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S'il n*est pas infaillible, sa souveraineté , dont Tesprit humain est justiciable, assure-t-il, est convaincue d'imposture et s'écroule.
S'il n'est pas infaillible, le pape n'est rien.
Quand Bossuet dit que « la doctrine de rin&illibilité n'a commencé qu'au concile de Florence », et quand Fleury nomme le dominicain Càjetan comme TauteuP degette doctrine, Bossuet et Fleury confondent deux idées aussi différentes que celles de croire et de sautenir un dogme. Cette remarque est de Joseph de Maistre. Joseph de Maistre a raison. Le catholique a toujours cru et a toujours dû croire que le pape était infaillible. <c C'est le doute qui enfante les livres : pourquoi écrirait-elle (jusqu'au moment où on l'y force par la contradiction), cette foi catholique qui ne doute jamais ? »
Je trouve très profond ce mot de Joseph de Maistre : a II ne s'agit pas de savoir si le papeesf infaillible, mais s'il doit être infaillible » ; et cet autre : a Celui qui aurait le droit de dire au pape qu'il s'est trompé aurait, par la même raison, le droit de lui désobéir, ce qui anéantirait sa suprématie. » ^
Voilà, chose étrange, ce que paraissent ne pas comprendre révêque d'Orléans et les évoques qui, dans le concile, marchant à sa suite, font de l'opposition. — Da l'opposition I
En vérité, ces hommes d'église ont besoin qu'on
leur enseigne leur métier, et il est singulier que co soft aâstire de laïques.
Il me reste à montrer qu'au point de vue du cathoiidsm6 les ultramontains et les jésuites ont raison contre les gallicans ; que le docteur Manning a raison, contre Tévêque Dupanloup; que M. Venillot est de tous les catholiques celui qui comprend le mieux à quelles conditions la papauté existe ; que la doctrine de « l'appel à un futur concile » est une doctrine^bstirde, et que la question posée comme elle Test aujourd'hui par le pape est ce qui pouvait nous arriver de plus heureux, à nous autres, libre-penseurs.
Oui, que le pape soit proclamé infaillible. C'est bien le moins qu'on doive accorder à une doctrine qui donne pour vicaire à un Dieu fiiit homme un homme fait •Dieu. ^
«Hors de l'Église, point de salut, » disent les pasteurs dti grand troupeau catholique.
Donc, rÉglise est infaillible.
D'un autre côté, l'Église sans le pape est un corps sans tête.
Les gallicans eux-mêmes en conviennent. La déclamation de 1682, rédigée par Bossuet, place Tinfailli- ^ilité dans le corps épiscopal tout entier uni à son chef.
Ce que les gallicans nient, cVst que rinfailUbilité puisse résider dans le pape seul. Ce qu'ils affirment, c'est que, dans le gouvernement des choses spirituelles, l'autorité suprême appartient aux conciles généraux ou œcuméniques.
Est-il possible que le pape accepte cette doctrine ?
Il le peut aujourd'hui moins que jamais.
Voici pourquoi.
ge n'est pas seulement, comme dit Joseph de Maistre, parce que l'Église universelle est une monarchie; parce que l'idée même d'universalité suppose cette forme de gouvernement; parce qu'elle est rendue nécessaire par le nombre des sujets et l'étendue géographique du territoire à gouverner; parce que la souveraineté doit toujours vivre, toujours veiller, toujours agir, et qu'il n'y a pour elle aucune différenceentre le sommeil et la mort ; parce qu'une vigilance de tous les jours, une action de toutes les heures, sont inconciliables avec la souveraineté des conciles, dont l'apparition sur la scène n'a lieu qu'à de ' longs intervalles, dont l'action est intermittente, dont l'existence est pour ainsi dire accidentelle, dont le retour n'a rien de périodique, et dont il est si facile de se passer qu'on s'en est passé pendant trois siècles — le dix-neuvième et dernier concile œcuménique, celui de Trente, s'étanttenu de 1545 à 1563 : — non, ce n'est pas seulement à cause de cela qu'il faut au pape la souveraineté personnelle, absolue, indivise, et l'in-
faillibilité, attribut nécessaire d'une souveraineté pareille quand elle prétend à Tobéissance inconditionnelle de l'esprit humain.
La papauté ayant, d'une manière définitive, déclaré la guerre à la civilisation, c'est moins en qualifié de roi qu'en qualité de général que le pape a droit au commandement suprême des siens. Car, sans armée, pas de guerre; sans discipline, pas d'armée; sans général, pas de discipline; sans pouvoir absolu et indivis, pas de général.
Pour bien juger de la valeur des moyens, la première condition est de bien se rendre compte du but.
