ce qui est à sauvegarder, c'est la dignité du parti républicain, lequel est par essence le parti des convictions intraitables, le parti des âmes fières.
Et le côté pratique de ce point de vue est si important, qu'il en domine presque le côté sentimental.
Qu'on me permette d'insister sur ce point, parce que c'est faute de comprendre de la même manière ce qui constitue pour nous, républicains, la valeur d'une politique pratique, que nous n'avons pas tous, en ce qui concerne le serment, suivi la même voie, bien que la dignité de notre parti nous soit à tous également chère.
Chaque parti a des conditions d'existence qui lui ^ût propres. Elles sont impérieuses, et il ne saurait
^^punément les méconnaître.
Quand un légitimiste s'incline devant une majesté ®^ bourrelet, il est dans son rôle.
Quand un partisan du régime constitutionnel se plie à une politique d'expédients, il ne fait que des- ^^ïidre la pente de ses opinions, le régime constitu- ^Onnel étant un expédient politique, rien de plus.
liais qu'un républicain se courbe ou, seulement, ait
*^^^ir de se courber devant autre chose que le droit, le
"Voilà aussitôt hors do son rôle. Car ce qui constitue le
parti républicain, ce qui le distingue, ce qui forme l'essence même des idées et des sentiments qui l'ont créé, c'est la raideur des convictions, l'amour de la ligne droite; c'est le souci de la dignité humaine poussé jusqu'à la passion de l'égalité.
Ce tempérament politique peut, j'en conviens, être une ([^use passagère de faiblesse ; mais il renferme les éléments d'une force destinée à devenir tôt ou tard irrésistible. En tout cas, j'estime que le parti républicain est cela, et que le jour où il cesserait d'être tout à fait cela, il cesserait d'être.
La prescription du serment est une usurpation flagrante de la souveraineté du peuple, une atteinte à la liberté de l'électeur, une violence faite aux hommes de son choix, un veto mis sur les consciences. Tant que l'obligation féodale de foi et hommage à un individu existera, la France dans cet individu aura un maître. Pour qu'elle arrive à s'appartenir, il faut que le serment soit aboli. Est-ce en le prêtant, au risque de paraître le sanctionner, qu'on démontrera la nécessité de l'abolir?
Ceux de nos amis qui ont cru devoir s'y soumettre ont été séduits, je le sais, par l'espoir de déjouer ainsi la force. Mais on ne la déjoue pas en lui rendant hommage, fût-ce un hommage simulé; on s'expose, au contraire, à la grandir, par la confession des sub terfuges auxquels il lui est donné de réduire les gens de cœur qui la combattent. Et, sous ce rapport,
plus il est de notoriété publique que Thommage est simulé, plus, j'en ai peur, il risque d'être funeste.
Le serment, dit-on, est une formalité vaine. Ne répétons pas trop souvent ce mot, si nous désirons que le niveau des mœurs publiques s'élève.
Le serment, une formalité vaine ? Il est un homme qui l'a considéré comme tel. Et lorsque, une fois en possession du pouvoir, cet homme a prescrit ce qu'il avait violé, quel a été son but ? D'enlever à ses adversaires, s'il était possible, le droit d'invoquer contre lui le respect de la foi jurée. C'était là l'arme qu'il voulait nous briser dans la main. Il se disait que, si désormais on accusait les faiseurs de coups d'Etat d'avoir prêté des serments qu'ils entendaient ne pas tenir, ils n'auraient pas besoin de chercher dans leur propre camp une théorie et des exemples qui leur servissent de défense... Le pire des pièges, puisqu'on a parlé de pièges, c'était celui-là.
Le meilleur moyen d'amener l'abolition du serment, le seul qui mette à l'aise une âme républicaine et qui soit décisif, c'est le refus d'en subir le joug.
n est bon que le peuple soit dans l'impossibilité d'avoir pour représentants tous les hommes de son choix, pour qu'il mesure bien la largeur de la brèche faite à sa souveraineté par l'obligation du serment. Il est bon qu'il sente les conséquences de cette usurpation, pour qu'il avise à y couper court.
Chose à remarquer : l'Angleterre, qui est cependant
la patrie classique des compromis , l'Angleterre est là qui nous montre que ce n*est pas en acceptant le joug des serments imaginés par le despotisme qu'on s'en délivre.
