‹ Questions d'aujourd'hui et de demainChapitre 26 sur 70 · DE L^EMPIRE LIBÉRAL · texte numérisé non relu

DE L^EMPIRE LIBÉRAL

duquel ils ne sauraient être libres ? Le veut-il ? Le peut-il ?

Qu'il lui soit possible de se plier à quelques concessions plus ou moins passagères, plus ou moins dérisoires, je le veux bien ; mais qu'il songe à établir un régime de liberté tant soit peu régulier, sincère et permanent, tout le lui interdit : le souvenir de son origine, l'histoire de son passé, le caractère des intérêts et des passions qu'il a jusqu'à présent représentés, celui des forces auxquelles il a demandé son point d'appui, et enfin la nature des instruments dont il dispose.

J'adtnire qu'on dise : On nous a suffisamment parlé du Deux-Décembre, de Cayenne et du reste; laissons là le passé et occupons-nous de l'avenir. Mais quoi ! est-il donc si facile à un peuple d'oublier ses humiliations et ses douleurs? N'est-il pas chimérique d'imaginer qu'à un moment donné, sur la foi de promesses arrachées par les grondements de l'opinion, ûQe nation condamnée pendant dix-huit ans à ronger son frein perdra tout d'un coup la mémoire et cherchera ses garanties contre un troisième Dix-huit- Brumaire dans un bénévole oubli des deux premiers ? Pant-ll s'attendre à ce qu'au fond de tant de cœurs Meurtris le ressentiment fasse place à une soif de réconciliation ? N'y a-t-il plus d'enfants, dans notre pays, qui portent le deuil de leurs pères morts dans les prisons ou dans l'exil ?

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Et en admettant môme que l'oubli volontaire fût une chose si aisée et si siige, serait-ce une chose morale? Non, non : il est juste qu'on se souvienne; il est juste que tout attentat commis contre la liberté soit, pour celui qui s'en est rendu coupable, la robe empoisonnée de Déjanire ; il est bon qu'au nombre des châtiments infligés aux Césars soit leur impuissance à secouer le fardeau du césarisme I

Aussi n'est-ce point d'un parti moitié libéral, moitié impérialiste, que les élections du mois de juin et celles du mois de novembre ont attesté la prépondérance. La victoire a été aux irréconciliables^ tant elle est générale et profonde, cette conviction vengeresse que ce n'est pas à ceux par qui la liberté fut renversée qu'appartiennent l'honneur et le pouvoir de la relever.

Et puis, il ne s'agit pas seulement pour l'Empire de rallier à lui, par un semblant de conversion, les plus traitables de ses adversaires : n'a-t-il pas à tenir compte de la peur que cette conversion, même apparente, ferait à ses partisans ? Il est bien certain qu'au premier rang des causes qui expliquent le maintien prolongé du despotisme impérial figure l'idée que la France, incapable de la liberté, a perpétuellement besoin d'un homme qui veuille bien la protéger contre elle-même, et qu'aux intérêts matériels, pour les préserver de l'invasion des idées, il faut un sauveur. Or, dans l'esprit des gens auprès de qui cette idée dé-

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gradante et antifrançaise a fait la fortune de Tompire absolutiste, quelle serait la raison d'être d'un empire libéral? La gloire de sauver quelque chose entre à ce point dans les nécessités du césarisme, que c'est de sauver la liberté qu*on vient nous parler maintenant ! On ne prend pas garde que le régime de la liberté est précisément celui qui ne s'accommode pas de l'assistance des sauveurs.

Il ne s'accommode guère non plus, ce régime, de tout ce qui est militarisme pur. Il vit de paix et de travail; il n'honore dans le soldat que le citoyen armé pour la défense de son pays ; il ne fait pas d'une police munie de casse-têtes l'avant-gardb de l'armée.

L'Empire est-il prêt à divorcer avec le militarisme, à chercher sa force autre part que dans la caserne et les chassepots, à s'en fier à la garde nationale seule du soin de veiller sur le repos de la cité ? Le veut-il ? Le peut-il ?

Et les instruments de cette transformation d'un fiiûpire absolutiste en empire libéral, où les prendre ? ^mment métamorphoser, en vue d'un régime nouveau, des hommes élevés en vue d'un régime diamétralement opposé? Comment employer au service de la liberté des hommes rompus, par une longue pratique, à l'exercice d'un despotisme subalterne? Il ^udrait ne tenir aucun compte de leurs résistances, ï'ire de leurs préventions, remplacer leurs dévoue-

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ments serviles par une coopération indépeni flère. L'Empire le veut-il ? Le peut- il ?

Trêve d'illusions l Celles qui seraient sincèn raient pour effet que d'endormir la vigilance p et de désarmer la sévérité de Topinion. Ce seraient affectées ne seraient bonnes qu*à cou désertions sans courage.

