IX
Ott lu Oécoloiiisation ilMlger.
Alger!... micls-iious nos inilliou!?: .
Loisqu'Auguste, dans les douleurs nocturnes de sa solitude impériale, redemandait à Varus ses légions tombées sous les coups des barbares, quelques teintes poétiqnes et grandioses couvraient encore de leur éclat cette première éclipse de la gloire romaine; cétait en poursuivant la conquête du monde connu, que ces guerriers, jusqu’alors invincibles, avaient été ravis à leur patrie! Ce n’était pas en dérobant quelques chameaux, eu enlevant quelques vaches, en brûlant quelques barraques pour assurera des spéculateurs imprudents les moyens de revendre cent francs,quelques milliers d’arpents de terre achetés à vingt sols, et peut être à plus bas prix.
La colonisation d’Alger, tentative impossible et boiiteusc, nous est cependant représentée comme une sorte (le point d’honneur dont il ne nous est pas permis de nous ('(carter.
Lorsque, dans la chambre des députés, la vérité commençant à se faire jour, quoique bien timidement encore, plusieurs orateurs ont exposé une petite portion des calamités, des pertes, des plaies financières, que la colonisation d’Alger fait peser sur la France, hélas! ce n’était pasnoslégionsqu’onredemandait <à l’Afrique, c’était tout lionnement nos millions,car,dans ce siècle de fer, c’est au poids de l’or ([u’on pèse tout ! —Qu'onl répondu les plus
'IVi i.UiKSTlU.Nÿ n'ÉCÜMOMIK l'IJULKll K.
ai-deiils coloiiisiUeuis à cette exclaïuntioa l'outllovante ; — Alger!... rends-nuus nus millions !
Ils n’ont nié ni les pertes, ni les malheurs, ni les impossibilités que seulement ils se sont efforcés de transformer eu difficultés surmontables. — Non, ils sont à peu prés convenus de tout ce qui leur est impossible de cacher plus long-temps; —mais ils ont dit •.
« Notre honneur, riionneur de la France est engagé 1 — La force des nations contribue à leur sécurité, eu frappant les nations rivales de crainte et de respect. Or, la force morale est la première de toutes. Les peuples étrangers prennent une grande idée de la force morale d’une nation quand ils la voient sans hésiter faire des sacrilices liBuihIes à la conservation de son honneur. L’or et le sang ainsi dépensés ne sont pas perdus. Ils établissent au dehors cette idée que la nation qui fait de tels sacrifices à son honneur, serait invincible lors même que les forces du monde entier l’attaqueraient. Si nous renoncions à la colonisation d’Alger, on verrait dans notre conduite une preuve de faiblesse. Si nous luttons hardiment contre les diflicultés de cette grande œuvre, l’Europe verra dans cette persévérance la preuve de notre courage et des sacrilices que la France sait faire quand son honneur l’exige.—Sachons donc perdre encore quelques centaines de millions et quelques vingt mille hommes. — Nous verrons après. »
Tels sont les discours qu’on a entendus dans les bureaux de la chambre; c’est une douleur d’y penser. Estil possible que toutes les leçons de la philosophie, toutes les citations de fhistoire, toutes les règles do la politiipu' soient ainsi parodiées 1
OL'ES'J'IÜ» Il'ÉCONüJlIi; PLIil.HiLi;. 'jr!,'»
Ct'i les, j’adiiiets de giaiid cœur que la leiiomiiiée de l'énergie naliouale, de la constauce à supporter des sacrilices nécessaires, de la persévérance à lutter contre les revers éminents, fassent une part, une grande part de la l'ortune réelle, de la sécurité, de la force, de l’indépeudaiice d’un pays!... Oui, le peuple qui consentirait bassement à un acte de faiblesse pour épargner quelques millions; où,—ce qui est bien plus précieux cependant que tous les millions du monde, — pour épargner le sang de quelques milliers de citoyens sous les armes, ce peuple sciait un lâche, qui tendrait d’avance les mains au joug (lu despotisme et aux fers de l’étranger!
