DES DÉPARTEMENTS DU NORD ET DES DÉPARTEMENTS DU MIDI
Kixposû (le la 4liiestioii. (1)
Nors savions vaguement que les départements du nord sont plus prospères que ceux du midi de la France, mais on n’avait pas encore constaté matliematiquement ce résultat de la révolution, de l’empire et delà restauration; 011 n’en avait pas, à plus forte raison, analysé la cause, lorsque M. Charles Dupin publia, sur cet état de choses, un mémoire statistique et raisonné. D’après ses calculs, trente-deux départements du Nord paient très-facilement au gouvernement plus d’impôts fonciers et de patentes que cinquante-quatre départements du Midi, qui cependant jettent les hauts cris et succombent sous leurs charges. La disproportion est la même entre les lumières du Nord et l’ignorance du Midi. Le nombre des enfants qui fréquentent les écoles, le nombre des récompenses obtenues au concours de l’université, le nombre des admissions à l’école polytechnique, le nombre des membres fournis à l’académie des sciences, le nombre des brevets d’invention et des
QUESTIONS d’économie I’IIBLIQUË.
médailles obtenues lors de l’exposition des produits de l’industrie, tout, en un mot, établit, dans une proportion à peu près constante, la supériorité des trente-deux départements du Nord sur les cinquante-quatre départements du Midi.
Voilà donc, selon le savant professeur, notre misère et notre ignorance bien constatées ; il en conclut que notre défaut de lumières est la cause qui arrête le développement de notre industrie et de notre fortune agricole, et que, par conséquent, le remède à nos maux est tout simple : nous n’avons qu’à répandre l’instruction populaire, dont les avantages sont immenses pour les métiers, pour les arts, pour les sciences, pour la fortune privée et pour la fortune publique.
Les critiques parisiens qui ont examiné le travail de M. Dupin, ont ajouté que cet exposé devait ranimer l’émulation des départements du Midi, qui sont encore plongés dans l’ignorance, et qu’ils doivent redoubler d’efforts pour s’élever au niveau des départements les plus avancés. Comme habitant du Midi, comme citoyen de Bordeaux, queM. Dupin place très-positivement au nombre des villes pauvres et ignorantes du Midi (puisqu’en citant, par exception , les villes et les départements qui y ont acquis des lumières et de la fortune, il ne fait aucune mention du département de la Gironde), je demande la permission de répondre quelques mots à l’exposé de l’honorable académicien. Je désire lui démontrer qu’à son insu, sans doute, il s’est rendu l’organe de la plus complète injustice envers nous, et qu’il a souvent confondu les effets avec leurs causes, de sorte que la plupart de ses conséquences ne sont que des contre-vérités.
QUESTIONS n’ECONOMlE PUBLIQUE. i)5
.Je ne sais, d’abori], jusqu’à quel point M. Dupin a pu juger convenable de se constituer si légèrement le détracteur des deux tiers de la France, et le panégyriste de l’autre tiers; la prospérité trouve toujours des louangeurs complaisants , et l’adversité des critiques injustes, mais ce n’est pas ordinairement dans le sanctuaire de l’étude, dans le temple des sciences. Il existe, d’ailleurs, assez de rivalités et d’inimitiés naturelles entre le nord et le midi de la France, sans y ajouter encore la consécration d’une publicité qui les envenime et qui en double l’énergie. Cette réflexion aurait dû arrêter la plume du savant professeur. Il aurait dû sentir qu’il imprimait une tache déshonorante sur le front des habitants du Midi; que, peut-être, parmi ceux-ci, quelques esprits indépendants et patriotes prendraient fait et cause pour leurs concitoyens injuriés; que peut-être alors les débats changeraient de nature; que des considérations philosophiques et politiques d’un autre ordre seraient invoquées; qu’il serait prouvé que l’existence naturelle et légitime des départements du Midi, déjà compromise par les évènements, était en définitive sacrifiée, par l’administration ministérielle, à la prospérité factice et sans mesure des départements du Nord; que, dès-lors, il convenait fort peu à ces derniers de se glorifier d’une fortune composée de nos dépouilles, et de nous reprocher le déclin d’une splendeur détruite à leur profit!
Telle est, je crois, la vérité! L’amour du pays et de la justice peut seul m'encourager à la dire. La renommée de l’illustre professeur, sa considération morale, imposent l’obligation de détruire les erreurs qu’il propage avec d’autant plus d’autorité, que Ton doit rendre hommage à la pureté (le ses motifs. Dans une lutte si inégale, Tinfério-
QUESTIO.tS u’ÉCO?iO,MIE PUBLIQUE.
ri lé de mes forces ne m’arrêlera pas, et je fais d’avance le sacrifice de mon amour-propre; sans doute dans ces départements du Midi, qu’on rabaisse avec si peu de convenance et de justice, on trouverait mille écrivains plus capables que moi de défendre la cause commune : j’espère néanmoins que les habitants de ces contrées approuveront les sentiments que je vais exprimer, et reconnaîtront la vérité des faits qui serviront de base à mes raisonnements.
Cause! générales de l’infériorité des Départements méridionaux.
Admettant d’abord l’exactitude des supputations de M. Dupin, je le prierai d’observer qu’il en tire des conclusions lout-à-fait forcées.
Les trente-deux départements duNord paient 15,724,456 francs de patentes ;
Les cinquante-quatre départements du Midi n’en paient que 9,000,733 fr.
Soit; mais en quoi ce rapprochement prouve-t-il que l’industrie est plus féconde dans le Nord que dans le Midi? Ne sait-on pas que l’industrie manufacturière domine dans le Nord, et que l’industrie agricole domine dans le Midi? Que cette dernière u’esl pas soumise à l’obligation des patentes, et que la première y est assujétie? De telle sorte, que d’immenses contrées agricoles doivent naturellement payer moins de patentes qu’un pays peu étendu,
QUESTIONS d’économie l'UUUlQUE. 97
mais presque tout manufacturier, quel que soit d’ailleurs le rapport de leur travail, de leur fortune et de leurs lumières?
Ce premier résultat ne prouve donc absolument rien ; passons à l’impôt foncier.
Au premier aspect, la comparaison parait plus concluante; mais quand ou aura parcouru ce travail jusqu'à la fin, ou verra qu’elle est encore plus fausse.
Les trente-deux départements du Nord paient aisément 127,631,765 fr. d’impôts fonciers.
Les cinquante-quatre départements du Midi seulement 125,412,969 fr., et jettent, dit-on, les hauts cris sur le poids des impôts qui les accablent.
Cette dernière observation n’est pas juste dans son application, Les habitants éclairés du Midi ne se plaignent point de l’impôt foncier; ils reconnaissent qu’il est généralement modéré sur les propriétés rurales, et c’est à d’autres causes que nous attribuons nos malheurs. Nous jetons les hauts cris sur le système restrictif des douanes, qui assure la prospérité des manufactures du Nord, au détriment de 1 agriculture du Midi; sur les droits de consommation intérieure, déplorable chef-d’œuvre du fisc, plus pesant cent fois que l'impôt foncier pour les propriétés rurales du Midi; sur un système de crédit public qui concentre à Paris tous les capitaux, etqui, par les bénéfices scandaleux de certains emprunts, enrichit les capitalistes et les banquiers du Nord aux dépens des producteurs du 3Iidi; sur le monopole du tabac, qui ruine à la fois notre industrie maritime, notre industrie intérieure et notre agriculture; sur la concentration dans Paris, de toutes les influences sociales, de tous les ressorts adnii-
l’ART.
(Jl;i;STlÜNS Il'ÉCONOMIU PUBLIQUE.
iiislratifs, de toutes les fortunes, de tous les moyens de parvenir; eonceniration puissante, non-seulement pour la prospérité de la capitale, mais encore pour la prospérité des départements groupés autour d’elle, qui vivent de sa vie et brillent de son éclat, tandis que les extrémités de la France s’engourdissent et semblent frappées d’une mort anticipée!
Tels sont les sujets de nos plaintes : on en verra plus tard le développement; alors on pourra juger si le Midi languit faute de lumières et d’amour du travail. Revenons à l’impôt foncier.
La différence qui existe, à ce sujet, entre les départements du Nord et les départements du Midi, peut s’expliquer de deux manières ;
D’abord, l’impôt foncier est généralement plus faible sur les propriétés rurales que sur les propriétés urbaines; de sorte qu’un pays principalement agricole paie moins sous ce rapport, qu’un pays principalement industriel.
