‹ Questions d'économie publiqueChapitre 10 sur 21 · S"’' PART. . K · texte numérisé non relu

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ri labié gloire de la nation, sont fort susceptibles et souvent très-peu raisonnables ; en faisant craindre à la nation une buniilialion quelconque imposée par l’Angleterre, ce qui était complètement faux, ropposition a réussi à irriter l’opinion, à la rendre soupçonneuse, méfianle, pour tout ce qui touche la colonisation d’Alger, et à s’en faire ainsi une arme contre les intentions louables du gouvernement.

L’opposition y trouvait encore un détestable avantage. Bile savait bien que la nature de celle colonisation insensée entraînerait uècessaiicment après elle de graves abus, de grandes perles, des dépenses outrées. — Nouveau moyi'ii pour elle d'accuser le gouvernement, de le compromettre dans l’opinion, et de lui imputer le mal qu’elle-mème rendait inévitable. Au lieu de convenir que le mal était dans le principe même, dans le système de colonisation, elle l’a attribué à des causes accidentelles, à des détails d’administration, de manière à rejeter tous les torts sur le gouvernement.

Que l’on se rappelle ce qui s'est passé lorsque .M. Passy, esprit grave et fort instruit en matières administratives, lit à la chambre un très-bon discours sur cette question. 11 en signalait les vices, il en indiquait le remède, il déchirait ce voile de prospérité trompeuse sous lequel on s’efforce de cacher les plaies que la colonisation d’Alger fait au budjel et à la prospérité réelle de la France.

Tout aussitèl. la presse de l’opposition se souleva contre ül. Passy; tout aussitôt elle eu recours à toutes les rimes belliqueuses du vaudeville : gloire (U victoire, lauriers et guerriers, succès et français. Ce fut un dithyrambe universel contre la lâcheté qu’il y aurait <à faire

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courber la France devant les exigences de rAnglelerre, ce fut un chorus universel d’enthousiasme prélendii national, pour la colonisation d’Algei-,

Vainement représentait-on que rAngletei re n’était pour rien dans tout cela ; que si elle était animée d'un esprit de jalousie conti'e la France, rien ne pourrait la llatter davantage que de nous voir dissiper nos finances et nos forces guerrières dans une opération absurde et fatale. Vainement lord Grandville disait-il, à qui voulait l’entendre : — « Eh ! bon Dieu, Messieurs, gardez Alger tant » que vous voudrez ! Que voulez-vous que nous on fas- )) sions, nous, Anglais? Eh ! si nous avions cru cette co- I) Ionisation utile, nous nous en serions emparés bien )) long-temps avant vous i Qui donc aurait pu nous en O empêcher ? »

Rien n’y fit ; tout fut inutile. Il fut bien et dûment décidé que l’honneur et l’intérêt de la France exigeaient qu’on jetât trente millions de plus dans le gouffre de la colonisation d’Alger, et M. Passy lui-mème, cédant à l’orage, se crut obligé de monter à la tribune pour expliquer, commenter, modifier, sinon rétracter, ce qu’il avait dit, et protester qu’il n'avait voulu blesser en rien la dignité nationale.

Voilà malheureusement comment les affaires publiques sont traitées en France. Les meilleurs conseils sont méconnus, lorsque les partis ont fart de soulever contre un bon avis la susceptibilité de nos opinions, souvent fort étourdies et fort vaniteuses. Cependant on devrait bien savoir que tous ces faux points d’honneur, tout ce bagage liéioïqueet déclamatoire de phrases usées jusqu'à la corde, ne sont pas un bon moyeu d'avancer les affaires. On au-

QL'KSïIO.NS d’économie I'UBI.IQDE.

rail dù sentir qu'il n’y a jamais d’honneur à ruiner son pays par gloriole, et que toute la question se réduisait à un point, non d'honneur, mais d’utilité publique.

La colonisation d’Alger est-elle utile à la France?.

Alors il faut la continuer. Est-elle nuisible?.Alors

il faut y renoncer. C'était une affaire de calcul, et voilà tout.

Les fautes commises ne viennent donc pas du gouvernement, mais des abherralionsde l’opinion publique, qui. trompée par les amplilicalions déclamatoires de l’opposition, a ensuite imposé ses erreurs nu ministère. La commission d’Afrique, évidemment, a aussi succombé sous le même fardeau. Il est résulté de là qu’elle a voulu tout à la fois coloniser et ne pas coloniser, avancer et reculer, économi.ser et dépenser. Or, tout cela n’est pas simultanément possible.

