‹ Questions d'aujourd'hui et de demainChapitre 46 sur 70 · POUR L'EUROPE · texte numérisé non relu

POUR L'EUROPE

pivot de leur politique ; c'était le sentiment de cette nécessité qui avait déterminé l'intervention et cimenté l'accord des gouvernements lorsqu'il s'était agi de garantir Tindépendance de la Belgique ; c'était cette nécessité que, hier encore, l'Angleterre invoquait, lorsqu'elle rappelait les engagements pris en commun par l'Europe pour préserver l'intégrité du territoire belge: et cet équilibre des puissances, jugé si indispensable quand on craignait qu'il ne fût rompu au profit de la France, voilà qu'on le déclare inutile dès que c'est au profit de la Prusse qu'il menace de disparaître!

Le gouvernement prussien n'a pas, que je sache, donné des gages si nombreux, si décisifs, de sa modération et de son désintéressement, qu'il n'y ait pas lieu de se demander ce que le militarisme prussien est capable d'oser et ce que peut devenir, mise en action et pour ainsi dire disciplinée par lui, l'idée du panger* manisme.

On sait assez quels souvenirs de spoliation se lient à la fondation même de la monarchie prussienne. Ce fdt, si j'ai bonne mémoire, un prédécesseur du roi Guillaume qui vola — c'est le mot — la Silésie ; et le royal ami de Voltaire ne trouva pas .le partage de la Pologne incompatible avec les saines maximes de cette philosophie dont il affectait de professer le culte. Depuis lors, tout a été donné, en Prusse, au désir violent de faire d'elle une puissance essentiellement mili-

taire et envahissante. Avec quel succès, la force qu'elle déploie l'atteste. Cette force, il est clair aujourd'hui qu'elle en préparait, qu'elle en rassemblait, qu'elle en organisait les éléments depuis nombre d'années et en silence.

Quant à l'esprit qui dirige sa politique, les Anglais doivent le connaître, s'ils n'ont pas oublié comment le Danemark fut envahi et, surtout, pourquoi il le fut. Pendant qu'ils accusaient la France de convoiter Anvers, le gouvernement prussien, dont ils n'avaient garde de soupçonner l'innocence, prenait possession de Kiel, dont le sort présage celui de Trieste, en attendant que le bras qui, comme je l'ai dit et comme il importe de le répéter, se trouve assez long pour atteindre Paris s'étende jusqu'à la Haye et s'appesantisse sur Amsterdam.

Pourquoi non ? Ce ne sont pas les ressources qui manquent au militarisme prussien : on en a sous les yeux les preuves sanglantes ; et pour 'mettre ces ressources en œuvre, il a une théorie toute prête, les Chambres prussiennes ayant proclamé bien haut, lors de l'annexion du Hanovre , la sainteté des abus de la force et la légitimité du droit de conquête.

Je sais, et le respect de la vérité me commande de reconnaître, que l'abus de la force et le droit de conquête furent toujours au fond des idées napoléoniennes. Mais il est ii\juste de rendre la France moralement responsable des tendances et des actes d'un r^ime

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qui lui fut imposé par le plus odieux des guet-apens , qui ne se maintint que par le mensonge enté sur la ^rannie, et qui n'a glissé dans le sang des soldats qu'après s'être installé dans le sang des citoyens.

Il est impossible qu'aucun étranger de bonne foi persiste à croire, après la journée du 4 septembre, que la France et l'Empire c'était tout un. Ce jour-là, le trop long menspnge d'une confusion monstrueuse a été mis à nu. Ce jour-là, l'indignation de la France contre l'Empire, le mépris de la France pour TEmpire, ont eu un accent aussi clair que formidable. Or, cette France qui, le 4 septembre, poussa le grand cri vengeur, n'avait pas voulu la guerre. Si elle l'avait voulue, elle n'aurait pas, d'une voix unanime, et avec enthousiasme, et avec passion, acclamé le gouvernement républicain; elle n'aurait pas confié le pouvoir à ceux-là mômes par qui la guerre avait été repoussée et maudite.

Qu'on ne prétende pas, avec le Baily Neios^ qu'elle fttt populaire jusqu'au moment des revers. Nous ne lesavons pas attendus, ces revers, pour dire, et dire bien haut, que les provocations impériales étaient dictées par l'espoir, cruel et vil, de cimenter au moyen du sang versé Tédiflce d'une dynastie ; que l'essor imprimé au militarisme était le pire des fléaux à éviter ; que le despotisme était le fils de la guerre , et qu'à ce Minotaure du césarisme, qui se nourrit de chair humaine, ii fallait refuser son affreuse pitance.)

Ce langage n'était pas» j'en conviens, celui des suppôts de TEmpire, d'une majorité législative à vendre, ou plutôt vendue, des courtisans traîneurs de sabre, des fonctionnaires payés pour organiser l'enthousiasme et faire crier : « A Berlin ! » Mais c'était celui de la grande majorité des classes moyennes, celui du peuple, celui de la France, représentée par tout ce qui en constitue le cerveau et le cœur, celui de la presse. indépendante tout entière, à Paris et dans les provinces, celui de chaque organe de cette foule innombrable, irrésistible, à laquelle, dans une heure d'immortelle mémoire, il ne fallut qu^un cri pour renverser à jamais le trône impérial et ressusciter la République.

Oui, cette guerre si terrible et si funeste, la France la repoussait, et c'est TEmpire qui, seul, en est coupable. Que le roi de Prusse ne le nie pas : il l'a reconnu lui-même, il Ta affirmé, il Ta proclamé, à la face du monde, lorsqu'il a dit : « Je fais la guerre à Napoléon, et non pas au peuple français. » D'où vient que, lorsqu'il a eu Napoléon sous ses pieds, et devant lui le peuple français, le roi de Prusse n'a pas fait halte ? Le mot de paix prononcé par lui du haut de sa victoire auraijt prouvé d'une manière éclatante sa sincérité et donné à ses succès la sanction souveraine de la justice. Au lieu de cela, il a ordonné à ses armées de doubler le pas , et l'alternative a été : démembrement ou bombardement.

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Trêve de prétextes I Trêve de sophismes ! Toute guerre de conquête est détestable : c'est cellelà que rêvait le despote abattu.

Toute guerre défensive est légitime : c'est celle-là qne fait, depuis qu*il est abattu, la France envahie.

Et elle durera, cette guerre, la plus défensive qui fôt jamais, tant qu'il restera au peuple français une once de poudre, une goutte de sang, un souffle.