La Liberté a le cœur haut placé : elle ne se c pas à ceux qui la violèrent

Publié le ler janvier 1870

Hume, en parlant du concile de Trente, fait la rc Marque suivante, que Joseph de Maistre, tout en la qualifiant de « brutale », juge digne d'être « prise en considération » :

« C*est le seul concile général qu'on ait tenu dans

^ siècle véritablement éclairé et observateur ; mais

^û ne doit point s'attendre à en voir un autre, jusqu'à

^ que l'extinction du savoir et le règne de l'igno-

^^^ce préparent de nouveau le genre humain à ces

Mandes impostures. »

De soù côté, Joseph de Maistre a écrit :

« Dans les temps modernes , depuis que l'univers

^licé s'est trouvé, pour ainsi dire, haché par tant de

^uvernînetés et qu'il a été immensément agrandi par

nos hardis navigateurs, im concile œcuménique est devenu une chimère. La réunion de tous les évêques est moralement, physiquement et géographiquement impossible. »

Hume se trompait.

Joseph de Maistre se trompait.

Le monde n'est pas retombé dans les ténèbres, il ne s'est pas rapetissé ; et cependant le 8 décembre, — fête de «rimmaculéeConception»,— Rome a vu s'assembler dans ses murs un concile œcuménique plus imposant par le nombre de ses membres que ceux de Nicée, de Constantinople et d'Ephèse pris ensemble ; un concile composé, indépendamment du souverain pontife, de 6 archevêques-princes, 49 cardinaux, 11 patriarches, 680 archevêques ou évèques, 28 abbés, et 29 généraux de divers ordres religieux ; un concile où siègent des représentants de Siam, de Burmah, de la Tartarie chinoise, de Costa-Rica, de la Sénégambie, de la baie d'Hudson, de TAbyssinie ; en un mot, des prélats venus de toutes les extrémités de la terre et pouvant parler au Saint-Esprit dans toutes Jes langues.

Ainsi s'est affirmé le caractère cosmopolite de TEglise romaine ; car, pendant que la plupart des religions et le mahométisme lui-même , jadis si conquérant, faisaient halte dans Thistoirc, l'Église romaine marchait sans s'arrêter à l'accaparement de Tâme humaine.

Jusqu'à quel point y a-t-elle réussi ? A quelles forces réelles répondent ces brillantes apparences ? De

quel poids pèse véritablement sur le monde cette puissance qui s'étend si loin ?

Les annales contemporaines nous l'apprennent.

Quels rudes coups portés, de nos jours, à la papauté !

N'est-ce pas en bravant sa colère, en combattant son pouvoir, en s'enrichissant de ses dépouilles, que s'est formé le royaume d'Italie ?

N'est-ce pas après avoir reçu du souverain pontife la rose d'or, « emblème de toutes les vertus fémini- Des, » que la reine d'Espagne a été renversée de son trône et ignominieusement chassée de ses Etats ?

L'empereur de Russie a-t-il tenu le moindre compte âes protestations du pape en faveur de la Pologne catholique ?

Le dévot empereur d'Autriche n'a-t-il pas été arrachépar les idées modernes à la tutelle de Rome?

Le petit royaume de Bavière lui-même n*a-t-il pas fait d'heureux efforts, enveloppé qu'il était dans l'ultramontanisme, pour se débarrasser de ses langes ?

Sur l'impuissance du droit divin à garder Naples, Parme, Modène, Florence , les ombres royales ou quasi-royales qui errent autour du Vatican n'ont-elles rien à nous dire ; et s'il arrivait, comme le bruit en a couru, qu'Isabelle allât se réunir à ce groupe désolé, ^6 pape ne pourrait- il pas, sans porter ses regards au ^elà de Rome, se rendre un compte à peu près exact ^^ l'importance de sa protection ou de l'efficacité de ses prières ?

Une chose qui mérite aussi d'être remarquée, c'est l'isolement de la papauté au milieu des gouvernements européens.

Cet isolement, impossible de le mettre en doute. J'ouvre le Livre jaune et j'y lis :

Que le temps n*est plus où les souverains avaient leur place marquée dans les conciles ;

Que les princes ont dû cesser de s'entendre avec les papes sur l'opportunité des mesures à prendre dans l'intérêt commun ;

Que, la liberté de conscience ayant été proclamée, une ligne de démarcation ayant été tracée entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique, le domaine de l'Etat étant devenu de plus en plus distinct du domaine de l'Eglise, il n'y avait pas de raison aujourd'hui pour que le gouvernement impérial eût au sein du concile un ambassadeur spécial ;

Que tel était le point de vue adopté par la généralité des puissances catholiques ;

Enfin, que le pape Pie IX semblait lui-même préparé à Tabstention des souverains, puisqu'il n'a piis jugé à propos d'invoquer leur concours.

Qui tient ce langage ? Napoléon III !

