LA ROYAUTÉ EN FRANCE ET EN ANGLETERRE
En France, le système féodal s'est établi peu à peu, partiellement, et par l'effet de circonstances diverses. Il n'en a pas été de même en Angleterre. La féodalité y a été introduite tout d'une pièce par la conquête ; et de là vient qu'elle y a toujours mené une existence régulière. La hiérarchie des fiefs, en Angleterre , a toujours été si bien ordonnée , que la grande Charte fit descendre ses bienfaits, de fief en fief, jusqu'au vilain, qu'elle déclara inviolablement propriétaire de ses instruments de labourage.
D'un autre côté, la royauté anglaise a commencé par être forte et par se montrer tyrannique. Ce que les rois de France cherchèrent à obtenir plus tard par l'établissement des missi-dominici, Guillaume le Conquérant l'eut du premier coup, par le tribunal appelé Aula regis^ qui concentrait toute la puissance judiciaire aux mains de la royauté. On sait que Guillaume s'était, en outre, réservé le droit exclusif dfe chasse, et que la charte des forêts, charta de foresta, si^aiée à Runnymede, par Jean sans Terre, en 1215, fut regardée comme une des plus importantes victoires des barons sur la couronne.
L'aristocratie anglaise se trouvait trop compacte
pour que la royauté gouvernât toute seule. La royauté ' se trouvait trop puissante pour que Taristocratie s'em-' parât exclusivement de la direction des affaires. La race saxonne profita de cette situation pour faire reconnaître son importance politique, et son action fut régularisée par la Chambre des Communes, comme Faction de la féodalité normande Tétait par la Chambre des Lords.
Entre ces deux assemblées, indépendantes Tune et l'autre, et où venaient se résumer deux intérêts bien distincts, deux idées pour ainsi dire vivantes, aucune lutte sérieuse ne. pouvait s'engager sans rendre de plus en plus nécessaire, tantôt à Tune, tantôt à l'autre, l'intervention de la royauté.
Voilà ce qui explique Texistence de la royauté anglaise.
Dans la trente-et-unième année du règne de Charleà II, les Communes présentent un bill tendant à exclure du trône le plus proche héritier : les lords croient voir dans cette prétention des Communes un acte de souveraineté et rejettent le bill.
Sous Georges P^ les lords présentent un bill qui enlève à la couronne le droit de créer des pairs : les Communes craignent que la limitatioa de la pairie ne rende Télément aristocratique prépondérant, et le bill est rejeté.
Ainsi, la royauté en Angleterre n'a vécu que par la jalousie que s'inspiraient mutuellement les deux
Chambres. Quand elle était menacée par l'une, l'autre arrivait sur-le-champ pour la soutenir, moins par amour pour la couronne que par défiance envers une Assemblée rivale.
Là est en partie le secret de la force de la royauté anglaise, force qui souvent lui a permis de faire ce que ne pouvait faire la royauté en France, à l'époque même où celle-ci était quasi-absolue.
Lorsque, sous Henri III, on prévint le duc de Guise qu'on voulait sa mort, il répondit : On n'osera pas. Il se trompait : le roi osa le faire assassiner... Mais, toute absolue qu'elle était, la royauté avait dû descendre h un rôle de lâcheté.
La reine Anne, au contraire, comme Delolme le fait observer avec raison, n'eut, pour se débarrasser du grand duc Marlborough, qu'à lui écrire une lettre où elle le remerciait de ses services,
La royauté, en Angleterre, a-t-elle des chances de durée ? Ce qui est sûr, c'est que sa position est infiniment plus favorable que celle de la royauté en France.
Regardez bien autour de vous : dans cette orageuse société française, savez-vous à la couronne quelque solide appui ? En la voyant placée face à face avec ce principe électif si hardi de sa nature et si turbulent, ne tremblez-vous point pour elle ? Où est le corps intermédiaire chargé, comme en Angleterre, de parer les coups qu'on peut lui porter ? Ne parlez pas de la
Chambre des pairs : quelle force peut donner à la couronne cette Assemblée qui n'a elle-même d'autre force que celle que la couronne lui communique ?
Au fond, qu'on le remarque bien, les prérogatives royales en Angleterre sont peu de chose. Le roi a le droit de battre monnaie, non d'en altérer le titre ; de faire grâce, non d'exempter de la réparation d'une offense particulière. Il est le chef de l'Église; mais il ne peut ni toucher au culte établi, ni professer la religion spécialement interdite par l'État. Il est armé du droit de veto contre les Communes ; mais les Communes sont armées contre lui du droit, bien autrement efficace, de refuser les subsides.
