UNE LEÇON D*HISTOIRE
sèment aux citoyens qui descendraient dans la rue ou se montreraient aux fenêtres, des <;oups de fusil, la mort sans phrases.
S'il vous faut faire colleter par vos sbires, faire traîner en prison et traiter comme de vils malfaiteurs des personnages éminents, des hommes de guerre renommés, des publicistes, des magistrats, les plus hauts fonctionnaires du pays, tant mieux I Votre audace sera mise au compte de votre force. D'ailleurs, réussissez, et vous verrez un jour au nombre de vos hommes-liges et de vos ministres plusieurs de ceux qui auront été poussés du pied dans le ruisseau par vous et les vôtres.
S'il vous faut, après avoir ensanglanté une ville,
ensanglanter tout un royaume, incarcérer les uns,
<iéporter les autres, et même guillotiner par-ci par-là,
*^iit mieux encore ! La dictature fut de tout temps
®omée dans répouvante. Où chacun tremble, le suf-
. ft*age universel est à qui fait trembler.
Vous gagnerez donc, à n'hésiter devant aucun genre ^e violence, non-seulement l'apparente conséct^ation cle vos attentats et le titre d'empereur, mais le pouvoir 0.e régner sans partage, de régner sans contrôle, de ï^égner longtemps. Car la terreur peut survivre longtemps, bien longtemps, aux causes qui l'engendrèrent. Le danger passe, la peur reste. Le secret d'être redouté ^st de paraître redoutable.
Et maintenant, voici ce que vous rapportera votre
222 UNE LEÇON d'histoire
aptitude à sauter par-dessus ces ridicules obstacles feiits pour arrêter des niais : respect de la foi jurée, respect de la loi, respect de rhumanité.
Vous pourrez puiser à pleines mains dans les tréson de l'Etat. Vous jouirez d'une liste civile aussi énorm( qu'il vous aura plu de la fixer. Vous gorgerez voî créatures, et Ton mettra au nombre de vos vertus la reconnaissance.' Avec l'argent pris à beaucoup d( pauvres, vous ferez des riches, et Ton vantera votn générosité. Vous prendrez à la nation palais, châteaux jardins somptueux, parcs immenses, et le bruit de voi fêtes portera au loin votre réputation de magnificence.
En un mot, vous mènerez la vie grand train, ce qu paraîtra superbe.
Quant à votre autorité,, elle ne connaîtra point 4 bornes. Il vous sera loisible d'abattre et de rebâti des villes, soit pour faciliter, en cas de besoin , l déploiement de vos cohortes prétoriennes, soit pou faire commencer Thistoire à votre règne. Vos fan taisîes seront la raison ; vos caprices, le droit ; votr volonté, la loi. Autour de vous, tout ne sera que mou vement joyeux et réjouissances bruyantes. Au-dessou de vous, tout ne sera qu'immobilité, résignatioi morne et silence. Vous direz : « Que cela soit ! » e cela sera.
Mais c'est surtout dans vos rapports avec les gou vernements étrangers que vous recueillerez le fruit d
UNK LKCON d'iIISTOIIIK 223
cette haute sagesse, qui consiste à tromper les hommes et à les fouler aux pieds.
Il est telle nation se disant majeure qui sera la première à saluer votre fortune et à la servir. Il est tel peuple libre dont la capitale vous recevra en triomphe.
Lorsque, à la place où il avait coutume de chercher une nation puissante et célèbre, le monde ne trouvera, n'apercevra plus personne que vous, vous aurez, à ses yeux, la taille et l'aspect d'un effroyable créant nourri de la chair et doué de la force de quelque quarante millions d'êtres humains.
L'Euiope se préoccupera donc du froncement de
^08 sourcils. Elle essayera de déchiffrer l'énigme de
^8 destinées dans la moindre de vos paroles. Elle
Pétera une oreille inquiète au bruit de votre respira-
^on. Elle se rassurera ou s'alarmera selon que vous
^Tirez bien ou mal digéré, bien ou mal dormi. Vous
^urez cette gloire qu'un mot tombé de vos lèvres
^tiffira pour ruiner et mettre au désespoir des milliers
^e familles.
Si, pour dorer les chaînes du peuple, ou servir les Spéculations de vos courtisans, ou enrichir vos généraux, ou vous ériger en faiseurs de rois, il vous faut la %uerre, ne vous gênez pas. Vous avez sous la main un demi- million d'adultes nés pour aller tuer ou mourir, sans demander pourquoi, où bon vous semble : pas une goutte de leur sang qui ne vous appartienne.