Protecteur patenté du pape, il le défendit un jour à coups de fusil. Et le voilà qui, au nom de ses frères couronnés, somme le Saint-Siège de respecter les « privilèges que leur devoir est de conserver intacts t»,

La souveraineté pontificale est comm3 mise à l'in-

dexpar les princes. A [leur tour de. faire la solitude autour du trône de saint Pierre. Les peuples n'ont pas attendu si longtemps.

Et c'est dans une position semblable qu'un vieillard de soixante-dix-sept ans convoque les Etats généraux

du catholicisme pour jeter un défi suprême à la raison et faire que l'esprit d'examen ait dans le dogme de rinfaillibilité papale son rocher de Sisypbe l

On se rappelle ce que la chronique de Saint -Denis raconte de Boniface VIII traqué dans la ville d'Anagniparles sicairesde Philippe le Bel. Au cri de « Mort au pape I » il s'assit çur son trône, ceignit la tiare, prit la croix dans une main, les clefs de saint Pierre dans l'autre, et, lorsque Sciarra Colonna s'avança pour le frapper de son gantelet au visage, il dit: « Je mourrai pape. » Rien n'avait mieux figuré jusqu'à présent lue cette scène fameuse l'indomptable génie de la papauté. Mais combien plus surprenant , combien plus caractéristique, le spectacle de Pie IX appelant autour de lui sa légion de prélats, et, debout sur les ruines de son pouvoir, niant l'intelligence, criant anathôme à la Kiison, mettant la civilisation au ban de la foi, proclaûiant b néant de tous les pouvoirs terrestres, et damnant le monde moderne ! Hildebrand est dépassé. Bo- Di&ce VIII est dépassé. Adrien IV ne se crut pas à ce point maître de la terre. Pas de coup d'audace, dans le passé, qu'on puisse comparer à ce dernier coup d'au-

(lace, qui semble ne traverser Théroïsme que pour aller se perdre dans la démence.

Mais la démence ici c'est la logique. On ne demande point à un arbre de ne pas porter ses fruits.

Le pape est bien véritablement le pape lorsqu'il déclare, dans son homélie, que l'amour de la liberté est le masque dont se couvrent les impies. Le Syllahus n'avait point parlé autrement.

A propos de la distinction à faire entre les cas où l'absolution peut être obtenue d'un prêtre ou d'un évêque et ceux où le souverain pontife se réserve le droit exclusif de l'accorder, la bulle Apostolicœ sedis excommunie les neuf dixièmes du genre humain. Mais qu'y a-tril donc là qui ne soit conforme aux traditions de la papauté et à la nature de son pouvoir ? Ce n'est pas d'aujourd'hui, par exemple, que Rome met au nombre des suppôts de l'enfer quiconque livrerait les clercs au bras séculier. Les troubles qui, dès le milieu du douzième siècle, remplirent le règne du roi d'Angleterre Henri II ; les circonstances orageuses qui, à cette époque, nécessitèrent les célèbres « constitutions » de Clarendon ; la lutte qui en résulta entre le sacerdoce et le trône ; la résistance furieuse de Thomas Becket, tyran et martyr^ tout cela ne vi^nt-il pas du crime dont, suivant Rome, Henri II se souilla, en prétendant soumettre à la juridiction laïque un prêire qui avait assassiné le père d'une femme par lui séduite ?

Rome reste ce qu'elle était.

Il est vrai qu'autour d'elle le monde a changé.

Les cours ecclésiastiques n'existant plus ni en France, ni en Belgique, ni en Italie , ni en Autriche, ni en Espagne, c'est la France, c'est la Belgique, c'est ritalie, c'est l'Autrjche, c'est l'Espagne, que le pape excommunie, lorsqu'il frappe de ses foudres « ceux qui mettent obstacle à l'exercice de la juridiction ecclésiastique et placent les.clercs sous le bras séculier. »

Mais qu'importent les révolutions humaines au vicaire de celui qui a dit : « Le ciel et la terre passeront^ mes paroles ne passeront pas ? »

Et voyez comme tout s'enchaîne dans cette prodigieuse conception de la papauté : pour que le pouvoir d'excommunier ne devienne pas l'objet de la risée universelle, surtout quand on le combat à coups de canon, il faut que sa valeur morale soit au-dessus du doute ; U&ut que l'homme qui Texerce ne puisse pas être soupçonné d'erreur; il faut que l'effrayante portée d'an tel pouvoir se justifie par Timpossibilité de l'abus; il Êiut que le pape soit proclamé et reconnu iniaillible.

S'il n'est pas infaillible, sa prétention de nous envoyer en enfer est risible.

S*il n'est pas infaillible, sa guerre à l'esprit d'examen n'est plus qu'une bouffonnerie.

S'il n'est pas infaillible, le despotisme qu'il s'arroge sur les consciences est une insolence gratuite.

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