Secondement, et voici le nœud principal de la difficulté, par l’effet, non de la distribution des lumières, mais par l’effet de nos convulsions politiques, de nos longues guerres et du système impérial des douanes, con- .servé par la restauration, la valeur relative des propriétés foncières du Midi a décliné, la valeur relative des propriétés foncières du Nord a considérablement augmenté (1). Telle maison qui valait à Bordeaux quatre-vingt mille francs, n’en vaut plus que cinquante. Telle maison qui
(I) On seul que ceci est sénéral el simfl'i'c des exeoplions pariiellcs; mais cMlos
OL'KSÏIÜNS
ne valait que vingt luille IVancs à Paris, en vaut actuelloinent cinquante, et peut-être davantage; et l'on verra, plus tard, que le système de crédit public adopté depuis dix. aus a concouru puissamment à cette marche inverse des valeurs foncières dans le Nord et dans le Midi.
Si M, Dupin avait voulu diriger, sur ce point, la sagacité de ses recherches, il se serait convaincu que la proportion de l’impôt foncier est loin d’avoir atteint le niveau delà proportion des valeurs foncières. Dès-lors, on conçoit facilement comment l’impôt foncier, quoiqu’iutrinsèquement plus fort, est en réalité plus modéré dans le Nord et se paie plus facilement. Tout s’explique aisément au moyeu des fausses combinaisons d’économie politique que j’exposerai avec détail, et par lesquelles on a eiiricbi un tiers de la France, en ruinant les deux autres tiers. M. Say, l’un des chefs les plus éclairés de nos économistes, reconnaît que, par la nouvelle marche du commerce, Bordeaux et Nantes doiveutdécheoir, et que d’antres points de la France doivent s’enrichir de ce que CCS deux villes perdent. Soit; mais quelle justice y a-t-il d’attribuer à notre paresse ou à notre ignorance, l’invincible résultat des convulsions politiques qui ont changé la face du monde? Aussi, M. Say se garde-t-il bien de nous imputer le malheur qui nous frappe, et je crois que -M. Dupin aurait dù agir de même.
En attendant la discussion du fond,-je pense que ces explications préparatoires font suffisamment entrevoir que la comparaison des patentes etde l’impôt foncier ne prouve rien en faveur de la thèse de l’illustre professeur; quant à l’exposition des produits de l’industrie, il est tout naturel queles départements agricoles y concourent moins que
IJliF.STlONS n’ÉnOXOMlF. PDBI.IQCE.
les départements manufacturiers. Même réponse pour les In’evels d'invention, qui souvent,au surplus, ne sont que de misérables charlatanismes sans importance, et qu’on accorde pourvu qu’on les paie. Ces deux arguments sont même tellement dépourvus de justesse, qu’ils étonnent sous la plume de l’honorable académicien.
Les concours del’université de Paris sont encore moins concluants. Il est clair que les départements du Nord doivent y envoyer plus d’enfants que les provinces éloignées du Midi, et qu’une plus grande quantité d’élèves doit remporter plus de prix. D’ailleurs cette question, ainsi que celles qui sont relatives à l’admission dans l’école polytechnique, et dans l’académie des sciences, et celle que fait naître le nombre total des jeunes gens qui fréquentent les écoles dans le Nord et dans le Midi, sont prédoniinées par des considérations d’un autre ordre. C’est ici principalement que M. Dupin me paraît avoir confondu les effets avec leurs causes.
Effectivement, observer qu’un pays est <à la fois plus riche et plus éclairé qu’un autre pays, et conclure de celte seule observation qu’il est plus riche parce qu’il est plus éclairé, c’est un raisonnement que le public de Paris a pu trouver très-profond, de même qu’il a pu croire, en 18*26. d’après quelques discours de tribune et quelques articles de journaux, que le commerce de Bordeaux allait reprendre sa splendeur par l’effet de l’ordonnance royale qui a reconnu l’indépendance de St-Domingue. Mais celte hardiesse à décider, cette manière prompte et commode d’envisager les questions les plus compliquées sous un seul ])oint de vue, et d'établir en conséquence un système auquel tout doit se plier, ne prouve souvent qu’une chose:
qliîstiü.ns n’KCo.^üMii; i'lblujle. 101
c'est qu’on entend très-su|)erliciellenienl la matière que l’on traite. Les questions d’économie politique, sous le rapport du commerce, surtout sont trop compl(!xes pour qu’il soit prudent d’en hasarder si vite la solution, et c’est, je crois, une leçon que les hahitanis du Midi peuvent transmettre aux habitants du Nord, aux Parisiens surtout, en échange des excellents conseils que nous donne leur panégyriste.
Eu thèse générale, il est certain qu’un pays éclairé est plus prospère qu’un pays ignorant. C’est même une maxime devenue de nos jours si triviale, que l’on pouvait se dispenser d’employer de savantes recherches à la rendre plus évidente. Cela sera vrai, surtout, en comparant des pays dont les mœurs, dont les institutions sont différentes, et dont l’organisation sociale est dissemblable, la France et l’Espagne, par exemple.
Mais, dans la comparaison des diverses provinces qui occupent le premier rang dans un état généralement éclairé, provinces soumises au même régime politique, aux mêmes institutions, aux mêmes mœurs, au même système d’instruction publique, celte règle générale, on le voit au premier coup d’œil, est beaucoup moins applicable, et peut subir beaucoup d’exceptions. La différence de fortune qui, d’après M. Dupin, existe entre les départements du Nord et ceux du 31idi, est si prodigieuse, qu’elle aurait pu l’avertir que, dans le royaume de France, la seule différence des lumières ne pouvait en fournir l’explication , à moins que les heureux habitants des terres stériles du Nord ne fussent d’un génie au-dessus de l’humanité,et que nous, pauvres habitants des terres fertiles du
I0‘2 (JliUSTUI.NS 11 ECONOMIE PDHLIOUK.
Midi, nous ne fussions d’une stupidité au-dessous de la brute même !
Dès-lors, iM. Dupin aurait dû réfléchir qu’il pouvait exister d’autres causes de rélonnante différence de prospérité que son travail constatait. Il aurait vu qu’il était fort possible qu’une province eût à la fois plus de fortune et plus de lumières qu’uneautreprovince,sansque la différence de leurs lumières fût la véritable et seule cause de la différence de leurs fortunes. Dans la destinée des peuples, surtout vers les époques critiques où l’édifice social s’écroule et se reconstruit sur un nouveau plan, il est fort possible que des circonstances accidentelles enrichissent spécialement telle ou telle province, indépendamment du plus ou du moins de lumière de ses habitants. Une cause politique du premier ordre peut, par sou influence, attirer la prospérité matérielle et les lumières dans le pays qu’elle favorise. Ce sont deux effets simultanés qui remontent <à une cause unique et supérieure; deux effets qui, sans doute,se prêtent,par leur relation, un mutuel appui et de nouveaux développements; mais qui ne sont pas le motif, la cause efficiente l’un de l’autre; et même alors que l’un serait la cause de faulre, il faudrait encore vérifier si l’augmentation de fortune n’a pas jirécédé faccroissement des lumières, dans telle position donnée, et si par conséquent on ne doit pas tirer, des faits exposés par M. Dupin, une conclusion directement opposée k celle qu’il en tire lui-mème.
Et si je prouve, ce qui me sera, je pense, très-facile, que le Midi décheoit par l’effet de combinaisons d’économie politique qui ne dépendent en rien de son fait, de ses lumières, de son travail , et que le Nord s’est enrichi par
QliKSTlOKS U’ÉCdNOMIi; l'UllLIIJti;.
l’effet des mêmes combinaisons qui ruinent le Midi, ne serai-je pas en droit de conclure que, par une réaction très-naturelle, les habitants d’un pays dont la fortune décroit, ne peuvent donner à leurs enfants une éducation aussi soignée, aussi générale, aussi répandue, que les habitants d’un pays dont la prospérité s’accroît? Alors les lumières augmentent d’un côté, et diminuent de l’autre, précisément dans le même rapport que l’aisance et le commerce; plus tard, par une nouvelle réaction, celte marche de lumières eu sens inverse sera défavorable au pays qui décroît, et favorable au pays qui s’élève; mais elle n'est pas la cause primitive do cette décadence et de cette élévation. Ainsi donc, ce sera parce que le Midi, sans qu’il y ait de sa faute, ni même de son fait, décroît eu fortune relativement au Nord, que les lumières y seront moins répandues, de même pour l'industrie, de même pour l’amour du travail; mais il est souverainement injuste d’attribuer à notre ignorance ou à notre inertie, la cause qui, en mettant tout au pire, engendrerait notre inertie et notre ignorance. Si l’on veut y remédier, ce n’est donc pas des répétiteui’s et des férules qu’il faut nous envoyer, mais des mesures administratives généreuses et libérales, qui fassent revivre notre commerce maritime, et, par lui, notre agriculture; avec lui tout naîtra, sans lui tout mourra, lors même qu’on doublerait les écoles populaires de toute espèce et de tout système (1).