Si Ton en doute, qu'on demande à Toul, à Phals^ bourg, à Montmédy, à Thionville, à Verdun, à Bitche, à Strasbourg ; qu'on demande à tous ceux qui ont péri. — Interroger les vivants est inutile, quand ce sont les morts qui répondent.

Publié à Paris, le 25 septembre 1870, pendant le siège

Ayons la foi.

Et tout d'abord, croyons au pouvoir de la justice.

Car ridée de justice est plus que la sanctification, elle est le mobile des sacrifices qui rendent tout possible, des grandes colères qui renversent tout, et des Vertus qui sauvent.

La justice a changé de camp. Au début de la guerre, elle combattait pour l'Allemagne, attaquée, et contre Bonaparte, agresseur : aujourd'hui, elle combat pour la France forcée à un duel au couteau, et contre le roi de Prusse nous criant, à la façon des conquérants de grand chemin : « L'honneur ou la vie! »

Croyons ensuite à la République.

Si le gouvernement de la'Défense nationale avait cru en elle d'une foi plus profonde, il ne lui aurait pas donné, devant les chancelleries de l'Europe, une attitude suppliante ; il n'aurait pas eu l'air de demander grâce pour elle; il ne lui aurait pas cherché des représentants et des appuis parmi ses adversaires de la veille, de Tavant-veille et de tous les temps; il n'aurait pas tenu à l'écart ses serviteurs les plus énergiques, paralysant ainsi leur bonne volonté et enlevant à la cause commune le bénéfice de leur concours ; il n'aurait pas préféré l'espérance illusoire de se faire accepter par ses ennemis, à l'avantage certain de s'appuyer sur ses soutiens naturels et d'ajouter leur force à la sienne. Il n'aurait pas, lui qui parlait, qui agissait au nom d'un peuple admirable de calme, de modération et de générosité, poussé la peur de faire peur jusqu'à voiler à demi la statue de la République. Il est temps d'adopter une politique qui, sans cesser d'être modérée, soit plus fière, et qui, sans se montrer étroitement exclusive, soit plus franchement républicaine. Les membres du gouvernement de la Défense nationale sont hommes à comprendre cela : ils le comprendront.

Enfin, croyons à la France.

Ceux qui la jugeraient en danger de mort ne connaissent ni son histoire ni son génie ; ils ignorent que^ de tous les peuples du monde, le peuple français est celui qui possède au plus haut degré le pouvoir de

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se renouveler, de se rajeunir, de reprendre des forces, quand il lutte, dès qu'il a touché la terre. De combien d'épreuves terribles n'est-il pas sorti victorieux ? Le monde tressaille encore au souvenir des efforts épiques qui feront de la Révolution française l'éternel étonnement des hommes. Fut-il donné, même aux batailles du premier empire, de tarir la source de notre sang? Non. Lorsqu'en 1815 l'Europe coalisée vint prendre la France à la gorge jusque dans Paris, la terrassa, la foula aux pieds, qui ne se serait pas imaginé que la France était morte, bien morte ? Qui se serait attendu à la voir renaître avec un redoublement de vie ? De l'influence corruptrice, de la fatale influence du second empire, il n'existe, hélas I que de trop affreux témoignages. Il fallait un Bonaparte pour qu'une capitulation de Sedan fût possible. Mais, lui une fois renversé dans cette boue sanglante, quel spectacle I Qu'ils pensent donc, les hommes de peu de foi, qu'ils pensent à Strasbourg, à Phalsbourg, à Toul, à Montmédy. Là est la France, et il n'est pas un point du globe où ne soit arrivé le bruit de ses battements de cœur.

Oui, croyons, droyons à la France, à sa vitalité indomptable, à ses foudroyants retours d'héroïsme, à la toute-puissance de ses désespoirs. C'est précisément parce qu'ils, la savent douée d'une force à l'épreuve des plus effroyables revers, que les gouvernements étrangers la jalousent et, lâchement, l'abandonnent.

C'est parce qu'il sait que pour la France il n'est pas de chute irréparable , que le roi de Prusse, les pieds ' dans le sang, invoque contre elle le bon Dieu, transformé dans ses prières impies en Dieu de la rapine et du carnage, en souverain ordonnateur des guerres d'extermination. Il veut la France morte, tout à fait morte, parce qu'il la redoute vivante.

Laissons donc là les appréhensions puériles. Le découragement, outre qu'il est honteux, serait inepte. Ck)nnaissons mieux ce que nous sommes, ce que nous valons, ce que nous pouvons. Sans nous bercer des illusions décevantes où nous endormirent trop longtemps les menteurs à gages de l'Empire, et tout en continuant notre mépris aux fanfaronnades des héros de contredanse qui nous ont fait la situation où nous sommes, ouvrons nos âmes à une confiance virile. Quand il est si clair que nos défaites sont venues de la prodigieuse impéritie d'un César de contrebande

et de sa suite, n'y cherchons pas sottement la preuve

que les Prussiens sont invincibles et que la science militaire est chose dont seuls ils possèdent le secret. Ne nous exagérons pas, au profit du prestige de leurs armes, le mérite de leur aptitude à se cacher dans les bois, et la splendeur de leurs victoires de dix contre un. La résistance, désormais immortelle, de la petite forteresse de Toul, nous dit assez comment on peut avoir raison de ces savants en uniforme. M. de Bismarck affecte de regarder Paris <}omme

une proie qui ne saurait lui échapper. Nous verrons bien. L armée prussienne est nombreuse, c'est vrai : la nôtre Test aussi. Leur artillerie est formidable : la nôtre, servie par les premiers canonniers du monde, les soldats de la marine, est-elle un joujou ? Les Prussiens sent braves : s'ils ignorent de quel pas nos gardes mobiles vont au feu, le champ de bataille, jonché de cadavres, le leur apprendra. Ils sont mieux armés que nous ; mais ils ont derrière eux la France, qui entourera d'un cercle de fer leur cercle de fer, et, devant eux, nos forts, puis nos remparts, puis nos barricades, puis... le pacte que nous avons fait avec la mort. Trois mois nous séparent de la faim. Eux, elle les presse déjà : témoin les exactions auxquelles ils sont condamnés et qui amassent contre eux un trésor de vengeance. Avant longtemps, avant que rapprovisionnement de Paris soit épuisé, la faim aura chassé le loup du bois. Voici venir Thiver, amenant le froid, la pluie, la maladie. Autant d'auxiliaires contre des masses qui couchent sur le sol humide et glacé, et en plein air. Le Dieu du doux roi Guillaume n'intervertira probablement pas, pour lui plaire, Tordre des saisons.

