LA SITUATION AU MOIS D^OGTOBRE
Publié le 27 octobre 1873
A monsieur Béchet^ rédacteur en chef du Travailleur
d'Angers,
Monsieur et cher concitoyen.
Vous me demandez ce que je pense de la situation Avec tout le monde, je pense qu'elle serait terrible si les fauteurs d'une restauration monarchique réussissaient ; mais je suis convaincu qu'ils ne réussiront pas.
Ils prenaient des airs de vainqueurs ; ils s'appelaient d'avance la majorité; ils montraient leur roi au moment d'entrer dans Paris comme dans une ville conquise, d«s canons le précédant et sa cour lui faisant cortège ; Us s^étaient dit c « Àassi fatalement
que les fleuves vont à la mer, la bassesse humaine va au succès. Paraître l'avoir atteint est un moyen d'y atteindre. Quiconque a le visage tourné du côté où le vent semble souffler sera des nôtres. »
C'était calomnier ceux qu'on espérait gagner, et tenir en bien petite estime leur intelligence. Car enfin, qui pourrait mettre en doute le résultat final du mouvement qui se produit, lorsque tout concourt à en marquer le caractère et en prouve la puissance ; lorsqu'au vertige des coureurs d'aventures monarchiques le centre gauche tout entier oppose l'inébranlable fermeté de son bon sens et la clairvoyance de son patriotisme ; lorsque, par la voix d'hommes tels que M. Thiers, M. de Rémusat, M. Casimir Périer, M. Christophle, M. Léon Say, M. Feray, M. Krantz, M. Alfred André, M. Sébert, etc., la bourgeoisie déclare qu'elle veut la République parce qu'elle veut l'ordre ; lorsque l'intimité du lien qui unit la consolidation de la République à la cause des intérêts conservateurs est affirmée par tant d'hommes d'Etat, de négociants, de manufacturiers, de banquiers ; lorsque la classe ouvrière demande à grands cris la République, pour n'avoir pas un autre trône à renverser et les calamités d'une révolution nouvelle à subir ; lorsqu'il est absolument certain que les paysans verraient dans le rétablissement de la royauté de droit divin la destruction du régime qui leur donna la terre, et entrent, au seul nom d'Henri V, dans des
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transports de rage; lorsque enfin le suffrage universel, chaque fois qu'on le consulte, répond : La France s'appartient, et elle trouve monstrueux que, la traitant comme leur chose, quelques hommes prétendent la livrer à un homme I
Industriels et commerçants, ouvriers, paysans, la nation, moins une poignée de ducs, de marquis, d'apprentis gentilshommes, de fils d'émigrés et de gens d'église, voilà ce que les artisans d'une restauration monarchique ont contre eux. Et il leur suffirait d'affirmer que la France tient dans le creux de leurs mains pour qu'on le crût 1 L'assurance qu'ils ont affectée jusqu'à présent ne trompe plus personne. C'est le masque dont ils couvrent le trouble qui les agite, et qui doit les agiter s'il leur reste un grain de raison. Trop avancés aujourd'hui pour reculer, on concevrait à la rigueur qu'ils rompissent les ponts derrière eux ; mais, ce qui ne se concevrait pas, c'est que, sans émotion, ils courussent se plonger dans le chaos en y plongeant la France.
On sait aujourd'hui qu'ils n'auront pas la majorité dans l'Assemblée, ces hommes qui ont voulu avoir un maître pour devenir nos maîtres, on le sait. Mais cela même n'était qu'un côté de la question. Supposons un moment le comte de Chambord sur le trône ; comment aurait-il pu s'y tenir? Qu'on nous dise donc sur quelle force s'appuierait une monarchie restaurée, pour résister à l'opinion publique devenue torrent ?
Sur l'armée ? Il lui faut un drapeau. Lequel se prépare-t-on à lui offrir ? Le drapeau blanc ? les fusionnistes eux-mêmes n'osent le déplier et se contentent de le tenir en réserve, tant il est impopulaire. Le drapeau tricolore? mais celui-là exprime la haine du principe que le comte de Chambord représente et des Bourbons qu'il continue; mais il rappelle les coups portés à la cause dont le comte de Chambord est le champion ; mais c'est celui que le grand-père du comte de Chambord foula aux pieds en entrant dans Paris à la suite des Prussiens et des Cosaques ; c'est celui sous lequel combattirent et vainquirent les soldats héroïques qu'en 1815 les suppôts de la famille du comte de Chambord appelaient brigai/hds de la Loire; c'est celui contre lequel, en 1832, la mère du comte de Chambord essaya de ranimer les colères de la Vendée ; c'est celui que, dans des manifestes récents, répétés, solennels, le comte de Chambord a déclaré ne pouvoir adopter sans mentir à ses convictions et mettre sa dignité au rabais.
Il aurait donc beau préférer aigourd'hui un trône à ses convictions et à sa dignité, le drapeau tricolore, porté par lui, ne paraîtrsût jamais couvrir que des souvenirs et des idées qui en feraient ce que M. Thiers a si bien nommé le plus odieux des mensonges. Je ne parle pas du drapeau tricolore modifié en vertu de l'initiative royale : € Ne touchez pas au drapeau ! » est un cri militaire plus redoutable en Franoe que ne