224 UNE LKCON d'iiistoiri::
Taillez en plein drap. D'autant que les grands massacres ajoutent au prestige de qui les ordonne.
Aussi, quelles adulations vous attendent ! Il est innombrable, le troupeau de ceux que jette en extase réclat d*un crime réussi. Vous aurez si bien violenté le succès, que vous passerez pour avoir du génie. L'usurpation matérielle du pouvoir vous vaudra le bénéfice d'une usurpation morale non moins profitable. En prenant au peuple ses libertés, vous vous trouverez avoir accaparé le mérite de ses œuvres, depuis ses victoires sur le champ de bataille jusqu'à ses progrès dans l'industrie.
Aux yeux du monde, son existence se perdra dans la vôtre : vous lui devrez d'être tout ; lui vous devra de n'être rien.
Et si vous pouvez compter sur l'admiration des esprits vulgaires, à. plus forte raison pourrez -vous compter sur les sympathies des âmes égoïstes ou perverses. Vous serez idolâtrés par quiconque hait la liberté ou la craint. Les rois rechercheront votre amitié; ils vous rendront visite; il y aura autour de vous, à un moment donné, cohue de tyrans.
Il se peut que certaines de vos entreprises soient malheureuses, quoique injustes; il se peut que le désastreux résultat de certaines aventures vous accuse d'aveuglement et qu'on fusille les monarques de votre création ; il se peut que, par une suite de bévues énormes et de fautes proportionnées à l'étendue de votre
Ik.
UNE LEÇON d'histoire 225
pouvoir, vous ameniez à s'élever à côté du vôtre un
empire qui menacera de le couvrir de son ombre ; il se
peut que le peuple asservi par vous se lasse enfin d'être
humilié au dehors et opprimé au dedans ; il se peut
qu'il arrive, avant votre mortj le terme de ces dix-huit
ans qui sont, suivant Aristote, la du^ée normale et
fetale des tyrannies les plus solidement constituées...
^ans ce cas, ne vous découragez point. Même alors,
surtout alors, vous aurez l'appui, et de ceux que hante
Je fantôme des révolutions, et de ceux qui auront
jusqu'alors fait litière de la fortune publique ; vous
aurez l'appui des trembleurs et des repus. Or, les
repus occuperont toutes les positions influentes, et les
ti^embleurs se nomment légion. Ne vous découragez
point. Seulement, rappelez-vous l'histoire du chêne
et du roseau. Pliez, pour ne pas rompre. Que vous
Importe ? Tant que vous vous réserverez le droit et le moyen de mitrailler le peuple, s'il bouge, — ah I par exemple, pas de concession sur ce point l ^ ce que ^Ous aurez donné de la main gauche, vous pourrez toujours, quand vous le voudrez, le ressaisir de la ^a.in droite. Dès lors, pourquoi hésiteriez- vous ?
"Vous aurez d'autant plus intérêt à lâcher un peu la ^^xarroie, que cela fournira aux ambitieux le prétexte ^^ïit ils avaient besoin pour se joindre aux repus. -^Voir Pair d'inaugurer l'ère de la liberté en devenant ^inistrel Vous verrez que la tentation sera irrésistible, ^ême pour des hommes en qui la liberté fut jadis par
226 UNE LEÇON d'histoire
VOUS frappée et, peu s'en fallut, bâtonnée. Leur empressement à déserter leur drapeau et à prendre service sous vous ne les empêchera pas de se proclamer le ministère des honnêtes gens^ l'oubli des injures étant une vertu.
Ainsi, vos ennemis d'hier deviendront vos serviteurs d'aujourd'hui. La force^ que vous employâtes si bien à leur détriment, ils se déclareront prêts à l'employer, cœurs magnanimes, à leur profit et au vôtre. Allons, vous n'avez rien à redouter. Quand les canons sont là, tout est là. Dormez sur vos deux oreilles.
