‹ Questions d'économie publiqueChapitre 6 sur 21 · S VII · texte numérisé non relu

S VII

KiipiiniUs lilO'-rniri!».

Le midi de la France est, dit-on, dépourvu de littérature icettesenteuce a été |iortéecontre nous,cll’onasoutenu que c’élail l'aute d'iiii nombre suffisant d'écoles élément,lires que nous manquions de poètes, aussi bien que de morale, de fortune et d'industrie. Voici les paroles de notre accusateur, M. Ch. Dupin; je cite le texte :

« La poésie a quitté le pays de l'imagination; elle s'est » arrachée au climat qui convenait à son génie pourpren-

n dre racine au milieu de la population du Nord.

)) Am'c les troubadours a péri la gloire poétique du midi )) de la France. Tous nos grands poètes sont nés au nord )i de la Loire. Malherbe, Boileau, les deux Racine, les » deux Corneille, Molière, Regnard, Voltaire, .lean-Bap- « liste Rousseau, Pirou. Gresset, sont les hommes du » Nord. »

Pour nous conformer aux principes de l’illustre académicien , il nous faudrait donc croire que tous ces grands poètes (dont quelques-uns ne sont pas très-moraux, uotamnienl Rousseau et Pirou, ce qui contrarie un peu sa thèse principale); que tous ces grands poètes, dis-je.sont

üCKÿTIO.NH ll'ÉCONdJIIC l'VBUtjl lC.

iiôs dans le nord de la France, parce qne Vinslruclion po pnlaire \ éfail pins développée.

Ileleverai-je d’abord l’étrange anachronisme de ce calcul? Comment peul-on appliquer à la France littéraire de Louis XIV et de Louis XV, les conséquences du rapport remarqué sur les registres de l’université de 1825 ? Oui répond qu’à ces deux époques, le nombre des écoles et des écoliers dans le Nord fut, comme aujourd'hui, su

périeur à celui des écoles et des écoliers du Midi?.

Néanmoins je ne m’arrêterai pas à cette observation ; je ne veux pas parler ebiflVes quand il s’agit de poésie, car jamais on ne vit un plus grand contre-sens. Cherchons nos pensées à d'autres sources.

.le crois d'abord que le savant académicien a commis une grave erreur en disant que le Midi est la patrie naturelle de l’inspiration poétique; c’est une sorte de lieu commun généralement reçu, mais qui n'est pas plus exact pour cela ; l'Italie a l’Arioste et le Tasse; l’Angleterre a Milton et Shakespeare; les bardes du Nord valent bien les troubadours. L’inspiration musicale est aussi puissante dans la froide et sombre Allemagne, que dans l’atmosphère brûlante et embaumée de l'Italie.

Au lieu de croire que la température influe directement sur le génie natif des beaux-arts, il est beaucoup plus vrai /le dire queces beaux-arts étant les fruits et la conséquence de la civilisation, ils doivent apparaître plutôt dans le Midi que dans le Nord, parce que la douceur du climat y rend la civilisation plus prompte et plus facile. A mesure qu’elle gagne et quelle s’étend, les beaux-arts suivent ses progrès; mais quand au degré d’extension et de sublimité (ju’ils peuvent acquérir . mille causes politiques.

Qi:i;sTiOiNS ii’kcono.mie i'Lui.h.iui;. 14!)

religieuses, civiles même, y contribuent indépendamment des climats, et parmi toutes ces causes il ne faut pas oublier les individualités. Un seul grand homme peut pousser et dominer son siècle et son pays. Or, les grands hommes naissent là où il plaît à Dieu d'en jeter le moule ; c’est un type qu’aucune autre main que la sienne ne peut façonner.

Et si l’on veut appliquer ces réflexions à la l’rance, le plus simple examen prouvera leur justesse; car, évidemment, ici ce n’est pas le nombre plus ou moins grand des écoles, mais bien plutôt les institutions politiques du pays qui ont joué le premier rôle. Avec la féodalité, avec les seigneuries et royaumes du Midi, la gloire des ti’oubadours a disparu. Aussitôt que les divers centres politiques y ont été supprimés, les foyers littéraires s’y sont éteints, et lorsque le reste de l’influence féodale a été détruite, lorsque toute la force politique de l’État s’est concentrée dans la capitale située dans le Nord de laFrance, alors la gloire littéraire du A^ord a brillé du plus vif éclat;si Toulouse, ou Cordeaux, était devenu capitale du royaume, le contraire serait probablement arrivé.

Cette observation bien simple domine toute la question. L’influence politique est toute puissante su r les lettres. Un État, fùt-il même petit et borné, du moment que sa vie morale se concentrera sur un point, la littérature et les sciences y fleuriront. L’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre fout foi de cette marche de la civilisation, l’Allemagne et l’Angleterre surtout. La littérature irlandaise, écossaise, anglaise ont leur éclat et leur génie particuliers, parce que les trois royaumes ont été unis, plutôt que fondus en un seul. Voyez l’Allemagne ; sa gloire

QUESTIONS d’économie PUBLIQUE.

scientiliqiu' el littérciire esl dans le Mord; l'Alleiiiagne du Midi, retenue dans une situation contraire par la nature de ses institutions et le caractère de scs souverains, est restée sans illustration intellectuelle. Les grands-hommes qui y sont nés, se sont formés dans le Mord. Là, sont tous les enseignements, les savants et les gens de lettres. Le climat n’y fait rien; depuis Weymar jusqu'à Rœnigsberg, depuis Kœnigsberg jusqu’à Copenhague, dit M™' de Staël, les brouillards et les frimats semblent l’élément naturel des hommes d’une intaginatiou forte et profonde.

Avant d’aller plus loin, je. ferai une remarque qui détruit radicalement le rapport constant el proportionnel qu’on a cru trouver entre la prospérité de l’enseignement et le progn.s de la fortune de chaque peuple. C’est que le nord de l’Allemagne esl sans contredit le pays de l’Europe où les peuples ont le plus de moyens de s’instruire et de perfectionner leurs facultés : l'Angleterre, clleinème, ne peut lui être comparée; et. cependant, quelle différence inverse ne remarque-l-on pas entre la fortune de l’Angleterre el colle du nord de l’Allemagne? Que sont, quant à la fortune, ces petites villes du Mord, où l’on ti'ouve des hommes d’une si haute conception el d’une instruction si généralement répandue, et qui n’offrent ni l ichesse, ni luxe, ni presque aucune sorte d’amusement!

