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LA POLITIQUE DE L'INFLEXIBILITÉ

Publié Iç 2 j,ula 1870

M. Laboulaye, dans la question du plébiscite, a voté ^«. Une gauche constttutionneUe y ient de se former.

ïje vent est à la politique pratique^ c'est-à-dire à ce î^*on nomme ainsi.

lYenons-y garde ! Voici venir les symptômes d'une ^^iigereuse tendance.

W fut un temps où Phabitude de Tesprit français ^tait la marche logique, la marche en droite ligne ; ^^ temps oà, le» prémisses une fois admises, nous Plions d'un pas ferme à la conclusion; un temps où la Politique des principes nous était plus chère qu& celle ^es compromis.

Le génie de la France était là. C'est en quoi il diffé- ^^it du génie de l'Angleterre.

Ce trait distinctif de notre grande patrie serait-il donc à la veille de s'effacer ? L'Empire — on ne le remarque pas assez — nous dénationalise. Nous devenons Anglais. Serait-ce que la France a mérité de n'être plus la France ?

Ah l il faut que le mal soit déjà bien profond^ puisqu'il semble gagner le parti républicain lui-même, ce parti qui avait toujours été par excellence celui de la ligne droite et du principe inflexible.

C'est qu'en effet il n'y a rien de plus contagieux que la politique des compromis. Si elle n'avait d'attrait que pour les natures qui manquent tout à fait de sève et de vigueur, le danger serait moindre : le mal est qu'elle est propre à séduire les esprits qui, sans être faibles» sont exposés à tomber dans le piège de leur modération. Ils en viennent bien vite à se dire que l'histoire est une série de transactions inévitables ; qu'un puritanisme intraitable est la maladie des cerveaux étroits ; qu'on doit savoir faire passer son pays avant telle ou telle opinioiï, telle ou telle idée ; qu'on doit conséquemment servir son pays à la suite du gouvernement, quel qu'il soit, et que repousser d'une main implacable des institutions mauvaises, qu'on arriverait peut-être à améliorer en les acceptant, est tout au moins une faute.

Raisonnement captieux dont se servent également les ambitieux honnêtes et les ambitieux malhonnêtes : ceux-là, pour se faire illusion sur la sagesse de leur

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flexibilité ; ceux-ci, pour couvrir la honte de leurs défections !

Sans doute, il convient de servir son pays en toute circonstance et sous tous les régimes; mais ce n'est pas le servir que de concourir au maintien d'un gouvernement qu'on juge, à tort ou à raison, corrupteur et tyrannique, et dont on est convaincu que la raison d'être est de rester tel ou de tomber.

Pour bien apprécier la valeur de ce qu'on nomme une politique pratique^ la première condition est d'examiner dans quelles situations on y a recours. La dignité humaine, l'honneur, la morale, la conscience, ne sont pas matière à transaction. Et quand le caractère même du compromis exige l'immolation de tout cela, il n'y a pas excès de puritanisme à reculer devant un aussi dégradant sacrifice.

Lorsqu'un gouvernement est ainsi constitué que, entre le principe même de son existence et les conditions sans lesquelles un peuple est un troupeau, nulle conciliation n'apparaît comme possible, comment se flatterait-on de servir le second en aidant le premier à se maintenir?

Il est très louable à coup sûr de chercher à améliorer des institutions que l'on trouve défectueuses; mais encore faut-il que l'espoir d'y réussir ne soit pas manifestement chimérique, ne se heurte pas à la nature intime des choses.

Etabli par la force, appuyé sur la force, condamné

par le suflflrage universel partout où rintelligançe tient la force en échec, l'Empire n'a pas d'autre raison d'être. Il lui faut la guerre. Il lui faut ie despo* tîsme. Le jour où la guerre et le despotisme lui manqueraient à la fois, il cesserait de vivre, par le iiwtif qui fait qu'une lampe où il n'y a plus d'huile cesse de brûler.

Voilà pourquoi la fameuse déclaration : L^Empire^ c'est la paix ^ fut suivie de tant de guerres : guerre en Crimée, guerre en Italie, guerre en Chine, guerre an Mexique.

Voilà pourquoi la fameuse promesse du cauronnS'' ment de V édifice n'est pas réalisée, après tant d'années. Voilà pourquoi le suffrage univerael n^ pas été moins complètement faussé par M. Emile OUivierqu^il ne l'avait été par M. de Persigny.

Voilà pourquoi le régime de la « liberté de la presse » a été marqué par un luxe inouï de poursuite* et de condamnations.

Voilà pourquoi l'Empire libéral a été une comédie presque plus tragique que la tragédie de l'Empire autoritaire.

Quant à nous, nous n'avions pas attendu cette dure leçon de l'expérience pour dire qu'il était absurde d'espérer du développement des institutions impériales le retour de la liberté. Avions-nous tort2 O vous, qui nous accusâtes alors d'un pessimisme outré et systématique, répondez.

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Et €éA avec le tableau de ce qui se passe sous les yeux qu'on viendrait nous vanter l'excellence des transactions à l'anglaise ! A d'autres I Contre un despotisme que son origine et son essence condamnent à ne pad ââcliir> il n'est qu'une politique vraiment pratique : ceUe de l'inflexibilité.

