DE L'EMPIRE LIBERAL
Publié en décembre 1869.
ï-*Empire veut fonder en France la liberté : M. de ^^l'cadela Roquette l'affirme .
ïlst-ce une hallucination de vieillard?
ïîst-ce le rêve d'une ambition in extremis ?
ïlst-ce, comme le Times Ta dit, le calcul d'un père ^^voyant qui désire alléger d'avance, pour son fils, ^ joids de l'héritage qu'il lui destine ?
Dst-ce une humble réponse à la menace contenue ^ns trois millions et demi de votes hostiles ?
Ust-ce un acte de résignation ?
Est-ce un acte de pénitence ?
Est-ce un aveu de faiblesse ?
Est-ce un leurre?
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lies suppositions so présentent en foule : on peut choisir.
L'Empire impatient de fonder la liberté, après vingt ans employés à sauver du génie malfaisant de la liberté le peuple français et le monde I Ah I lorsqu'il annonce où il prétend aboutir, nous ne lui demanderions pas d'où il est parti, si les comédies de l'histoire avaient pouvoir d'en faire oublier les tragédies. Passons.
Un empire libéral est-il chose réalisable ou même concevable ?
Prenons l'hypothèse la plus bénigne, et admettons que, très sincèrement, l'Empire accepte ce qu'il se reconnaît impuissant à empêcher.
Ne doutons pas de la conversion subite de M. de Forcade la Roquette, -=- conversion moins désintéressée peut-être, mais à coup sûr aussi éclatante que celle de saint Paul sur le chemin de Damas.
Croyons que ces fonctionnaires qu'il ne faut pas abandonner, selon monsieur le ministre, «r pour quelques erreurs commises, sans tenir compte des services qu'ils ont rendus au pays, » brûlent de rendre désormais au pays des services d'un genre tout opposé.
Abstenons-nous de rechercher pourquoi les impérialistes de la Chambre, convertis miraculeusenjent eux aussi, ont mis toute leur ardeur traditionnelle à valider l'élection des candidats de serre chaude que M. Jules Ferry avait dénoncés.
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N'approfondissons pas trop le sens du procès intenté au Rappel, et ne demandons pas pourquoi un gouvernement fondateur de la liberté tremble de voir l'infection de la liberté atteindre le soldat.
Enfin, tenons pour prouvé que Tacite a calomnié les faiseurs de coups d'État lorsqu'il a buriné cet arrêt terrible : « Nemo enim unquam impermm flagitio quœsitum bonis artibus exercuit. »
La question reste entière : un empire libéral est-il chose réalisable ?
l'Empire, depuis son établissement, a fait deux évolutions.
De la seconde, qui est la dernière à essayer, les conséquences sont dès à présent condamnées, si elle ne réussit pas mieux que la première.
Lorsque l'Empire s'élança, tout sanglant, du coup d'Etat de décembre, des égoïstes se donnant pour des penseurs s'étudièrent à lui attribuer je ne sais quelle valeur historique, résultant, disaient-ils, de son caractère hermaphrodite. Parce que Napoléon III était à la fois un despote et un parvenu; parce qu'il abritait son pouvoir derrière la grâce de Dieu, tout en se vantant d'être sorti des entrailles de la Révolution ; parce qu'il balbutiait le catéchisme de 1789, tout en saisissant la liberté au collet, il se trouva des gens qui dirent et affectèrent de croire que le rôle de l'Empire était de servir de lien entre Tancien monde et le monde nouveau; que là était sa raison d'être historique.
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Cl tte j; ositiun intermédiaire, Napolcon lll, àTexemple de Napoléon P% l'eût prise volontiers, si cela n'eût dépendu que de lui. Il s'y essaya.
Dans le temps même où il se drapait en César Auguste, il avait soin de se proclamer enfant de la Révolution. Pendant que le suffrage universel, parlant par la voix de ses préfets, devenait un mensonge universel, il criait bien haut qu'il tenait son pouvoir du peuple, — du peuple seul. Qui ne se souvient de quel ton il se vanta d'être un parvenu, après son mariage avec une Espagnole, fort peu princesse ? Mais cela ne Tempêchait pas, bien entendu, de s'entourer de ducs, de comtes et de marquis ; de se donner des chambellans et des écuyers ; d'avoir Compi^ne, comme Louis XIV avait eu Versailles; de jouer au potentat de droit divin; de ressusciter les pompes monarchiques dans toute leur insolence et toute leur bêtise.
Même politique de bascule à l'égard du clergé — et c'était surtout en ce qui concernait l'Eglise qu'il importait de réussir, l'aîicien régime n'ayant pas de représentant plus réel et plus complet. Un jour, on parlait le langage des idées modernes; le lendemain, on s'armait contre l'esprit nouveau. On se disait l'ami des nationalités, et l'on opposait à la nationalité italienne les prétentions du Vatican . On penchait tour à tour du côté de Turin et du côté de Rome. On se posait comme médiateur entre Tltalie et le pape.