(I) J’cspùrc qu'on ne conclucra pas lic là, quejerepousse l’exlonsion de l'ins- Irufiion populaire, qui certainement est un grand pas vers la civilisation. J'a-
104 QUESTIONS b’ÉCONOMlE l'UBLIQUE.
Avant (rémiiuérer les causes qui ont arrêté le développement de la prospérité du midi de la France, je dois présenter une considération dont je prie qu’on pèse bien toute la gravité; peut-être y verra-t-on l’un des motifs qui m’ont Fait entreprendre cette discussion.
M. Dupin parait très-convaincu que trente-deux départements du Nord offrent plus de Fortune et plus de lumières que cinquante7quatre départements du Midi,plus favorisés par la nature de leur sol.
Et cependant, quel est aujourd’hui l’un des projets que M. Dupin appuie avec le plus de chaleur, auquel il consacre ses travaux, le résultat de scs vastes études, toute sa science enfin ? Quel est le projet qu’il a défendu avec une certaine àcreté contre M. Comte, publiciste célèbre, qui lient un rang distingué parmi nos économistes? C’est le projet d’unir Paris à la mer par un canal, et de faire un port maritime de la capitale de la France! Bizarre résultat de l’esprit de système! un tiers de la France prospère, et l’on propose une mesure inimense pour accroître sa prospérité ! Les deux autres tiers de la France languissent, leurs productions agricoles manquent de débouchés, faute d’exportation maritime, et l'on veut leur donner, en quelque sorte, le coup de givace, et leur arracher l’incomplète et dernière ressource que, jusqu’à ce moment, on n’avait encore pu leur ravir !
Je sais que les habitants du Nord ne manquent pas de plumes habiles à colorer des sophismes;je sais que l’économie commerciale, semblable à la politique, a maintenant ses doctrinaires, gens à théorie, doués du plus imperturbable sang-froid à démentir l’évidence, et qui démontrent mathématiquement aussi que l'établissement
QUESTIONS D’ECOÎiO.Mllî l’L'm.lllUE. 105
(l uu porl de mer à Pnris sera Irès-lavorable au midi de la France, au royaume entier, dont on accroîtra ainsi la prospérité générale. Cette prospérité rejaillira même sur llordeaux, c[ui, à dire vrai, perdra peut-èlre ses relations commerciales à l’extérieur, mais qui en sera promptement dédommagé par les secours que les banquiers delà capitale acquerront les moyens de nous offrir. J’avoue qu'il est très-consolant d’ètre ruiné d’abord, avec la perspective d’obtenir ensuite une aumône intéressée en guise de prêt sur nantissement ou sur consignation, ce qui revient au même, et j’admire l’étonnante fécondité des écrivains qui bercent leurs lecteurs de pareilles rêveries !
Peut-être oserions-nous répondre, eu style humblement commercial, que nous avous eu déjà un échantillon du genre de prospérité qui nous attend si Paris est érigé en port de mer. Depuis que les Américains dirigent presqu’exclusiveinent leurs cargaisons sur le Havre, nous avons vu décroître le commerce de Bordeaux dans une proportion absolument semblable. Toutes nos classes ouvrières et industrielles en ont éprouvé le contre-coup, et beaucoup de uos maisons ont été obligées de s’établir au Havre ou d'y former des succursales. Si nous ne nous sommes point aperçu que l’accroissement de prospérité du Havre rejaillit indirectement sur nous, pourquoi la prospérité maritime et commerciale de Paris aurait-elle, relativement à nous, un effet différent? X'est-il pas évident, au contraire, qu’elle nous serait cent fois plus nuisible, et que les dédommagements indirects que l’on nous en promet, sont autant d’illusions et de chimères!
Au surplus, depuis qu’on nous a gravement prouvé que le papier qui représente une dette constitue la créa-
QLESÏIOXS ll’ÉCO.NüMlE l'EBLlQUE.
lOG
tioii d’un capital, nous avons appris à ne nous étonner de
Infliiunce île la Etévolution et île l’Empire sur la prospérité du Sliili.
J’ai cherché long-temps le sens du litre de doctrinaire dont une petite secte politique s’est décorée, et je crois que bien d’autres que moi ont entendu souvent cette expression sans savoir au juste ce. qu’elle signifiait. On peut désigner ainsi certains esprits à systèmes, qui, soit en économie, soit en politique, s’attachant invariablement à des doctrines, à des principes fixes et absolus en théorie, négligent dans leurs calculs les obstacles ou les exceptions que la nature meme des faits leur oppose.
L’un des principaux doctrinaires a donné le secret de son école dans un moment d’humeur. Pressé dans une discussion un peu vive, et voulant repousser l’autorité d’un nom que lui citait son adversaire, on assure qu’il répondit : « Ne me parlez pas de cet homme, je le méprise » comme un fait »
J’avoue humblement que je ne suis pas <à la hauteur d’une pareille doctrine. Je fais grand cas des faits. Dans toute discussion, je les apprécie infiniment. Je suis convaincu que l'esprit de l'homme n’est pas toujours assez fort pour arriver à la connaissance de la vérité par la seule impulsion du raisonnement, et que l’examen attentif dos faits, redresse souvent les erreurs échappées aux calculs
QUESTIONS d’économie I'LDLIQCE. I(|7
(le la théorie. C’est doue à l’aide des laits, tout autant (jue des raisonnements, que je veux me rendre compte des (•anses réelles qui ont arrêté la prospérité des départements (lu Midi, et qui ont favorisé les départements du Nord.
Kemontons jusqu’aux premiers jours de la révolution. Je crois pouvoir avancer, sans crainte d’ètre démenti, que la halance penchait alors en faveur des départements du Midi (1). L’industrie manufacturière du Nord était peu de chose comparativement à ce qu’elle est aujourd’hui. L’industrie maritime, commerciale et agricole du Midi élait prodigieuse. Le système colonial alors en vigueur contrihuait puissamment à cet état de choses. Nantes, Bordeaux . Lyon, Marseille, vastes entrepôts où s’accumulaient d’immenses richesses mobilières, entretenaient l’aisance dans les villes du second ordre et dans les campagnes en- ^ironnantes.
La révolution détruisit les causes directes et principales de celle prospérité. Plus le Midi avait amassé de capitaux, ])lus il perdit par les assignats; plus il avait reçu de marchandises de l’extérieur, plus il perdit par le maximum; plus le commerce maritime et colonial avait accru sa fortune, plus elle souffrit par la perle de Saint-Domingue et par les longues et glorieuses guerres de la liberté !
Je sais qu’à coté de ces désastres inévitables dans une
108 (JLliSïlÜ.NS U'ÉCOMO.MIE l'UBLIQülî.
convulsion politique, la révolution a placé de grands bienfaits, qui ont contrebalancé les pertes; sans cela la b"rance existerait-elle encore? Mais ces bienfaits de notre nouvelle organisation sociale sont communs au nord et au midi de la France ; ils ne doivent donc pas entrer eu ligne de compte, lorsque nous comparons les causes de la différence qui existe entre le sort actuel de ces deux régions du royaume.
Aussi, peut-on remarquer, lorsque la terreur étendit sur la France sa main de fer, que le Midi fut spécialement proscrit. On n’a pas oublié les qualifications de fédéralisme , de modérantisme, de négociantisme, dirigés contre nous. Nantes, Bordeaux, Marseille,Lyon,en conserveront long-temps le souvenir.
Dans cette sanglante anarchie, on conçoit facilement que le Midi défendait les véritables principes de l'ordre social, parce qu’il était plus riche et plus éclairé; on conçoit qu’il perdit davantage que le Xord, parce qu’il avait beaucoup plus à perdre; on conçoit que le Nord, moins riche, était plus téméraire dans la route des révolutions ; et, si l’on veut avoir une idée précise de la différence que j’indique, qu’on compare la députation de Paris, par exemple, et la députation de la Gironde, qui se trouvaient à la tète des deux partis opposés; on verra que la nature des choses y fit sentir sa puissante influence. On verra d’un cùté réclamer l’égalité absolue, de l’autre l’égalité relative, qui ne méconnaît pas l’autorité naturelle des notabilités sociales, de la richesse et des talents; on verra d’un côté réclamer la prolongation du désordre, de l’autre réclamer avec instance une nouvelle organisation : ou verra d’un côté réclamer des juridictions exceptionnelles.
üi:Esrio>s ii’ÉcoNosiiE I’lpliole.
(le l’aiUre l’exercice régulier de la justice légale; on verra (run côté des dictateurs sanglants fouler aux pieds le commerce et le droit de propriété, de l’autre des proscrits, déjà près de l’échafaud, élever encore leur voix mourante, et défendre contre le maximum et contre la taxe des grains la liberté du commerce et le droit de propriété!,..