Ah ! c'est êe qu^vaient bien compris, à une date d^ loin de nous, les divers groupes de la proscription^ lorsqu'ils lancèrent, de Jersey et de Londres, les énet^ques manifestes que le Rappel citait naguère. Os y combattaient» dans l'élan d'une sorte d'indignation sacrée^, toute tendance à pactiser avec le Deux- Déoeintare par des semblants de scrutin et des moqueries de suffrage universel. Ils criaient à leurs concitoyens : « Faisons le vide autour de l'Empire 1 » Se trompaieiit-ils, d'aventure, faute d'être sur les lieux ? Se formaiént-ils une idée fausse de la situation, faute de la toucher du doigt ? Si j'avais ici à justifier les jugements portés de loin, peut-être ne me serait-il pas difficile de prouver qu'en mainte occasion décisive, lors de la suppression du suffrage^universel, par eiemple, et plus tard» dans l'affaire des questeurs, ce fiit de l'exil que vint l'indication, hélas I trop peu écoutai des moyens propres à écarter la catastrophe du coup d'Etat. C'est qu'en effet la meilleure condition pour juger des mouvements de la bataille n'est pas de se trouver enveloppé par la mêlée et étourdi par les cris des combattants.

En tout cas, c'était bien la question de principes qui était posée dans ces manifestes. Mais ce ne fut pas la ligne que crurent devoir suivre ceux qui étaient en France. Et qu'en est-il résulté ?

Le 23 juillet 1857, j'écrivais à un de nos amis : « Dans la présence à la Chambre d'une petite poignée de démocrates, impuissants à empêcher quoi que ce soit par leurs votes et dont la parole aura nécessairement à se faire tolérer, j'entrevois, à côté de quelques avantages, plus d'un danger sérieux. D*abord, il faudra que l'opposition, sous peine d'être réduite au silence par une tempête de clameurs, assouplisse jusqu'à un certain point son langage aux formes mises en vogue par un vocabulaire de cour. Je ne serais pas surpris qu'on en vînt à parler de « volontés augustes », à invoquer en faveur de conclusions libérales « une autorité devant laquelle nul ne refusera de s'incliner », etc..., etc-..; et ce n'est pas à vous, cher ami, que j'ai besoin de dire combien l'habitude d'une pareille phraséologie est peu propre à avancer l'éducation d'un peuple libre : l'influence du langage sur les mœurs est un fait dont l'importance ne saurait échapper qu'aux esprits superficiels. Ensuite, l'opposition, qui, au dehors, paraissait unie, ne pourra se dispenser, une fois dedans, de laisser éclater des dissidences qui seront pour elle une nouvelle cause de faiblesse, li n'est pas impossible que, parmi les élus, il y en ait qui, séduits par le voisinage du pouvoir, s'abaudon-

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nent à une acceptation graduelle, insensible, du principe que ce pouvoir représente. Pendant que les uns resteront inébranlables, les autres, sous prétexte de faire de la, politique pratique^ se réconcilieront peu à peu avec un état de choses dans lequel ils auront aperçu le moyen de se ménager une position éclatante. En savourant les douceurs d'une sorte de liberté parlementaire, ils deviendront moins ardents à vouloir le triomphe définitif de la liberté générale. Ils se|persuaderont qu'il est avec l'Empire des accommodements, et du sein de l'opposition parlementaire, dans laquelle le pouvoir absolu ne devrait trouver que des ennemis implacables, nous risquons de voir sortir des adversaires du pouvoir absolu à moitié convertis. »

Elait-ce là une prédiction en Tair ? Qu'on médite sur les évolutions qui m'ont fourni le sujet de cet article.

Ô puissance décevante de ces mots: la politique pratique I Un jour, en France, dans la France telle que le Deux-Décembre Pavait faite, on entendit les hommes les plus honorables et les plus dévoués dire qu'il fallait passer par-dessus les conditions mises à la faculté d'avoir la main dans les affaires publiques, quelque dures, quelque humiliantes, quelque douloureuses que fussent ces conditions; que le défaut d*exercice conduisait à l'atrophie ; que l'action devait être préférée à l'abstraction ; que s'abstenir c'était abdiquer.

Et Ton ne remarqua pas qu'il n'y a rien de moins abstrait, de plus positif, que le refus de sanctionner la tyrannie en se soumettant à ses décrets.

Et Ton ne prit pas garde que, pour des républicains, l'abdication était d'aller prêter serment à celui par qui la République avait été foulée aux pieds.

Et Ton ne se demanda pas si, tout compté, ce ne serait pas agir au profit dô l'Empire que d'avoir Tair de l'accepter, que de lui procurer le bénéfice d'une opposition parlementaire qui l'avertirait sans lui faire obstacle, l'empêcherait de se précipiter à l'aveugle sans l'arrêter court, tiendrait un flambeau allumé sur sa route, le ferait passer de la catégorie des gouvernements monstrueux dans celle des gouvernements censés réguliers, et lui assurerait l'avantage de cette maxime — très vraie quand la résistance n'est pas radicale et absolue i ^ Onne s*appuie que sur ce qui résiste.

