LE PARTII RADICAL SA DOCTRINE - SA CONDUITE
Publié le 15 octobre 1872
Qu'est-ce que le parti extrême? Ah I je m'en souviens: c'est ainsi qu'on qualifiait, il y a bien des années déjà, ceux qui préparaient l'avènement dç la République, — ceux qui prouvaient, contre les partisans du suffrage restreint, rexcellence du suffrage universel, — ceux qui protestaient contre l'impôt du sang, levé sur les uns au profit des autres, — ceux qui réclamaient en faveur du pauvre le pain de l'intelligence et de l'âme, non moins nécessaire^ suivant eux, que le pain du corps.
Oui, c'était alors être ànparti eoôtrême que de vouloir la République, le suffrage universel, le service militaire exigé de tous, rinstruction primaire donnée à tous.
384 Le parti radical
Qu'est-il arrivé, cependant? Les utopies d'alors sont devenues les réalités d'aujourd'hui. Du monde des idées, la république a passé dans le monde des faits. Le principe du suffrage universel, celui du service militaire obligatoire, celui de l'instruction primaire obligatoire, s'imposent aux hommes qui les avaient jusqu'à présent repoussés avec le plus de hauteur et d'assurance. N'importe! ils n*ont pas cessé, eux, d'être les esprits pratiques et clairvoyants par excellence, et nous n'avons pas cessé, nous, d'être les esprits chimériques et exagérés, les hommes du jmrti extrême/ O justice l Ils sont restés les fous, ceux qui ont tracé la route où ont dû entrer les sages 1
Voilà pour la qualification de parti extrême : voyons quel sens il faut attacher à celle Aq parti radical.
Si l'on entend par là un parti qui va, comme l'indique rétymologie du mot, à la racine des choses, et q^ui^ dans la question de la République à établir, se préoccupe du fond, tout en accordant à la forme le degré d'importance qui lui revient, on a raispn.
En effet, être du parti radical, c'est vouloir, si je ne me trompe :
Que la République, appuyée sur le suffrage universel, ait pDur but l'amélioration 'morale, intellectuelle et physique, du sorl de tous;
Que le renouvellement fréquent des assemblées mandataires de la souveraineté nationale les tienne en communication continuelle avec l'opinion publique
et empêche les élus du peuple de devenir ses maîtres;
Que» pour épargner au pouvoir émané de la nation la nécessité de frapper ou le danger de subir un coup d'Etat, on ne mette en face de ce pouvoir aucune autorité rivale ;
Que l'instruction primaire soit obligatoire, gratuite et laïque ;
Que renseignement soit dirigé de manière à favoriser réclosion des aptitudes diverses et à développsr la première des libertés : celle des vocations; . Que tout citoyen soit appelé à porter les armes pour son pays, aussi longtemps que le dévouement guerrier sera nécessaire dans le monde ;
Que la peine de mort cesse d'ensanglanter nos codes;
Qu'on introduise dans Tadministration de la justice cette gratuité sans laquelle l'égalité de la loi est illusoire ;
Qu'on maintienne la centralisation politique, qui est la force dans Tunité, mais qu'à la centralisation administrative, qui est le despotisme dans l'étouffement, on substitue la vie et la liberté communales ;
Qu'on s'étudie à fonder, par l'établissement d'un impôt unique, le régime de la vraie proportionnalité des charges ;
Qu'on protège, au lieu de l'entraver, tout effort, soit individuel, soit collectif, ayant pour olyet de faire graduellement disparaître le prolétariat, d'élever le travail-
leur de la condition de salarié à celle d'associé, et de rendre de plus en pi us accessible au travail la jouissance du droit de propriété — droit fondamental qui, comme Ta fçrt bien dit M. Thiers, est inhérent à la nature humaine ;
Que le régime des privilèges, qui ajoute aux inégalités naturelles des inégalités conventionnelles, fasse place peu à peu à un régime qui assurerait à tous régal développement de leurs facultés inégales;
Et enfin, qu'on tienne pour absolument inviolables la liberté de la presse, la liberté de conscience et de sufl&uge, la liberté de réunion et d'association, toutes les libertés au moyen desquelles la minorité peut devenir majorité à son tour quand elle a raison et qu'elle le prouve.