Et puis, vous serez loués de plus belle. Ceux mêmes qui vantèrent la rigueur avec laquelle vous sûtes ravir au peuple tous ses droits s'inclineront, ébahis, devant la générosité avec laquelle vous aurez paru lui en restituer une petite partie. Votre modération apparente et. forcée vous attirera autant de louanges qu'on en prodiguait, la veille, à vos violences très spontanées et très réelles. Qu'un prince de votre sang commette un abominable et lâche assassinat, si vous le laissez juger par un tribunal quelconque, fût-ce un tribunal exceptionnel et suivant votre cœur, votre place sera marquée dans l'Olympe des dieux équitables. Enfin, vous aurez eu ce prodigieux bonheur d'être, tour à tour comme destructeurs de la liberté et fondateurs de la liberté, désignés à l'adoration de l'univers imbécile.
UNE LEÇON D*HIST0IRE 2 i7
0 règne de dix-huit ans, quel encouragement funèbre et terrible tu as donné au génie du mal 1 Quel voile épais tu as étendu sur le soleil de la justice I Qui ^Qsolera la conscience humaine, accablée? Et combien ^e temps lui feudra-t-il pour se remettre de sa stupeur?
STÈRES DE L'HÉRÉDITÉ MONARCfflQUE
Publié le 8 février 1870
jorie des droits héréditaires, ou, si vous Taiîux, celle des privilèges conférés à ceux qui [ODné la peine de naître rois, princes, grands 'S, a de tout temps donné lieu à de bien étranitures et fourni à l'histoire de singulières à déchiffrer.
is, mage de Perse, qui, 522 ans avant la veésus-Christ,— cela ne date pas d'hier, comme — s'empara de la couronne, à la mort de 3, était-il le frère de ce prince ou toutsimple- 1 imposteur? Est-il vrai qu'il avait eu les :oupées pour un délit, et le complot qui, au sept mois, mit fin à son règne en lui ôtant la il le résultat légitime de sa supercherie, révé-
lée par une de ses femmes, qui prétendit l'avoir reconnu à cette marque ? Bien fin est celui qui arriverait à le savoir. Bien hardi celui qui affirmerait k savoir.
Mais ne remontons pas au déluge. Combien de Louis XVII n'avons-nous pas eus, de nos jours, sans compter le pauvre enfant qui mourut, ou ne mourut pas, dans la prison du Temple ?
Dans chaque pays, si Ton cherchait bien, on trouverait de ces problêmes. Pourquoi ils abondent particulièrement dans rhistoire d'Angleterre, je Tignore et ne puis que le constater.
Qui ne se rappelle Lambert Simnel, ce Lambert Simnel qui, fils d*un boulanger suivant les uns, fils du duc de Glarence suisrant les autres, donna tant de fil à retordre au premier monarque anglais de la maison de Tudor ? La preuve que la question était fort embrouillée, c'est que Lambert Simnel fut reconnu comme comte de Warwick et, en cette qualité, prétendant selon les règles, par une foule de personnages de haut rang, tels que l'évêque irlandais de Meath, qui le sacra en lui posant sur la tête une couronne prise à une statue de la Vierge 5 tels que le comte de Lincoln, le comte de Kildare et sir Thomas Broughton, lesquels n'hésitèrent pas à aller se faire tuer pour lui, à la tête de quelques milliers de mercenaires allemands, soldés par la duchesse douairière de Bourgogae. Que si, après avoir été vaincu et feit
DE l'hérédité monarchique 231
prisonnier, notre héros obtint la place de marmiton dans les cuisines royales, cette circonstance allonge le chapitre des vicissitudes humaines, mais ne nous apprend pas ce qu'était réellement Lambert Simnel. C'est précisément dans le cas où il aurait été en effet le fils du duc de Clarence que Henri VII aurait eu intérêt à faire de lui un marmiton ; et Ton conçoit que, <Je son côté, ayant à choisir, il se soit dit :
Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré.
Et Perkin Warbeck, qui se vantera de savoir au
juste s'il était le fils d'un juif de Tournay, ou le plus
jeiiue deces deux enfants d'Edouard IV que Richard III,
lorsqu'il n'était encore que duc de Glocester, avait
^t enfermer à la Tour? Que les deux enfants
^'Edouard IV aient été égorgés dans cette prison fa-
^^\ase, par ordre du barbare usurpateur, leur oncle,
^'^stce qui résulte d'une tragédie de Shakespeare,
^*^lie tragédie de Casimir Delavigne, d'un tableau de
^\al Delaroche. Mais poètes et peintres sont connus
P^xar prendre de grandes libertés avec la vérité vraie.