La France, grâce à Dieu, n’a pas de tels exemples dans son histoire: et si nous en trouvions, nous en déchirerions les pages, bien loin de nous en prévaloir pour conseiller au gouvernement actuel raccomplissemeut d’une Iniiniliante retraite en face d’un danger qu’il devrait affronter.
.Mais si nous examinons la colonisation d’Alger dans ses réalités, si nous la prenons pour ce qu’elle est, pour cequelle vaut, où verrons-nous donc que l’honneur national nous oblige à consommer une ruineuse folie par cela seul que nous avons eu le malheur de la commencer?'
Laissons parler les faits : ils frapperont tous les esprits.
Quant Louis XIV, vieux lion fatigué que l’Europe conjurée accablait de toutes paits, relevant encore sa royale et noble face pour affronter ses ennemis vainqueurs, les regardait avec autant d’audace qu’aux jours de sa prospérité; lorsque, plutôt que d'accepter des conditions luiiniliantes, il disait au maréchal de Villars, en lui donnant le commandement de l’arnnœ de Flandres : — « Vous
'iôti IJÜIÎSTIU.NS d’kCUiNüMIK l>UliLII)lli:.
» voyez où nous en sommes, il faut vaincre ou périr, d » finir par un coup d’éclat. Cherchez l’ennemi, el livrez » lui bataille. —Mais sire, répondait Villars avec émotion, » c’est votre dernière armée. —N’importe (répondait le roi, » bien plus grand alors qu’il ne le fut jamais de sa vie), » n’importe, je n’exige pas que vous battiez l’ennemi, mais » je veux que vous l’attaquiez. Si vous avez le dessous, » vous me l’écrirez, et <à moi seul. .le monterai à cheval, » je passerai par Paris, votre lettre <à la main. Je connais » lep'rançais. Je vous mènerai quatre cent mille hommes, » et je m’ensevelirai avec eux sous les débris de la mo- « narchie. » (1).
Il ne faut ici ni longs raisonnements, ni grandes phrases , pour prouver que l’honneur de la F rance, ainsi que son salut, exigeaient cette détermination héro'ique. Pour être prudent alors, il fallait être téméraire. Pour tout sauver, il fallait tout compromettre. Le général comprit le monarque, et tout fut sauvé.
Voulez-vous un autre exemple de ces sublimes hardiesses que l’honneur préfère à toute chance de succès?— Quand Napoléon et les débris glacés de ses phalangesmartyres sortaient enfin de la Russie, en comptant ses
braves, il s’aperçoit que le brave des braves manque!.
Ney sans doute s’est égaré !... ou bien les hordes des cosaques ont barré le passage à sa faible troupe. — Alors, sans hésitation, comme au jour d’un triomphe. Napoléon, sans pain, sans chevaux, sans artillerie, sans munitions de guerre, presque sans soldats, donne l’ordre de
OCIÎSTIO.NS Ii'eCüiNOMIK IMIIII.IQUE. ‘i37
reprendre l’offensive et de rentrer en Russie pour retrouver et secourir le corps d’armée attardé!
Reprendre l'offensive!... rentrer en Russie!... Comprend-on l’excès de grandeur de cette sublime folie).. Si le maréchal Ney, trompant les Russes par une marche habile, n’eùt reparu le lendemain, Napoléon et ses soldats auraient dépassé toutes les bornes jusqu’alors connues du dévoument et de l’honneur!
Mais que, parodiant ces grandes leçons de l’histoire, si chères au caractère français, on veuille en réduire les proportions au niveau de l’échauffourée de 3Iascara ! qu’on veuille imposer .à l’honneur français la nécessité de continuer une misérable lutte, qui ne touche ni à la sécurité ni à la gloire, ni à l’intérêt du pays,si ce n’est pour lui coûter du sang et de l’or, sans avenir de fortune ou de gloire, sans nécessité, sans utilité, sans avantages ! qu'on veuille mettre la vanité en place de l’honneur, le puéril entêtement d’achever une folie parce qu’on l’a commencée, en place de la noble fermeté qui persévère dans une bonne œuvre, quoiqu’elle ait des dangers! en vérité, c'est à mourir de honte pour notre siècle et pour notre pays.