.Mais, je m’arrête. J'abandonne un sujet qui me présente à la fois trop d’attraits et trop de dangers ! Je ne veux point ranimer des passions éteintes, et rajeunir de vieilles inimitiés I J'ai voulu seulement indiquer comment, dans la commotion générale qui a organisé sur un nouveau plan la société française, les bienfaits ont été communs à la France entière, et les malheurs ont spécialement pesé sur les départements du Midi. Telle est l'origine, la cause première de la différence qui existe actuellement entre la fortune du nord de la France, et celle de nos provinces méridionales.
Toutefois, je reconnais qu’une administration impartiale aurait pu rétablir l’ordre naturel des choses, non dans son ancienne proportion, mais au moins dans les termes d’une sage égalité. Le destin en avait autrement décidé : à l'administration révolutionnaire succéda l'administration impériale, qui,parles mesures les plus fausses, les plus gigantesques et les plus injustes, aggrava le mal d’une manière effrayante.
Je n’examinerai pas ici le système politique dominant à cette époque : sa grandeur, sa gloire, ses revers sont étrangers à mon sujet. Je veux seulement mettre au grand jour ses effets relativement à la distribution des richesses dans l'intérieur de la France : écartons donc avec soin tout souvenu’ d'admiration bu de haine; raisonnons sans
110 QUESTIONS d’ECONOMIE l'tiBUQUE.
passion et sans partialité, quoique les causes eu soient près de nous.
Le premier trait du système impérial est l’inévilable nécessité d’une guerre maritime permanente; le second, la nécessité d’un blocus continental, pour établir, si possible, contre l’Angleterre une réciprocité de ruine commerciale.
Dès-lors, la déchéance des départements agricoles du Midi fut radicalement achevée.
Le nord de la France éprouva-t-il les mêmes désastres? Tout au contraire, il fut enrichi par le système impérial.
Effectivement, tous les produits manufacturés de l’étranger uous étant interdits, l’industrie manufacturière du Nord prit un immense développement. N’ayant plus à craindre de rivalités extérieures, assurée d’un incontestable monopole dans la vaste étendue du grand empire, favorisée par une administration dont elle favorisait le système, placée à coté d’une immense consommation qui s’augmentait encore des tributs que les contributions de guerre amenaient dans la capitale, elle perfectionna ses procédés, doubla ses produits, et décupla ses richesses (1).
A Dieu ne plaise que j’attaque l’industrie manufacturière! L’industrie agricole est à mes yeux la première de toutes, puisqu’elle assure l’existence des peuples; mais l’industrie manufacturière est le complément de la première, en procurant aux hommes l’aisance, le bien-être, les douceurs de la vie, en un mot, les jouissances de la civilisation. L’agriculture et les arts industriels doivent donc se prêter un mutuel secours, et recevoir de l’admi-
(JLESTIONS D'ÉC.ONOMriî PrBI.IQUE. 111
iiistralion une protection au moins égale. Voilà pourquoi je (lis qu’un gouvernement qui protège les manul'aclures au détriment des produits du sol, commet à la Ibis une injustice et une faute.
Or, que faut-il pour qu’un gouvernement maintienne l'équilibre entre ces deux sources de richesses? Il faut qu’il laisse à chacune dans le commerce sa valeur naturelle.
On appelle valeur naturelle, celle que la libre concurrence de production et de consommation donne aux objets,
Cette valeur naturelle, par suite de l'équilibre des besoins et de la production, s’établit de manière à ce qu’elle représente, pour chaque producteur industriel ou agricole, les frais de production qu’il a dépensés, plus le bénéfice légitime de son capital et de son travail.
Quand le gouvernement, par un système de prohibition et de monopole, ne contrarie pas la nature des choses, les prix s'établissent nécessairement dans cette proportion ; alors, selon la qualité du sol, selon le génie des habitants et les besoins du climat, l’industrie agricole et manufacturière se mettent en équilibre et se balancent dans une juste mesure; tous les citoyens laborieux prospèrent, et la forlune publique s’accroît des valeurs qu’ils créent par leur travail.
Mais si, par l’établissement d’un système exclusif, un monopole absurde est créé en faveur des manufacturiers contre les agriculteurs, les choses perdent sur-le-champ leur valeur naturelle. La richesse des premiers s’accroît de ce que perdent les seconds, et la fortune publique ne gagne rien.
Ainsi, par exemple, pendant le système impérial, tout pi'Ofliiil de l’industrie étrangère étant prohibé, les pro-
QllKSTIONS d’KCONOMIK IMJBLIQIE.
(luils (les nianiifaclures françaises étaient portés au-dessus (le leur valeur naturelle, faute de concurrence étrangère dans la production. Les produits agricoles du Midi, au contraire, faute de concurrence étrangère dans la consommation , tombaient dans une proportion bien plus forte encore au-dessous de leur valeur naturelle. Les départements du Nord s’enrichissaient donc doublement à nos dépens, d’abord en nous vendant leurs produits trop cher, secondement en achetant nos produits trop bon marché.
Il est donc visible que tout équilibre commercial a été violemment rompu dans l’intérieur pendant la durée de l’empire. Vainement dira-t-on que le défaut d’importation agricole devait encourager notre agriculture tout autant que le défaut d'importation industrielle favorisait les manufacturiers. Ce sophisme est évidemment puérile, parce que les produits agricoles du Midi n’ont aucune concurrence à craindre des importations étrangères ; et il faut remarquer ici ce qui sera exposé plus tard avec les développements convenables, c’est que les produits agricoles des différents climats sont de nature différente, et que leur échange entretient par conséquent des relations amicales entre les peuples; tandis que la plus grande partie des produits industriels étant de nature semblable, l'industrie enfante des rivalités sans remède entre les nations fabrieantes. Veut-on savoir pourquoi l’Angleterre est l’ennemie véritable du monde entier? C’est qu'elle est essentiellement manufacturière. L’étranger nous aurait donc envoyé des produits agricoles différents des nôtres, cequi ne nous aurait porté aucun tort, et, de plus, ses produits manufacturés en échange des produits de notre sol. Ici le fait, le fait seul suffit à trancher la question, indépendamment de
ioule lliéorie. Ceux qui cilenl l’exemple britannique coinmetleiit une erreur semblable à celle qui les séduit quand il est question de crédit public. Ils oublient que rAnglelerre, loin d'avoir cà exporter les produits de son agriculture, est dans une position toute différente. Elle a adopté par force un système qu’elle ne pouvait éviter, et malgré lequel une grande partie de sa population est souvent exposée à mourir de faim.
Observez encore, quant à la consommation intérieure, (|uo le monopole était d’autant plus favorable au fabricant, que les objets manufacturés, comparés aux produits agricoles, présentent une beaucoup plus grande valeur sous un plus petit volume; d’où il suit qu’ils peuvent supporter les frais du transport par terre, tandis que les denrées produites par ragriculturo du Midi, n’ont de circulation avantageuse que par le transport maritime : tout autre les renchérit tellement pour le consommateur que la vente eu devient impossible.
Sur ce simple exposé, que l'expérience de mes lecteurs leur donne les moyens de compléter, on voit, sans qu’il soit nécessaire de dire « que nous sommes plongés dans •) rigiiorancc)), comment les l'ichesses des départements du Nord se sont accrues à nos dépens. Ce faux système, établi pendant la durée de l’empire, a-t-il été détruit par la restauration? Loin de là, il s’est renforcé, parce qu’au système exclusif des douanes, s’est joint un système de crédit public qui, par son action, emporte toutes les valeurs capitales du Midi vers le Xord. Ce n’est pas nous qu’il faut accuser d’ignorance, ce sont les divers gouvernements qui semblent prendre à tâche de recueillir l’héritage de leurs erreurs pour les accroître encore de nouvelles fautes en
QUESTIONS U'Ér.ONOMIE PUBLIQUE.
économie politique. En continuant le système exclusif, l’administration actuelle est d’autant plus coupable qu’elle avait d’autres ressources, d’autres moyens, d’autres sonvenirs, d'autres obligations ; elle fait volontairement ce que l’administration impériale a fait par nécessité. Cette dernière, d’ailleurs, soit pour l’Europe,soit pour la France, ne manquait pas de compensations, qui se sont depuis entièrement évanouies. Le système actuel fera le sujet d'un autre paragraphe. Te termine celui-ci par des réflexions d'intérêt général.
Diverses théories politiques partagent les opinions. Des principes opposés se livrent la guerre, et la civilisation est dans un véritable état de crise.