Ce but, le Syllahus ne Ta point caché. On connaît le texte : veut-on connaître le commentaire ? On a entendu le pape : veut-on entendre celui qu'il a dé" signé, paraît-il, comme le • promoteur » du dogme de l'infaillibilité papale ? Voici ce que déclarait, il y a trois mois à peine, dans un discours prononcé par IniàKensington, le docteur Manning, archevêque de Westminster :
< Comment s'étonner que lorsque le monde invite Je pontife romain à se réconcilier avec le libéralisme, le progrès et la civilisation moderne, le pontife romain réponde : t Non, je ne le puis ni le veux. Votre progrès
* signifie divorce : je maintiens le mariage chrétien.
* Votre progrès signifie éducation séculière: j'affirme
* que l'éducation est intrinsèquement et nécessaire-
* nient chrétienne. Vous dites que les hommes doi-
« vent pouvoir penser ce qui leur plaît, parler de ce
« qui leur plaît, prêcher ce qui leur plaît, propager « les erreurs qu'il leur plaît de propager : je dis que a c'est semer Terreur à pleines mains. Vous dites que « je ne suis pas le chef du monde chrétien, le vicaire « du bon berger, le souverain interprète de la foi « chrétienne : je dis que je suis tout cela. Vous dites a que je dois me soumettre au pouvoir civil, que je « suis le sujet du roi d'Italie, et que j'ai à recevoir de « lui mes instructions en ce qui touche l'exercice du « pouvoir civil : je dis que le Seigneur ne m'a fait le « sujet de personne sur la terre ; que je suis souverain « de par lui ; qu'il n'est pas de puissance civile au- « dessus de la mienne ; que je ne dépends d'aucun « prince. Et je vais plus loin: — J'affirme être le juge « et le directeur de toutes les consciences, depuis « celle du paysan qui creuse son sillon, jusqu'à celle « du roi qui est assis sur son trône 5 depuis celle du « particulier qui se tient dans Tombre de la vie privée, (( jusqu'à celle du législateur qui ordonne les royau- « mes. — Je suis l'unique juge, le juge souverain du a bien et du mal. »
Tel est donc le but, depuis longtemps poursuivi, poursuivi pendant plusieurs siècles, mais que le moment est venu d'atteindre coûte que coûte I
Il s'agit de faire justice une fois pour toutes de ces ennemis avec lesquels il n'est pas de conciliation possible : liberté, civilisation, progrès.
Il s'agit de livrer les consciences à la domination décelai qui est le juge souverain du bien et du maL
11 s'agit de mettre la raison à la raison.
Entreprise formidable que celle-là. Impossible d'y suffire si, d'une part, les forces dont l'Église romaine dispose ne sont pas concentrées dans la main d'un seul, et si, d'autre part, la guerre à l'intelligence humaine n'est pas poussée sans relâche, sans interruption, par un pouvoir toujours sur la brèche.
L'infaillibilité multiple et confuse des conciles La souveraineté intermittente des conciles? Allons donc! Dans l'intervalle qui les sépare, leur infaillibilité disparaît derrière un nuage, et leur souveraineté n'esi pas. Or si, selon l'expression de Joseph de Maistre, il faut être pour être quelque chose, à plus forte raison Êut-il être pour être tout.
Le pape n'a donc fait que ce qui lui était impérieusement commandé par la logique de ses énormes prétentions, lorsqu'il a décidé :
Que, s'il mourait avant la fin du concile, le concile û'aurait rien à voir dans le choix de son successeur ;
Qu'aucune proposition ne pourrait être faite dans le concile qu'après examen par une commission composée de ses créatures à lui et approbation formelle de lui;
Qu'il n'y aurait d'initiative que la sienne ;
Que toute discussion dépendrait de son bon plaisir;
Que quiconque en appellerait de lui à un futur concile serait excommunié;
Que le pouvoir d'absoudre les excommuniés, sauf in articula mortis, serait retiré aux évêques, pour être exclusivement exercé par lui ;
Que son veto serait péremptoire;
Que sa volonté serait la loi.
Et là-desius, grande colère, nous dit-on, de la. part de certains évêques, de Tévêque d'Orléans surtout.
Voilà qui est étrange. Si les prélats opposants. — opposants I — savent d'où ils viennent, savent-ils où ils vont? Leur but, à eux; serait-il d'aventure Témancipation de l'esprit humain, Taffranchissement de la conscience humaine, le triomphe de la pensée libre?
Ces évêques français qulrrite l'absolutisme spirituel du pape, sur quel principe s'appuient-ils pour proscrire l'esprit d'examen ?
Ces prélats libéraux qui font opposition à l'infaillibilité papale, n'est-ce pas leur propre infaillibilité qu'ils invoquent contre les philosophes et libre-penseurs ?
Croit-on que monseigneur Manning eût pu mettre à repousser M. Littré de l'Académie plus de violence et d'emportement que n'en a déployé monseigneur Dupanloup?
En fait d'anathèmes lancés contre la Révolution et les révolutionnaires, est-il une harangue de l'archevêque de Westminster qui ne pâlisse devant certains discours de l'intraitable évêque d'Orléans ?