^^ qui est sûr, c'est que Perkin Warbeck fut salué
^'^f^ d'York par l'Irlande ; c'est que le grand-duc de
^^smond lui rendit hommage ; c'est que le roi de
^^ance le reçut à sa cour comme Théritier légitime
* Vi. trône d'Angleterre ; c'est que la duchesse de Bour-
Sc^gne le surnomma la « Rose-Blanche » et lui donna
^Xie garde d'honneur ; c'est que le roi d'Ecosse l'ac-
cueillit avec respect etlai fit épouser une de ses pro* ches parentes, lady Catherine Gordon; c'est enfin que Henri VII, ayant réussi à s'emparer de sa personne, jugea plus prudent de le faire pendre à Tyburn que de rélever àladignité de marmiton. Aussi Hallam, dont l'autorité en matière d'histoire vaut bien celle de Casimir Delavigne, celle de Paul Delaroche, et même celle de Shakespeare, se voit-il réduit à dire : « Impossible d'avoir sur ce point une conviction, soit dans un sens, soit dans Tautre. »
Vous croyez peut-être que tout cela était bon pour l'Angleterre de jadis? Erreur. L'Angleterre de nos jours a des problèmes de ce genre à résoudre, que c'est une bénédiction. Moi qui vous parle, je me souviens qu'un beau matin un Anglais se fit annoncer chez moi sous le nom de Louis XVII. Vous l'avouerai-je ? Il me sembla voir entrer Louis XVI. Quelle ressemblance! C'en était presque effrayant. <r Sire », lui aurais-je dit volontiers, si mes scrupules de républicain n'e m'avaient retenu, a je suis confus de l'honneur que voire majesté veut bien me faire. » Mais je ne fus que poli, comme il sied et un Spartiate civilisé. Son nom... le nom faux, le nom d'emprunt, était M. Meyes. Son enfance passée à la cour, sa captivité au Temple, et ce qui suivit, il me raconta tout par le menu. Il avait entendu parler de mon histoire de la Révolution française^ et il venait me demander de faire valoir ses droits à la couronne.
DE l'hérédité monarchique 233
Je ns citerai pas ce boucher d'Australie qui, pendant quelques années, a tenu l'Angleterre en suspens sur la question de savoir s'il était ou n'était pas sir Roger Tichbome : un mystère plus récent va mettre à répreuve la sagacité des Œdipes du journalisme. Voici le fait, tel que je le trouve exposé dans [ y£cho, feuille qui, pour ne coûter qu'un sou, n'en fistpas moins bonne à lire.
En 1841, unnobleman, lord Fitzroy George-Charles Lennox, s'embarqua, à Liverpool, sur le navire à vapeur le Président. A partir de ce moment, et jusqu'en ^^65, lord Fitzroy George-Charles Lennox fut considéré comme étant au nombre des choses qui ne sont plus. Le Président avait péri corps et biens, son nauft'age n'ayant laissé personne pour en raconter le sûixibre drame et n'étant attesté que par quelques dé- "^Ss, découverts sur la côte du Groenland. Mais, ô surprise ! lord Fitzroy Lennox n'avait pas cessé de vivre, ^ïx modeste habitant d'un quartier modeste écrit pour ^^clarer qu'il est en chair et en os le lord Fitzroy ^^nnox, qu'on supposait s'être embarqué pour l'Amérique en 1841. Si l'appel fait au public est humblement daté d'Albert cottages, Battersea-rise, cela tient à ce que le réclamant a, depuis cinq années, obstinément sollicité de sa famille (?) une entrevue qui, îion moins obstinément^lui a été refusée.
Un procès pour éclaircir la chose serait curieux — moins curieux, toutefois, que l'affaire de la princesse
Olive, autre énigme dont le lord maire, il y a quelques jours, a refusé de chercher le mot.
Je le crois, parbleu, bien î II avait souvenance àv bruit que cette affaire fit en juin 1866. Car le scandak dont il s'agit n'est pas d'hier.
Donc, en juin 1866, une mistress Ryves intenta une action tendant à sa réintégration dans la familU royale, comme petite-fille du duc de Cumberland, frère de George III.
Elle racontait que, lorsque le duc de Cumberland épousa, en 1771, lady Anne Horton, il se trouvait déjé bel et bien marié avec une jolie personne nommée Olive Wilmot, qu'il délaissa, après avoir eu d'elle une fille. La mère mourut en France, de chagrin. La fille, nommée aussi Olive, fut élevée sous le nom d'Olive Wilmot, grâce aux précautions prises par George II] pour que le secret de la naissance de l'enfant fût biei gardé et qu'on ne sût rien du crime de bigamie commis par son frère.