Quelques esprits supérieurs, quelques âmes fortement trempées, ont embrassé avec dévoûment, avec enthousiasme, par l’effet d’une conviction sincère, les causes les plus opposées, et les ont défendues au prix de leur vie !
Mais la race humaine, prise par masse, n’est pas assez désintéressée pour agir ainsi ; elle sent son malheur ou son bien-être plus qu’elle n’en comprend la cause : ses opinions ne viennent donc pas de ses principes, mais de ses intérêts.
L’exposé que je viens de faire en offre la preuve frappante.
Le midi de la France avait été ruiné par le système impérial; le Nord avait été enrichi par lui. Aussi, en 1814, le Nord lui est-il généralement resté fidèle, et le Midi, presque tout entier, s’est levé pour la restauration dont il attendait le remède à ses maux.
.Te sais bien que, de part et d’autre, l’intérêt s’est déguisé sous les noms de patrie et de légitimité. Te sais bien
ylIlîSTrONS I^KC()^'OMl^; l'I Bl.lOUE.
(|iie, (le part el (l'aiilic,qiiel(|np.s esprils distingiKis ont été unis par ces seuls motifs ; mais les masses populaires ont été remuées par d’autres causes, et, sans cela, ne serait-il pas lout-à-fai! inexplicable que les deux systèmes politiques se fussent partagé la France dans la juste mesure des intérêts positifs du Nord el du Midi? Le publiciste impartial ne peut admettre un pareil phénomène. Il doit renoncer à c(!s illusions brillantes qui, dans lelat actuel de la société, ne peuvent produire que de fâcheuses et fausses conséquences. Il doit dire la vérité sans exagération, mais sans faiblesse; elle est utile au peuple; elle est utile au gouvernement; elle ne peut offenser que des esprits passionnés et prévenus. — Celte vérité, la voici telle que je la vois :
Les peuples veulent être heureux; ils sentent que ce bonheur est la condition micessaire inipos(ie aux gouvernements qui les dirigent. Ils s'allaclienl en raison des bienfaits; ils s'éloignent en raison des actes qui les blessent. Le bc/nbeur des gouvernés est donc la seule consécration efficace de la légitimité des gouvernants! Puissentils être bien convaincus que le droit de rendre une nation heureuse n’est jamais contesté par elle, lors même qu’elle aurait eu primitivement des sujets d’alarmes; mais que cesalarmes deviennent fécondes en convulsions politiques, lorsqu’une administration imprudente leur rend, par ses fautes, une force nouvelle!
lie
i.ll'KSTIONS ll’F.(;0^nJllF. IMiriMOI'K.
ilii 9ii}.stème prohibitif cl ilii crcdil imblic sur la richesse iln Slidi.
En parlant des départements du Nord , je les ai quali- (iés (le manufacturiers. J’ai nommé ceux du Midi agricoles. Ce n’est pas (ju’il n’y ait des agriculteurs dans le Nord, et des industriels dans le Midi ; mais j’ai dii m’oc- (aiper du caractère principal et non du cas exceptionnel. M. Dupin, d’ailleurs, ayant excepté de ses critiques la plus grande partie des industriels du Midi, ils n’avaient pas besoin de défenseur.
Observez d’ailleurs que, dans tous pays, la source secondaire des richesses suit toujours le sort de la source principale. Quand, dans un pays principalement manufacturier , l’industrie prospère, l’agriculture prospère aussi, parce que les populations industrielles qui sont dans l’aisance sont la grande masse des consommateurs. Dans un pays principalement agricole et maritime, quand les propriétaires fonciers et le commerce extérieur sont ruinés, les industries voisines souffrent, parce que la grande masse de la population perd les moyens de satisfaire scs besoins (l).
La légère et inévitable irrégularité de ma définition n’ôte donc aucune force à mes raisonnements. J’ai commis d’autres omissions, j’ai négligé certaines raisons,j'ai
ItUESTlONS b’iîCÜMOMm l’EDI.lQl E. 117
laissé de côté quelques objections possibles; mais, pour tout dire sur un pareil sujet, il faudrait des volumes. Je me repose avec confiance sur la sagacité de mes lecteurs. Ils corrigeront eux-mèmes mes fautes, ou suppléeront à mon silence. Je les prie seulement déjuger la vérité de cet exposé dans sou ensemble.
Xous avons vu comment la marche inévitable de la révolution et le système de l’économie politique impériale avait successivement accablé les départements du Midi, et concouru à l’élévation rapide des départements du Nord. Arrivés a la restauration, nous avons à prouver que, loin de changer de système, l’administration actuelle, par ses fautes et ses erreurs, a nui à notre prospérité autant que la paix maritime le lui a permis.
J'ai dit que le système impérial, tout faux, tout injuste, tout gigantesque qu’il était, présentait aux peuples eu général des compensations qui se sont évanouies depuis sa chute. Je ne parle pas des compensations de grandeur et de gloire, ceci est hors de la question;je parle de compensations commerciales, et le reproche indirect que mes paroles semblent contenir, s’adresse aux divers gouvernements d’Europe, tout autant qu’à celui de France. Heureux de me trouver d’accord en ee point avec le plus habile économiste de l’époque, je cite ses paroles qui rendent exactement ma pensée ;
« Napoléon fit certainement tort à l’Angleterre et au » continent,en gênant,autant qu’il dépendit delui, lesre- » lations réciproques de l’une et de l'autre; mais, d’un » autre côté, il fit involontairement du bien au continent » de l’Europe, en facilitant, par cette agrégation d’Etats » continentaux, fruit de son ambition, une communica-
(jUKïfTIO.NÏ Ii'eCOKOMIK FUBLlQUi.
» tion plus intime entre ces différents États. Il ne restait » plus de barrières entre la Hollande, la Belgique, nue » partie de rAlleiuagne, Tllalie et la France, et de faibles » barrières s’élevaient entre les autres États, l’Angleterre » exceptée. Je juge du bien qui résultait de ces coinmu- )) nications par l’état de mécontentement et de dépression » du commerce qui est résulté du régime qui a suivi, et U où chaque État s’est retranché derrière une triple ligne » de douaniers. Chacun a bien conservé les mêmes moyens M de production, mais d’une production moins avanla- » geuse (1). »
Telle est évidemment le caractère de l’époque actuelle; ce qui a fait dire, ce me semble avec beaucoup d’esjuit, à un négociant de Bordeaux, « que la guerre militaire était finie, et que la guerre des douanes allait commencer. »
Mais le déclin de la prospérité relative du Midi n’est point un effet simple; il tient à plusieurs causes : les trois causes les plus influentes, sont le taux énorme des droits de consommation intérieure sur certains produits du sol; la modicité des exportations maritimes comparée à l’augmentation toujours croissante des produits agricoles: enlin, le système actuel de crédit public dont le centre est à Paris, c’est-à-dire dans le Nord.
Je prieM. Dupin de réfléclùrque, dans ces trois causes, il n'est question ni de patentes, ni d’impùt foncier. Je le prie aussi de réfléchir que la France paie à peu près un milliard d’impùt. et qu’il n’a cherché la source que de deux cent soixante-seize millions. Par conséquent sa coin-
yl'KSTKI.NS D’iitOiNU.MIi; l'iJULUll.K. 11!)
paraisou est aussi fausse et iiicomplèle dans sa quotité, qu’elle est injuste et inconséquente par roinission des causes politiques et historiques qui auraient dû en faire la principale partie.
Le premier motif de ruine, le taux énorme des droits de consommation intérieure, sera expliqué avec des développements auxquels je ne pense pas qu’il soit nécessaire de rien ajouter. Personne ne peut avoir oublié les promesses qui devaient nous délivrer de ce fléau : elles sont restées sans exécution, sans doute parce que la nécessité dose procurer de l’argent pour soutenir la boursoufflure de nos linances, n’a pas permis au ministère de respecter la parole royale. C’est encore un bienfait du crédit public.
La seconde cause est la modicité de nos exportations, comparée à l'augmentation toujours croissante de nos produits agricoles. Ceci mérite des explications claires et étendues.