Telles sont les réformes impliquées par leà doctrines du parti qu'on désigne sous le nom de parti radical ; et si c'est par allusion à leur portée et à leur enchaînement logique qu'on les nommes radicales, je le répète : on a raison. Mais on a tort, si l'on prétend par cette désignation dénoncer le parti qui les professe comme un parti ardent à Texcès, intolérant, incapable de se plier aux circonstances, et impatient d'atteindre d'un bond aux dernières limites de son idéal.
Pour montrer combien une pareille appréciation serait injuste, je ne saurais mieux faire que de rappeler la conduite qu'ont tenue les représentants de ce parti dans l'Assemblée.
La première question que nous eûmes à résoudre, on le sait, fut celle de savoir si la guerre serait continuée ou .la paix conclue . '
C'était un terrible devoir à accomplir, c'était une tragique décision à prendre.
La France pantelait au bord de l'abîme vers lequel Tempire l'avait poussée. Elle avait un immense besoin de repos. Voterions-nfeus la continuation de la guerre, nous qui, avant qu'on la déclarât, l'avions si vivement dénoncée cotome une criminelle et folle aventure, comme une agression imaginée pour fournir un nouveau levier au césarisme, comme un moyen de faire servir la gloire des armes au complet anéantissement de la liberté?
Quelque -dures qu'eussent été [les conditions proposées par la Prusse, peut-être ne nous auraient-elles pas paru inacceptables, si l'une d'elles n'eût été une négation violente du droit moderne, un défi jeté à la civilisation du dix-neuvième siècle, une atteinte effroyable à tous les principes d'équité. Mais la Prusse ayant proclamé la légitimité de l'esprit de conquête et exigeant que TAlsace et la Lorraine lui fussent livrées, nous ne nous reconnûmes pas le droit de traiter ainsi qu'un vil bétail et de donner à dévorer au césarisme allemand des Français qui voulaient rester Français, des hommes qui étaient et brûlaient d'être à jamais une partie de nous-mêmes.
La justice, après l'entrevue de Verrières, avait
changé de camp ; la guerre, d'agressive qu'elle avait été de la part de Tempire, était devenue, de la part de la République, purement défensive, et dès lors légitime : il ne nous sembla pas impossible que la victoire changeât de camp comme l'avait fait la justice. Il nous ea eût trop coûté de croire notre pays absolument incapable, contre Guillaume, de cette résistance indomptable qui eut raison du premier Bonaparte en Espagne et du second au Mexique.
L'histoire était là pour nous apprendre que, de tous les peuples de la terre, le plus apte à passer d'un affaissement subit à des élans irrésistibles, c'est le peuple français, et qu'une grande nation qui ne veut pas être conquise ne peut pas l'être ; nous nous rappelâmes de quelles épreuves jugées mortelles . la France, à d'autres époques, était sortie plus vivante que jamais, à force d'avoir eu foi en elle-même; nous nous rappelâmes ce qui avait sauvé, du temps de Jeanne d'Arc, la vieille France monarchique, et, soua la Convention, la France républicaine.
Nous votâmes, en réponse à des prétentions monstrueuses et iniques, le non possumus de la République française.
Eh ! n'avions-nous pas, pour preuve de l'inépuisable vitalité de notre pays, les ressources imprévues que l'énergique patriotisme de Gambetta et son initiative puissante avaient su tirer du milieu de tant de ruines ? N'avions-nous pas gardé la mémoire de Phalsbourg ?
Ce que peut un peuple tel que le nôtre ne nous avait-il pas été suffisamment révélé, après des désastres sans exemple, par les coups que le général Chanzy avait frappés et par les victoires du général Faidherbe ? Ne voyions-nous pas se dresser devant nous l'image de CMteaudun réduit en cendres et celle de Paris indomptable quoiqueaffamé? Ne voyions-nous pas luire l'impérissable reflet de gloire jeté sur nos revers par le soldat héroïque qui défendit Belfort et qui aujourd'hui représente. La Rochelle ?