Et pourquoi ces inconséquences? Parce que la majorité sentait fort bien ,dans le fond de Tàme, que la colonisation était un projet désastreux, mais que, n’osant pas affronter la partie de l’opinion faussée qui la réclame, elle cherchait un moyen terme entre l’erreur et la vérité. — Elle votait la colonisation et lui refusait les moyens de s’effectuer; — moyens, au reste,qu’elle aurait voulu vaiuomeni lui donner, parce qu’ils sont impossibles, ainsi que je l'ai déjà prouvé; il était bien possible de les voler, mais non pas de les réaliser, à moins qu’on ne voulût jeter graduellement tout le budjet en Afrique.

Pour résumer cette grave question, je dirai que la prise do la ville d’Alger, la destruction de la piraterie fut en soi une bonne et honorable enlre|)rise. Il ne faut pas cependant se dissimuler que la piraterie n’était plus contre le corn-

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liierce tVanrais ce qu'elle était du temps de Louis XIV. et qu’on a prodigieusement exagéré rimportance de notre exj)édition sous ce point de vue.

Mais, tà cetteentreprise honorable, voici ce qu’on a joint:

Le projet de conquérir et de coloniser par la Ibi'ce une étendue de terrain bordée par cent cinquante lieuesde plages maritimes d'un côté, par unecbaine immense de montagnes de l’autre, ayant une profondeur de vingt à quarante lieues, selon les localités; isolée de toute communication avec le monde civilisé, au-delà de l’Atlas, par le grand désort; bordée à l’est et à l’ouest par les rovaumes barbares de Tunis et de Maroc. Dans cet immense parallélogramme irrégulier, sont deux millions d’Arabes, nomades, vigoureux, guerriers, fanatiques, d’une religion qui maudit la mMre , sobres, agiles, infatigables; des terres coupées de ravins, des terres arides, des terres privées de bois, presque partout d’eau, immense difliculté pour l'agriculture.

Ce pays, inondé par des pluies continuelles pendant trois mois de l’année, et dévoré pendant le reste du temps par une sécheresse sans égale. A une certaine époque, il est sujet à des lièvres et à des maladies qui déciment cruellement les troupes qu’on y envoie, surtout si elles sont obligées d’y demeurer et d’y agir militairement pendant la saison fatale.

Dans ce pays, et parmi la population indigène, huit cent mille combattants peuvent être employés pour arrêter une invasion tendant à occuper et garder le sol. Sur ce nombre, il faut compter une très-nombreuse cavalerie, presque insaisissable, et qu'on n’atteint, pour la vaincre, que lorsqu’il lui convient de se laisser atteindre : nom-

01 KHTlD^iS Ii'kCUNOMIIÎ l'UBLIIJUE.

breuscs (lotipes de (jiiasi-cenlaïu’es, qui se rasseiiiblenl ou s’éparpillent eomnie par eneliantement, qui se déplacent avec rapidité, et qui, pendant qu’on les poursuit sur un point, vont attaquer, incendier, piller, récoltes, maisons, bestiaux, à trente et quarante lieues de là.

C’est pour conquérir, occuper, coloniser, civiliser cette contrée, que depuis six ans la France a fait chaque année, en hommes et en argent, des sacrifices considérables et toujours croissants.

Le succès a été loin de répondre à tant d espérances et à tant d’efforts, car l’on peut dire, sans exagération, que nous sommes moins avancés que la première année, ayant maintenant à lutter contre des souvenirs et des ressentiments qu’il nous sera bien difficile d’effacer dans les populations indigènes.