Si, en 1828, le serment du Test, œuvre de la tyrannie des Stuarts, fut aboli en Angleterre, ce fut par suite de l'agitation qu'engendra l'inébranlable refus de s'y soumettre. Dissidents et catholiques s'affranchirent, par le procédé qui consiste tout simplement à réclamer son dû, la tête haute et debout.
On avait fermé aux juife l'entrée de la Chambre des communes, au moyen d'un serment dont la formule contenait ces mots : sur la vraie foi d*un chrétien (on the true faith ofa Christian). Les juife laissèrentils monter à leurs lèvres ces mots que leur foi condamnait? Non. Le baron Lionel de Rothschild, nommé membre de la Chambre des communes, en 1849, par la cité de Londres, fut repoussé, pour avoir volontairement omis les paroles sacramentelles, comme l'avait été, vingt années auparavant, pour avoir refusé de prêter le serment du Test, l'élu du comté de Clare, le grand agitateur O'Connell.En 1851, un autre juif, l'alderman Salomons, fit plus et mieux. Nommé par le bourg de Greenwich, il courut prendre son siège à la Chambre des communes, refusa de prononcer les mots que sa conscience lui défendait de prononcer, et déclara qu'il ne se retirerait qu'après avoir été empoigné par le sergeant at arms. Résis-
tance virile ! Elle méritait d'être victorieuse : elle le fut. La cité de Londres, par une série de réélections systématiques, maintint son droit électoral, insolemment méconnu ; et aujourd'hui, les juifs siègent au Parlement, sans avoir eu à subir la tyrannie enveloppée dans une formule,
La France n'a pas à recevoir et elle est digne de donner de tels exemples. C'est [ce que sentait bien le gouvernement impérial lorscj[ue, par le sénatus-consultedu 20 février 1857, il fit de la prestation préalable et par écrit du serment la condition légale des candidatures. L'ombre de Manuel se dressait devant lui! Il détourna le péril par un artifice tout nouveau dans les annales de la tyrannie. Mais, si le succès de cet artifice nous réduit à ne pouvoir souffleter le despotisme que par le refus de serment, ce moyen-là du içoins, on ne nous l'enlèvera pas, et il convient que quelques-uns de nous l'emploient.
Ne croyez pas, du reste, que je m'aveugle sur ce qu*ont d'entraînant les considérations qui ont déterminé des hommes que je respecte et que j'aime à entrer dans la Chambre par la seule porte qui, à l'heure qu'il est, en permette l'accès. Ils ont craint de se condamner, en prenant le parti contraire, à une impuissance prolongée. L'impatience d'agir les a tentés.
Cette impatience généreuse, je la comprends, je ITionore. A Dieu ne plaise que j'oublie les services rendus par l'opposition parlementaire ! Si son exis-
tence a eu l'inévitable inconvénient de ressembler à une légalisation de l'Empire, de donner au pouvoir absolu un faux air de constitutionnalisme, et de faire illusion au peuple sur l'étendue de son asservissement, on ne peut, d'un autre côté, lui refuser l'honneur d'avoir résisté avec énergie à la pression du nombre, d'avoir dénoncé avec éloquence beaucoup d'iniquités que, sans elle, les trois quarts de la nation française n'auraient pas connues, et d'avoir, comme l'écrivait un jour M. Challemel-Lacour, « poussé le cri qui soulage la conscience publique trop chargée. »
Toutefois, l'erreur serait grande, suivant moi, d'attribuer à l'action de la tribune ce qu'il y a eu d'admirable dans le réveil de l'esprit public. L'opposition parlementaire était si peu à la tête du mouvement, que, dès qu'il a eu occasion de se produire, le mouvement a passé sur elle. Tel qui se croyait à l'avantgarde a été tout surpris de se trouver à l'arrièregarde, tant il vivait, ce grand peuple qu'on disait mort ; tant il y avait d'activité intérieure dans son immobilité apparente; tant était hardi le travail silencieux, le travail souterrain de sa pensée !
Et ceci me conduit à une considération qui vaut qu'on la médite.
Personne plus que moi ne sent le prix de la maxime : Aide-toi; le ciel f aidera. Mais il y a plusieurs manières d'agir.
Considérée philosophiquement, politiquement, et