En tout cas, ce n'est pas lorsque la Prusse dit à nos malheureux frères de l'Alsace- Lorraine : « Soyez Prussiens ; sinon, fuyez la terre où vous naquîtes et où vos pères moururent » ; ce n'est pas au moment où nos chers compatriotes sont victimes d'une politique qui sera Tétonnement et le scandale de l'histoire ; non, ce n'est pas en un tel moment que nous pouvons nous repentir d'avoir voté contre l'acte qui devait produire des résultats aussi poignants, et d'avoir poussé ce cri, dont nous surent gré, j'en suis sûr, ceux-là mêmes qui, les larmes aux yeux, votèrent la paix : — Tout souffrir, tout braver, plutôt que d'abandonner des hommes qui sont la chair de notre chair et les os de nos osl
Cependant, notre opinion n'ayant pas prévalu, que devions-nous faire ? L'Assemblée — c'est bien en vain qu'on l'a nié — n'avait été convoquée que pour décider de la paix ou de la guerre. La décision prise, devions-
nous déposer notre mandat ? Après y avoir mûrement réfléchi, nous pensâmes qu'une semblable conduite n'aurait nul avantage et présenterait un grand danger. Précisément parce que les élections de février n'avaient eu aucun caractère politique, beaucoup de royalistes avaient été élus. Courir de nouveau les chances du scrutin, ils ne l'osèrent, sentant bien que d'une élection nouvelle la République sortirait, non-seulement confirmée avec éclat, mais définitivement établie. Proclamer la royauté, ils l'auraient fait sans doute s'ils avaient réussi tout d'abord à s'entendre sur le choix d'un maître. Vous savez que, faute de le pouvoir, ils se résignèrent au maintien provisoire de la forme républicaine avec M. Thiers comme chef du pouvoir exécutif et, pluâ tard, comme président de la République.
A quoi, dès lors, aurait servi notre démission? Trop faibles en nombre pour que notre retraite entraînât la dissolution de l'Assemblée, nous aurions, en nous retirant, livré aux ennemis de la République, menacée, un champ de bataille où notre devoir était de la défendre, et notre espoir de la faire triompher.
Aussi notre premier acte tut-il de déclarer, du haut de la tribune, par Torgane d'un de nous, que la République, devenue gouvernement de fait, était le gouvernement de droit par excellence, et que le suffrage universel ne saurait la nier sans se nier lui-même.
Alors commencèrent pour nous les perplexités
d'une situation qui n'a de précédent et d'exemple dans rhistoire d'aucun temps et d'aucun pays .
Nous nous trouvâmes, en effet, entre une majorité qui travaillait sans relâche à ramener la monarchie, et un gouvernement auquel nous ne pouvions prêter appui contre ces tentatives qu'au prix de sacrifices incessants.
Ce que cette tâche avait de difficile pour nous, on le comprendra, si Ton songe à la nature des antécédents politiques de M. Thiers, au caractère de ses doctrines financières et économiques, et si l'on réfléchit que la République, acceptée par lui moins comme un principe à défendre que comme un dépôt à garder, était la République sans les républicains, c'est-à-dire la République officiellement représentée par ceux qui l'avaient combattue, à l'exclusion de ceux qui avaient combattu pour elle.
Etrange état de choses assurément, et tout nouveau dans l'histoire des ironies de la destinée !
Non qu'il eût fallu s'en étonner s'il ne s'était agi que de Texclusion de quelques-uns de ces penseurs dont le rôle consiste à faire aux peuples leur lendemain, et qui viennent avant l'heure. 11 est bien vrai que ce sont ceux-là qui, en réalité, gouvernent. Et pourquoi ? Parce que la puissance a «son vrai siège dans le cerveau et dans le cœur; parce que son vrai mode d'action est l'idée servie par la plume ou par la parole. Les personnages qu'on salue du nom de po-
tentats n'exercent aucun pouvoir qui leur soit propre. Lorsqu'ils ont lair de commander, ils ne font souvent qu'obéir aux ordres d'invisibles maîtres dont, sans en avoir conscience, ils subissent l'autorité; et je sais tel penseur qui, du fond de son tombeau, agit plus souverainement sur les hommes que ne fit jamais, du haut de son trône, le plus vanté des rois de la terre. Mais la force^ sous son aspect matériel, mais le pouvoir, dans ce qui constitue soh action apparente, voilà ce qui n'est pas-lelot des hommes venus avant l'heure. La force et le pouvoir, tels qu'ils sont compris par les observateurs superficiels, n'appartiennent qu'aux hommes venus à l'heure, qu'à ceux qui n'ont pas fait le présent lorsqu'il était l'avenir, mais qui en résument, et, pour ainsi dire, en personnifient les idées, les besoins, les tendances.