El si nous revenons en France, ne verrons-nous pas que le génie littéraire poussé au sublime, ne dépend nullement ni du nombre des écoles, ni même, jusqu'à un certain point, du progrès des lumières? N'y a-t-il pas de nos jours des connaissances bien plus générales, bien plus profondes, bien plus précises que dans le siècle de Louis XIV? L’instruction populaire n’est-elle pas bien

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plus répandue, les richesses naliouales plus grandes, l’aisance du peuple mieux égalisée, les écoles éléinenlaires inronlestableinenl plus nombreuses et plus suivies, les préjugés nuisibles plus restreints, en un mot la civilisation n’est-elle pas plus avancée? Eb bien ! je le demande ; peut-on comparer le génie poétique de l'époque actuelle, au génie poétique du siècle de Louis XIV?

C'est donc une idée entièrement lausse que d'attribuer le plus ou moins grand nombre de génies poétiques qui naissent dans un climat ou dans une certaine époque, à l'influence exclusive et directe de riustructiou et au nombre des écoles. L'expérience pi’ouve précisément le contraire, et je suis étonné que les citations faites par M. Cb. Dupin ne l'aient pas immédiatement conduit à cette conséquence inévitable. Je veux développer celte idée, afin de la restreindre à la juste mesure qu'il l'atil lui donner.

Si la civilisation est plus facile dans le Midi, le climat seul eu est cause : les beaux-arts doivent donc y naître; mais on peut remarquer que l’avantage y appartient spécialement aux arts qui retracent les beautés de la nature par des moyens physiques. Ceux qui tiennent à l’exallalion, à l'énergie des passions ou de la pensée, appartiennent à tous les climats. Seulement ils paraissent plus lard là où la civilisation commence plus tard, ce qui n’a besoin d’aucune explication : telle est la poésie.

A mesure que les siècles avancent, la civilisation, à moins de catastrophes accidentelles, avance aussi; mais il n’en est pas de même de la poésie : un certain degré de civilisation lui suffit, trop de civilisation la lue. L’esprit luimain, en marchant dans la carrière des arts, se développe et se refroidit. Les sciences exactes sont mortelles

au génie litléraire. C’est peut-être parce que nous avons (les écoles d’arts et métiers, des écoles de niathéinati(jues appliquées aux arts ])liysi(iues, des connaissances piaicises en chimie, en histoire naturelle, de nomhrenx et admirahles étnhlissements industriels, c'est |)etit-ètre parce (jue la philosophie actuelle a tout réduit aux n'-aiités positives de la vie, ([ue le génie poétique s'est éteint. Une prospérité mécanique et mercantile excite peu renthousiasme, et conduit trop directement aux triomphes de l'c!goïsme et de la vanité, sur le talent et sur la gloire. Peutêtre aussi M. de Stendall a-t-il eu raison de dire que les choses qu’il faut aux nations pour être heureuses, ne sont pas toujours celles qu’il faut aux heaux-arts pour pro.spérer. 11 faut des erreurs, des préjugés, des traditions populaires à la poésie; il lui lant même des éléments de discorde dans la société : l’intolérance religieus(‘. le fanatisme, les haines nationales sont éminemment poéli(|nes. Hllimle. la délivrce. Alhalii;. sont là pour le

prouver. A nu^snreque la raison, la piiilanthropie. la tolérance, étendent leur empire, la poésie doit s’allangnir et ses couleurs les plus vives doivent sc faner, (lue si l'on craint leur pâleur, on y supplée par des teintes forcées; |)arce qu’on ne peut plus faire des vers à la Racine,on fait des vers comme certains génies modernes, et tout est perdu.

Aussi les grands siècles poétiques sont-ils généralement placés entre les frontières de la barbarie et de la civilisation, soit que l'esprit humain avance, soit qu’il recule ; quand la civilisation succède à la barbarie, la langue est assez formée pour l’élégance de l’expression, et les mœurs sont encore assez primitives pour conserver cette physio

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iiomie (jui l'ait vivre les lellres. Quand l’esprit deriiomme v;i rétrograder de la civilisation à la^^barbarie, la langue n'est pas encore corrompue, et les émotions nouvelles du (langer, de la destruction, de la cbnte des empires, peuvent rallnmerrétincelle de la flamme littéraire prête à s’éteindre.—Mais cette seconde époque ne vaut jamais la première.

.l’ai encore bien des observations à liiire sur ce sujet, et notamment sur ce qui touche l’art oratoire. L’élo- (jiiencc de la France méridionale ne peut être contestée, et cependant M. Ch. Dupin en parle d’une façon si exti'aordinaire, f[u’on ne sait en vérité s’il faut prendre ce (ju’il en dit pour un éloge ou pour une ironie. Mais, ici, l’évidence est tellement en notre faveur, qu’il sera bien facile de faire voir à l’illustre académicien qu’il a méconnu les faits et confondus tous les principes,

« Je suis profondément convaincu, dit-il, qu’eu propa- >) géant la connaissance de la langue française au-delà )> comme en deçà de la Loire, en multipliant les écoles I) où riiomme du peuple puisse apprendre à parler cor- )) rectement cette langue, le feu du génie poétique se ra- )) vivera promptement dans les imaginations fécondes et » puissantes du midi de la France, et viendra donner I) une verve, uue originalité, une audace toute nouvelle I) à notre poésie : ce qui me conlirme dans cette opinion, « c'est qu’en général rimagination prédomine dans les >' grands orateuis et dans les grands prosateurs qui sont “ la gloire du midi de la France. Ils sont raisonnables " quand la poésie leur permet de l’être. »

Si, au lieu de se livrer au plaisir d’écrire quelques ligues brillantées, terminées par une antithèse .sans vérité.

iii;i;sTi()iNS u’Kcoxu.Mit; l'iiuLHiim.

11! savant académicien eiit réfléchi à la marche naturelle de la formation des langues, il aurait très-prohahlement supprimé de son rapport le passage entier que je viens de citer; passage qui ne peut supporter le moindre examen philosophique, car toutes les parties en sont contradictoires : leur simple rapprochement suffit pour les détruire.

C’est d’abord un lait constant, à peu près chez tous les peuples, que la langue de la poésie est plutôt formée que celle de la prose; que les grands poètes précèdent presque toujours les grands prosateurs ; que, par conséquent, l’apparition des derniers signale une époque où rinstructioii est généralement plus profonde et plus universelle.

Cependant, selon M. Ch. Dupin, le midi de la France, qui s’honore de tant de grands prosateurs, n’a pas assez d’instruction et de lumières pour produire de grands poètes. Et que nous manque-t-il donc pour cela ? sans doute la connaissance de la langue française, puisque c’est en l’enseignant aux populations du Midi, que M. Dupin croit raviver le génie poétique dans nos contrées !

