‹ Questions d'aujourd'hui et de demainChapitre 48 sur 70 · LA RÉPUBLIQUE SANS LES RÉPUBLICAINS · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE SANS LES RÉPUBLICAINS

PubUé le U mai 1872

L'histoire du dix-neuvième siècle est, on peut le dire, le martyrologe des républicains.

Engagés, pendant la Révolution française, dans une lutte épique où leur sang ruissela pour la conquête du droit et la défense du peuple; décimés, sous le premier Bonaparte ; persécutés à outrance, sous la Restauration; livrés aux périls et aux douleurs sans nombre d'une politique militante, sous Louis- Philippe; bâillonnés par le second Bonaparte, les républicains ont, depuis quatre-vingts ans, tout connu et tout enduré : Téchafaud, la prison, Texil, l'outrage, la calomnie. Pour eux, 1848 ne fat que l'éclair qui rend plus noire la nuit qu'il a traversée. Lorsqu'on ne les a pas tués ou proscrits, ils ont été désignés

comme sectaires à la haine des uns, comme utopistes aux moqueries des autres.

Cependant, nous sommes en république. L'idée qui remporte est celle qui n'a cessée pendant trois quarts de siècle, d'être combattue, raillée, bafouée^ vilipendée. Ce que les sages de la contre-révolution déclaraient impossible est devenu nécessaire. Le régime qui, à les entendre, ne pouvait qu'enterrer la société sous un amas de ruines se trouve être, de leur aveu, le seul à Tabri duquel il soit donné aujourd'hui à la France de reprendre haleine et de réparer ses désastres.

En ceci, l'histoire du parti républicain français n'a rien qui lui soit propre, — au moins d'une manière absolue. Dans tous les temps et dans tous les pays, serviteurs et soldats d'une cause, d'abord maudite, ont dû, pour en amener le triomphe, subir des épreuves terribles et lasser la défaite. Dans tous les temps et dans tous les pays, on a vu Vutopie de la veille devenir la grande réalité du lendemain. Mais ce qui jusqu'à présent ne s'était jamais vu, c'est ce fait, qui domine la situation : l'idée, sans ceux qui l'ont semée dans les esprits ; — la victoire, sans les vainqueurs; — l'œuvre, sans les artisans ; — la République, sans les républicains.

Oui, voilà ce qui est nouveau dans l'histoire. Elle ne nous a pas montré, que je sache, la réformation sans les luthériens, le calvinisme sans les calvinistes,

le protectorat de Cromwell sans les puritains, le statboudérat de Guillaame III sans les orangistes, et en France, lorsque la Révolution est venue faire du pouvoir une occasion de suicide héroïque, ce sont bien des révolutionnaires qui ont pris le pouvoir, pour proclamer le culte de la justice, et en mourir I

Je ne parle ni des royalistes , ni des bonapartistes : Dieu sait si les premiers auraient trouvé tout simple que la royauté vécût à Taise sans eux, et si les seconds se seraient accommodés d'un régime despotique où ils n'auraient pas été les maîtres.

C'est donc, je le répète, chose toute nouvelle dans rhistoire que le système d'exclusion qui, sous une république, frappe les républicains.

Mais pour qu'ils acceptent, à l'heure qu'il est, une situation aussi étrange, il y a plusieurs raisons qui toutes se lient à l'intérêt de la Hépablique, et s'imposent, dès lors, au dévouement de ses fidèles.

La première, c'est que cette situation, acceptée par eux sans ostentation et sans murmure, met vivement en relief le désintéressement des croyances républicaines, comparé à l'égoïsme des autres partis.

La seconde, c'est que rien n'est plus propre à établir rinvincible nécessité de la République et à témoigner de sa grandeur, que le spectacle de ses adversaires les plus fameux conduisant de leurs mains son char de triomphe.

La troisième, c'est qu'il est bon que ceux-là vien-

3<3tt LA RÉPUBLIQUE

nent à la République sans hésitation et sans crainte, à qui tant de calomnies ont ûiit peur du parti républicain.

Entendons-nous, toutefois. Pas de surprise 1

Il ne faut pas que le nom de la République serve à masquer les coups qu'on serait tenté de lui porter.

Il ne faut pas que ceux qui, après l'avoir combattue toute leur vie, doivent à un concours de circonstances extraordinaires l'honneur imprévu de la représenter, la compromettent par des actes inconciliables avec son principe.

Il ne faut pas, par exemple , que ses ennemis soient autorisés à la rendre comptable d'une guerre folle déclarée à cette noble ville, si essentiellement républicaine: Paris,

Il ne faut pas que la prolongation indéfinie et non justifiée de l'état da siège fasse retomber sur la République l'odieux qui s'attache à l'arbitraire déchaîné.