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Cette politique à double face est vivement accentuée dans le projet que M. de Lavalette, ambassadeur de France à Rome en mai 1862, fut alors chargé de soumettre au cardinal Antonelli. L'engagement pris par le roi Victor-Emmanuel de respecter le pouvoir temporel du pape y était subordonné à rengagement que prendrait le pape de ne rien convoiter au-delà de ses possessions du moment.
On sait comment ce projet fut accueilli; le cardinal Antonelli répondit par un refus, que M. de Lavalette, dans sa dépêche du 24 juin 1862, qualifia de final.
Grande fut l'irritation aux Tuileries, et cette irritation se fit jour par une déclaration officielle, qui semblait être le non possumus delà politique impériale opposé au non possumus de la papauté.
Mais le moyen de lutter d'inflexibilité avec Rome ! Un nouvel eflbrt pour gagner le pape, en cajolant l'Italie, fut tenté par cette fameuse convention du 15 septembre 1864 qui, d'une part, donnait Florence pour capitale à la monarchie de Victor-Emmanuel, et, d'autre part, imposait à ce prince Tobligation de se feire contre ses propres sujets, s'il le fallait, le gendarme du pape !
En même temps, TEmpire, qui, dès le lendemain du 2 Décembre, avait abandonné le Panthéon au clergé, mendiait auprès des ennemis de Tesprit moderne le pouvoir de vivre, grimaçant la dévotion, livrant Téducation aux jésuites, menaçant l'Université, frappant
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au cœur renseignemeut de la philosophie, fermant l'oreille au cri des instituteurs primaires, et se consolant de la peur que lui faisaient les prêtres par la peur qu'il se vantait de faire aux républicains. Jamais, même sous le règne de Charles X, l'État ne s'était courbé aussi bas devant TÉglise. Jamais les fonctions ecclésiastiques et les fonctions civiles ne s'étaient à ce point confondues. Des cardinaux siégèrent dans le Sénat. Des évèques furent installés comme directeurs do l'opinion. Les lettres encycliques furent officiellement discutées dans le conseil d'État. Des mandements parurent sous forme de manifestes politiques. La chaire fit écho à la tribune. Toute faveur désirée par les prêtres leur fut accordée. Sur tout acte de l'Empire, un Te Beum^ respectueusement imploré, appela les bénédictions d'en haut.
C'était beaucoup : ce ne fut pas assez. L'Eglise n'en- * tend pas qu'on la serve à demi. Elle réclame l'homme tout entier, corps et àme. Au pape, son chef céleste et terrestre, il faut des protecteurs qui le prot^ent genou en terre. L'Eglise n'a pas d'alliés : elle a des ennemis ou des esclaves. « Je suis catholique — anglais si vous voulez; mais catholique d'abord. » Ainsi s'exprimait lord Denbigh, l'année dernière. C'était bien parler, parler en vrai fidèle ; c'était comprendre qu'aujourd'hui, comme au temps de Grégoire VII, la tiare est la couronne des couronnes.
C'était donc une politique bien vaine que celle qui
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consistait à étayer le pouvoir temporel du pape, en évitant de le subir.
On le vit de reste lorsque Garibaldi et ses héroïques volontaires déployèrent le drapeau de l'unité italienne, — aussi impossible sans Rome que l'unité de la France le serait sans Paris. Les faire écharper par des Français, le pouvait-on sans éveiller dans l'Europe entière un sentiment d'horreur, sans changer en fiel la reconnaissance due par les Italiens au peuple qui avait combattu avec eux et pour eux? Mais la papauté était là, qui voulait être vengée coûte que coûte, qui l'exigeait, qui Fordonnait. Il fallut lui obéir, en donnant aux vainqueurs de Solferino leurs compagnons d'armes à massacrer !
Le parti clérical fut-il, du moins, satisfait ? Regardat-il comme des gages suffisants de la piété de l'Empire le carnage de Mentana, l'emprisonnement de Garibaldi, la dégradation de Victor-Emmanuel, l'inénarrable humiliation infligée à l'Italie? Ahl les prêtres ûe se contentent pas de si peul Le carnage de Manqua? belle affaire, vraiment î La volonté du Dieu de ^séricorde s'était révélée par l'organe des chassepots, ^ort bien ; mais l'empereur des Français, coupable de Solferino, s'était-il couvert la tête de cendres ? Mais ^'l^talie, criminellement rendue à Tindépendance, était- ^Ue démembrée? Tel fut le sens, sinon la lettre, des discours prononcés dans le Sénat par les cardinaux *ï*ançaiï?. Le cardinal Bounechose, appuyé par le car-
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dinal Donnet, demanda, en faveur du vicaire de Jésus- Clirist, une croisade, une véritable croisade. Il s'écria : (( Puisque ce nouveau pouvoir (l'Italie) se déclare incompatible avec ce qui constitue la vie du monde moral, laissons s'écrouler ce qui est destiné à périr. » Vainement le ministre des affaires étrangères, M. de Moustier, expliqua-t-il de son mieux comment Tindépendance du Saint-Siège pouvait être assurée sans que ritalie fût. mise en pièces : ce fut à peine si l'Assemblée — Assemblée de cléricaux — daigna l'écouter avec patience.