Quoi! la langue est assez développée parmi nous, ainsi que les lumières, pour produire de grands prosateurs, cl malgré l’excès de poésie native qui nous empêche parfois d’ètre raisonnables, nous sommes trop ignorants et trop peu instruits de la langue pour avoir de grands poètes? On conviendra, sans peine, qu’il est impossible d’écriio un contre-sens plus positif et plus évident.

Je dis, au contraire, que le pays et le siècle qui produisent les grands prosateurs, sont plus avancés en instruction que le pays et le siècle des grands poètes. Je dis que la langue préparée par les poètes est, en dèfinitiic.

ylJIiSTlO.NS Ii’kCU^U.MIK i'Iilil.llJI E. I

formée par les grands prosateurs ; et si l’on veut comparer la prose de Racine et de Boileau, avec la prose écrite de nos jours par un des mille écrivains du siècle, on se convaincra bien vite de cette vérité.

Si donc M. Dupin reconnait, et il ne peut s'en dispenser, ([ue nos grands orateurs et nos grands prosateurs sont du Midi, il est contradictoire à lui de soulenir que, par ijinorance de la langue surtout, nous manquons de grands poètes; contradiction bien plus choquante encore, si l’on rélléchit que selon lui notre tempérament est si poétique, (|ue nos grands orateurs sont obligés de le surmonter et de le vaincre pour devenir raisonnables. Je n’insisterai pas beaucoup sur ce point, la chose est trop claire d’elleinème; d’ailleurs, cette antithèse ironique manque toutà-fait de sens et de justesse.

M. Ch. Dupin, pour prouver la supériorité d’instruction du nord de la France, nous a cité les noms des grands |ioèles qui y sont nés. En outre des causes que j’ai déjà citées, je dois dire que cette réunion de poètes illustres dansées contrées tient beaucoup aux chances individuelles des naissances, et l’on pourrait en quelque sorte se borner à répondre : lia y sont nh, parce qu’ilay sont nés. La poésie nes’apprend pas comme un métier,comme un art,comme nue science. Dans la poésie, la nature humaine est créatrice; l instruction ne fournit que l’instrument accidentel •pii lui sert d’organe; mais dans la philosophie, dans la législation, dans les arts, l’étude, la réflexion, l’instruction opèrent d’une manière bien plus positive et plus certaine : ce qui s’accorde parfaitement avcc^l’observation par laquelle j’ai commencé cette analvse, que les grands poètes précédaient toujours les prosateurs, précisément

I5G oijESTio.Ns u’Éco?iOMiiî iniULiijm;.

parce que la belle poésie est fille de la nature, et que la belle prose est le fruit tardif de la civilisation ; à plus forle raison, les sciences et les arts.

Si donc je réflécbis que Jlassillon, Fénelon, Descartes, l’ascal, Montaigne, Montesquieu, Daguesseau, Barnave, Mirabeau , Vergniaud , Fermât, Gassendi, Vaucanson, Puget, Vernel, et tant d’aulres bomnies illustres, dont quelques-uns sont nos contemporains, ce qui m’engage à ne pas citer leurs noms; si, dis-je, je réfléchis que tous ces bommes sont du midi de la France, il m’est permis d'opposer cette glorieuse nomenclature à la liste également glorieuse des poètes du Nord ; il m’est permis de croire que le pays où sont nés tant de grands orateurs, de grands prosateurs, de grands artistes, n'est pas obscur et illettré; et si je m’en tenais aux données générales, je devrais même ajouter que, dans l'ordre de la civilisation, il doit être plus avancé que le pays des grands poètes.

Néanmoins, comme je ne veux pas tomber à mon tour dans l'exagération que je reproche à l’honorable académicien que je combats, je ne pousserai pas les conséquences là l’extrême. Dans de telles matières, je l’ai déjà dit, la rigueur mathématique du raisonnement conduit presque toujours à des conclusions erronées. Les exceptions sont ici trop nombreuses, et les causes sont surtout trop complexes, pour qu’on puisse établir une théorie absolue. 11 faudrait faire entrer en ligne de compte trop d'éléments dont l'appréciation positive est tout-à-fait impossible.

Je termine par une explication nécessaire : en montrant, dans le courant de ce paragraphe, la presque incompatibilité qui existe entre l’exaltation du génie poétique et le développement d'une civilisation très-avancée.

je n’ai pas voulu l’aire entendre que je l'orme des vœux rétrogrades, et que je désire couvrir les erreurs dos siècles passés sous leurs palmes littéraires. Non, telle n’est pas ma pensée : quel que soit mon enthousiasme pour les (i-randes et nobles inspirations de la poésie, le bonheur (les hommes est quelque chose de plus noble et de plus iirand encore. L’aménité des mœurs, l’aisaiice publique, la diffusion des lumières, cette uniformité générale de prospérité qui doit tôt ou lard éteindre les nuances trop saillantes, cette atmosphère tranquille où vivront un jour les peuples éclairés et enrichis, me paraît mille fois prél'érahh! aux passions convulsives dans le sein desquelles s'allumeut les gloires poétiques.

DU STSTÈME CODONldL EN GÉNÉRAL, ET DE LA COLONISATION D’ALGER.

â'<niiiiieii( i;i Coloiiisatioii coiumeiiee.—Comiiioiit la î'oloiiiKattoii (iiiH,

Iæ système colonial a pu présenter des avantages comnieiciaux et politiques lors de son origine. 11 pouvait être iMi liarnionie avec les besoins de l'époque; il était même une sorte de nécessité pour une nation commerçante, lors- (|ue ce système étant généralement établi chez les autres nations, elle se trouvait exclue de leurs marchés coloniaux, et obligée de se passer elle-même de cette sorte de innimeree, si elle n’avait, eib? aussi, des colonies qui lui appartinssent en propre.

Tout cela est bien cliangé par le cours des événements.

LWmérique, immense partie du monde,qui n’était que riuimble succursale d'une petite portion de la petite Eulope, a reconquis la presque totalité de son indépendance. Ses marchés sont ouverts à toutes les nations qui ne l'excluent pas par de folles prohibitions. Le régime colonial, tel qu'il est pratiqué par la France surtout, n’est plus qu’une triste et piteuse parodie de ce qu’il fut jadis. La politi(pie routinière du passé, imagine seule que les mots peuvent remplacer les réalités (|ui n’existr-nt plus, et les

OliKSTIO^■S

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'.ÜNUMIK l'iiiijgrE.

('haines réciprocjues qui pèsent à la lois sur la métropole et sur les colonies, épuisent la marine et le commcree IVanijais, sans pouvoir ressusciter un fantôme de prospérité qu’il faut reléguer désormais parmi les souvenirs de riiistoire.