Ce fut en 1815 seulement que la seconde Olive Wilmot, devenue alors la femme d'un peintre de marine, Jean-Thomas Serres, apprit qu'elle était du sang royal, ayant reçu communication de documents dont lord Warwick était dépositaire, et qu'il n'avait pas cru, se sentant atteint d'une maladie mortelle, devoir dérober plus longtemps à la connaissance de la personne qui était si intéressée à les connaître. Ces documents, dont mistress Serres prit lecture, en pré-
DE l'hérédité monarchique 235
sence du duc de Kent, père de la reine actuelle d'Angleterre, étaient des certificats constatant le mariage du duc de Cumberland avec la première Olive Wilmot, et portant la signature de lord Chatham, celle de lord Warwick, celle de lord Archer, celle de George III lui-même.
Plus tard, en 1819, des pièces importantes, contenues dans un paquet qui ne devait être ouvert qu'à la JDort de George III, achevèrent d'éclairer mistress Serres : elle sut que, tout enfant, elle avait été nomïûée duchesse de Lancastre ; que le monarque lui avait légué, par acte du 7 janvier 1780^ 15,000 liv. sterl.; ®t l'avait mise, pour le temps où il ne serait plus, ^us la protection des lords et de ses fidèles comûïunes.
fin conséquence, mistress Ryves se proclamait, du ^l^ef de sa mère, membre de la famille royale d'Angle- ^^re, et demandait à être acceptée comme telle.
A l'appui de ses prétentions, elle produisit soixantedouze documents signés des noms que je viens de ^^**e, et dont l'authenticité fut attestée par un ex- P^ï*t de profession, ayant trente ans d'expérience : Fï^édéric-George Netherclift.
I>eplus, mistress Ryves affirmait que les docu-
^^nts en question avaient été communiqués à sa
î^ère en 1815 par lord Warwick, elle présente ; que
c était devant elle que le duc de Kent avait reconnu
^ signature de George III ; que le duc de Kent, pendant
les quatre années qui précédèrent sa mort, lui avait fai à elle^ mistress Ryves^ connme étant sa cousine, un( pension de 400 liv. sterL; et qu'après la mort de c< prince, elle avait eu avec le duc de Sussex, autre fili de George III, trois entrevues, dans lesquelles ce dernier avait formellement avoué la parenté qui les
liait.
Etait-ce invention pure? Tous les témoins entendus déclarèrent que mistress Ryves, personne âgée et de vénérable apparence, était une femme du caractère le plus honorable.
Etait-ce rêve d'un cerveau troublé ? Dans rattitud< de la demanderesse, il n'y eut trace d'exaltation ; e le Times fit la remarque qu'elle n'avait pas eu un seu instant d'hésitation ; qu'elle ne s'était pas une seul< fois démentie; que son langage avait été celui d'un conviction nullement confuse.
Etait-ce folie ? Le docteur Frazer, qui l'avait soignée de 1832 à 1834, et M. South, qui eut avec elU plusieurs entrevues, affirmèrent l'un et l'autre, en leur qualité de médecins, qu'elle était très saine d'esprit.'
Mais voici le plus curieux de l'histoire.
Parmi les documents en sa possession, mistrest Ryves offrait d'en produire certains d'où il résultai' qub Greorge III, lui aussi, avait donné dans la bigamie qu'avant d'épouser Charlotte Sophie, prinôesse d Mecklambourg-Strelitz, il avait épousé Hannah Light
DE l'hérédité monarchique 237
foot, et que la première femme vivait encore jjuand il s'était marié avec Ja seconde.
Juste ciel ! Il aurait donc fallu mettre en doute la légitimité de toute la royale lignée de George III; la légitimité de Georges IV ; de Guillaume IV ; d'Edouard , duc de Kent; d'Ernest, duc de Cumberland, en 1837 roi de Hanovre ; d'Auguste, duc de Sussex; d'Adolphe, duc de Cambridge ; des princes Octave et Alfred ; de Charlotte, qui devint reine de Wurtemberg; des princesses Auguste-Sophie, Elisabeth, Marie, Sophie et Amélie ! Il aurait donc fallu mettre en doute... je Di'aiTête,pour laisser parler le « chief baron » et « i'attorney général » .