La singularité du fait caractérisé par ces mots : la République sans les républicains^ consistait donc en ceci, que l'exclusion prononcée s'étendait à tout un parti, et cela au moment même où c'était son idée qui triomphait. Je l'ai dit ailleurs, à quelle époque et dans quel pays vit-on rien de semblable? A quelle époque et dans quel pays vit-on une révolution avoir pour résultat l'excommunication politique du parti dont elle était l'œuvre? L'œuvre sans les artisans! La victoire sans les vainqueurs ! Mais qui donc, pendant l'ère des monarchies, s'avisa jamais de dire : Laro}*auté sans les royalistes?
Cela eût supposé un désintéressement dont les républicains seuls étaient capables. Aussi n'ont-ils eu en vue qu'une chose : le profit que leur idée pouvait tirer de leur abnégation, dans des circonstances absolument exceptionnelles.
Elles étaient de telle nature, ces circonstances, que la République semblait devoir trouver son compte à être gouvernée, pendant une période transitoire, par un homme qui tirât de ce fait même qu'il s'était rallié à elle après l'avoir longtemps combattue, le pouvoir de dissiper les inquiétudes mal fondées, de rassurer les esprits trompés ou timides, et de faciliter la conversion des âmes sincères. C'était précisément parce que M. Thiers avait toujours jusque-là servi la monarchie, que la République ne pouvait pas le prendre à son service sans que ceux qui l'avaient déclarée impossible fussent amenés à dire : « Il faut qu'elle soit bien indispensable, puisque M. Thiers lui-même aujourd'hui semble la iuger telle? »
Le maintien de la République n'était pas, d'ailleurs, l'unique intérêt dont il y eût à avoir souci. Un autre grand intérêt était en jeu : la libération du territoire.
Or, par ses antécédents de ministre, sa longue pratique des affaires, son commerce avec les cours étrangères, ses relations avec le monde financier, M. Thiers était parfaitement en position de rassurer la Prusse sur Texécution possible des engagements contractés
envers elle et d'appeler la confiance des capitalistes au secours de la France en détresse.
Il suffisait donc que M. Thiers engageât publiquement son honneur à conserver intact le dépôt de la République, pour que deux voix nous criassent de Taider à tenir tète aux royalistes — deux puissantes voix : celle de la République et celle de la Patrie !
Et pourquoi n'aurions-nous pas cru aux promesses de M. Thiers? Oh I certes, nous n'avions pas oublié le temps où il défendait contre nous la cause des rois avec une ardeur passionnée. Nous nous rappelions avec quel dédain il traitait alors de chimérique cette conception républicaine dont l'avènement devait mettre en relief d'une manière si éclatante le caractère pratique. Nous nous rappelions le discours fameux où il déclarait que l'essai de la République en France avait été fait deux fois, qu'il avait deux fois échoué, et que, par conséquent, il n'y avait pas lieu d'en faire un autre, ne se doutant guère qu'un jour lui-même, oui, lui-môme, se chargerait de faire cet autre essai, qui, je l'espère bien, sera décisif, cette fois, en faveur de la République !
Tout cela, nous le savions; et de tout cela résultait pour nous la preuve que M. Thiers n'était pas de ceux qui prévoient l'avenir et qui le préparent. Mais nous savions aussi qu'il était éminemment capable d'apprécier les exigences du présent et de les reconnaître pour n'avoir pas à les subir- La merveilleuse vivacité
de son esprit, son expérience des hommes et des choses, la promptitude de son coup-d'œil, voilà ce qui nous répondait de la réalité de son adhésion à la République. Et ce qui nous en répondait encore, c'était son ambition satisfaite, — son ambition arrivée, par la République, au plus haut sommet que puissent atteindre les élans d'une âme faite pour le pouvoir.