Les Prussiens, toutefois, ont sur nous, au point de vue militaire, un avantage indiscutable. Mai s celui-là, il dépend de nous de le leur arracher. Ils agissent en silence, avec ce morne concert, avec cet ensemble automatique, mais redoutable, qui est le résultat de

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Tobéissance passive. Nous^ nous sommes exposés à ces mouvements désordonnés^ à ces oscillations, à cette diversité de vues, qui sont le résultat de la liberté et semblent inhérents à la nature des choses dans une ville comme Paris. Les Prussiens sont un: nous sommes beaucoup. Eh bien, soyons un, nous aussi. Gela n'est pas impossible. Il n'est pas impossible que le patriotisme nous soit ce qu'est aux Prussiens la discipline. Si nous parvenions à opposer l'harmonie de nos volontés à l'uniformité de leurs mouvements, l'histoire du monde n'aurait pas une plus belle page que le siège de Paris. Essayons. Que nos cœurs se cherchent. Que nos bras s'entrelacent. Que les questions de nature à nous diviser fassent place à cette question qui les embrasse toutes : la défense natio* nale. Que nos mille pensées viennent se fondre dans ce^te pensée suprême : le salut de la patrie, notre mère à tous.

Les conseillers du roi Guillaume ont compté sur nos dissensions, n'en doutons pas ; ils ont fait entrer nos déchirements intérieurs dans leurs calculs féroces. Qu'ils n'aient pas cette joie d'avoir calculé juste* Si nous critiquons le gouvernement, que ce soit, non pour le décrier, mais pour l'avertir ; non pour le renverser ou le modifier, mais pour le détourner d'une faute, lui signaler un péril, lui suggérer une mesure propre à alléger sa tâche ou à la féconder. Si nous lalons à lui, que ce soit pour le faire vivre de la vie

de l'opinion publique, pour le mettre de plus en plus en communion avec elle, pour lui dire par exemple : La défense de Paris est hors de ses murs autant et plus encore que dans ses murs. Paris a besoin de la France. Envoyez donc à la France, et au plus tôt, et par tous les moyens qui nous restent, et à tout risque, des commissaires munis de pouvoirs extraordinaires et chargés de faire sonner dans chaque commune le tocsin de la levée en masse. Pas d'élections munici- I)ales dans les départements. Faites sous Tinfluence des maires de l'Empire, — et dans nos communes rurales, l'influence du maire est souveraine, — elles raffermiraient le pouvoir dans les mains auxquelles il est urgent de l'enlever, et c'en serait fait de l'élan national, peut-être. Le salut du pays demande des maires républicains, nommés provisoirement par des autorités républicaines. Occupez-vous aussi de la question des subsistances, et sans retard. Armer le peuple est une nécessité ; le nourrir, un devoir. Du plomb, du pain, voilà ce qu'il faut.

Avec du plomb, avec du pain, avec une cause juste, avec la foi en nous, avec l'union des esprits et des cœurs, nous sauverons la France ; et l'Europe, qui assiste les bras croisés à ces égorgements, nous devra d'échapper à la barbarie.

Publié à Paris, le 12 octobre 1870, pendant le siège

Nous assistons à un phénomène monstrueux. Il aurait étonné jusqu'aux âges de barbarie. 11 scandalisera l'histoire. Des hordes impatientes de tout tuer, cle tout brûler, de tout détruire, se sont répandues ^n masses serrées et profondes autour de la plus hos- Jt>italiêre des villes. Paris est prisonnier. C'était là Texi::)loit final rêvé par le j^ de Prusse. Le dix-neuvième Siècle a son Attila. Lui et ceux qui le conseillent, in- X^oquant, avec du sang jusqu'aux genoux, ce qu'ils ^^nomment le Dieu des armées, ils ont juré que Tai- ^^nable et vaste cité, rendez-vous permanent de tous .es peuples du monde, serait momentanément retranîhée du monde ; que la ville européenne manquerai } :out à coup à TEurope ; que, dans un des principaux

laboratoires de la pensée, la pensée étoufferait entre des canons ; que Paris» capitale du cosmopolitisme, serait» pendant quelques jours , comme une île — une île n'ayant plus même l'Océan pour l'aider à vivre de la vie universelle. £h bien, soit. En attendant qu'une catastrophe proportionnée à l'énormité d'un tel attentat en punisse les auteurs, l'air nous reste. C'est à l'air que je confie ce que je veux dire au peuple anglais.

J'ai été pendant vingt ans son hôte. Je n'ignore pas qu'en Angleterre, comme ailleurs, il est donné à tout sentiment généreux de faire tressaillir la fibre populaire. Mais ce n'est pas à la générosité du peuple anglais que j'entends m'adresser. La France républicaine a droit aux sympathies de tous : elle n'a besoin de la pitié de personne. Sa force, elle la porte dans ses bras et dans son cœur. Elle a du pain, elle a du fer ; elle sait qu'on est bien près d'avoir fait un pacte avec la victoire, quand on a fait un pacte avec la mort : cela suffit.

Tout ce que je tiens à prouver aux Anglais, c'est ceci : notre cause est juste. ^

Et d'abord, grâces soient rendues à M. de Bismarck. Dans son entrevue avec M. Jules Favre, il a levé le voile. L'Europe saura désormais jusqu'où se peuvent emporter l'arrogance du militarisme prussien et sa rapacité. Au roi de Prusse, il faut l'Alsace, il faut la Lorraine, il faut l'héroïque garnison de Strasbourg prisonnière de guerre ; il faut, comme condition d'un

simple armistice, la plus puissante des citadelles de Paris, le Mont-Valérien ; il faut Paris sous les bombes ; il faut la France, non plus démembrée seulem^it, mais à jamais avilie. On cessera de la frapper quand elle sera cadavre. Tant d*insolence confond

l'esprit.

Lorsqu'il tenait ce langage, M. de Bismarck ignorait-il donc qui nous sommes ? Avait-il oublié Thistoire de nos triomphes, si rapidement sortis, pendant la Révolution française, de Pimmensité même de nos périls? S'abusait-il au point de regarder comme preuves de l'invincibilité prussienne les désastres nés de l'imprévoyance et de l'impéritie dictatoriales d'un César imbécile ? Des victoires de dix contre un lui étaient-elles un sûr garant du succès, dans les combats à venir d'un contre un? La résistance de Strasbourg, de Phalsbourg, de Toul, de Montmédy, ne lui avaitelle pas dit ce qui se passe, à de certaines heures, dans des âmes françaises ? Les innombrables espions qui servent sa meurtrière politique en la déshonorant, avaient-ils négligé de lui apprendre que nous sommes, dans Paris, près de cinq cent mille hommes portant les armes; que nos forts sont défendus par dlnfailliblés pointeurs ; que nos remparts sont couverts de canons; qu'après nos remparts viennent nos barricades ; que nous avons des canonnières pour protéger la Seine, des barrages pour submerger rennemi, des torpilles pour rendre nos murs inabordables ; que la

science a inventé pour notre usage des engins formidables ; que nos jeunes mobiles sont devenus en quelques jours de vieux soldats ; que l'attitude de la garde nationale sginonce une résolution indomptable ; que l'ardeur martiale du vigoureux peuple des faubourgs déborde; que notre force est centuplée par notre union ; que Paris, souriant et menaçant, est plein de ce calme des grandes colères dontparle Tacite, et que, derrière les insolents qui nous investissent, la France se lève ?