Il ne Êaut pas que la République soit jugée incapable de donner ce témoignage de force : l'amnistie ; et que les pères, les mères, les frères, les sœurs, les enfants des malheureux qui gémissent sur les pontons, ou qu'on déporte, ou qui, dans les cachots, meurent lentement de la mort attendue..., puissent accuser la République d'être aussi implacable que les empereurs et les rois.

Non, non : « l'essai loyal de la République i> ne consiste pas à la coucher dans le berceau et à Tenve-

lopper dans les langes de la royauté : il consiste, au •contraire, à bien marquer en quoi elle diffère de la monarchie et pour quels motifs elle mérite de lui être préférée.

Ce serait un singulier essai du gouvernement républicain que celui qui aurait pour effet de l'empêcher de paraître ce qu'il doit être.

Il doit être la fermeté dans la modération, la vigilance dans le respect du droit commun, la force que la magnanimité démontre et Tordre que la liberté consacre.

Que ces conditions soient remplies, et les ouvriers de la première heure applaudiront aux ouvriers de la dernière, — heureux que d'autres récoltent ce qu'ils ont semé, pourvu que ce soit au profit de tous.

Aussi bien, tant que la République existe, les républicains, quoi qu'on dise et qu'on fasse, gouvernent par leur idée . Or, il n'y a que les idées qui mènent le monde. Souvent, à voir les hommes d'Etat, les politiques, s'agiter et tout agiter autour d'eux, on s'imagine qu'ils commandent aux hommes et aux choses. Ils le croient eux-mêmes. Erreur ! Us ne font qu'obéir aux ordres silencieux que les précurseurs donnent du fond de leur solitude ou de leurs tombeaux.

Ceux qui ont réellement action sur le présent, ce sont ceux qui l'ont fait lorsqu'il n'était que l'avenir.

Publié le % juin 1872

Qae d'étranges choses se passaient, il n'y a pas longtemps encore ! On parlait d'un manifeste de la droite concluant à l'adoption d'un régime où la monarchie de droit divin et la monarchie constitutionnelle se donneraient la main sur les ruines de la République. On parlait, comme d'une démarche naturelle et tout à fait dans l'ordre, d'un voyage à Anvers ; de l'adhésion du roi l(fgitime sollicitée et à demi obtenue; de ce que le comte de Chambord daignait accorder; de ce qu'il refusait, au nom de son prétendu droit, en un mot des conditions auxquelles la maison de France seraii replacée sur le trône.

De quelle illusion avons-nous donc été jusqu'ici les jouets ? Ces mots, si souvent répétés : — l'esprit mo-

derne, — sont-ils donc vides de sens ? Devons-nous croire que la révolution de 89 n'est qu'une chimère de notre imagination ? Les abus et les iniquités dont nos pères firent justice, les principes qu'ils proclamèrent, les droits qu'ils conquirent, au prix de tant d'efforts et de sang, tout cela n'appartient-il qu'au monde des rêves ? Ou bien, serait-ce que la France, tombée en démence, a, dans Téspace de quelques mois, reculé d'un siècle ?

Non, non ; de toutes les réalités, il n'en est pas de plus vivante que l'esprit moderne, tel que la République le représente, tel que la République l'affirme ; et la rapide diffusion du sentiment républicain dans notre pays dit assez que , sur la route que la Révolution française a ouverte devant lui, loin de reculer, il avance.

Ce qui est vrai, toutefois, c'est qu'il y a en France et dans l'Assemblée des hommes qui ne sont pas de leur temps, des hommes qui croient à la possibilité de refaire ou recommencer l'histoire, de ranimer des institutions d'où la vie s'est depuis longtemps retirée, et d'opérer ce miracle, au moyen de quelques noms écrits sur un morceau de papier. Vainement sont-ils avertis de leur impuissance par la difficulté qu'ils éprouvent de s'entendre sur le choix d'un maître, sur l'acceptation d'un principe, et jusque sur l'adoption d'un drapeau t ils puisent la force d'un immuable espoir dans la profondeur même de leur aveuglement

et dans la haine que la République leur inspire.

Aussi, avec quelle persévérance ils se sont étudiés, depuis qu'elle existe, à la décrier et à la détruire, tantôt la minant par des manœuvres d'antichambre ou de couloir, tantôt l'attaquant à ciel ouvert ; et cela, sans prendre garde que chacun des coups portés à la République atteignait la Patrie !