Le système de la colonisation commerciale pratiqué ])ar les Européens modernes, a donc pu dans sa naissance, je le reconnais, être en harmonie avec les ojjinions, avec la politique, avec la tendance commerciale de lepocpu;. Faux et mauvais en lui-mème, ce système pouvait néanmoins avoir des avantages transitoires, par sa concordance avec les mœurs générales et les besoins du moment.

Mais, lorsque les opinions politiques et religieuses ont (diangé de voie: lorsque les relations commerciales des peuples sont basées sur de nouveaux besoins et de nouveaux principes;lorsque l’affranchissement et les échanges libres succèdent aux relations forcées du monopole colonial; lorsque chaque partie du monde connu tend à reprendre son indépendance et son existence propre; lors- ([ue l’esclavage des hommes est aboli ; lorsque la dépendance des pays depuis long-temps colonisés disparaît presque partout; lorsque la race humaine tend à décoloniser les trois parties du monde dont l’Europe avait jugé légitime de s'arroger la propriété politique et commerciale, s'imaginer, au milieu de cette transformation universelle, qu’on pourra recommencer le système de colonisation sur un point partiel, et qu'on y trouvera les avantages qu’oii y trouvait jadis, c'est une déplorable absence de jugement, c'est un anachronisme dont on pourrait rire, s'il ne coûtait à la France le sang de ses meilleurs .soldats, et la i>lib vitale substance de ses contrii; .aides.

yllKSTKI.XS d’kC.DNOMIE lT(!l.l(li:i:. llij

Car il i’aut bien on tontes choses dislinguer l’époque oii elles naissent, do celle on elles meurent; lepotjueoù elles (■oiiiiiiencenl, de celle où elles finissent. Nous touchons à l’èrc finale des colonies. Celles qui existent encore, sont destinées <à subir graduellement la modification qui leur adoucira le passage à une autre existence, et moins que jamais, c’est le cas de songer à en fonder de nouvelles.

La colonisation commerciale des modernes a été fondée sur la suprématie que l’Europe croyait avoir le droit d'exercer dans les parties du monde que ses navigateurs découvraient. Le pape donnait l’Occident au roi d’Espagne; l’Orient, au roi de Portugal; la conquête et l’externiiiiation se chargeaient d’exécuter cet acte étrange. Puis, tous les autres peuples européens, poussés par l’exemple, et ne voulant pas acheter, aux premiers colonisateurs, des denrées qu’ils avaient l'espoir de se procurer pareuxinénies, se mirent en quête d’une curée semblable, et se l uèrent sur toutes les terres d’outre-mer où la navigation put les conduire.

Le résultat fut ({ue l'Amérique, dans sa vaste étendue d’un pôle cà l’autre, devint l’esclave de la petite Europe. Dépeuplée, mutilée, exploitée, elle n’eut d’autre organisation que le bon plaisir de ses maîtres. C’était un grand .serf attaché <à la glèhe. —Mais ce serf a réfléchi, il s’est indigné de son abaissement, et par une réaction inévitable dans les nations comme dans les individus, après de longues années de servitude, il .s’est levé, il a brisé scs chaînes,et voilà que toute l'Amérique (lesexceptions valent à peine qu’on en parle) a rompu le joug colonial, et s’e,st posée l’égale de l’Europe, non en civilisation (h; fait, mais en droit moral, en liberté commerciale, en progrès

Il)‘2 (.il'F.STIONS irFr.ONDMIIÎ l'HlIl.lOliE.

luInr; —progrès qui s’ac.romplira rapideraent, si cos al- Franchis d’un jour écoiilenf de sages conseils, el sorleni des voies anarchiques où les préeipileut l’inexpérience de la liberté;—progrès qui s’accomplira dans ces vastes contrées, précisément parce qu’elles ne seront plus colonies!

Voilà le mouvement du monde, voilà sa tendance actuelle qui, peu à peu, pénétrera et se fera jour partout. —Or, en un tel état de choses, la naissance d’une colonie nouvelle est un visible contre-sens; car, en outre de son impossibilité, et lors mémo que, pour un moment, on la supposerait viable,le système colonial, par le fait de son brisement, de sa fracture organique, a perdu tous les avantages qu’il avait autrefois, et n’a plus que ses inconvénients destinés à s'accroître chaque jour.

Un écrivain fort estimable, en combattant cette opinion, m’a fait une étrange objection. Voyez les Hollandais, m'a-t-il dit, voyez quelle immense fortune leur a donné le commerce colonial du temps de leur prospérité; voyez comment un peuple si borné dans son territoire, dans sa population, marchait l’égal des nations les plus puissantes.

La prospérité hollandaise naquit de ses colonies : rien n’est plus certain. —Mais pourquoi?., parce que les hollandais étaient possesseurs des colonies qui leur fournissaientabondamment des denrées dont tons les autres peuples européens manquaient, et les leur fournissaient à très-bas prix ; ils se trouvèrent donc les courtiers, les commissionnaires, les marchands de l’Europe ; ils lui vendaient très-cher ce qu’ils se procuraient à vil prix, et s’attribuèrent ainsi d’énormes bénéfices, qui, sans cesse accumulés chez eux ,v formèrent de grands capitaux. nouveau moyen

irarcroilreeiifore Iciiraclivilécoininemaleol leurs piolils.

Mais, fà l’époque actuelle, nos colonies nous foiirnissenl eu petite quantité des denrées que tous les antres peuples ont, et que nos colonies nous font payer trente à quarante pour cent plus cher que le prix auquel les autres peuples peuvent se les procurer ailleurs. Elles nous causent donc le double mal d’enchérir et de restreindre notre consommation intérieure, et de nous éter nos relations extérieures. Elles font donc contre nous tout le contraire de ce que les colonies hollandaises faisaient pour la Hollande. C’est parce que les Hollandais furent enrichis par leurs colonies (jiie les nôtres nous ruinent. et ce qu’il v a d’admirable, c’est (|ue, ])ar contre-coup, nous les ruinons lie notre côté, |:ar la dépendance et l’inertie où le monopole les engourdit.

,1e sais que quelques personnes disent, que si les colonies nous font payer leurs produits chèrement, nous leuirendons la pareille, par le monopole des objets de con- ■sommation que nous leur fournissons, .le n’admets pas. ifaljord, que cette réciprocité du mal en soit la guérison; hieii loin de là : mais, ensuite, remarquez que la population consommatrice en France est plusieurs centaines de fois plus nombreuse que celle des colonies, et que par conséquent la réciprocité du monopole ne peut établir aucune compensation pour nous.