Aussi voyez où nous a menés cette politique pra^ tique. Elle a servi à masquer aux yeul du monde ce que l'usurpation du Deux-Déœmbre avait de plus odieux. Elle a couvert d'une fausse apparence de constitutionnalisme la confiscation de toutes les liber-* tés. Elle a contribué à rapprocher du gouvernement impérial cette nombreuse portion de la bourgeoisie française qui se tient pour satisfaite dès qu'on lui assure, en même temps que Tordre matériel , le moyen de se croire quelque chose en politique. Elle a

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enfin, comme l'écrivait un jour mon cher Barbes, légalisé l'Empire. « Légalisé l'Empire » est un mot profond qui vaut bien qu'on s'y arrête.

Je ne parle pas de ceux qui, tels que M. Emile OUivier, criaient le plus fort, en frappant aux portes de la Chambre : « Pas d'abstention ! S'abstenir, c'est abdiquer. » 11 aurait, en effet, s'il se fût abstenu, abdiqué d'avance le pouvoir dont il jouit maintenant et qu'il convoitait.

Cependant, quelle avait été, avant et pendant l'ère des Cinq^ l'opposition vraiment sérieuse? C'était celle qui avait marqué la période abstentionniste. Elle ne «e vantait pas, celle-là, d'être pratique, ce qui ne J'empêcha pas de se développer en silence avec une activité formidable. On le vit de reste, quand vint pour Paris l'heure d'exprimer ce qu'il avait dans le cœur. La politique de l'inflexibilité avait si peu énervé les âmes et engourdi les convictions, que Paris, à un moment donné, se leva comme un seul homme, plein de vie, plein de résolution, et doué d'une verdeur politique dont la subite révélation Tétonna lui-même. Muette et concentrée, la haine du despotisme n'en était devenue que plus nerveuse. Le peuple, qu'on croyait endormi, avait veillé. Le peuple, qui semblait immobile, avait marché.

Oui, la V raie politique des républicains, c'est, en présence d'un despotisme inflexible, la politique de l'inflexibilité.

292 LA POLITFQUE DE l/lNFLEXIBILITE

La situation de notre pays est telle aujourd'l que plus que jamais il y est interdit aux âmes vir de donner le pas à la politique des transactions celle des principes. La sagesse qui préfère la miêre à la seconde est une sagesse trompeuse, qu'il faut, c'est le sérieux dans les idées, le ca dans l'attitude, la modération dans le langage, n aussi la rigidité dans la conduite. Il est des circ( tances où plier c'est rompre.

NÉCESSITÉ D'ÉVITER hk GUERRE AVEC hk PRUSSE

Publié le 1? juillet 1870

ù. veut-on en venir ? Est-il écrit que l'or de la ace sera jeté au vent, que les Français iront tuer ) faire tuer, que l'Europe s'ébranlera, que l'induss'arrêtera, que le commerce agonisera, que le ail chômera, que le progrès s'ajournera, que la •té reculera, que Thumanité gémira, pour que saction soit donnée à Tamour-propre de nos diplo- 2s en défaut, pour qu'un voile soit jeté sur leur ffisance prise en flagrant délit, et pour qu'une e de plus soit mise dans le jeu d'un César embaré? Voyons, de quoi s'agit-il? Raisonnons un peu, >utefois nous ne sommes pas à une de ces époques les où un peuple, saisi de vertige, se condamne h »rcer d'avec la raison.

294 NÉCESSITÉ d'Éviter

Au général Prim et à ses pareils, il fallait un roi, • Il leur fallait un roi coûte que coûte. Il leur fallait un roi^ au prix du sang des Espagnols versé à flots et des principales villes de l'Espagne abandonnées au canon. Il leur fallait un roi, n'y en eût-il plus au monde. Etait-ce là ce que le gouvernement impérial reprochait à Prim et à ses pareils ? Non : le gouvernement impérial, et Dieu sait si je le calomnie, n'avait rien à redire à ce que, dans les villes de la Péninsule, Tintelligence fût combattue à coups de sabre ; à ce que les républicains d'au-delà les Pyrénées fussent mis en coupe réglée ; à ce que, pendant ce temps, les ordonnateurs de massacres envoyassent des émissaires dans toutes les cours mendier une majesté disponible, la mendier chapeau bas, la mendier de porte en porte.

A nous, cette politique de gueux qui tend la main et qui a du sang sur la main paraissait d'un odieux et d'un ridicule ineffables. Mais nous sommes, nous, des républicains, c'est-à-dire de faibles esprits, incapables d'apercevoir ce qu'il y a de grandeur dans le désir effréné d'avoir un maître, que ce maître soit connu ou inconnu, éclairé ou stupide, podagre ou ingambe ; qu'il soit un honnête homme ou un coquin ; qu'il soit un vieillard comme Espartero ou un enfant comme le duc de Gênes. Prim, lui, avait une intelligence et une âme tout à fait à la hauteur de cette saine doctrine, si ^ chère aux Césars de tous les- pays et de tous les âges, qu'un peuple amoureux de l'ordre, avide' de repos.

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