‹ Questions d'aujourd'hui et de demainChapitre 36 sur 70 · BILAN DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

BILAN DE L'EMPIRE

Publié le 18 mai 1870

Non, quoi qu'en disent les fanatiques de servilité, la France ne vient pas de dire à TEmpire : JEJsto perenne, sois éternel. Non, le vote du 8 mai n'autorise pas la mort à crier : Je suis la vie 1

Si tel était le sens de la réponse faite par la France ; si elle avait entendu se donner un maître pour aujourd'hui, pour demain, pour après-demain, pour toujours, dût ce maître, vomi par le hasard, être un idiot ou un monstre, un Claude ou un Caracalla, cette réponse, comme Ta écrit Jean- Jacques, supposerait a un peuple de fous », et, comme il l'a écrit encore, c la folie ne fait pas droit. »

Mais ce que le vote du 8 mai prouve, hélas ! c'est qu'en dehors de ces puissantes villes, çù bat le grand

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cœur de la France et où son génie étincelle, il y a quelques millions d'hommes auxquels dix-huit ans d'empire n'ont pas encore appris ce qu'est rEmpire, ce qu'il nous a valu, et à quelles conditions il existe Et pourtant, son histoire est là. Ouvrez le livre paysans, ouvriers, bourgeois, hommes d'aflfetires hommes de lettres, hommes d'épée I Ouvrez le livre et lisez l

Paysans, la conscription, qui vous arrache vos en fants pour en faire des machines à tuer en attendani qu'on les tue, la conscription a-t-elle été abolie, et. sous l'Empire, est-il possible qu'elle le soit? Ahî sachez qu'il faut aux despotes un peuple armé poui contenir le peuple sans armes ; qu'il faut et qu'il 8 de tant temps fiiUu aux Césars çles hommes qui passent dev^t eux en criant comn^e les gla,diateu^^ antiques : (c César, ceux qui vont mourir té salv^çnt l »

Ei^t-il un empereur qui n'ait pas eu besoin d'une arniée, d'aboyd pour le devenir, puis pour ^e rester 1 En est-il un à qui la force brutale n'ait pasi été nécessai,re pour étouflGer les révoltes de la pensée? L'histoire ne nou,s dit-elle pas, à chacune ç^e ses pages, que l'essence du pouvoir absolu est d'être militaire; que ce grand mensonge : la gloire des conquêtes, -^st rinévitable artifice employé pour empêcher ou retarder cette grande chose : la conquête de la liberté ; que les furieux cowps d'épée, les appels du clairon^ le

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briiit des fanferes, la guerre et son funeste éôlat, ont toujours constitué, dans les calculs des despotes, la diversion voulue, la diversion indispensable, et que leur machiavélisme a toujours consisté à masquer, aux yeux du peuple enchaîné par eux, l'opprobre de son asservissement, en lui donnant d'autres peuples â asservir*?

C'est ce que fit le premier Napoléon. Pour avoir là France à ses pieds, il s'efforça de mettre l'Europe aux pieds de la France, et les laissa l'une et l'autre noyées dans leur sang. (Diterai-je le second empire ? Guerre en Crimée^ guerre en Italie, guerre eii Chine, giiet^ré au Mexique, voilà ce qui suivit là faineus'e déclaration: « L'Empire, c'est la paix. » Tant il est vrai qu'il loi faut vos enfants, travailleurs des campagnes, à livrer au Minotaure de la conscription !

Et ce qu'il lui faut aussi, c'est l'accroissement énorme, indéfini, des impôts qui vous écrasent. Car, qui dit empire dit cour brillante, liste civile îinmense, sénateur^ à gros appointements, maréchaux éntréténus à grands frais, sinécures multipliées sans vergogne, courtisans et laquais de tout gradé richeinent payés* Aussi, voyez ce qu'il vous eh coûte pour ne pas vous appartenir I

Sans parler du président 'des États-Unis, dont le traitement n'est que de 125,000 fr., quel est le molïarque, en Europe^ qui ait une liste civile égale à celle que Napoléon III s'est adj ugéé à lui-même ? Si

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aux 25,000,000 fr. de la liste civile vous ajoutez 12,000,000 fr. que rapportent les domaines de la couronne, et tous les palais, tous les châteaux, toutes les forêts, tous les parcs dont le maître jouit, en sa qualité de maître, vous trouverez qu'en ce qui le concerne, lui seul, l'honneur de lui appartenir vous coûte, au plus bas, 42,000,000 fr. par an. Et les familiers, dont les appointements, grâce à la scandaleuse pratique du cumul, s'élèvent jusqu'à 268,000 fr. Et M. Troplong, qui, lorsqu'il vivait, ne touchait pas moins de 386,000 fr. par an, le prix de trois Washington, comme disait si bien un jour M. Auguste Vaoquerie. Ah l Ton n'a pas un empire gratis !