Pour évaluer les perles que nos Antilles ont fait éprouver à la France depuis la paix de 1814, il faudrait compter par centaines de millions.

Pertes pour les consommateurs qui ont payé le sucic et les denrées coloniales beaucoup plus cher que s’ils les avaient achetés librement aux producteurs étrangers:

Perles pour le trésor, qui aurait perçu sur les siuacs étrangers achetés eu plus grande quantité, uu droit intrinsèquement plus fort que sur les sucres coloniaux, ci> qui lui aurait fait un double bénéfice;

Pertes pour le commerce et la marine française qui auraient servi aux transports d'un bien plus fort tonnage en sucre, et qui, pouvant assortir les cargaisons de retour, auraient fait dans FInde des affaires en indigo qui nom; auraient conservé l’approvisionnement de la Suisse et de ritalie;

Pertes pour les producteurs français , industriels ou agricoles, qui, en échange des importations, auraient vendu pour exporter une plus grande quantité de leurs produits ;

Enfin, dépérissement, anéantissement de toutes nos relations commerciales avec F Amérique et FAsie, atonie de nos constructions maritimes et de toutes les industries secondaires qui s’y rattachent (1).

A mes yeux, la partie du système protecteur qui est relative aux colonies, est la plus mauvaise portion du système prohibitif.

La raison eu est simple.

Si le système prohibitif appliqué au territoire français lui-mème est mauvais pour les intérêts généraux du pays, ce dont je suis très-convaincu, il est au moins favorable à (|ueb;ucs intérêts particuliers attachés au sol. compris

(i; Le resullni de notre système roloiiial ilo|niis 1811 [leiit s'exitriraor sous eette fortne-ei : ~ L’.ivantage d aelietci' iikis elièvemeiit une plus petite quantité de stieres rtc moins bonne (lualitc, Versant itti plus faible tribut au trésor iiulilie, et fournissant une eontre-valenr rt'eebange plus faillie à re\iiortation rtes ine-

iji;iisTioNs d’économie dudlioii;. Ki.")

dans le sol, fouruissaiit des soldats, des aimes, des impôts pour la délense de la patrie.

Il n’eii est pas de même du système protecteur appliqué aux colonies. Il nuit aux intérêts généraux de la France comme le premier; mais les intérêts particuliers qu’il favorise au-delà des mers, loin de concourir par leurs soldats, par leurs armes,par leurs impôts, à la défense de la France en cas de guerre, ont au contraire besoin d’être encore défendus par les armes, par les soldats et par l'argent de la France; sans quoi, au premier coup de cauon, les colonies sont perdues, avec tous les sacriliees qu’on a faits pour elles. —En temps de paix même, elles ne suffisent pas aux frais de leur propre administration, qui coûte à la France environ six millions par an. soit cent vingt millions depuis 1814, pour ce seul article.

Le résultat de tant de sacrifices et de pertes imposés à la mère-patrie, a-t-il au moins été utile aux colonies:’ Pas du tout, et voilà le chef-d’œuvre le plus remarquable du système protecteur. Sous ce régime, les colonies se sont épuisées, endettées; elles sont devenues débitrices envers le commerce français d’une somme énorme, dont la liquidation, à peu près impossible, sera, pour la France, un peu plus tôt, un peu plus tard, une nouvelle perte ajoutée à toutes les autres.

Une cause, émanée directement du système protecteur des colonies, concourt d’ailleurs à leur ruine: — je veux dire la fabrication du sucre de betteraves. C’est à l’abri des taxes et surtaxes frappées sur les sucres étrangers, que la fabrication du sucre indigène a pu seulement se développer en France. De sorte qu’il est vrai, à la lettre,

KiG oUKsTUi.Ns il'ÉcoNüMiK i>rjii,i(.n:t;.

(le dire (jue les colonies uieurenl sous le cou Ire-coup du système proleeleur qu’elles oui invoqué.

El que feroul-elles luaiulenanl? Invoqueront-elles une augmentation de (axe sur les sucres étrangers?.... Il est bien évident que cela ne leur servirait de rien, puisque la taxe é(juivaul déjà à la prohibition. Sa plus grand(; élévation ruinerait les colonies deux fois plus vile, par lappàt plus grand donné à la Fraude, d’un côté, par l’encouragement plus grand donné à la fabrication du sucre de betteraves, de l’autre.

En face de ce tableau de nos misères commerciales et des fautes économiques de nos divers gouvernements, nous avions encore une consolation.—D'une manière ou d’une autre,nous nous llaltious enfin que le système colonial louchait à sou dernier ternie, que le régime protecteur ferait place à la liberté commerciale, au moins pour cette partie, et que celle liberté nous indcniniserail un peu des perles que nous ont imposées rentèlemenl incommensurable et la routine de nos économistes protecteurs.

■Mais point du tout; il faut que la fantaisie de faire un acte chevaleresque, et le fol espoir d’exercer en Afrique les soldats français, pour diriger ensuite leur dévoùment contre les libertés de la charte, aient passé par la tète du vieux roi Charles X; il faut que son ministère et lui aient rêvé que la conquête d’Alger serait un prélude favorable aux fameuses ordonnances, pour que, lout-à-coup, le système colonial renaisse de scs cendres, jjlus abusif, plus fou, plus onéreux que jamais;il faut que la restauration, en nous faisant ses adieux, nous lègue la colonisation d’Alger comme le dernier présent de sa colère; il faut que nos iiomines d'Elal, se laissant imposer par la gloriole des

vauilés jjiétuiidues nationales , imaginent que Thonueurcle la France est intéressé à continuer ce désastreux s>slème; et voilà que le régime [irotecteur, sautant la Méditerranée à pieds joints, nous prépare une organisation coloniale pire que tout ce que nous avons supporté jusqu a présent!