Et ce qu'il y eut de curieux, c'est que le grand coup fut frappé, non dans le Sénat, mais dans le Corps législatif, non par des cardinaux, mais par des laïques. Qui jamais l'oubliera, cette séance du 5 décembre 1867 où M. Rouher, pris en quelque sorte à la gorge par M. Thiers, M. Berryer, et la majorité dont ils se trouvèrent être, ce jour-là, Iqs chefs improvisés, poussa ce cri : « Nous déclarons que jamais l'Italie ne s'emparera de Rome; non jamais ! » Qui ne l'a présente à l'esprit, la scène extraordinaire que produisit cette déclaration : la gauche, saisie de stupeur; la droite, exaltée jusqu'au délire; M. Thiers, étonné de Texcès de sa victoire; M. Berrjer, fier et radieux; Tévêque d'Orléans, dans la tribune des sénateurs, laissant éclater son émotion par des applaudissements interdits, et enfin — car le jamais du ministre n'avait point paru avoir tout Taccent requis I — M. Rouher forcé
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de remonter à la tribune et de dire : « Pendant la suspension de la séance, quelques membres m'ont exprimé la crainte que mes paroles ne fussent pas suffisamment claires. J'ajouterai donc que, lorsque j'ai parlé de Rome, j'ai voulu parler du territoire pontifical dans toute son intégrité. » Ils retentirent d'un bout de l'Europe à l'autre, les applaudissements, presque furieux, qui saluèrent ces paroles. L'engagement était inconditionnel ; il était irrévocable : l'Empire se rendait à discrétion au clergé.
Que lui a-t-il rapporté, ce pacte redoutable? Peu de chose, il faut bien le croire, puisque le voilà, en désespoir de cause, contraint de se tourner ou d'avoir l*air de se tourner vers le monde nouveau.
Je vais examiner si l'histoire de la première évolution de l'Empire rend probable le succès de la seconde, et si la politique qui a échoué devant le non possumus de Rome est de force à tenir bon contre le ^on possumus de la liberté.
Le jour où M. Granier de Cassagnac s'écria, en pleine Chambre: « Attendez-moi sous l'orme I » il prononça, sous une forme vulgaire et brutale, mais franche, le mot de la situation.
Je n'accuserai pas le gouvernement impérial d'avoir
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voulu lancer au peuple une insulte gratuite : pareille accusation serait indigne d'une guerre sérieuse et d'une haine loyale. Mais si Tinsulte est contenue dans les faits mêmes, à qui la faute ?
Oui, « Attendbz-moi sous l'orme j» est le sens inévitable de ce décret de prorogation qui mit les repré; sentants du peuple à la porte de chez eux, au moment où l'on prétendait les associer plus directement à là gestion des affaires publiques.
« Attendez-moi sous l'orme » est ce que signifie l'initiative des lois accordée en partie au Corps législatif, à la condition expresse qu'il proposera et que le Sénat disposera.
« Attendez-moi sous l'orme» est ce que veut dire la responsabilité des ministres définie par leur dépendance à l'égard de Tempereur seul, qui les nomme, et par le droit de les mettre en accusation exclusivement conféré au Sénat, que nomme l'empereur.
« Attendez «MOI sous l'orme» est la réponse, inconsciente, mais nécessaire, faite à trois millions et demi d'électeurs demandant la liberté de la presse, par la condamnation, dans le court espace d'un mois, de vingt-cinq journaux à plus de soixante-treize mois de prison et à plus de 42,000 francs d'amende.
« Attendez-moi sous l'orme » est l'involontaire ironie cachée dans la sollicitude qui à la liberté des réunions publiques donna des commissaires de police pour anges gardiens.
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« Attendbz-mqi sotjs l'orme » est rexplication tragicomique de la fatalité q\\i a fait aboutir le régime de la tolérance, essayée, aux procès de Y Emancipation de Toulouse et du Rappel.
Il ne faut pas demander au chêne, qui porte le gland, de porter des oranges.
Le 27 juillet 1867, un publiciste, dont la sagacité égale le talent, et qu'on ne soupçonnera certes pas d'hostilité systématique à TBmpire, M. Emile de Girardin, écrivait à M. Clément Duvernois : « J'ai épuisé le trésor de mes illusions, il ne m'en reste plus une seule ; je ne crois plus, je ne puis plus croire au retour de la liberté sous l'Empire.., k Et encore : « Vos illusions, mon cher ami, étant plus anciennes que les miennes, car elles ne datent pas de 1848, il est tout simple qu'elles ne soient pas encore épuisées et que votre foi napoléonienne survive à la mienne, î^î 8' est éteinte cette fois pour ne plus se rallumer. »
M. Bertin ne se croit pas exposé, paraît-il, à un désappointement semblable, puisqu'il met le Journal ^^s Débats au service de l'Empire, qu'il suppose converti.
Cela prouve qu'on peut avoir beaucoup d'esprit et n'être pas capable de comprendre cet axiome de la sagesse populaire : « Voulez-vous faire un civet, prenez un lièvre. »
Lorsqu'on entend, à quelques jours d'intervalle, Napoléon-Louis Bonaparte s'écrier : « Aidez-moi,