Tout cela, M. de Bismarck le savait, et, sachant tout cela, M. de Bismarck a élevé, au nom de son maître, des prétentions auxquelles la seule réponse possible est une guerre au dernier sang. Rien ne montre mieux à l'Europe, à l'Angleterre, ce qu'elles auraient à attendre du pangermanisme en délire, s'il pouvait arriver que la France ne fût plus là pour le contenir.

Après la capitulation de Sedan, Frédéric-Guillaume se trouvait au but indiqué par lui-même. Il avait dit : « Je fais la guerre à Napoléon, et non point au peuple français. » Eh bien. Napoléon, vaincu, était captif de la Prusse. La France se hâta de le détrôner, frappant en lui, non le vaincu, mais le tyran. Par cela seul, elle répudiait la guerre, cette guerre qu'elle n'avait pas voulue — je le prouverai plus loin — cette guerre que le roi de Prusse avait solennellement déclaré n'être pas faite par lui au peuple français, et qui, dès lors, n'avait plus de raison

d'être. La République, c'était la paix. On le comprit ' ainsi, en Angleterre et partout. La joie, bannie des cœurs, y rentra. Le monde respirait enfin. Nul doute que le roi de Prusse n'allât au-devant de Ja paix par une proclamation de circonstance. D'importants organes de la presse anglaise s'y attendaient : ils l'annoncèrent. Mais non : changeant tout à coup d'ennemi, le roi de Prusse se jeta éperdument dans la guerre à outran^îe. A la circulaire dans laquelle le gouvernement nouveau repoussait l'héritage sanglant de l'Empire, et témoignait en termes si pressants de son désir de faire une paix honorable, dût-elle être onéreuse, on sait comment le roi de Prusse répondit, et la postérité ne s'en souviendra qu'en frémissant il répondit par des coups de canon , par un redoublement de rage, par le bombardement de Strasbourg, par Tordre donné à ses troupes de marcher sur Paris. Et, comme pour mieux prouver que c'était bien le peuple français qu'il brûlait d'anéantir, il affecta d'entourer d'égards le criminel auteur de la guerre, réservant ses fureurs pour un peuple qui ne l'avait pas voulue.

Et quand je dis : qui ne l'avait pas voulue, je dis bien. Que le Bally-News se rappelle ce qu'il écrivait dans son numéro du 7 septembre : « Le parti républicain n'est en aucune façon responsable de la guerre actuelle... Alors que la majorité impérialiste couvrait d'applaudissements commandés la déclaration de

guerre à la Prusse ; alors que la plèbe feshionable des boulevards sommait Tarmée d'occuper Berlin à bref délai ; alors qu'une campagne impériale était acclamée par tout ce qu'il y avait de frivole, de bas, de mercenaire, dans la province, et surtout dans la capitale, les députés républicains faisaient tout ce qu'il était au pouvoir du courage et du patriotisme de faire pour préserver leur pays de l'illusion, du péril et du sang versé. Les républicains de nos jours ont constamment protesté, non-seulement contre la guerre agressive, mais contre les armées permanentes. Ils ont été à l'avant-garde de l'opinion européenne en faveur de la vérité, de la paix et de la liberté comme principes de gouvernement. »

De pareils aveux tranchent la question, s'il est incontestable que ce parti républicain qui a maudit la guerre, qui est par principe ami de la paix, qui a toujours protesté contre le système des armées permanentes, toujours flétri le droit de conquête, représente les aspirations et le génie de la France. Or, on ne peut le nier, après la journée du 4 septembre. Si ce n'était pas la France qui avait parlé ce jour-là, et si, en condamnant le césarisme, elle n'avait pas du même coup condamné la politique agressive qui en est l'essence, le pouvoir ne serait pas aujourd'hui aux mains des plus constants, des plus énergiques adversaires de cette politique. Et, d'un autre côté, il n'aurait pas suffi d'un moment, d'un cri, pour renverser l'Empire, s'il n'avait

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pas représenté une France toute factice, ce gouvernement de janissaires qui , après avoir trompé les paysans en leur promettant « Tordre et la paix », proclama soudain par Forgane de M. de Gramont, et en termes irréparables, la prétendue nécessité de la guerre ; la fit voter par une majorité servile qui, quelques jours auparavant, avait acclamé la paix; imposa silence aux véhémentes protestations de la presse indépendante de Paris et des provinces ; fit crier : € A Berlin / » par ses blouses blanches^ et lança ses sergents de ville contre les manifestations pacifiques du boulevard, contre les bandes d'étudiants et d'ouvriers qu'on entendait chanter d'une voix émue :

Les peuples sont pour nous des frères, Et les tyrans, des ennemis.

Maintenant que, dans son entrevue avec M. de Bismarck, l'homme de Sedan ait eu le front de prétendre qu'il avait eu la main forcée, que la France l'avait poussé, malgré lui, aux frontières, c'est là un mensonge qui couronne bien son règne, commencé par un parjure ; c'est un attentat qui clôt dignement la série de ses attentats. Au lieu de dire : C'est moi qui fus le coupable, me, me^ adsum qui feci! il a dit en réalité : A moi, une réception princière ; à la France, l'invasion qu'elle a méritée et ses horreurs I Tout autre que lui, par une inspiration dont, en pareille

circonstance, Tâme même la plus vile ne serait pas incapable, eût menti pour préserver son pays : il a su mentir, lui, pour Taccabler.