La monarchie anglaise, comme dit Delolme, est un vaisseau bien équipé, mais à qui le Parlement 'peut à son grë retirer les eaux,
La force que la royauté possède en Angleterre, elle ne la porte donc pas en elle-même ; c'est du dehors qu'elle lui vient ; elle résulte de l'éclat dont le trône est inondé par l'aristocratie qui l'entoure, aristocratie intéressée par-dessus tout à maintenir un ordre de choses qui est ébranlé toutes les fois qu'on touche à son premier anneau, la couronne.
La royauté, en Angleterre, a un autre élément de force dans le sentiment de la hiérarchie, si profond et si développé dans ce pays.
En effet, lorsqu'on étudie bien le peuple anglais, on est frappé de le trouver à la fois si fier et si humble,
si incléj)endant et si servile, si amoureux des formes de sa liberté et si dévot aux distinctions de son aristocratie.
Dans ce pays singulier, la parole de la presse est agressive, hardie, injurieuse quelquefois, sans frein ; et pourtant les rangs s'y trouvent étiquetés dans un ordre parfaitement symétrique et invariable. L'orgueil individuel y a une grande énergie , et cependant la loi des préséances y est religieusement observée. Aujourd'hui, le roi, pour entrer dans la Cité, demande la permission du lord maire : demain, l'homme du peuple, à pied, s'arrêtera pour saluer jusqu'à terre le grand seigneur en voiture.
Ainsi, deux sentiments dominent la nation anglaise : an amour impétueux pour la liberté, et un profond respect pour la hiérarchie.
Comment ces deux puissances ont-elles pu vivre côte à côte ? Pour se rendre compte de ce phénomène, il faut se rappeler ce qui a été dit plus haut.
Des deux races saxonne et normande mises en présence par la conquête, aucune n'ayant pu absorber l'autre, il a dû en rester deux principes également puissants, et qui, ne se pouvant détruire, ont été forcés de transiger.
La nation vaincue a dû, pour se défendre, établir un vigoureux système de garanties.
La nation victorieuse a dû, pour se maintenir, veiller attentivement à Tinviolabilité d'un système de dis-
tinctions et de privilèges. De là ce dualisme qui, au premier abord^ paraît si mystérieux.
Et il faut que le sentiment de la hiérarchie ait toujours été bien enraciné dans les cœurs anglais pour avoir traversé sans périr tant et de si rudes épreuves ; car ce fut une révolution profonde que celle qui dressa un. échafaud pour Charles l^, et fit disparaître si rapidement l'intervalle qui séparait le roi du bourreau ; révolution bien propre, d'ailleurs, à discréditer pour jamais le sentiment de la hiérarchie I Enfantée par le luthéranisme, ne la vit-on pas engendrer à son tour une infinité de sectes diverses : indépendants, républicains, quakers, brownistes, millénaires, que sais -je ? Eh bien, cette division atomistique des idées ne fit qu'imprimer au sentiment de la hiérarchie une secousse passagère. Ce fut au nom de Charles !«' que Cromwell lui fit la guerre : ce fut presque au nom du roi que les Anglais firent mourir le roi. L'orage était à peine dissipé, que les deux vieux principes se retrouvaient en présence et transigeaient de nouveau : tant sont vivaces les idées qui, par le lien des usages et des traditions, se rattachent au berceau des sociétés !
On le voit : la royauté, en Angleterre, puise principalement sa sève dans une sorte de vénération publique que l'aristocratie est intéressée à entretenir et qu'expliquent les circonstances particulières qui ont présidé à la formation du peuple anglais.
Je me résume :
En Angleterre, la royauté confond ses racines avec les racines mêmes de la nation ; elle s'est développée avec elle d'une façon normale, régulière, sous Tinflaence des mêmes nécessités.
En France, la royauté est le produit accidentel et nouveau de l'esprit de protestation dans l'ordre moral, de l'esprit de concurrence dans Tordre social, de l'esprit de résistance dans Tordre politique.
En Angleterre, une aristocratie puissante fait briller de son éclat la royauté, qu'elle entoure de sa force.
En France, plus de noblesse existante, plus de noblesse possible.
En Angleterre, l'hérédité de la couronne justifiée et protégée par le droit de primogéniture, qui sert de règle à toutes les familles, de base à toutes les propriétés.
En France, l'hérédité de la couronne sans appui aristocratique; et, au-dessous, pour la miner, un principe qui va divisant sans cesse la propriété.
En Angleterre, deux Assemblées rivales répondant à deux intérêts distincts, et assez redoutables Tune vis-à-vis de l'autre pour rendre la médiation de la royauté utile, nécessaire même.
En France, à côté d'une Chambre des députés active et remuante, une pairie qui disparaît derrière la royauté et la laisse seule face à face avec le principe électif.
44 l'E LA ROYArTÉ
Eq Angleterre, une royauté appuyée sur le respect des traditions et le sentiment de la hiérarchie.
En France, une royauté placée solitairement au sommet d'une nation que possède, que tourmente le sentiment de l'égalité.
Que les sophistes maintenant comparent, s'ils l'osent I