Il me semble donc, d’abord, qu'il serait insensé de la part du gouvernement du roi et des chambres, de vouloir persister dans l’entreprise de conquérir et d(! coloniser la régence entière; que l’occupation de la régence doit sc borner aux points maritimes, en renonçant à tout projet de colonisation. Il faut renoncer au fol espoir d’établir par force, par privilège et par argent, une production agricole dans des plaines intérieures malsaines, pestilentielles, sans bras pour les défricher et les assainir, et au milieu de peuplades errantes, guerrières, pillardes et féroces, en même temps qu’inlidèles à tous les traités. — Il faut réfléchir que Fernand-Cortez et Pizarre conquirent l’Amérique espagnole avec six cents soldats mal armés, et (|ne nous, avec trente-trois mille hommes d’élite, (|uatre ans d’occupation, et cent millions de dépense en .MVique, nous .sommes maîtres, tout juste, du terrain (|ue peuvent

(lél'eiidre les boulets de nos eanoiis; que nos vedettes sont journellement insultées, et qu’aucun colon ne pourrait séjourner, ni cultiver, ni récolter dans un terrain quelconque, si la force militaire n’était pas là toujours présente, toujours vigilante pour le défendre. Du jour où l'armée reculerait, tout serait perdu. Or, supposer une guerre européenne, qui nécessitât en France le retour de notre armée pour la défense du sol ; ou bien, supposez une guerre maritime qui coupât les communications avec la inére-patrie, que deviendraient, dites-le moi,et votre colonie. et les millions que vous y auriez engloutis? A quoi ^ous auraient servi le dévoùment et la mort des braves (jui déjà y ont succombé?

En supposant les points maritimes occupés seuls, on pourrait cultiver le petit rayon des terres qui les entourent, et attendre graduellement du temps que la civilisation s’introduisit en Afrique par les trois issues que nous lui aurions ouvertes. Les peuples indigènes n’étant plus menacés d’une conquête suivie d’expulsion , perdraient bien plus tôt leurs sentiments hostiles, et, petit à petit, la propagande morale des idées ferait bien d’autres progrès que votre propagande coloniale, à la fois usurpatrice, impuissante et barbare. Plus tard, les populations civilisées se mettraient en rapport de commerce libreav(‘c la France, et comme elles se seraient faites à nos mœurs, à nos produits, et qu’elles seraient plus près de nous que des autres nations industrielles de l’Europe, nous aurions chez les peuples africains une préférence toute juste et toute naturelle.—Voilà comment un boniine d’Élat doit raisonner au di.v-neuvième siècle, et mettre enfin sous les pieds, une fois pour toutes, ces idées d’usurpations coloniales, mou-

‘248 ijiJESTioNs n’ÉcoiNosiiii i>ijiiLi(ji;i;.

vements factices et désordonnés d’une civilisation faussée, qui porte la dépendance et le privilège dans les régions nouvelles, où il faudrait faire germer l’industrie par la liberté.

Je crois donc, d’après les considérations (|ue je viens d’exposer,que le gouvernement ferait une grande et bonne chose en renonçant complètement au système d’exiiédition et de conquête dans l’intérieur de la régence; en concentrant toutes ses forces, tous ses moyens d’action, dans les points importants du littoral. Quiconque est bien établi sur le littoral, quiconque en est bien le maître, est par cela seul en possession d’une grande influence' dans l’intérieur du pays, parce que tous les produits exportés ou tous les objets importés doivent nécessairement passer par-là. Si on agissait ainsi, on n’affecterait pas un si grand développement, mais cequ’on posséderait on le posséderait mieux,on pourrait l’utiliser, le cultiver. En même temps, les Arabes, bien convaincus qu’on ne veut plus onvabir leur pays par la force, conquérir, brûler ou rançonner leurs villes, seraient bien aises de profiter des rapports favorables qui pourraient s’établir entre eux et nous; le commerce et le temps achèveraient le reste. La civilisation gagnerait nécessairement du terrain. peu à peu, il est vrai. mais utilement et moralement. Si on eût agi ainsi dès l’origine, on n’aurait pas aujourd’hui tant d’amers regrets, tant de pertes à déplorer, et peut-être tant de fautes à expier! —J’aimerais mieux encore, je l’avoue, que jamais la Erance n’eùt eu la malheureuse pensée de coloniser la régence, ni par la guerre, ni par la paix. Mais puisiiue les faits accomplis ne ])ermeltent pas de rej)OU,sser les deux moyens, je crois (|ue le système pacifique doit

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«voir la prélerence : c'est le seul qui soit à la fois juste et pralicalile.

Voilà quelles sont nos idées sur l’état actuel des affaires d'Alger et sur le parti qu’il conviendrait de prendre. Serons-nous approuvés ou blâmés?... Probablement l’un et l’aulre à la fois. Mais cela nous inquiète peu, parce qu’en cela comme en tout le reste, nous avons exprimé une opinion sincère et désintéressée.

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