Nous comptions, en outre — et je le dis avec le plaisir qu'un honnête homme éprouve à être juste, — nous comptions sur son amour pour la France. Car, s'il est une vertu qu'on doive saluer avec respect dans M. Thiers, surtout en ce moment, c'est son patriotisme, — patriotisme exclusif comme presque tous les sentiments forts, et rebelle à l'idée de la solidarité des peuples, mais dévoué, ardent, infatigable.
C'est sur ces données que nous avons réglé notre politique.
Placés en présence d'une majorité assez étrangère à nos aspirations, assez hostile à nos idées, assez aveuglément prévenue contre nos personnes pour être tentée de repousser toute proposition venue de nous, uniquement parce qu'elle venait de nous; réduits de la sorte à craindre de compromettre par un appui trop ostensible le succès de mesures que nous estimions utiles; et, d'autre part^ convaincus que c'était le cas ou jamais de courir au plus pressé ; qu'avant de demander à la République de porter ses fruits, il fallait la mettre en état de vivre, nous avons subordonné à
cette nécessité suprême tout ce qui n'exigeait de nous aucun sacrifice de conscience, évitant les sujets d'irritation, tenant compte de l'opportunité des questions à soulever autant que de leur importance théorique; parlant au plus fort de la guerre civile et pour l'arrêter, le langage de la conciliation; nous condamnant au silence lorsque nous sentions ne pouvoir, en élevant la voix, qu'ajouter aux complications du moment et envenimer les choses; appuyant M. Thiers contre les royalistes; nous abstenant lorsque nous étions dans Talternative, ou de Tappuyer sans raison suffisante, ou de jouer contre lui le jeu des réactionnaires de l'Assemblée, et nous eflEaçant toutes les fois qu'il devait résulter de là que la situation de la République fût moins critique ou que Faction de ceux qui avaient charge de la libération du territoire devînt plus libre.
Cette politique, je l'ai déjà dit, n'a rien coûté à notre conscience; mais que de fois elle a fait violence à nos sentiments l Se taire quand on a l'esprit en éveiï et le cœur ému; .s'abstenir quand l'abstention peut passer pour de llmpuissance ; étoufier continuellement en soi le désir d'obtenir le plus, pour ne pas perdre la chance d'obtenir le moins : cela exige une continuité d'eflbrts qui ne sont pas sans douleur.
Et puis, n'avions-nous pas à nous demander si notre réserve serait bien comprise ; si l'on s'expliquerait pourquoi nous ne montions pas plus souvent à la tri-
bune ; pourquoi telle ou telle mesure arbitraire était prise sans protestation publique de notre part; pourquoi certains torts du gouvernement, hélas l trop manifestes, nous trouvaient silencieux et, en apparence, résignés ; pourquoi, lorsque tant de problèmes étaient à résoudre ou du moins à poser, nous n'engagions pas le combat, au risque d'éprouver ces défaites que le rôle des minorités vaillantes est d'affronter, pour en faire sortir tôt ou tard les victoires de la justice?
Mais les deux grands intérêts dont j'ai parlé nous commandaient bien des sacrifices, sacrifices qui nous eussent été moins pénibles si du moins nous avions pu amener l'Assemblée à débattre l'urgence de mainte mesure réparatrice qui, loin de compromettre Tordre, l'aurait, selon nous, consolidé ; si nous avions pu empêcher qu'on n'enterrât dans les limbes des commissions les propositions par nous déposées pour la convocation d'une Assemblée nouvelle, pour la levée de l'état de siège, pour l'amnistie. Malheureusement, qui l'ignore? Eu ce qui touche ces mesures que réclamait si hautement avec nous l'opinion publique, nous avons rencontré de la part de la majorité une résistance contre laquelle l'appui du gouvernement nous a manqué.
Il nous le devait pourtant, cet appui, en échange de la réserve que nous nous étions imposée pour lui faciliter sa tâche ; et je crois, quant à moi, qu'il aurait été obligé de nous l'accorder, si tous ceux qui, dans
3i)8 LE PARTI UADICAL
rAssemblée, le soutenaient contre les royalistes avaient été frappés, comme ils auraient dû l'être^ des inconvénients attachés à un concours sans conditions.