Il est vrai oue pour colorer celle désastreuse entreprise, un rappelle le souvenir de Carthage. — Alger et Carthage!.. Fst-il possible,hou Dieu,qu’un pareil rapproclieinent soit publié dans le siècle où nous vivons! Carthage, sans rivale commerçante, établie dans un monde où sa navigation dominait seule; Carthage, dépositaire des traditions phéniciennes, ayant encore son reflet de la civilisation primitive de l'Asie!... El la régence!... déserte, enserrée entre les barbares royaumes de Maroc et de Tunis, ayant à surgir, à naître comme force et création commerciale, eu face de la grande marine de nos jours, de la rivalité de l’Angle terre, des États-Unis, de l’Amérique affranchie d’uii bout à l’autre, de l'Inde anglaise établie et régie suides principes d'administration entièrement inapplicables à la régence, ainsi que cela a été si bien démontré à la commission d'Afrique; la régence, abrutie par ses antécédents séculaires, sillonnée par des hordes arabes,fanatiques, nomades et guerrières, offrant leur esprit de déprédation violente au lieu de l’esprit industriel et laborieux que les Carthaginois avaient reçu de leur origine même!.. Voilà les éléments de celle incroyable comparaison! Ah! si l'on pense que sur la même terre on peut faire renaître les mêmes faits historiques, à trois mille ans de date, quand la face du monde a tout entière changé d’aspect, quand toutes les causes de ces fai ont été partout rem-

KiS (ll;ESTlü^S D ÉCOKUMIE l’UBLKIliK.

placées par des causes contraires, on fait un calcul qui peu l bien entrer dans un esprit qui lit l’histoire sans la comprendre, mais qu’un homme d’État ne peut admettre une seule minute pour base de ses desseins!... Dire à Alger de reprendre le rôle commercial de Carthage, autant vaudrait dire au.\ soldats du pape de conquérir le monde, parce qu’ils hahitent la ville de Scvlla. de Pompée et de

Nous avons vu ([ue les colonies ont commencé par l’esprit de conquête, d’absolutisme, de violence; nous avons vu que, pour maintenir cette existence subordonnée, tes métropoles ont été obligées de redoubler sans cesse d’exigences, de tension à tous leurs tiens administratifs; nous avons vu que cette tension despotique et contraire aux vues de la Providence, a produit un esprit violent de réaction en sens contraire. De là l’affranchissement sanglant, belliqueux , démagogique de l’Amérique entière , aujourd’hui déchirée de troubles et de ravages anarchiques, sauf les Etats-Unis, qui fout exception, parce qu’ils ont brisé le lien colonial plus tôt et par d’autres moyens que le reste du nouveau monde (1);— ceci est une question qui se rattache à la politique et doit être traitée à part. — Action despotique pour début, réaction anarchique pour fin, voilà la vie entière du système colonial.—Et c’est aujourd’hui qu’on jette nos millions et nos soldats à l’aventure, pour redonner vie à ce cadavre, pour ressusciter l’esprit colonial qui, de tout

(lUESTlüiNS

ll'ÉCO.NÜMlE l'Ilil.KirE. lO!)

cùlé, voit approcher sa (in, devant Tère de liberté qui doit naître pour l’économie commerciale comme pour la poli-

lique!.... Et où veut-on faire ce miracle? A Alger!.

il faut véritablement s’attendre à toutes les extravagances liuinaines , pour prendre patiemment son parti sur celle-ltà !

Certes, si les marines anglaise, américaine, hollandaise, russe n’existaient pas; si les échanges n’étaient pas établis sur tous les points du globe, entre des produits plus économiques que tous ceux que nos colonies peuvent nous fournir; si la France, prenant l’initiative,ayant seule une navigation comme celle des Phéniciens fondateurs de Carlbage,découvrait, travaillait, exploitait Alger, et pouvait y développer sans obstacle local, les germes d’une production future qu'elle offrirait ensuite à sa propre consommation, et dont elle verserait le surplus dans les autres états privés de productions semblables, ainsi que le faisait Cartilage, il y aurait quelque chance à cette créaliüii coloniale. Mais, dans l’état actuel du monde commercial, la conservation de nos Antilles et la formation (l’une colonie nouvelle à Alger sont deux contre-sens que rien ne justilie. Le premier, cependant, peut être encore toléré comme legs d’un passé qu’il ne dépend pas de nous d’anéantir, et dont il faut seulement sortir par des mesures transitionnelles qui ménageront habilement tous les intérêts en contact. Mais le second, mais la colonisation d'Alger, épuisant la France de ses soldats, de ses travailleurs, (le ses finances, que réclament partout, et vainement, les travaux publics, véritables civilisateurs eflicaces de tant de parties, encore incultes et sans commerce, du sol national de la patrie.c’est un véritable par-

(tUliSTlO.NS D'eCONUMIK l'UBJ.I

ncide,cosl un crime de lèze-nalion et de lèze-liumaiiilé !....

Ue l’Esprit de elTllisation et de l’Esxirlt de colonisatiou.

Je ne veux point parler ici de la civilisation antique et de l’esprit de colonisation sociale qui, à diverses reprises, lui servit en quelque sorte d’épanchement.

Je veux parler de la civilisation moderne, se divinisant et se concentrant elle-même dans quelques états européens, et regardant les trois autres parties du monde comme des régions subalternes, destinées à servir de colonies k ses besoins, à ses goûts, à ses caprices : — civilisation tellement absolutiste, que pour s’implanter où il lui plaît, et bà, usurper, accaparer, agioter, elle se croit le droit d’exterminer les indigènes qui ne veulent pas recevoir docilement son empreinte et son joug.

L’esprit de colonisation moderne, considéré dans sou ensemble, s’est paré à diverses époques d’un manteau de civilisation qui cache mal sa véritable tendance. Cette tendance réelle n’a rien de philosophique, de social, de civilisateur ; elle est toute spéculatrice, toute commerciale, toute aléatoire. C’est un coup de dé dont on attend des millions.

Quand l’immense Amérique fut découverte, on voulut aussi, dit-on, la civiliser. Alors, la civilisation moderne, entée sur la religion chrétienne, ne connaissait d’autre hase et d’autre mobile (|ue la loi. Il fut donc reconnu.

(JLliSTlü.NS d’ÉCU.XU.MIK l'Llil.lyl.K. 171

comme iiuü immanquable el lulélaire règle de civilisaliüu, qmil l'allait convertir au chrisliauisme tous les iudigèues américains. —Or, comme ils résistèrent à la civilisation, la civilisation, pour avoir plus tôt fait, punit ces rebelles et les tua. — Puis, les civilisateurs prirent tout, or, terres, palais. Manquant ensuite de brutes civilisables pour travailler leurs domaines, ils coururent extraire de l’Afrique quelques millions de nègres auxquels ils appliquèrent le bienfait d'une ilemi-ckilisaiion, c’est-à-dire l’esclavage, l'ignorance, le fouet, et une mort un peu plus lente que celle qu’ils avaient eu la bonté d'infliger aux indigènes.

Qu’on regarde effectivement cette grande Amérique, d’un pôle à l’autre, et qu’on me montre une part, tant soit peu importante , où les indigènes, créés par Dieu comme nous, aient été réellement civilisés par nous. — Partout, ou à peu près, ils ont disparu pour faire place à leurs exterminateurs. Le peu (jui en reste s’est replié en hordes, toujours sauvages, dans la portion des déserts primitifs que la colonisation n’a pas encore achevé d’envahir.