Non, il n'est pas vrai que la nation française ait sur la conscience ce conflit terrible. Ce qui est vrai, c'est qu'elle n'a pas fait assez tôt justice de Thomme néfaste qui seul en est responsable. L'histoire, pour peu qu'elle tienne compte de toutes les circonstances qui expliquent la fatalité de notre long asservissement, y verra moins notre tort que notre malheur. Mais enfin, ce malheur est de ceux qui appellent une expiation. Si donc, après le détrônement de Napoléon-Louis Bonaparte, la Prusse s'était bornée à demander qu'on rindemnisât équitablement des sacrifices que cet homme funeste lui avait imposés, en tramant contre elle à sa suite des soldats français, la Prusse aurait été dans son droit. Mais il s'agissait bien d'équité pour Frédéric-Guillaume! Démembrement ou bombardement, l'honneur ou la vie, voilà tout ce qu'il avait à nous dire. C'était trop peu pour son orgueil^ trop peu pour son ambition farouche, trop peu pour sa haine de la République et de la France, que l'éclat de succès sans exemple, que la supériorité de ses armes reconnue, que l'unité germanique définitivement établie, que la couronne impériale de Charles-Quint posée sur sa tête, que son trésor rempli, que l'Allemagne placée dans une position superbe : telle est l'humanité, telle est la modération de ce prince pieux, que, pour lui, si

la France n'est pas égorgée et déshonorée, il n'y a rien de fait. Joueur eflù'éné, au jeu sanglant des batailles, peu lui importe que la chance puisse tourner contre lui, et qu'en ajoutant des montagnes de morts à des montagnes de morts, en se faisant maudire par tant de mères, il s'expose à voir ses triomphes changés en défaites et le sol que foulent ses soldats devenu leur cimetière : ce qu'il veut, ce roi chrétien, c'est que la Prusse tue la France, au risque d'être tuée par elle. « Il me faut l'Alsace, il me faut la Lorraine, il me faut les Vosges, il me faut Soissons,, il me faut le pouvoir d'atteindre et de détruire Paris, rien qu'en étendant le bras, » voilà la réponse de Frédéric-Guillaume au vœu que le Times exprimait naguère, lorsqu'il s'élevait contre l'idée d'un démembrement de la France, au point de vue de la paix européenne.

La paix ? Comment y songer lorsque déjà les Prussiens dressent leurs batteries contre les arts de la paix ? 11 y a des Anglais dans Paris assiégé : ceux-là pourront bientôt raconter à l'Angleterre quelles précautions on a dû prendre contre une armée qui nous ramène aux Grandes Compagnies du moyen âge. Ils lui diront que toutes les ouvertures de nos monuments, toutes les fenêtres du Louvre, ont dû être bouchées avec des sacs de terre ; que les livres, les estampes, les manuscrits, les camées, les médailles, ont dû être protégés par des murs faits de tôles agglomérées;

qu'il â fkllu casemater Raphaël, Léonard de Vinci, Titien, Rembrandt, et la Diane chasseresse, et la Vénus de Milo, et les Esclaves de Michel-Ange, et tant d'autres merveilles. Il sera facile alors aux Anglais d'imaginer les abominations de cette guerre, en se figurant ce que serait Londres si la menace d'an bombardement les contraignait de mettre à l'épreuve des bombes le British Muséum, la Galerie nationale, l'abbaye de Westminster, le musée de Kensington; si une nuée de routiers et de malandrins modernes les forçait de blinder les marbres du Parthénon — ceux qu'a touchés la main même de Phidias — de cuirasser les sculptures d'Halicarnasse, de matelasser touâ céâ trésors du génie humain qui appartiennent, après tout, aux assiégeants comme aux assiégés ; de défendre, en un mot, contre des barbares ce qui fadsait, hier encore, leur admiration, ce qui les arracherait demain à la barbarie.

En présence d'un semblable débordement de passions agressives, qu'on vienne donc nous parler des garanties dont la Prusse a besoin contre la possibilité d'une nouvelle guerre d'agression ! L'agression dont les peuples allemands feront bien de se préoccuper est celle dont le César tudesque, s'il était vainqueur, menacerait leur civilisation et leurs libertés.

Et l'Europe, elle aussi, fera bien de s'en préoccuper. Car son grand danger, à Theure où nous sommes, est dans le caractère violent du militarisme prussien ;

dans cet esprit qui, non content de l'Alsace et de la Lorraine, convoite Soissons. C'est le même qui dévora une partie du Danemark, le même qui mit Francfort au pillage, le même qui proclama l'annexion du Hanovre justifiée par le droit de conquête, le même qui déclara ridicule le principe que les populations ne sont pas transférables sans leur aveu, qu'un peuple n'est pas un troupeau.

Quant à nous, nous avons serré nos reins. Nous sommes calmes et résolus, nous sommes unis, nous sommes prêts.

Si le peuple anglais comprend que notre cause est celle du monde entier, étant celle de la justice, à lui d'agir en conséquence ; à lui de peser, en ce qui le concerne, les suites du droit de conquête, déchaîné. Une nation qui sanctionne par son indifférence les saturnales de la force risque de les subir, et le mérite. Mais c'est affaire au peuple anglais d'y songer. Notre affaire à nous est de prouver au monde que notre cause est juste, et, cela bien entendu, de mourir pour le droit, qui ne meurt point, ou de vaincre avec lui.

Publié le 2 janvier 1871, à Paris, pendant le siège

Mon cher ami.

J'ai souvent senti mon esprit se réchauffer à la flamme du vôtre, et dans les battements de votre cœur j'ai toujours reconnu les battements du mien. C'est pourquoi je vous adresse les remarques que la situation me suggère. Et je vous les adresse publiquement, parce qu'aujourd'hui, aujourd'hui surtout, il est commandé à quiconque pense avoir quelque chose d'utile à dire de le dire bien haut.

Je ne sais si tout le monde a été frappé de cette idée, cependant très simple, que, pour Paris, l'héroïsme, qui était il y a deux mois un noble entraînement, est désormais devenu, à quelque point de vue qu'on se place, une nécessité. Un grand effort, soutenu, décisif, voilà

ce que la sagesse, même la plus vulgaire^ réclame aussi impérieusement que le courage le plus exalté; voilà ce qui répond aux exigences de l'intérêt personnel autant qu'à celles de l'honneur.

Lorsque, après le désastre de Sedan, si horriblement complété par la capitulation du m^-réchal Bazaine, la province, à travers Tobscurité qui nous environne, apparaissait troublée, paralysée, livrée au fatalisme du désespoir, et se cherchant pour ainsi dire .sans se trouver, on conçoit que l'idée delà paix ait pu s'associer dans des âmes sans ressort à celle de Paris dompté. Paris dompté, c'était, si la province fût restée immobile, la guerre finie. La France en serait morte, attendu que la honte, qui ne fait que flétrir les individus, tue les peuples ; mais enfin ceux-là, — s'il en existe de tels, — auraient eu la paix en perspective, pour qui l'humiliation de la patrie n'est pas le dernier des malheurs.