Remarquez la progression des budgets : en 1852, le gouvernement impérial imposait à la France une charge de 1 milliard 858 millions ; et rien qu'en 1857 la charge était de 2 milliards 287 millions. Ce n'est pas tout. De 1854 à 1868, il y a eu six emprunts, variant de 250 à 750 millions de francs, quant au capital nominal ; si bien que le capital de la dette publique s'est accru d'une manière monstrueuse- 11 était de 5 milliards 345,637,360 francs en 1851, et en 1867 il atteignait déjà le chiffre de 13 milliards 520,132,639 fr.

Voilà, voilà ce que vous devez à l'Empire, travailleurs des campagnes. Ce que vous pouvez attendre de son avenir, son passé vous le dira : accroissement indéfini des impôts et maintien de la conscription.

Et vous, travailleurs des villes, quel profit avez-

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VOUS retiré de rétablissement de l'Empire ? A-t-il résolu le problème de votre affranchissement? A-t-il tenté de le résoudre? Qu'est devenu, sous ses auspices, le mouveme&t social que la révolution de 1848 inaugura? Après dix-huit ans d'empire, la misère a- 1- elle cessé de tenir le travail à la gorge ? Après dix huit ans d'empire, la France de l'atelier n'est-elle pas juste au point où elle était lorsque Napoléon- Louis Bonaparte écrivait sa brochure : Extinction du paupérisme^ et concluait en ces termes : f Aujourd'hui, le but de tout gouvernement habile » — habile 1 — « doit être de tendre, par ses efforts, à ce qu'on puisse dire bientôt : « Le triomphe du Christianisme a détruit l'esclavage ; le triomphe de la Révolution firançaise a détruit le servage; le triomphe des idées démocratiques a détruit le paupérisme. » Sur les moyens employés par TEmpire pour atteindre « le but de tout gouvernement habile », deux mots disent tout, deux mots pleins de sang : Aubin, Ricamarie I

L'Empire a-t-il du moins acquis des titres à la tolérance des classes moyennes, ou de ce qu'on nomme ainsi?

Mais comment les hommes de lettres, gardiens naturels des immunités de la pensée et vengeurs de ses droits méconnus, pardonneraient-ils jamais au césarisme le long, lugubre et dégradant silence auquel la pensée a été condamnée par lui ?

Et comment les hommes d'afi^res, eux, ne seraient-

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ils pas aujoUrd'htii toûvàiûcus dé rimi^iiissatitéé abisolue du despotisme â leur doQûer ce ^ùtimeiit A^ sécurité qui leur est si précieux, à maintenir l'ordre^ ce grand et bien naturel desideratkim de llùdùstriè, du commerce, du tt'aviall^ Quoil pendant dix-huit ans, TEmpire a pu faire tout ce qu'il a Voulu ; il n'a eu à compter avec aucune ^résistance ; il n'a rencontré aucun obstacle ; il a disposé âourerainement de tduteiâ les ressources du pays, concentré en ses mains toutes les forcés d'un peuple, et, aii iriômetit même bû il lui demandait tih renouveliemeht dé bail, té qu'il a eu de mieux à lui dii*e, c'est qûô Tordre était pi^ofondôment troublé ; c'est que là boui'geoisié se flatterait en vain d'avoir enfin conquis cette tranquillité dont elle a si fort besoin; é'est qu*il n'avait point réussi à sâtisèiirfe les intérêts, à calmer léà cœurs, à apaiser ou â coiajurer les bainéâ, à éonflner dans le passé « les vieux partis » ; c'est que l'esprit de résistance, loin d'avoir été vaiîiéu, se dreàsàit plus redoutable que jamais ; c'est que la France vivait et se mourait sur un àol ininé l QUoi i l'ordre^ ce Moloch auquel uîi êg'oïsme iàiprèvoyant laissa immoler tant de victimes humaine)*, l'ordre est encore à établir l QUoi 1 le sauveui^ dé la société a eu dix-huit ans pour la sauvei^, et il n'y a rifeù de fait ! Et c'est à recommencer î 0 bourgeois ! bourgeois ! comprendrez-vous enfin que c'est dans la science de la solidarité des intérêts, et non dans Tétoufifement de Tidée pâi» lé despotisme, qu^est lô sect^t de