Quoi qu'il en soit, il n'a pas dépendu de nous que la France, encore toute meurtrie des suites de la guerre étrangère, n'échappât aux horreurs de la guerre civile ; il n'a pas dépendu de nous que les dernières traces de nos discordes ne fussent effacées. Si notre voix avait été écoutée, non-seulement Paris, par la levée de l'état de siège, serait, à l'heure qu'il est, rendu à la liberté ; mais Tamnistie, tout en attestant la puissance de la loi, ferait, dès aujourd'hui, bénir à une foule de fitmilles éplorées le nom de la République.
Et ce qui n'a pas non plus dépendu de nous, c'est que la nation ne fût appelée à mettre un terme aux espérances factieuses et aux intrigues, par des élections nouvelles, — élections dont la nécessité devient de jour en jour plus pressante et que nous ne cesserons de réclamer jusqu'à ce que, sur ce point, l'intérêt manifeste du pays et la raison l'emportent.
On peut apprécier, d'après ce qui précède, l'équité des attaques dirigées par les ennemis de la République contre le parti auquel je m'honore d'appartenir. Ce que les mandataires de ce parti ont le droit de dire bien haut, c'est que la diffusion rapide du sentiment républicain en France et le succès de l'emprunt témoignent en faveur de la politique qu'ils ont suivie; ce qu'ils
ont le droit de dire bien haut, c'est qu'ils ne sont pas sans avoir contribué à ces deux grands résultats : raffermissement de la République et la libération du territoire.
Maintenant, qu'on attaque les républicains tant qu'on voudra, qu'on calomnie leurs intentions, qu'on défigure leurs paroles: on ne parviendra pas à faire prendre le change sur ce que leur attitude a eu de calme, de patient et de mesuré.
Tant que la République a été militante, les vertus qu'elle demandait à ses fidèles, et qu'ils déployèrent, étaient celles du combat: le courage, la généreuse im-
patience de vaincre, l'ardeur, l'énergie, le dévouement. Ces vertus sont excellentes à conserver ; mais elles ne suffisent pas : le parti républicain Ta compris. La République n'est plus, en efiet, ni l'utopie dont de prétendus jnaîtres de la science se moquaient, ni l'idéal que des publicistes myopes déclaraient impossible à réaliser : elle est un fait. .Elle n'existe plus seulement à l'état de force opposante, elle existe à l'état de pouvoir. Et c'est pourquoi ceux qui professent son culte n'ignorent pas qu'il fiaut mettre à son service des vertus en rapport avec ce grand changement, c'est-à-dire la modération, la fermeté tranquille, l'amour de l'étude, l'application aux affaires, la tolérance qui fait les convertis, et l'esprit pratique qui tient compte des circonstances, procède par réformes successives et marche au but sans brûler retape.
C'est ainsi que nous arriverons à constituer une République de plus en plus conforme à nos aspirations.
Mais on espérerait en vain y parvenir graduellement et paisiblement, si la nation n'était pas mise en possession complète de cet indispensable instrument de tout progrès pacifique : la liberté.
Pour que le suffrage universel soit le suprême tribunal accepté par tous, encore faut-il que tous puissent plaider devant lui, sans obstacle et sans contrainte, la cause de leurs convictions diverses ou contradictoires.
Pour que les séditions soient à jamais remplacées par l'appel aux urnes et qu'il n'y ait plus d'autre bataille possible que la discussion, encore faut-il que la discussion soit libre.
Pour qu'il soit coupé court définitivement aux manœuvres, aux sociétés secrètes et aux complots, encore faut-il que les droits de réunion publique et d'association soient consacrés.
O Êttal abus des mots ! quand donc se décidera-t-on à définir ceux qu'à chaque instant Ton emploie? Si par le mot révolutionnaire on entend ce qui menace l'ordre — Tordre véritable — et par le mot conservateur ce qui le protège, je ne connais rien de plus révolutionnaire que la tyrannie, et rien de plus conservateur que la liberté.