Aujourd'hui,, rien de semblable. Le cri Aux armes! poussé d'un bout du pays à Tautre avec l'irrésistible accent des époques héroïques ; chaque citadin transformé en soldat ; le fusil remplaçant la bêche dans la main du paysan furieux; le tocsin de la guerre sainte faisant comme jaillir du sol de cette France, grand « nid de guerriers», des armées puissantes par le nombre, par l'organisation, par les engins de mort, par le patriotisme en ébuUition, la victoire enfin ressaisie par des recrues, tout cela dit assez que, si Paris

saccombait, sa chute n'amènerait nullement la fin de la guerre. Cessant de combattre pour dégager Paris, la France continuerait de combattre pour le relever et le venger. -

Donc, loin de marquer la an de nos souffrances matérielles, une capitulation en serait l'effroyable couronnement. Une fois dans nos murs, les Prussiens voudraient'ils, pourraient-Ils nous en laisser sortir? La défense nationale aurait trop à y gagner ; Tinvasion, trop à y perdre. Nous serions plus étroitement prisonniers que nous ne le sommes. Ce qui d'un poids étouffant pèserait alors sur notre liberté, ce serait quelque chose de bien autrement terrible que la difficulté de percer les lignes prussiennes, ce serait l'insolence prussienne. Au lieu d'avoir autour de nous des ennemis, nous aurions devant nous des geôliers ; audessus de nous, des maîtres. La barrière inhumaine, odieuse, mais quelquefois franchie, qui aujourd'hui nous sépare des chers absents, serait devenue absolument infranchissable. Plus de ballons ! Plus de pigeons I Plus de lueurs passagères traversant Tombre afl&*euse où nous sommes en ce moment plongés. Ce serait la nuit, la nuit noire, une nuit de Tenfer.

Et ce serait la faim, aussi. Qu'on ne parle pas de rintérêt que les Prussiens auraient à nourrir la capitale, condamnée au dégradant supplice de leur devoir son pain : pourraient-ils pourvoir, au moins d'une façon régulière et permanente, à la subsistance de l'énorme

population de Paris, ayant à pourvoir à leur propre subsistance au milieu d'un pays ravagé, et, — dans l'hypothèse de la guerre se continuant, se développant, — traversé au nord, au sud, à Test, à l'ouest^ par des armées sans cesse en mouvement qui occuperaient les routes et intercepteraient les convois, à moins que la défense nationale ne renonçât à couper les vivres aux dominateurs de Paris, seul moyen de les en chasser, puisque Paris rendu imprenable se trouverait imprenable à leur profit dès qu'ils y seraient? On frissonne quand on songe aux scènes de délire que deux iours, rien que deux jours de retard dans Tarrivée des vivres, pourraient enfanter au sein d'une ville de deux millions d'âmes occupée par l'ennemi, prisonnière et affamée. Etre esclave d'un vainqueur farouche, être complètement retranché du [monde, se traîner dans les ténèbres jusqu'à la mort par regorgement ou par la faim, telle est la situation sans exemple que la reddition de Paris menacerait de réaliser dans tout ce qu'elle contient d'effroi et d'angoisses, dans toute son inexprimable horreur.

A qui dirait: Cela ne sera point, je réponds: Enêtesvous bien sûr ? Et j'ajoute : Il suffit que cela soit possible, pour que la nécessité de briser, coûte que coûte, le cercle qui nous étreint soit démontrée, nonseulement comme affaire d'honneur, mais comme affaire de haute prudence. Non, depuis que la France est debout ; depuis que, tirant l'épée, elle en a jeté au

loin le fourreau, il n'y a plus pour les habitants de Paris deux dénoûments à mettre en balance : le dénoûment que la sagesse conseille, que la nécessité commande, c'est le dénoûment héroïque.

Et d'où nous viendrait le droit de trouver chimérique l'espoir du salut par la victoire? Est-il une intelligence si obscure, est-il un cœur si timide que ne puissent raffermir et convaincre les merveilles opérées depuis deux mois dans Paris ? En quel lieu du monde, à quelle époque, vit-on une ville prise au dépourvu, cernée, isolée du reste de la terre, improviser tant de moyens de défense et d'attaque, tirer d'une foule une armée, répondre à l'appel de chaque besoin nouveau par une invention nouvelle, arracher coup sur coup à la nature mille secrets libérateurs, créer par les mains de l'industrie privée des centaines de canons d'une excellence reconnue et d'une portée terrible, obtenir d'une seule usine jusqu'à deux mille obus par jour, mettre tous les éléments à proflt pour sa conservation, et devenir du jour au lendemain un vaste champ de manœuvres, une immense fabrique d'armes, une pépinière de soldats ?

« A supposer que nous puissions avoir assez de canons, » me disait, il y a deux mois, un personnage considérable, «comment avoir assez d'affûts; et, si nous avions assez d'affûts, comment avoir assez d'attelages; et si nous avions assez d'attelages, comment avoir assez de canonniers ?» Eh bien, canons, affûts,

attelages, canoûniers, Paris a tout créé, tout trouvé, tout donné. Et lorsque, pour rentrer en communication avec la France, avec le monde, elle a, cette ville sans égale, une artillerie puissante et cinq cent mille vaillantes mains tenant un fusil, son lot serait d'attendre à l'abri de ses remparts que la famine vînt nous prendre à la gorge 1

A ce compte, nos généraux seraient des personnages parfaitement inutiles. Quel besoin aurions-nous de leur savoir militaire, et de quoi nous servirait même leur génie, si nous devions nous borner, sous leurs • ordres, à épier sur le cadran l'heure de la soumission ? Le succès est à notre portée: seulement, pour l'atteindre, la première condition est d'y croire ; pour sauver la patrie, la première condition est de croire à la patrie. Ils n'auraient que faire à la tête des troupes^ ceux qui seraient incapables de leur inspirer, faute de la ressentir, cette virile confiance qui est le côté radieux du courage et conduit par la volonté de vaincre au pouvoir de vaincre.

Qu'il soit donc coupé court, et promptement, — le temps presse I — à ce système d'inaction qui, pendant que le froid engourdit les corps, tend à engourdir les âmes.

Deux batailles mémorables ont montré ce que pourrait Toffensive prise avec décision et habilement conduite. Ce n'était pas, j'imagine, pour nous prouver les avantages de Timmobilité sôus les armes que le gé-

néral Ducrot, il y a un mois, se lançait en avant, après avoir, dans une proclamation admirable, poussé un cri vengeur, le cri de Toffensive ; et ce n'est pas, que je sache, pour leur donner la glace seule à combattre que le général Trochu a formé les compagnies de guerre.

n y a, d'ailleurs, un intérêt suprême à faciliter la marche, à empêcher la destruction possible des armées de secours, en retenant autour de Paris la totalité des forces qui l'assiègent.