Sans entrer dans de grands détails sur l’Asie, on y verra qu’une grande partie a réussi à maintenir son indépendance contre la colonisation dévoratrice de l’Europe,— el que les parts prétendues civilisées ne le sont pas à notre manière. Elles ont résisté en quelque sorte par leur propre masse, malgré les immenses souffrances qu’elles ont subies. On n’a pas encore oublié la famine Hastings, la destinée de Tipo-Saëb, et autres bienfaits de l’esprit colonisateur.

Voici qu'il est question de civiliser l’-Afrique. (’.eci

17‘2 ÜIBSTIONS d'kCO.NüMIK l'UBI.lQlK.

devient plus diflicile que pour le Mexique et le Pérou, Les Aiuéricains n’avaient ni chevaux, ni lér, ni luoiis- (luels, et inalheureuseiuent les Arabes ont des mousquets, du fer et des chevaux.

Il ne s'agit plus maintenant de civiliser par la foi religieuse. Notre droit d’extermination repose sur quelque chose de moins élevé.—La conquête d’ahord, la spéculation ensuite, et le besoin de revendre à très-haut prix,à des colons futurs, les vastes étendues de terres que nous nous sommes adjugées. Dieu sait à quel cours et parquels moyens !...

Car primitivement il n’était question, ou s'en souvient, ([ue de détruire un repaire de pirates.—C’était forthieii, c’éiait l’exercice du droit de défense,qui, à tout prendre, me parait valoir un peu mieux que le droit de conquête, c’est-cà-dire de vol à main armée.

Le repaire de pirates une fois détruit, la véritable civilisation disait; — Occupez le port, occupez les rades voisines, empêchez la piraterie de renaître et horuez-^ülls là. Peu à peu les bienfaits des arts, de l’industrie, l’aisance qui en découle, s’étendront autour des points occupés par vous. Graduellement le génie civilisateur gagnera de proche en proche, et aura pour lui toutes les chances de l’avenir.

]\rais l’esprit âpre et agioteur de la colonisation ne trouvait pas son compte à ce calcul philosophique. — Et moi, qu’y gagnerai-je, s'écria-t-il? Ne voilà-t-il pas des terres que je peux prendre, des hommes que je puis faire travailler à mon profit?... Quoi ! vous voudriez attendre un demi-siècle peut-être, opérer lentement sur l'esprit des indigènes et les éclairer pour qu’ils retirassent un jour

yricsTiONS D'iiniiNdMii; pnii.K.ii i;. 175

lie leur transformation des bénélices que je puis à Tins lant m'approprier? Du tout, ce n’est pas cela. îl faut civiliser pm’to, pre.st/ss/mo. Avoir des terres pour rien ou à peu près. Les ceindre de baïonnettes et de canons, pour ([u’on n’ait pas l’incroyable barbarie de nous les dispn- 1er, les revendre à gros bénéfices, et porter l’or de ces nouveaux millions à la bourse de Paris pour y alimenter les bienfaits du crédit public et les jouissances de noire luxe civilisateur.

Après avoir détruit les pirates de la mer, on se mil donc à piralcr sur terre. Pour cela il fallait des millions cl des régimenls. Des cbambres complaisantes donnèrenl les uns et les autres, ou, pour mieux dire, forcèrent le gouvernement à les donner, sous peine d’ètre accusé de trahir l’honneur national ! — Nous savons ce qui en est résulté jusqu’il ce moment. Des milliei s de Bédouins civilisés, c’est-à-dire égorgés; des milliers de soldats français, blancbissant de leurs ossements les sables inhospitalieis de l'Afrique; quelques centaines de millions arrachés aux contribuables français et perdus dans ce gouffre. —Quant aux progrès de la civilisation, et aux profits de la colouisalion, je prie qu’on me les monire. Je n’ai pas les yeux assez perçants pour les apercevoir.

Mais on me répond qu’il ne faut pas se décourager si vile: qu’il faut achever ce qu'on a commencé, perdre encore quelques milliers d’hommes, dépenser encore quelques centaines de millions, et que tout ira bien ensuite dans la plus admirable des colonies possibles.

Nous verrons cela. Mais en attendant, que l'on ne dise pas que l’on civilise. Que l'on avoue que l’on lue et que loii dépeuple, que l'on remplace les populations déirui-

giHîsrKiNS n’iir.fiNdMir. rrnuQUE,

les par eet excédant de brûles corrompues qui aboiidciil toujours chez les peuples parvenus au degré de luxe où la France est arrivée; que, lentes par l’appàt du luxe, hommes et femmes, joueurs et joués, embaucheurson embauchés, se rueront sur les traces des colonisateurs, et improviseront une vieille société pourrie sur une terre qui n’aura pas vu de société naissante, et ou la caducité de la civilisation touchera côte à côte la barbarie des races indigènes, chaque jour détruites ou refoulées dans le désert avec les tigres et les chacals; que Von dise que dans ce nouveau repaire de luxe insolent et corrupteur, d’oppression et de misère, de débauche et d’impuissance, Von aura ouvert de nouvelles catacombes pour l’humanité, mais que Von ne profane plus le nom sacré de la civilisation que les prétendus colonisateurs n’ont jamais compris , et qui les désavoue !.

Car, à qui persuadera-l-on que nous civiliserons les .\rabes, dont la religion et les justes ressentiments nous maudissent ; que nous les civiliserons, dis-je, en exterminai) t leurs tribus entières, jusqu’aux femmes et aux enfants à la mamelle, en portant chaque jour plus loin le théâtre de la guerre, ce qui leur fait prévoir, non sans raison, un envahissement universel, s’ils nous cèdent sans résistance ce que nous occupons déjà? Quand nous aurons pris Mascara (1), occuperons-nous les vingt-cinq lieues de terrain qui nous sépareront d’Oran? Ce sera magnifique. Notre civilisation aura conquis vingt-cinq lieues de plus de déserts ensanglantés! Qu’en ferons-nous?... nous n’aurons rien gagné que des bulletins emphatiques et des ennemis plus acharnés !

,|(; me Irompo : nous aurons gagné qnol(|iie rliose. An lien de civiliser les barbares du déserl, leur conlacl aura rendu nos soldats féroces comme eux. Ne se vanlet-on pas déjà qu'ils coupent admirablement les lètes et qn’iis les suspendent avec grâce à l’arçon de leur selle? Ecliaufi'és par des scènes infernales, après rimmolalion de certaines tribus égorgées, n’ont-ils pas déjà exercé des actes de barbarie, que je dirai si l’on m’y force, mais que jusque-là ma plume se refuse à transcrire? Vous opérez à. contre-sens, créateurs de misères! Vous décivilisez les armées françaises, et vous leur léguerez le double remords (lu résultat auquel elles auront concouru, et des moyens (pi'elles auront employés !