11 est certain que la rupture des liens qui unissaient l Europe tout entièi'e, porta un grand coup à l’industrie des dépaitements du Nord, en la privant d’un débouché direct, qui de suite fut rouvert à l’industrie anglaise. Le commerce d ailleurs rechercha promptement la voie de transports maritimes. Sa principale action se porta vers les ports de mer, et Paris ne fut plus que ce qu’il doit être, une place de banque et de consommation locale. Mais l’administration, pour des motifs qui ne doivent pas entrer dans cet exposé, voulant continuer le système des développements rapides que l’industrie intérieure avait reçus de la protection impériale, à défaut de consommateurs européens, s’est efforcée, ainsi que M. de S’-Cricq l'a dit très-expressément à la tribune, d’assurer aux in-
120 (lUESTIOXS d’économie publique.
duslriels le monopole absolu de la consommalion française, le marcliéinlérieiir; pour alleindre ce but, il a fallu rendre, au système exclusif des douanes, une nouvelle vigueur et établir, sur les produits étrangers, des droits qui, pour certains, équivalent à une prohibition radicale. L’étranger, dès-lors, a cessé de demander nos produits agricoles, pour deux raisons invincibles : la première, c’est que ne pouvant nous payer par l’échange de ses propre.s productions, il n’était pas assez riche en argent pour nous payer en monnaie effective, sorte de paiement d’ailleurs qui, dans quelque état de cause que ce soit, ne peut ètri' (jue partielle et momentanée. La seconde, c’est que, par une juste représaille, nos produits ont été frappés chez lui de taxes qui en élèvent le prix au-dessus des facultés de ses consommateurs.
Et remarquez que, dans les premières années (jni suivirent la restauration, le système exclusif, qui n'étahlil, de part et d’autre, qu’une réciprocité de ruine et do misère, n’étant pas aussi fortement combiné qu’aujourd’luii et ne pouvant entrer dans les conceptions du bon sens commercial , la France présenta un aspect tout différent de celui qu’elle présente maintenant. On vit la richesse du Nord décliner, on vit la prospérité du Midi renaître loutà-coup. La raison en était simple :1e commerce crut que les affaires repi'endraient leur ancien cours, et agit a^ec d’autant plus d’activité qu’il avait été long-temps comprimé; les armements furent nombreux, les spéculateurs hardis, les achats considérables ; denrées coloniales, produits du sol, tout se vendait promptement et bien; mais une expérience assez prompte prouva (ju’on s’était bercé d’espérance.' illusoires, et que les échanges des peiqiles
(iCliSliü^S Ii'kCU.NOMIK IHlil.UJI li. 121
étiliulil lolleinenl enlravés, qu’on lU; pouvaitcompler sur l(>s (léhouchés extérieurs, quoique la mer lui libre. Des crises terribles, des perles énormes, de nombreuses faillites couronnèrenl de téméraires entreprises. Bientôt on a vu nos produits agricoles déclieoir à vil prix et devenir eiiliu presque sans emploi, de telle sorte que les 3/6, par exemple,d’un prix très-élevé, sont tombés jusquesà cinq francs et au-dessous, quoiqu’ils se soient momentanément un peu relevés, par l'effet de circonslauces accidentelles jieii importantes; de même pour nos autres produits. Circonstance frappante qui a engendré le jeu à la baisse et miné ragriculture pour enrichir quelques spéculateurs, dont la vue, plus profonde que celle du vulgaire, avait aperçu, dans le système exclusif, la véritable marche que snivraient les affaires !
Au reste, radmiiiistration avait un moyen de favoriser à la fois les manufacturiers et l'agriculture : c’était d’établir des relations franches et directes avecl’Améri(;:ie indépendante, au lieu de dilapider et de perdre des centaines de millions à faire cette guerre d’Espagne, qui nous a conduits au dernier degré de faiblesse dans notre in- Ihience politique, et qui, à l aide du crédit public, a ravi aux producteurs agricoles et industriels, les énormes capitaux qu’elle a dévorés! Alors, sans créer par les douanes un monopole doublement ruineux pour le midi delà France, et favorable aux seuls industriels du Nord, on aurait procuré aux uns et aux autres de nouveaux consommateurs. Mais soit que, dans ces vastes contrées, on ail craint fort mal à propos la concurrence de l’industrie anglaise, soit plutôt que l’influence d’une faction ait détourné le goinernement de toute idée grande et généreuse,
l‘i‘2 1)1 USTIONS ll'nc.dMÜ.MlK l'U DI, K) LE.
au lieu d’enricliir la France, on a préféré, coinine sous l’empire, ruiner une porlion de ses habitants pour enrichir lesaulres,et nous sommes entrés déjà bien profondément dans une carrière fatale, où nous avons encore bien des malheurs à rencontrer !
J’ai expliqué ailleurs (1) raclion fatale des emprunts et du crédit public, et comment celte action avait déplacé la richesse en France.
Voyons maintenant au profit de qui ce déplacement a eu lieu. Transportons-nous par la pensée au moment où le crédit s'est acclimaté en France. Le gouvei uement étant obligé de solder l'énorme rançon imposée par les alliés, emprunta les capitaux qui lui étaient nécessaires. Quant à nous, ces capitaux furent détruits par leur transmission aux étrangers; le papier seul du gouvernement, papier sans valeur qui lui soit propre, nous est resté. Que ces capitaux aient été avancés par des banquiers français, allemands, anglais, ils n’en sont pas moins perdus pour nous; c’est nous qui devons, nos contribuables paient et paieront : cela ne change rien au résultat, si ce n'est, cependant , que pour la portion des capitaux emprunté.s aux banquiers étrangers, la hausse des fonds a ruiné l’État à leur profit; ils ont partagé nos dépouilles avec la saintealliance.
Je vois une objection politique : celte perte de capital, dira-t-on, était inévitable; elle était le prix de la libération du royaume. Cela ne fait rien au sujet que nous discutons; il y a eu perte et non augmentation de richesse. Quant à la nécessité de cette perte, chacun a son opinion,
QUliSTlUiVS
qu'il peut garder. Pour moi, je vois toujours le glaive de Brciinus dans la balance, et je me souviens que Rostopchiu n’a pas délivré la Russie avec un emprunt. Mais je prends les choses telles que je les trouve, et je cherche seulement l’effet qu’elles ont eu sur la distribution des richesses dans l’intérieur de la France : s’il était question de politique, nous aurions vraiment trop de choses ii dire, et ce n’est pas le cas de s’en occuper.
Ce qui est incontestable, c’est que le papier de l’État fut donné à vil prix, non parce que la France manquait de fortune, mais à cause de la situation politiquement dangereuse où le gouvernement était alors. Il est également certain que, depuis cette époque, ce papier a éprouvé une grande hausse, principalement due à l’affermissement politique du pouvoir; que cette hausse n’a opéré en France aucune augmentation décapitai, mais un grand déplacement des capitaux créés par l’agriculture et l’industrie. Cn faveur de qui ce déplacement s’est-il effectué? Nous voilà dans le vif de notre sujet.
Or. ppul-on nier que les habitants du Midi ne soient étrangers aux profits de cette hausse, ou du moins qu’ils n’y aient participé dans une proportionjsi misérable, qu’elle n’est d'aucune importance? Peut-on nier que les habitants du Nord, que les capitalistes et banquiers parisiens surtout, n’aient acquis ainsi une immense fortune, que certainement le crédit public a transférée en leurs mains, mais dont l’agriculture et l’industrie ont été la véritable source?.,. Je ne m’arrêterai pas à démontrer une vérité dont 1 évidence est palpable, et je me demande, avec le plus profond étonnement, comment un esprit aussi éclairé que M. Dupin n’a donné aucune attention à une
I‘2i IIUR.STKINS n'iîCONOMIK l'I lil.KIlîK.
cause si importante, de la différence ([ni e\isle entre le nord et le midi de la France.
Et maintenant, pour ne pas mecarter du fond même de la discussion, je vais chercher si les habitants du Midi ont été privés de leur part <à celte vaste curée de la fortune française, par la force même des choses, ou par défaut de lumières, car on ne doit pas oublier que tel est notre procès.
Je conviens, sans balancer, que relativement au mécanisme des emprunts, les capitalistes et banquiers du Nord étaient plus instruits que les propriétaires et que les négociants du Midi. Il est clair qu’ils connaissaient mieux que nous les avantages destinés aux prêteurs. Mais, cependant, dans l’intérêt de leur propre réputation, il ne faut pas appuyer trop fortement sur cette circonstance. Des personnes, trop soupçonneuses sans doute, ont pensé qu’en poussant la nation dans cette route, ils calculaient, avec assez de probabilité, qu’ils doubleraient leurs capitaux à ses dépens, et que ce motif entrait pour quelque chose dans leur dévoùment patriotique. Quant à moi, je ne partage pas cette opinion, et je ne peux croire, d’ailleurs, que M. Dupin eiît fait un si pompeux éloge d’un pareil genre de lumière. J’aime mieux penser que les chances heureuses d’évènements politiques alors incertains, les ont servis tout autant que leurs calculs, et je regarde, en conséquence, les bénélices des banquiers parisiens comme très-légitimes.