Je le répète : ce qu'il faut, c'est' ceci : croire à la patrie. Voilà, voilà ce qui doit nous sauver. Et de quel éclat souverain ne rayonnera pas alors notre cher pays ! La grandeur tnême de ses revers épiques et leur foudroyante succession seront portées au compte de sa gloire ; car vaincre après tant de défaites, et en quelque sorte à force de défaites, est-il rien de plus imposant?

Combien elles sont dignes de mépris les victoires quii dues à la supériorité du nombre, à la ruse, à la force, ne développent chez le peuple qui les a remportées que l'orgueil, la cruauté^ la rapacité des races conquérantes ! Ce qui est digne d'admiration, c'est la défaite noblement subie et vaillamment réparée, parce qu'elle atteste la présence et le triomphe de toutes les vertus qui sont l'honneur de l'espèce humaine : le calme dans le malheur, la persévérance stoïque, la fermeté d'àme, une résolution d'airain, et.

avec la volonté de ne jamais fléchir, le pouvoir de ne jamais désespérer. Les véritables marques de l'invincibilité sont là. Or, la gloire n'est pas de vaincre, mais d'ê'tre invincible.

Publié le 30 janvier 1871

Que dire ? Que faire ? Par quel effort de la volonté dominer le désordre des pensées qui, en un tel moment, vous assiègent et vous oppressent? Quelle parole trouver qui ne soit pas un cri d'angoisse, et comment commander le calme à son cœur ? Il le faut pourtant.

Une Assemblée va être convoquée : cherchons ce que doit être son caractère et en quoi doit consister sa mission.

Son caractère ? Il importe qu'on le détermine de la manière la plus stricte.

Sa mission ? Il est indispensable qu'elle soit renfermée dans des limites absolument infranchissables.

Une pareille Assemblée ne saurait être ni un corps législatif, ni une Assemblée constituante : la nature

350 DECX ASSEMBLÉES A ÉLIRE

même des choses veut qu'elle soit spécialement et ex-

cîusivement une réunion des mandataires de la nation française chargés par elle de traiter des conditions de la paix. Rien de moins, rien de plus. Sa tâche est finie aussitôt la paix conclue. Qu'elle se retire alors pour Mre place, dès qu'il n'y aura plus que des Français en France, à une seconde Assemblée tout à fait distincte de la première et appelée, elle, à se prononcer sur ce qui regarde, non pas nos ennemis, mais nous. Peut-il en être autrement ? Eh quoi 1 c'est quand l'œil des envahisseurs est sur nous, quand ils nous tiennent à la gorge, quand ils régnent en maîtres sur un quart de notre territoire, quand ils occupent tant de nos villes par eux ravagées, quand des forts construits pour protéger Paris se changent en une efîroyable ceinture qui l'étreint et menace de l'étouffer; c'est dans des conditions d'asservissement partiel, d'ahurissement général, de désorganisation, d'effroi, de douleur; c'est dans l'absence totale de tout ce qui fait qu'on à le libre usage de ses mouvements et de sa pensée, que nous serions en état de nommer une Assemblée constituante à la fois digne et capable de régler notre sort en vue de la paix rétablie, de pourvoir à notre lendemain, d'assurer notre avenir I Non, non, pour que nous puissions avec liberté d'esprit, avec dignité, avec sagesse, nous occuper de nousmêmes, la première condition est que nous soyons rendus à nous-mêmes. L'élection d'une Assemblée

constituante en France implique une France qui s'appartienne.

Quant à l'autre Assemblée, celle qui aura pour objet exclusif de traiter des conditions de la paix, elle ne saurait être considérée que comme le produit fatal d'une situation donnée, et doit par conséquent disparaître avec la situation où elle prit naissance.

Ceci bien entendu, je n'examinerai pas dès à présent si ce n'est pas à ceux dont nos désastres sont l'ouvrage qu'incombe la sinistre obligation d'aller mettre au bas d'un traité funeste à jamais la signature de la France humiliée, amoindrie et saignante. L'heure des explications sonnera bientôt, demain peut-être : inutile de la devancer. Je me bornerai à dire que si, l'ennemi, ayant quitté le territoire, la France libre nomme une Assemblée libre, une Assemblée constituante, la cause du droit et de la justice aura besoin d'y être défendue, d'y être servie par des hommes dont le nom n'ait été mêlé à aucun acte faisant tache dans notre histoire.

En attendant, que notre douleur, au lieu de nous abaisser, nous élève. L'orgueil va bien à de certaines tristesses épiques ; et le courage qui survit à la défaite est plus noble que le courage qui mène au triomphe. Que l'élasticité prodigieuse du génie de la France nous console ou du moins nous rassure. Rappelons-nous quelles fatigues la France a surmontées et de combien d'épreuves il lui a été donné de sortir pleine de force

et rayonnante. Ereintée par la Terreur, pendant la Révolution; traînée dans le sang sur tous les champs de bataille, pendant le premier empire ; écrasée ensuite sous le joug d'une royauté complice et créature des oppresseurs de Paris envahi, elle a résisté à toutes les causes de destruction, dompté la mort sous toutes ses formes, et prouvé qu'elle était capable de vivre plusieurs vies.

Et puis, il est des peuples nécessaires. La France est de ceux-là. « Si jamais cet astre s'éteignait, » me disait un jour l'illustre penseur John Stuart Mill, « le monde retomberait dans les ténèbres. » Il avait raison. Tenons pour certain que l'Europe n'est pas sans s'effrayer du vide que ferait dans le monde la France disparue. Mais elle ne disparaîtra pas. Elle vivra, au contraire, d'une vie nouvelle, — fortifiée et régénérée qu'elle sera par l'excès même de ses revers.

La France n'aura point à regretter de n'être pas victorieuse, si elle sait être vaincue. Alors l'adversité lui sera bonne. Et déjà il y a paru dans ce siège mémorable qui a donné aux hommes le spectacle d'une population dont les malheurs semblaient ne pouvoir être plus grands, et qui a été plus grande que ses malheurs. ^***x

Publié le 2 février 1871

L'Assemblée qui va être nommée aura-t-elle à se prononcer seulement sur la paix ou la guerre ?

C'est au peuple souverain que la question s'adresse.

A lui d'y répondre, si cela lui convient, en limitant d'avance les pouvoirs de ses mandataires.