lorsque l'avocat ^e mistress Ryves prévint la cour îu*il avait à produire des pièces émanées de la femme de George III, HannahLightfoot: «Mais c'est le comble de l'indécence î » s'écria le chief baron. « George III *t^t le mari de la reine Charlotte, ils furent couronnés ensemble. Si Georges III avait été marié antérieu- ^nqent, son titre à la couronne aurait donc pu n'être P^s valable !» — « Et celui de là reine actuelle d'Angleterre? » ajouta l'attorney général, indigné. Un por- ^^t de mistress Serres avait été apporté à l'audience, pour prouver que la mère de la demanderesse avait *^ec la famille royale ce lien extérieur qui s'appelle ^^ de famille l Défense expresse fut faite de montrer ^ portrait. Ordre fut donné de le couvrir.
238 LES MYSTÈRES DE L'hÉRÉDITÉ MONARCfflQUE
Bref, mistress Ryves est restée mistress Ryves comme devant.
Je ne vois pas grand mal à cela ; et, par suite de raisons trop longues à déduire, j'opine que les prétentions de cette bonne dame reposent sur on conte bleu.
Mais les contes bleus ne servent pas seulement à amuser les en&nts : ils servent aussi quelquefois â gouverner les hommes. Le principe de la monarchie héréditaire ne fait-il pas dépendre, en certains cas du succès^ d'une fable ingénieusQ le droit de mener les peuples, de vivre à leurs dépens, et de les traiter da haut en bas ? Il est vrai que, comme procédé pour nous donner des maîtres, le hasard de la naissance n'a pas même le mérite d'une fable bien imaginée.
yvei 3nt
LE BATON * INSTRUMENTUM REGNl
Publié le 21 février 1870
"ta France va-t-elle être mise au régime du bâton?
^st-ce à coups de trique que VEmpire libéral se j^^^pose d'enseigner aux citoyens ce qu'exige le soin ^ leur dignité?
Xa France, patrie classique de l'honneur, a4-elle à ^* point encouru le mépris de ceux qui la gouvernent, ^^e, dans leur pensée, le respect de l'ordre y ait pour ^^que garantie la peur du bâton ?
Xors de la fameuse démonstration des chartistes
Lglais en 1848, l'hôte actuel des Tuileries s'enrôla *iiii les auxiliaires bénévoles de la police anglaise ;
^ se montra dans les rues de Londres, armé du bâton ^^^rt des « spécial constablos * : cet exemple est-il
^^Btiné à faire loi ?
Dans un pays tel que le nôtre, pays de gens de cœur et de chevaliers, l'ordre n'a-t-il d*autre base possible qu'une alliance abjecte entre le gourdin volontaire et le casse-tête officiel ?
Où donc et quand, bourgeois de Paris, avez -vous mérité Tinjure d'être regardés comme des agents de police amateurs ?
C'est pourtant sur cet abaissement supposé, sur cet abaissement inouï du niveau des âmes, que comptent, à rétranger, les ennemis de la France, ses envieux, et leur grand organe : le Times.
Quand, sous le règne de Louis XVI, le comte de Saint-Germain, nommé ministre de la guerre, publia l'ordonnance relative aux coups de plat de sabre, ce ne fut, d'un bout de la France à l'autre, qu'un cri d'indignation. L'ordonnance ne se rapportait qu'à l'armée ; mais cette armée était une armée française : elle se sentit outragée. Pour n'avoir pas à appliquer une peine contre laquelle se révoltaient tous les instincts, tous les sentiments, toutes les traditions de l'honneur national, des caporaux descendirent au rang de simple soldat. Un officier subalterne, contraint de frapper un de ses inférieurs de vingt-cinq coups, s'arrêta au vingt-quatrième, disant : « Quant au dernier, je me le suis réservé à moi-même! » etil s'enfonça le fer dans le corps. Un grenadier avait prononcé un mot qui vola de bouche en bouche, mot
héroïque : « Les Français n'aiment du sabre que le tranchant ! »
Eh bien, le genre de traitement qui, sous Tancien régime, était considéré, même dans son application exclusive aux serfs de la discipline, comme une dégradation des mœurs nationales, comme une atteinte portée à la qualité de Français, comme une insulte à la France, ce genre de traitement est celui qui, sous Ylmpre libéral^ menacerait de devenir Vinstrumen^ tum regni par excellence.