En quoi donc, je vous prie, l’honneur du gouvernement français est-il engagé à ruiner nos finances, à épuiser les contribuables, à disséminer nos forces militaires, à répandre en pure perte le sang de nos héro'iques soldats, quand il est démontré que l’œuvre commencée est mauvaise, ruineuse,inexécutable?... L'honneur du gouvernement est, au contraire, de sortir le plus promptement possible de cette voie fatale où jamais il ne devait entrer. Que diriez-vous d’un médecin qui, s'étant trompé dans le
Iraileinent d'uu malade, e( veiianl à s’en apercevoir,«ju- (inuerail néanmoins à le traiter dans le même sens, et vous répondrait, avec un admirable sang-froid •.—L’honneur ne me permet pas d’abandonner la marche que j’ai adoptée; si je convenais de l’erreur que j’ai commise. ji> nuirais à ma réputation. L’idée qu’on se fait de mon infaillibilité fait mon crédit. Le malade mourra, c’est possible; mais mon honneur sera sauvé! — Non, mallieiirenxl... ton honneur ne sera pas sauvé; il descendra tout vivant dans le cercueil du mort, et n’en sortira jamais !....
Eh ! n’est-ce pas ainsi qu’on raisonne cependant, lors- ([ue, n’ayant rien de sensé à répondre aux faits qui surgissent par milliers pour démontrer la folie de la colonisation d’Alger,on nous oppose, CO mine argument définitif, que l’honneur nous défend d’y renoncer!.... Ah! comment l’honneur peut-il nous ordonner de faire une chose nuisible, fatale à la nation? —.le raisonne différemment ; je dis ;—Si la colonisation est utile, l’intérêt national ordonne au gouvernement d’y persévérer; si la colonisation est mauvaise et nuisible à la France, l’honneur ordonne au gouvernement d’y renoncer; car le devoir d’un gouvernement c’est de faire le bonheur du pays qu’il a l’honneur de diriger.
Laissez donc de côté tout faux point d’honneur. La colonisation d’Alger, effectuée ou abaudonnée, ne fera rien ni en plus ni en moins à l’honneur de la France.— Ah ! vraiment, l’honneur de la France a grandi sur d’autres bases; il a d’autres racines dans ce vieux sol de la Gaule qui a porté tantdegloiresdepuis que ses forêts druidiques ont disparu pour laisser le soleil de la civilisation
l'i'couder (.'(îtle noble terre, où toutes les grandeurs, toutes les vertus, tous les courages ont leur patrimoine historique et l’impérissable cerlilude d’un immortel avenir!... Fi donc, vous dis-je ! —Laissez de cùté, mettez à la porte cette vaine parodie d’honneur qui n’émerveillera personne. La colonisation d’Alger est une affaire de politique et d’intérêts, voibà tout. El si vous pouviez y perdre l’honneur du pays, ce serait en vous entêtant contre l’évidence à continuer par vanité l’œuvre insensée qu’on a commencée par imprudence, sans trop réfléchir à ce qu’on faisait, ainsi que malheureusement on l’a pratiqué en d’autres circonstances encore, depuis la révolution.