Cette limitation peut être bonne ou mauvaise, sage ou imprudente, utile ou funeste ; mais qu'elle soit l'exercice d'un droit inhérent à la souveraineté du peuple, nul ne saurait le nier ou même le mettre en doute, sans outrager le suffrage universel, sans porter atteinte aux principes constitutifs de tout régime démocratique.

Est-ce aux mandants à déterminer la nature du

mandat, son étendue, sa durée ? Évidemment, à eux seuls.

Ceux qui veulent que, sans avoir été investie d'un mandat clair et précis, une Assemblée soit admise. à faire tout ce qui lui plaira, à se déclarer toute-puissante, ceux-là ne prennent pas garde qu'ils confisquent, au profit de l'élu, la souveraineté de Télecteur ; qu'ils mettent le serviteur à la place du maître.

Aucun parti, selon le journal la Patrie, aucun écrivain ne peut prétendre imposer une limite quelconque aux pouvoirs politiques des représentants d'une nation. Fort bien, et j'ajoute qu'une pareille prétention serait le comble de l'insolence. Mais les pouvoirs politiques des représentants d'une nation peuvent bien, j'imagine, être limités par cette nation elle-même; et tout écrivain convaincu que, dans telle circonstance donnée, cela serait conforme au bien public se doit et doit à son pays d'exprimer à cet égard sa conviction.

La question est donc de savoir si le suffrage universel, agissant dans la plénitude de sa souveraineté, aurait bien ou mal fait de dire à l'Assemblée qu'il va créer : « Tu iras jusque-là, et tu n'iras pas plus loin. »

Quiconque, dans la situation terrible où se trouve la France, abaisserait la discussion de ses plus chers intérêts aux misérables proportions d'une manœuvre de parti serait indigne de tenir la plume. Passons.

Comment! c'est à une Assemblée formée dans les conditions où nous sommes que serait confiée l'auguste mission de faire à la France de plus hautes destinées, de pourvoir à sa réorganisation, de la régénérer, de la relever! Et la toute-puissance lui serait réservée d'avance, comme le résultat naturel et logique des causes mêmes de débilité que présenterait son originel Et l'on ne craindrait pas que l'autorité de ses décisions, la stabilité des institutions émanées de son initiative, n'eussent à souffrir cruellement du stigmate de sa naissance I Et Ton n'hésiterait pas devant le danger de voir un jour, de voir bientôt peut-être, remettre en question tout ce qu'aurait décidé un pouvoir enfanté par des circonstances de nature à rendre si difficiles toute liberté d'action, toute liberté d'esprit, tout calme exercice du jugement !

Ah ! s'il était besoin de prouver combien elles sont contraires au calme exercice du jugement, ces circonstances formidables, quelle preuve ne me fournirait pas le langage de ceux qui sont tentés d'écarter comme inutile l'examen d'une question aussi grave, j.'allais dire aussi tragique l

Pour que les électeurs , sommés qu'ils sont à bref délai, la résolvent par un vote explicite, je reconnais qu'il est bien tard. Mais il n'en est pas moins important que, dès aujourd'hui, Topinion publique en soit saisie, puisqu'il dépendra en grande partie de l'arrêt porté par l'opinion publique que la prochaine

Assemblée, qualifiée jusqu'à présent de nationale, se déclare ou ne se déclare pas constituante.

Et qu'on ne vienne pas parler d'Assemblée souveraine. Il ne saurait y avoir deux souverains. Or, le souverain, c'est la nation qui nomme ses mandataires, et non l'ensemble des mandataires qu'elle nomme. Ne mettons pas, je le répète, les serviteurs à la place du maître.

Le rédacteur de l'Opinion nationale pense que, • si l'Assemblée a pour mission de faire la paix d'abord et de réorganiser Is^ PYance ensuite, la seconde partie du programme peut faire^ accepter la première. » C'est justement le contraire qui, selon moi, est à craindre : je tremble que la première partie du programme n'en compromette la seconde. J'estime qu'une Assemblée condamnée à l'humiliation de signer une paix navrante, ou chargée de l'effrayante responsabilité de voter une guerre de désespoir, serait dans la pire des conditions pour mettre la main à une œuvre de rénovation ayant quelque chance d'être durable.

Ici, M. Guéroult m'arrête, et, partant de ce point de vue qu'une Assemblée ayant pour unique mission de consacrer la défaite et de l'inscrire dans les traités serait une Assemblée sacrifiée d'avance> offerte en holocauste à la sourde colère du pays, il désire savoir si je consentirais à y accepter un siège.

Je réponds : oui.

Non certes que je m'aveugle sur les conséquen-

c^s. Par un renversement inouï de Tordre naturel des choses, l'élection, cette fois, sera une exécution; les élus seront des condamnés. J'en suis si convaincu, que mon premier mouvement — j'en demande pardon à mon pays — était de m'abstenir. Adversaire bien connu, implacable adversaire, dès Torigine, de cette guerre désastreuse, et innocent de tout ce qui s'est fait, depuis, dans la direction de l'épouvantable catastrophe qui la termine, il me semblait que la désignation de mon nom, si elle avait lieu, serait un châtiment immérité. Révenu, après vingt ans -d'exil, au milieu de mes concitoyens, pour parta- . ger leurs souffrances et leurs périls, il me semblait que ce serait une étrange récompense de mon dévouement à mon pays que l'ordre d'aller voter, ou son amoindrissement moral, ou sa ruine. Mais cette inspiration égoïste n'a pas tardé à faire place dans mon cœur à un sentiment plus juste des exigences du devoir. Je me suis dit que la France en détresse avait un droit absolu, un droit indiscutable, sur la réputation comme sur la vie de ses enfants ; que l'humiliation de tous était, au même titre que le péril de tous, un malheur dont chacun avait à prendre sa part; qu'à côté de la patrie courbée nul ne devait prétendre à se tenir debout ; qu'un peuple, après tout, n'était pas déshonoré pour avoir été inférieur à ses ennemis dans la science du meurtre et les mathématiques du carnage ; que les victoires vraiment glorieuses étaient

35^ AUX ÉLE( TECR^

celles de la justice; que le jour n^était pas éloigné où, au tribunal de la raison humaine» la supériorité de la force brutale serait proclamée iniame ; que les événements de ce monde avaient leurs mystères, qui, souvent, tiraient les triomphes du sein de la défeûte^ et la défaite du sein des triomphes ; que Theure était venue pour nous. Français, d'aimer la France éperdument, de la servir coûte que coûte, dût notre ardeur à la servir n*être payée que d*ingratitude, et dussent nos noms, par une injustice qui n'est point sans exemple, devenir la risée de l'histoire.

Faisons notre devoir et laissons &ire aux dieux.

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