ik

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ia gécurità publique ? CJomprendrez-vous que votre repQs ^t au poix de yotre opposition à quiconque m\^ l^ droite à quiconque se déclare ennemi de la JH^ ; qu'à ^ liberté seule il est donné de vous faire ^ Quits tmiquilles^ ; qu^ ceux qui vous excitent à ïfti^ dôfi^ 4u pevjplâi vous trpmpent pou,r ypus, asiservir; qu'à forççt de voui^ inspirer la i^ur du, peuple ils vous ôtent la conscience de vos véritables dangers, l^^eiU iiâ sont pas sous, yos pieds, mais su,r yo^ têtes ? Lespjaûégyri^t^, gagés ou gorgés, de rîîmpirayous |«grtlèro3j,t d^ progrès de ri,n(Justrie pendj^nt ^a période c^^isariennçL et de raugpaentation ^e la richesse nationale. En vérité, il semblerait^ à ^ça çntendrç, que, depuis le Deux-Décembre, le monde industriel ^t y^té* partoi^t e:i^cept^ eix France, dans un incurable état ç^e para^lysie et c^e torpe\:fr. Eh l sans doute, il n'a pg^, été donné 2^ TEmpire, même è^ l'Empire, d'arrêter court la civilisation, 4'empêçher le monde 4c; tourner. Mais l'Aniérique répu^icaine^ mais l'Anjflç.terrç, ma^s \^ Belgique, pnt-çlles çu besoin d'être çésarisées pQ,ur «ùoflter aux éléments, de leur prospérité ûji<atérielle et s'enrichir ? Par quelle étrange aber- VSifXOJ^ <i'^prit regarderait-on çomii^e favorable à Vç^sor de la spéculation et au pacifique développeflient des entreprises in,dustrielles, un régime qui livre à un homme, à un seul honfime, le pouvoir mon&tru^u^ de mettre le fei:^ au monde suivant so^ caprice, sous Tinfluence d'une indigestion , dans un

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accès de mauvaise humeur? Par quelle inconcevable méconnaissance du lien qui unit l'effet à la cause, attribuerait-on le résultat de cette multiforme intelligence et de cette irrépressible activité qui constituent le génie français, à un régime sous lequel aucun industriel, aucun commerçant, n'est sûr, quand il s'endort, qu'il ne se réveillera pas au br^iit du canon?

Mais, que voulez- vous, il est des insolences logiques. Tout rapporter au maître est un argument bien naturel sous la plume ou sur les lèvres de ceux qu'enchante le spectacle d^n individu se mettant à la place d'un peuple I

Il est, ai-je dit, dans les conditions d'existence de l'Empire de s'appuyer sur des soldats. Est-ce à dire que cet appui, de leur part, soit inconditionnel et lui permette de tout oser ?

Grâce au ciel, il n'en va pas de la sorte. Quarante mille non militaires, trouvés dans les urnes, suffisent pour prouver que le soldat est un homme du peuple en uniforme ; qu'il le sait ; qu'il le sent ; qu'il ne veut pas des lauriers ramassés dans le sang des guerres civiles ; que les victoires de carrefour ne sont pas celles qui tentent son courage ; que, dans sa pensée, sa place est aux frontières, là où il a sa patrie à défendre, là où il est certain que ses ennemis sont l'ennemi!

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Et ils se rappelaient aussi, on peut le croire, ceux des soldats qui ont voté non, ils se rappelaient, pour ne parler ni d'Aubin ni de Ricamarie, que la prise de Sébastopol n'avait pas empêché la Russie de subjuguer les Gircassiens, de prendre définitivement possession du Caucase, de mettre la mer Noire à son service, d'être plus puissante que jamais en Orient ; ils se rappelaient que Mentana avait jeté sur Solferino une ombre funeste, ils se rappelaient la Pologne, cette France du Nord, mise en lambeaux, le Danemark abandonné, la France bravée, non par l'Allemagne, que nous aimons, mais par son conquérant prussien, et ils pensaient... au Mexique.

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