Mais il faut certainement que Dieu, en créant l’homme, à côté de la raison qu’il lui a donnée pour guide, ail placé quelque flamheau de ténèbre, qui, au lieu de rayonner la lumière, verse comme un flot abondant d’obscurité sur ses déterminations les plus simples, et rende inefficaces pour lui toutes les leçons de rexpériencc. Quoi ! nous avons sous les yeux l’état de crise mortelle où le privilège colonial a conduit les Antilles! Nous voyons ce privilège fatal lutter contre lui-même, contre notre commerce, contre l'industrie agricole qui l’étouffe en se servant de sa protection même : nous voyons que ce système insensé nous a conduits en face d’un problème insoluble qu’il faudra trancher quelque jour comme un nouveau nœud gordien, et voilà qu’on s'obstine bravement à vouloir recommencer tout ce chaos colonial, sur la plage africaine!—Vous n’y produisez rien encore, c’est certain, •le crois même volontiers que vous n’y produirez rien : mais enfin ce n’est pas dans cet espoir que vous voulez coloniser.—Or, aussitôt que vous produirez, il vous fau-
IJU ESTIONS
u'ÉOONOMIi; l’IiDLlQI.'E.
(Ira un système de proteclion. Un système de protection, —c’esl-cà-dire, des taxes, des surtaxes, et des lignes de douanes pour y tenir la main!.... O Dieu! les belles lignes de douanes, sur les deux cents lieues de eûtes de la Barbarie !...• — El vous savez (juelles certes ! — Et dans l’intérieur des terres, sur une longueur plus grande encore, bornée par les deux royaumes deTunis et de iMaroc, le tout habité, coupé, sillonné par les hordes errantes de centaures arabes, plus cheval qu’horame, qui volent rapidement sur le sable où vos douaniers pourront <à peine marcher!...
Ce sera certainement, sinon une école de stratégie pour nos soldats, du moins une belle occasion d’apprentissage pour les milliers de sbires prohibitifs dont il faudra cbarger les cadres de l’armée douanière. — O colonisation d’Alger!... Impossible par la guerre!... Impossible par la paix!... Impossible par les douanes !... Et sans douanes, je vous demande, au nom du ciel, comment elle serait possible?
Conclusion.
Les inconvénients de la colonisation de la régence sont de nature à frapper tous les esprits. .T’en ai exposé quelques-uns; je pourrais multiplier les exemples, mais je crois en avoir dit suffisamment pour les gens impartiaux. S’il est nécessaire, nous y reviendrons plus tard.
Comment donc le gouvernement persiste-t-il dans ce
JUI.lyUE.
IJlifiSTIOMS d'ÉCU.NO.MIH 1>U
déplorable système de colonisation ? Comment la commission de 1834, qui a fait lanl d'efforts pour en sortir, n'y a-t-elle i)oinl réussi, et n'est-olle parvenue, ainsi qu’i' est bien évident, qu'à mettre en contradiction ses travaux et les fausses conclusions quelle en tire? Comment le gouvernement, que nous défendons contre les ennemis politiques qui l’attaquent, n’a-t-il pas assez de lumières pour voir ce qui frappe tous les yeux ?
Ceci est facile à expliquer.
En effet, à diverses reprises nos hommes d’Etat ont très-bien vu tous les obstacles qui s’opposaient à la colonisation et l’excès de dépenses qu'elle occasionait. Souvent ils ont cherché comment ils pourraient sortir de la mauvaise voie où celle affaire avait été engagée; comment ils pourraient, sinon abandonner, du moins restreindre considérablement l'échelle sur laquelle la colonisation avait été entreprise. — Mais aussitôt les clameurs de l’opposition se sont élevées comme une tempête furieuse : l’honneur national défendait, disait-elle, la moindre concession aux exigences de l’Angleterre : c’était l’Angleterre qui, effrayée de la p;aspérité future de la colonie algérienne, nous en imposait à l'avance le sacrilice : la monarchie de Juillet allait céder lâchement, à l’ambition britannique,ce que la Restauration elle-même avait eu le courage de lui refuser : Louis-Philippe laisserait stériliser dans ses mains une conquête que Charles X lui avait laissée! et Dieu sait comme les iournaux carlistes se joignaient aux journaux républicains, pour railler le gouvernement et tromper l'opinion pnblique!
Or, en France, il ne faut pas se le dissimuler, les vanités nationales, que je distingue soigneusement de la vé-