Ah! vous ne voulez pas être les serviteurs du pape? Et de quel droit prétendez-vous être nos maîtres ?
Encore si le concile était une assemblée véritablement représentative ! Mais par qui ont été élus les membres qui la composent ? Est-ce par les curés ? Est-ce par les fidèles? L'épiscopat est-il l'Église ? Et si répiscopat trouve bon d'absorber l'Église, pourquoi la papauté ne trouverait-elle pas bon d'absorber répiscopat ?
L'évêque Dupanloup ne saurait ignorer que saint Cyprien, saint Augustin, saint Ephrem, saint Grégoire .<i6 Nysse, et tant d'autre saints^ complaisamment énnmérés dans le livre Bu Pape, ont fait écho à la voix d*Optat de Milève, disant : « Bono unitatis B. Petrus,,. Btprœferri apostolis omnibus meruit, et claves regni cœîorum communicandas cœteris solus accepit, » Qu'il laisse donc aux mains du successeur de saint Pierre ces clefs du royaume des cieux que seul saint Pierre a reçues, pour les communiquer aux autres pasteurs. Aussi bien, il n'y a rien de tout à fait nouveau dans les décisions de Pie IX. L'appel du pape au futur concile avait été déjà défendu par des bulles de Pie II et de Jules II. Lesanatbèmes contenus dans la constitution Apostolicœ sedis se retrouvent presque mot pour mot dans la fameuse bulle In cœna Domini, « Le pape excommunie :
Art. 1. Tous les hérétiques; Art. 2. Tous les appelants au futur concile ;
Art. 0. Les falsificateurs des lettres apostoliques
Art. 13. Ceux qui, sous prétexte d'une appellati( frivole, transportent les causes du tribunal ecclésia tique au séculier;
Art. 15. Ceux qui amènent des ecclésiastiques da: les tribunaux laïques;
Art. 20. Ceux qui usurpent les pays, les terres < la souveraineté du pape. »
Certaines gens demandent pourquoi le pape a co: voqué un concile, puisque son intention était rabaisser au niveau d'une chambre d'enregistremei pourquoi il a rassemblé autour de lui les évêqu( puisqu'il entendait tout décider sans eux. J'admire naïveté de cet étonnement. Il fallait bien qu'i concile fût convoqué, pour que le monde eût deva lui le spectacle de Tannihilation des conciles.
C'était mettre l'infaillibilité papale en action, ava même de la proclamer comme dogme. Vrai coup maître.
Maintenant, que l'opposition groupée sous la ba nière de l'évêque Dapanloup compte cent cinquai membre», ou plus, ou moins, peu importe. Nous vf rons à Çûoi se réduira cette résistance, quand sonne rheure d'affronter sérieusement le « souverain ju du bien et du mal ».
On ne nie pas, d'ailleurs, que les ultramontains, 1 jésuites et les évoques in partibus embrigadés da « la Propagande » ne forment une majorité irrés
tible. Le cardinal Mathieu savait probablement à quoi s'en tenir, le jour où il a quitté Rome. Il y a toute une révélation dans ce brusque départ.
Préparons-nous donc au triomphe du pape, et que ce nous soit un sujet de joie.
Quand il sera bien convenu que les papes sont in- Mlibles, nous aurons beau jeu pour la montrer dans toatréclat de sa folie, cette infaillibilité qui alors se trouvera représentée, dans Thistoire, par le pape Libère, un moment complice de l'hérésiarque Arius ; par le pape Zozime, un moment complice de Théré* siarque Pelage; par le pape Grégoire II, qui sanctionna la bigamie en certaines circonstances ; par le pape Kicolas P% auquel les orthodoxes reprochent d'avoir erré sur la question du baptême, et par cet Alexandre VI, que le plus éloquent défenseur de Tabsolutisme papal a été contraint d'appeler un mauvais sujet!
Et ce ne sera pas pour la liberté un des moindres avantages du résultat prévu, que la lutte dont il sera te signal entre le despotisme céleste et les despotismes terrestres, entre l'autorité de la tiare et celle des couronnes, entre les Césars d'en haut et les Césars d'en bas.'
Les libre-penseurs n'ont rien à craindre et peuvent rtre des prétentions de la papauté, parce que la raison ^8t invincible; mais des gouvernements comme le gouvernement impérial ne sauraient avec impunité
combattre Rome ; ils ne sauraient avec impunité la vaincre. S'ils ébranlent les colonnes du temple, ils périront écrasés sous ses ruines.
Mais c'est leur affaire.
Pour nous, qui croyons à quelque chose de bien autrement fort que les excommunications, et de bien autrement fort que les chassepots ; pour nous, qui ne faisons dépendre ni du pouvoir des Césars d'en haut Texistence du monde moral, ni du pouvoir des Césars d'en bas l'existence de la société civile, nous sommes fondés à attendre, et nous attendons le dénouement, en juges inexorables, en spectateurs curieux, la réprobation dans le cœur, et le sourire sur les lèvres.