Car enfin, si le travail languit, si le crédit hésite à s'oflTrir, si la confiance tarde à renaître, si les esprits timides s'inquiètent de l'obscurité du lendemain ou en craignert les orages, et si, au dehors, nos ennemis, heureux d^ nos discordes , se tiennent prêts à en profiter, à qui la faute, sinon à ces prétendants qui se disputent la France comme une proie, et à ceux qui les suivent

Il ser ait temps de mettre un terme à des agitations qui so: t condamnables au double point de vue de la paix publique, qu'elles menacent, et des principes, qu'elles visent à obscurcir.

La République n*a rien à renverser pour vivre : elle est.

La monarchie, qu'elle fût blanche ou tricolore, ne pourrait vivre qu'après avoir renversé la République, c'est-à-dire au risque d'une révolution.

La République, qui est le gouvernement de la Liberté, est donc aussi le gouvernement de l'Ordre.

Mais, ayant pour elle la puissance du fait, a-t-elle en même temps la légitimité du droit ?

Quiconque le nierait entrerait en révolte contre la souveraineté nationale.

La République^ en effet, est la seule forme de gou vernement qui se concilie avec l'exercice continu, régulier, toujours libre et toujours pacifique, de la souveraineté nationale s*exprimant par le suffrage universel. Impossible de comprendre qu'une nation puisse, sans abdiquer sa souveraineté, renoncer par anticipation et pour un temps indéfini, a la faculté do cho sir comme directeurs de ses destinées les plus capables et les plus dignes. Cette abdication, disons mieux, ce suicide de la souveraineté du peuple, l'établissement de tout pouvoir Immuable, de toute monarchie héréditaire j les réalise. Une majorité qui nous donnerait une monarchie — pouvoir soustrait d'avance à l'arrêt des majorités — ce serait la volonté de la nation se substituant, dans un moment donné de rhistoire, à la volonté de la nation considérée dans la succession des âges. Il y aurait confiscation du suffrage universel de demain par le suffrage universel d'aujourd'hui. La génération présente se serait arrogé le privilège d'engager l'avenir, au préjudica des générations futures. Les pères se trouveraient avoir injustement disposé de la fortune des enfants. *

Voilà pourquoi, tout décidés que nous sommes* à respecter le suffrage universel, dût sa décision être, selon nous, contraire à ce qui constitue son essence, mais en nous réservant, dans ce cas, le droit de conti-

LA RÉPCHLIQUE 373

nuer à le dire et à le prouver, nous aftirmons que le gouvernement républicain, là où il existe, est le seul qui combine en lui l'autorité du fait et la majesté du droit.

De ce double caractère, la République tire une force contre laquelle rien ne prévaudra. Mais, en ce qui touche la situation présente, les tentatives de fauteurs de restauration monarchique n'en ont pas moins une portée funeste. Elles embarrassent, nous l'avons dit, la marche des* affaires; elles arrêtent l'essor de Tindustrie ; elles jettent le trouble dans les âmes faibles ; elles gênent Taction du gouvernement dans ses rapports avec l'étranger, encore maître d'une partie de notre territoire.

A ce mal, il faut un remède.

Ce remède, où le trouver ?

Le demander à l'Assemblée actuelle serait absurde, puisque c'est dans son sein que se font les tentatives signalées. Nous l'attendons d'une Assemblée nouvelle, expression vive et complète, non de ce que le pays voulait quand la question était de savoir si la guerre continuerait ou à quelles conditions la paix serait faite, mais de ce que la nation veut, aujourd'hui, qu'il s'agit de son avenir à fixer.

A l'heure qu'il est, pas de parti qui, plus ou moins biiicèrement, n'invoque la souveraineté de la nation. Mais les partis monarchiques, à commencer par celui auquel nous devons tant d'horribles désastres, rai-

374 LA R£PUBUQCE

sonnnit à la Biaxii&^ de Hobbes. Qae fît Hobbes lorsqu'il imagina de fonder la théorie du de^iotisme? n prit pour point de départ la soareraineté du peaple, déclara qu'elle était absolue pour en conclure qu'elle était aliénable, supposa cette aliénation consentie, et légitima rasserrissement du peuple souverain en vertu de sa souveraineté même !

Nous avons une autre façon, nous, de com^Hrendre la souveraineté du peuple. Noas la respectons trop pour admettre qu'elle ait le droit ridicule de se nier et de se détruire. Nous la tenons pour absolument inaliénable, et, comme telle, absolument identifiée à la République.

Sur ce terrain, où les prétendants n'ont point de place, mais où tous les bons citoyens peuvent se rencontrer, que les républicains s'unissent ; qu'ils tendent une maui cordiale à ceux qui, jusqu'à présent leurs adversaires, seraient amenés par Tamour du bien public à vouloir être leurs alliés... Et la France sortira de la crise qu'elle traverse ; elle en sortira régénérée par Tintime alliance de deux principes trop longtemps et bien à tort opposés l'un à l'autre : rOrdre et la Liberté.

Page 1