Mais, alors, l’accroissement de leur fortune ne prouve pas qu’ils fussent réellement plus éclairés que nous. IS’esI il pas d'ailleurs évident que, sur d’autres sujets, nous pouvions avoii', et nous avions en effet, plus de connais-
saiH'O ({lie tes lionoiables banquiers? Qu’beureiisnmeiU |iüui' eux, et malheiireiismncnl pour nous, ils ont |)n prolilpr (lu gennî de lumières qui leur étaient propres, tandis ([lie les imlrcs ont été neutralisées par les circonstances tacbenses que j'ai déjà décrites? Que, placés près du gouvernement, à la source des nouvelles politiques, informés de mille rapports secrets, de mille relations réciproques et des ressources de places avec lesquelles ils ne font habituellement daiitre commerce que celui de la banque, ils avaient, par cela seul, un immense avantage sur nous? Que, par la nature même de notre position, nos capitaux, au lieu de chercher les fonds publics, devaient s’engager dans les routes où ils avaient, autrefois, trouvé de grands béiiéliccs? Que, dès-lors, quoique nous eussions véritablement comme eux le pouvoir physique de les diriger vers les emprunts de l’État, il était moralement impossible que nous prissions cette détermination ? Et qu’enfin, les capitaux qu’ils out acquis par leurs spéculations sur les finances, leur ont été livrés par les avantages spéciaux de leur position, et par les chances des évènements politiques?
Et, maintenant, si nous voulons entrer plus avant dans la réalité des choses, combien ne trouverait-on pas à Paris d'individus sans industrie et sans état, qui, poussés par l'exemple, ont mis leur fortune dans les fonds publics, comme qui met à la loterie, et l'ont ainsi plus que doublée, tant par un intérêt de huit pour cent sur le capital primitif, que par la hausse même du litre? Croit-on que ces individus fussent plus éclairés que les négociants des ports de mer, qui. après avoir employé toutes les lumières de leur expérience dans plusieurs armements successifs,
l'ït! gliUSTIONS ü'iiCd.NüMIK l’I.III.KIiE.
pour récompense de leur travail et de leurs risques, ont vu diminuer leur fortune au lieu de raccroîlre, et dont plusieurs ont fini par être ruinés complètement? Certes, tirer une pareille conclusion, ce serait joindre à l'injustice une dérision bien amère !.... (1).
Et voilà une des principales causes de l’accroissement des fortunes de Paris depuis la restauration. Dès-lors, les immenses débouches que cette vaste cité offre aux industries voisines ont augmenté, et toutes ont tellement redoublé d’ardeur et de réussite, que peut-être sont-elles déjà allées trop loin et trop rapidement. Déjà Paris, quoique bien agrandi, semble ne pouvoir plus contenir ses habitants et ses richesses; et si nous marchons encore quelque temps dans la même direction, la moitié des valeurs capitales de la France sera dans cette ville favorisée! Bien aveugle serait la nation qui ne verrait pas qu elle est ainsi conduite vers une complète dépendance, et que la concentration des fortunes est aujourd'hui plus fatale encore à la liberté que la centralisation des ressorts administratifs ! C’est ce que nous verrons plus tard. Nous verrons aussi comment le déplacement des valeurs capitales s’est physiquement effectué.
En attendant, je le répète, il eût été digne d’un homme éclairé comme M. Dupin d'analyser cette partie de son sujet, et je crois que le système qui fait dépendre exclusivement des lumières l’accroissement des richesses, en eût été bien ébranlé; sans quoi, nous serions conduits à
yuESTiiixs n'Ér.o.NOMiF, l'L'in.ini.i:. 127
penser que tel banquier de Paris est plus éclairé que l’aca- (léiiiie (les sciences elle-nième, et que M. Rolscliild est plus éclairé à lui seul que toutes les académies de l’Europe! Et si, malheureusement, une guerre générale faisait crouler toutes ces fortunes de papier, serions-nous obligés de croire que b‘s lumières de leurs possesseurs se sont évanouies avec elles?... Je suis fâché de le dire, mais l’aristocratie actuelle des richesses est fort audacieuse ! Elle veut monopoliser même le talent. C’est trop.
Influence ile In cnncenir.'ition ù PnriN ale» impôls levés sur la France.
Dans son premier rapport, i\T. Charles Dupin n’avail exalté la suprématie du nord de la France que sous deux points de vue, les lumières d’abord, les richesses ensuite; mais, sur la provocation d’un do ses honorables collègues, il promit de mieux faire: il fil un second rapport dans leqiud il prétendit prouver que l’état moral de la nation était parfaitement conforme à la distribution des lumières et des richesses; de telle sorte que le raidi de la Fiance serait, selon lui. frappé non-seulement d’ignorance et de misère, mais encore d’immoralité : le Nord, an contraire, est éclairé, riche et moral.
J ignorc comment l’illustre professeur a prouvé que la chaussée d’Antiu et la rue Yivienne offrent plus de mœurs ([ne les plaines de la (lironde. de l’Agenais et du Langue-
l'iS (jl KSTIONS ll'kc.dNOMIK ITItLlQUlî.
(loc: j’ignore coinmenl il a prouvé que la bourse de Paris, assiégée par un agiotage effréné, est plus moraleqiu! la bourse de Bordeaux, par exemple, non encore perfeclionnée par les admirables doctrines du crédit public; j’ignore comment il a prouvé que des populations industrielles , resserrées dans l'étroite enceinte des établissements manufacturiers, sont moins corrompues que les populations agricoles éparses sur un vaste sol, et j’avoue franchement que j’ai toujours pensé le contraire, .l’ai toujours cru (et les économistes les plus célèbres ont commis la même erreur, ce qui adoucit un peu la honte que j'éprouve de m’être trompé), j'ai toujours cru que la division des travaux et le mécanisme servile imposé aux ouvriers des manufactures, affaiblissaient considérablement leur intelligence. Cependant, cette division des travaux est absolument indispensable pour effectuer une grande production industrielle et pour assurer la perfection des produits; et si l’on a toujours remarqué « qu’un ouvrier » qui ne fait, pendant toute sa vie, qu’une seule et même Il opération y acquiert une grande supériorité , il de- » vient moins capable, observe M. Say, de toute autre » occupation, soit physique, soit morale; ses autres faw cultés s'éteignent, et il en résulte une dégénéi’ation de » l’homme considéré individuellement » ; or, ces individualités dégénérées (1); entassées dans des établissements où les sexes sont confondus, en dépit de toute précaution contraire, sont converties tout-à-coup en une race essentiellement intelligente et morale. Pour admirer cette tliéo-
(jURSTin.-VS I)'EC0>(I.MIK ITBLKiI.-E.
rie nouvelle, j’attendrai qu’on me la fasse comprendre ; elle est tout-<à-fait en harmonie avee les doctrines qui donnent pour fondement h la liberté le crédit publie, qui en est le plus infaillible destructeur!
Ici, je ne puis trop déplorer le pernicieux esprit de système qui, voulant tout asservir à une règle unique et absolue, corrompt, à chaque pas, les progrès de la civilisation, sous prétexte d’en hâter le développement! Les choses humaines ne s’arrangent point ainsi; elles ont presque toutes leur hou et leur mauvais côté; il faut les étudier soigneusement pour ne pas les confondre : ce qui est vrai dans de certaines limites, devient faux au-delà. Rousseau a prétendu que les peuples ignorants et pauvres sont seuls vertueux et libres; aujourd’hui, les princes de la banque, les seigneurs suzerains du Pactole, affirment
que les peuples riches sont seuls libres et vertueux!.
Eli bien ! les deux systèmes opposés sont également faux, parce qu’ils sont également exagérés, et le dernier a ceci d(! singulièrement dangereux, qu’au lieu d’augmenter, comme on le dit, la fortune nationale, il a souvent pour effet réel, d’accroître sans mesure certaines fortunes individuelles au grand détriment de la masse. Ceci nous ramène à notre sujet, dont la démonstration de cette vérité sera la conclusion.
Nous avons vu que le crédit public n'augmente en rien les capitaux d’une nation, mais qu’il donne au gouvernement les moyens d’en opérer une grande destruction, et que, plus tard, il occasione un grand déplacement des valeurs restantes.
Nous avons vu que, par la nature même des choses, la hausse des effets publics avait enrichi considérablement
130 IJIIESTIONS d'économie PURLIQIIK.
les banquiers et capitalistes du Nord, entre les mains desquels celte hausse s’est opérée; cherchons maintenant comment les valeurs capitales sont sorties de nos mains pour passer dans les leurs.
Remontant d’abord aux principes, on ne doit pas per dre de vue qu’en prenant à la nation, soit par voie d’impôt, soit par voie d’emprunt, une portion des richesses créées par son travail, le gouvernement ne peut en rien améliorer le sort et l’industrie des gouvernés. H est dérisoire de nous faire l'aumône à nos dépens. Il vaut mieux laisser à la société la libre disposition de ses capilatix, elle saura bien les employer elle-même : nous les prendre pour nous les restituer, est une singulière combinaison, et il est trop à craindre qu’une portion de la fortune publique s’égare sur la route, ce qui n’est pas sans exemple.