Et non contents de la joie que leur procure le spectacle de citoyens français bâtonnés, les admirateurs anglais de V Empire libéral attendent de lui qu'il leur donne le spectacle de citoyens français bâtonnant.
Dès le 21 janvier, le Times publiait un article auîM je ne puis penser sans que le rouge me monte au front. Il rappelait, cet article où respirait une satisfaction insolente, et dont hier encore le Times repre ûait la thèse-, il rappelait que, suivant une ancienne histoire grecque, des esclaves — entendez-vous bien, des esclaves ? — ayant un jour levé l'étendard de la révolte, leurs maîtres — entendez-vous bien, leurs Diaîtres? — dédaignèrent d'entrer en campagne avec les armes ordinaires, s'armèrent de fouets, et, à coups de fouet, firent rentrer dans Tordre les rebelles. L'emploi de ce procédé appliqué à des Français par <îes Français paraît admirable au Times, Il le recom- ^^nde. Il lui plairait fort d'apprendre que les bour-
geois de Pans sont un corps franc au service de la police, et que les ouvriers de Paris sont chair à bâton.
Double sujet de joie pour les ennemis de la France. Elle serait de la sorte divisée en deux camps ; et, comme résultat anal d'une guerre civile à coups de trique, on aurait la dégradation des vainqueurs à mettre sur la même ligne que la dégradation des vaincus.
Les raisons que le Times donne à Tappoi de son opinion sur l'excellence du système de la bastonnade bivique, dans son application à la France, ne sont pas, remarquez-le bien, que le gourdin est moins meurtrier que répée ou la balle ; qu'il fait moins de victimes ; que, dans la répression d'un mouvement populaire, il constitue une économie de sang humain : non, le souverain mérite du système consista, aux yeux du Times, dans xîe qu'il a d'avilissant : il rappelle, je le répète, l'histoire grecque des maîtres allant combattre, fouet en main, leurs esclaves révoltés.
Autre avantage. Je cite textuellement : « Le proverbe qu'un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort doit être retourné, dans le cas de ceux qui meurent pour ce qui est, fût-ce seulement au point de vue professionnel, une cause populaire. Le pire usage que le parti de l'ordre puisse faire d'un révolutionnaire est de le tuer. Les qualités les plus canines de celui-ci, lors de sa mort — ou de son martjrre, comme on a
coutume de le baptiser, — deviennent aussitôt des qualités léonines et, éventuellement, formidables. » Voilà pourquoi le véritable instrumentum regni est le bâton.
Le bâton met obstacle à la pernicieuse contagion du dévouement.
Le bâton prévient l'effet que peut produire sur un peuple généreux la vue du cadavre d'un homme mort pour ce qu'il croyait la vérité et la justice.
Le bâton vise à taire de la vertu du sacrifice un objet de risée.
Le bâton enlève à une nation asservie jusqu'au bénéfice de cette alternative qui fut plus d'une fois fatale aux tyrans : vivre libre ou mourir !
Mais que les ennemis de la France modèrent leurs '^ansports. Elle n'est pas descendue aussi bas qu'ils ^'imaginent. Elle n'a pas oublié, autant qu'ils aiment ^ le penser, sa glorieuse histoire. Elle saura mettre ^Xi terme à la comédie de VUmpire libéral, comme ^Xle a mis un terme à la tragédie de l'Empire absolutiste ; et elle n'aura pas besoia pour cela de faire bâ- ^^nner ses enfants les uns par les autres, au bruit des ^Sfflets du monde.
Que Tordre règne, quand il est Tordre dans la li-
t^ierté ; que la prospérité publique ne soit pas exposée
^ de continuelles secousses ; que le commerce ne soit
X)as poussé par la crainte du désordre, qui le ruine, à
preiidre parti pour le despotisme : quel homme rai-
sonnable, quel bon citoyen* pourrait ne pas le désirer, et ne pas pousser à l'adoption des moyens propres à réaliser ce désir ?
Mais ces raoyens, quels sontg ils ?
Quiconque ne comprend pas jusqu'à quel point l'ordre et la liberté ne font qu'un est un imbécile.
Quiconque, le comprenant, oppose ces deux intérêts l'un à l'autre est un fourbe.
Or, il y a antagonisme flagrant entre le maintien de l'ordre et l'établissement de la liberté, lorsque le maintien de l'ordre est confié à des forces avec la nature et Torganisation desquelles l'établissement de la liberté n'a rien à voir.