Néanmoins, s’il est vrai que les impôts épuisent la substance des peuples, il est également vrai qu’ils sont indispensables aux besoins légitimes des gouvernements. Le mal, ici comme partout, est dans l’excès; et je crois que. sons ce point de vue, nous sommes maintenant soumis à d’intolérables abus, principalement dus à. l’exercice du crédit public tel qu’il est actuellement constitué, aux entreprises qu’il facilite, aux profusions qu’il encourage, aux ambitions qu’il excite, à la démoralisation qui l’accompagne.
Et si l'on considère que la masse des impôts levés sur la France entière se concentre et se dépense, en grande partie, sur un seul point, on en concluera, je pense, comme moi. que la capitale est, par ce fait seul, plus qu’indemnisée du sacrifice de ses propres impôts. Prendre la caisse
QriîSTfONS n'iîcnNOMin I?,l
d’un uég-ociant, avec cet argent lui acheter ses inarcliandises, c’est, comme nous l’avons observé déjà, l’appauvrir d’une somme égale, quoiqu’on lui rende ses capitaux métalliques : tel est le rôle du gouvernement relativement à la nation en général; mais prendre l’argent de vingt négociants, et employer la plus grande partie de cet argent à l’achat des marchandises d’un seul, c'est évidemment avantager celui-là au détriment de tous les autres : tel est le rôle du gouvernement envers la capitale en particulier (1).
Dès-lors, il ne tant pas s’étonner qu’elle prospère avec un système qui nous écrase et nous ruine; il ne faut pas s’étonner qu’elle exalte un mécanisme de crédit public qui tend nécessairement à accroître les impôts, et, par conséquent, le déplacement des valeurs à son profit.
Toutes les fois que l’argent est déplacé dans l’État, sans contre-valeur d’échange qui le remplace, sa valeur capitale est fixée dans la ville où il se transporte. Qu’il revienne ensuite matériellement dans l’endroit qu’il a quitté, cela ne change rien à l’état des choses; car il n’y revient que moyennant une contre-valeur, peu importe de quelle nature, et, dès-lors, la valeur capitale n’en est pas moins déplacée. Qu’on examine, d’après ce principe incontestable, le paiement des intérêts de la dette publique et le jeu de la caisse d’amortissement, on verra com-
l'is. si la c.aiiiialo di iMient de face.
C'est prétisémeni due le crédit public petits-grands-livres
de la prospérité
i-c que la direction
, il ne faut pas [ui visitent Paloses change-
111 qu'élalilirde -à-fait insigni-
lô'i yrr.sTiu>is ii’kcoxomie I’I'bi.ioue.
iiKMil ces (leux actions simultanées ont aecuinulé les valeurs cajiitales dans le nord de la France.
I^a somme énorme destinée au paiement des intérêts de la dette doit nécessairement se rendre, tous les ans, vers les lieux où se trouve la grande masse de titres de rente (et je pense qu'on comprend qu'il est parfaitement égal qu’elle s’y rende en argent ou en papiers de confiance); or, sur cette somme, je conviens que la valeur qui représente l’intérêt ordinaire des capitaux primitivement fournis par les préteurs, n’est, relativement à ceuxci . qu’une restitution qui appauvrit la France sans les enrichir; mais le surplus n’entre-t-il pas dans leurs mains, sans que la nation en reçoive le moindre dédommagement? En évaluant ce surplus à trois pour cent, c’est être fort modéré dans l’ensemble; or, calculez, depuis dix ans, la somme que font trois pour cent du capital primitif, en capitalisant tous les ans ces trois pour (;ent, et les soumettant aux calculs de l’intérêt composé, vous verrez de suite dans quelle progression prodigieuse a augmenté matériellement la fortune du prêteur.
Le paiement des intérêts de la dette occasione un déplacement énorme de valeurs capitales. Mais la caisse d’amortissement y contribue bien plus puissamment encore. Qu’on calcule depuis dix ans la masse des capitaux qu’elle a employés au rachat des titres; qu’on en déduise la valeur des rentes rachetées, calculées au cours delà négociation primitive; le surplus égalise évidemment le bénéfice des prêteurs, aux dépens des contribuables, et cela sans aucune contre-valeur d’échange qui puisse nous indemniser, car cet argent quitte les provinces, gratuitement , et n'v retourne jamais de même.
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Mais, dira-l-oii, si rainorlisseiiient augiuenle ainsi les charges de la nation, elle en est dédommagée, puisque, d’un autre côté, il diminue sa dette et doit finir par l’éteindre radicalement. Eh bien ! point du tout, et c’est ici que le génie hostile du crédit public hrille dans toute sa malfaisance !
Certainement,si les rentes rachetées parramortissement étaient annulées chaque année, on pourrait croire que les charges des contrihuahles diminuent graduellement. Mais il n’en est point ainsi ; sous le prétexte dérisoire d’éteindre plus vite la dette en faisant jouir la nation des intérêts composés (notez que c’est elle qui les paie et que par conséquent elle ne peut rien gagner à recevoir d’une main ce qu’elle donne de l’autre), les renies amorties resteni inscrites et payées tous les ans, afin de consacrerces arrérages eux-mêmes à de nouveaux rachats. On sent comhien ce mécanisme tend à opérer une hausse progressive dans les fonds publics, et par conséquent à aggraver le sort des contribuables qui les rachètent: mais, enfin, en augiueutanl ainsi leurs sacrifices, parviendront-ils du moins à éteindre la dette? Hélas ! qui pourrait l'espérer? Le double but dans ramortissement c’est la hausse des fonds et le moyen de réaliser les bénéfices des préteurs, et nullement le soulagement des contribuables.
Voilà ce que cest que l’amortissement, ei coinmeut il diminue les dettes de l’État !
Si l'amortissement était une conception loyale et sincère, on aurait annulé chaque année les rentes rachetées. Alors, la somme à payer pour les intérêts diminuerait tous les ans. La caisse d amortissement aurait moins de moyens, il est vrai; mais, par le meme motil, la hausse
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des fonds eût été moins forte, et une somme plus laibie aurait suffi au même rachat; les impôts diminueraient dans ce double rapport. La dette serait graduellement et inévitablement éteinte: quant à ces fameux intérêts composés, la nation en jouirait d’une manière bien plus positive, eu employant elle-même les sommes qu’elle cesserait tous les ans de payer à titre d’intérêts à la caisse d’amortissement. Loin de perdre à ce changement, il est certain qu'il en résulterait pour l’État un accroissement de produits et de consommation.
Et si, en même temps, on se fût abstenu de provoquer des hausses factices, par l’usage de mille papiers de circulation, par l’emploi des capitaux confiés aux caisses publiques, par la création d’un syndicat, par la protection accordée aux marchés à terme, vainement proscrits par la cour royale de Paris tant que le ministère les encourage, alors on verrait que la dette serait efficacement amortie, que le débit du budjet diminuerait dans une telle proportion, qu’on pourrait supprimer avant long-temps ou tout au moins diminuer les impôts trop onéreux ; alors les valeurs capitales reprendraient leur direction naturelle, et les provinces du Midi recouvreraient leur prospérité. Mais, à dire le vrai, d'immenses fortunes n’eussent pas été accumulées à Paris, par le crédit public, aux dépens de nos provinces, et les brevets d’agent de change n’y vaudraient pas neuf cent mille francs!
Alors je concevrais, non que le crédit public fût un moyen d’aug'"''nter les capitaux d’un État, ce qui sera toujours à mes yeux une déplorable erreur, mais au moins qu’il ne serait pas entièrement perverti, et qu’il n’aurait pas pour effet infaillible d’épuiser une partie de la nation
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au profit du pouvoir iiiinislériel et de ses auxiliaires. Je verrais quelque adoueisseuieut aux maux dont il est cause et dont je ferai plus tard la hideuse peinture. J’admettrais que, dans les nécessités urgentes, le gouvernement en fit un emploi momentané, de même quon administre au corps humain, dans de graves maladies, des remèdes qui seraient pour lui un véritable poison si Ton en continuait l’usage. Mais que dirait-on d’un médecin qui, ayant guéri un malade avec une forte dose d’émétique, lui donnerait ensuite de l’émétique à déjeuner, à diner et à souper? — Telle est pourtant eu finances l’hygiène imposée à la nation française depuis long-temps, et je suis, je Tavoue, ému de douleur, lorsque, sons le sj^stème actuel, j’entends des voix libérales préconiser le crédit public comme régime habituel, comme partie intégrante, comme élément indispensable du bonheur et de la liberté des peuples!