Est-ce en vue de la liberté qu'on a institué la police ? Nul ne l'oserait prétendre.
Ces soldats que l'on appelle de toutes parts dans Paris, qu'on arme de chassepots, à qui Ton interdit tout contact intellectuel avec leurs concitoyens, à qui l'on défend de penser, qu'on punit sévèrement s'ils se rendent à une réunion publique, et qui ne figurent dans les conceptions gouvernementales que comme machines à tuer, ont-ils charge de pourvoir aux besoins de la liberté, d'en régler les conditions, d'en assurer le triomphe, d'en protéger les conquêtes ? La question est dérisoire.
La police et l'armée sont donc deux forces employées au maintien de l'ordre faux, de celui qui se
passe ou peut se passer de liberté, et même lui être hostile.
De là cette conséquence, que la préservation de Tordre vrai, l'ordre dans la liberté, n'est ni Tafifaire de la police, ni celle de l'armée, mais l'affaire de tous les citoyens, qui, également intéressés à avoir la liberté et l'ordre, sont naturellement appelés à protéger ce double trésor contre ceux qui le menaceraient. La police est faite pour avoir raison des escrocs et des voleurs.
L'armée est faite pour veiller à la sûreté du territoire et combattre l'étranger quand il devient Ten- Bemi.
Ce qu'il faut, pour que la vie de Tordre ne soit pas
^^ mort de la liberté, c'est l'organisation d'une garde
^^tionale comprenant tous les citoyens, élisant ses
officiers, et seule chargée, le cas échéant, de la ré-
t^^ession des troubles civils.
Seule, en effet, une garde nationale, ainsi organisée, ^ constitue une force à la fois intelligente et indépendante; seule elle a qualité et pouvoir pour distinguer ^Xître une émeute et une révolution ; seule elle a inté- "^^t à sauver du même coup la liberté et l'ordre ; seule ^Vle est la société défendant la société.
Ce sont là des principes tellement évidents, tellc- ^*^eat incontestables, qu'on a honte d'avoir à les mettre en lumière.
J'admire qu'on nous vienne dire : Il faut bien que
246 LE BATON « INSTRT'MENTCM REOm »
le gouvernement se défende. Eh! cette nécessité où il est de se défendre sans cesse est précisément ce qui Taccuse, ce qui le condamne. Ses torts, s*il était en danger, ce seraient ses périls.
Il faut que le gouvernement se défende?
Mais si, au lieu d'être superposé à la société^ il s'identifiait avec elle ; s'il n'était là que pour la servir, s'il la représentait dans son ensemble, est-ce qu'il serait réduit à vivre sur un perpétuel qui-vive? Est-ce qu'il aurait besoin de gouverner la baïonnette au bout du fusil et la mèche des canons allumée ? Est^ ce que le ministre de VEmpire libéral aurait été amené à répéter cette menace vantarde et bête de tous les despotismes : « Nous serons la force !» — la force signifiant ici le casse- tête d'abord, et le chassepot ensuite ?
C'est bien en vain, ministres du jour, si dignes de continuer les ministres de la veille, que vous parlez des ravages intellectuels de ce qu'il vous plaît d*appeler la mauvaise presse : si elle n'avait pas raison contre vous, ses prédications glisseraient comme l'eau glisse sur le marbre. Son action est considérable: donc le nombre des mécontents que vous faites est immense. Vous n'existez qu'à la condition de vous blottir derrière une armée : donc votre autorité morale est absolument nulle. Vous passez votre temps à menacer: donc vous êtes impuissants à diriger. Vous êtes furieux : donc vous êtes incapables.
11 faut que le gouvernement se défende ? Quand il ne fait pas autre chose, il a quelque chose de mieux à faire : c'est de se rendre justice et d'abdiquer.
Que si la force dont il se vante est celle quil puise dans les sympathies qu'il inspire, dans les services qu'il rend, dans le besoin que la société a de lui, il a ^ moyen bien simple de nous confondre : qu'il laisse ia police aux prises avec les voleurs; qu'il envoie i'armée aux frontières, et qu'il s'en fie du soin de
Maintenir l'ordre à la garde nationale organisée au
point de vue du suffrage universel.
Mais non; armer le suffrage universel, quelle folie !
Il est bien plus commode de pouvoir, en cas d'ur-
Sence, le mitrailler. En attendant, on le menace du
bâton.