Non vous ne civiliserez pas, et vous ne coloniserez pas davantage.... car pour travailler les terres envahies, vous ii'aurez ni indigènes ni nègres, ni Européens!... Ce ne sont pas des travailleurs agricoles que la mère-patrie vous enverra : ce seront des agioteurs, des spéculateurs, êtres faibles et inaccoutumés au travail, mais habitués à s’approprier habilement lefruitdu travail des autres; ils iront en quête de riches et rapides profits, appoi'lant pour dota votre civilisation avortée, leurs vices et leur ambition : vous ne manquerez pas de matériaux usés et brillants pour couronner le faite de votre édifice, mais vous n’aurez pas de pierres pour en asseoir les bases,et l'ambition coloniale, sans issue à ses projets, sans succès dans ses entreprises, reniée d’un côté, haïe de l’autre, se dévorera elle-même quand elle verra son chimérique Pactole s’exhaler en fumée, comme les brouillards d’un marais corrompu !...

Ilien n’est plus plaisant que d'entendre les parodistes

(Jps grandes gloires de l’empire, comparer les guerres ru lonisatrices d’Alger à la grandiose campagne d’Egvplc de Bonaparte !... Oh ! quel contraste dans les hommes, dans les vues, dans les actions! Il y a quelque chose d’ainrr à voir profaner <à ce point de si grands souvenirs !

Certes,Bonapartepouvaitdire,au milieu de ce berceau de la civilisation du monde ; « Soldats, du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent! » et les soldats lui répondaient par des acclamations instinctives, déjà historiques pour nous. — Mais, vous, quand, parvenus sur la cime d’une montagne déserte. Inculte, sans passé, sans avenir, vous leur dites : — « Soldats, les feux de vos bivouacs se confondent avec les feux du Ciel.» les soldats se prennent à rire, et vous demandent en vieux troupiers, si désormais ils pourront « allumer leur pipe aux étoiles ! »

L'Egypte! rEgypte!... cette terre arrosée par le Nil, presque frontière de l’Asie, qui, par la mer Rouge touche <à l’Océan indien,et par un canal de dix-huit à vingt lieues de l’isthme de Suez, pourrait unir ensemble le c(uiimerce des trois parties de l’ancien monde !... L’Egypte ! où les travaux de génie civil peuvent, par do simples irrigations, conquérir sur la nature des plaines plus fertiles que les plus fertiles contrées jusqu'à présent connues! L'Egypte ! ah ! je n’aurais jamais fini, si je voulais mettre ses grandeurs réelles en face des chimériques espérances de vos sables algériens !.. Vous parlez des Anglais? Vous dites qu'ils vous envient vos possessions d'Afrique? Vous avez donc oublié les efforts qu’ils ont faits pour nous arracher l’Egypte? Vou.^; ne voyez donc pas la tranquillilr

ODESTioNS h'kco.nomie in;ni,iQi:i;, 177

dédaigneuse avec laquelle ils vous regardent barholer à Alger dans le sable et le sang?....

Colon!»

d’AISfci-.

L’expédition d’Alger doit être considérée sons trois points de vue :

I" Extirpation de la piraterie qui avait établi son repaire dans la régence;

■2' Acquisition d’un point d’appui, d’un lieu de station pour notre marine militaire ou commerciale, afin de protéger le commerce français dans la Méditerranée;

S" Enfin , colonisation au profit de la France d’une partie considérable du territoire africain, afin d’y opérer une production agricole dont les résultats, importés en France, puissent fournir un nouveau moyen d’échange pour la vente et l’exportation des produits agricoles ou industriels de la mère-patrie.

.le sépare ces trois points à dessein, non-seulement pour mettre plus de clarté dans le débat, mais pour éviter la confusion intéressée que les partisans de la colonisation en font à chaque instant. Ils cherchent dans les deux premiers points un moyen de colorer la prétendue nécessité du troisième. Cependant il est facile de voir que ce sont trois choses bien distinctes : la faveur qui s’attache aux deux premières ne doit en rien rejaillir sur la troisième.

Procédons par ordre.

178 in’ESrloXS D’ÉCOMIMlr. PUIlLlQliE.

Extirpation de la piraterie algérienne.—Ici, nous sommes tous d’accord. Les soldats et les marins français ont rendu un grand et mémorable service à l’humanité. Pendant que les philanthropes détruisaient la traite des noirs à coups d’arguments, eux, ils ont détruit la traite des blancs à coups de canon. C’est un hommage que l’Iiistoire leur rendra ; leur gloire est impérissable dans les annales françaises; mais pour la consacrer, il n’est nullement nécessaire de continuer en Afrique une colonisation qui coûte trente millions par an (1), sans résultat réel ni possible, et d’y tenir sous les armes une armée nombreuse, dont un tiers s’enfièvre dans les marais infects de la î\letidja.

L’extirpation de la piraterie algérienne est un fait .accompli. Une surveillance peu dispendieuse, des fortifications locales, et une simple garnison, suffisent pour empêcher Alger de redevenir l’effroi du commerce européen dans la Méditerranée.

Acquisition d'un point d’appui pour notre marine militaire et commerciale dam la Méditerranée. —Ici la question commence .à se compliquer, et nous devons nous tenir soigneusement en garde contre les amplifications de rhétorique que les partisans de la colonisation d’Afrique nous jettent pèle mêle et même avec leurs raisonnements.

Observons d’abord que ce point d’appui, cette station navale, ne se lie point nécessairement .à la colonisation forcée du territoire africain. On a cité Malte, Corfou, Gibraltar; mais ces points d’appui, pour la marine anglaise,

yUKSTIOKS U’ÉCO.>Û51IE PUBI.IQUE. 171 )

lie sont point des colonies, ne lui imposent en rien les énormes sacrifices qu’on nous fait supporter pour l’occupation de la régence entière.

Observons d’ailleurs que l’Anglelerre n’ayant aucun port anglais sur la Méditerranée, y serait complètement étrangère et sans appui, si elle n’y avait des ports d’emprunts, des ports acquis comme ceux que l’on cite. La France, au contraire, a Marseille, Toulon, les ports de l’ile de Corse. Quels autres avantages nous présentent les ports de la régence?—Je ne les vois guère.

Remarquons en outre que les trois ports de la régence sont mauvais ou très-médiocres. D’après les rapports qui me sont faits par des marins qui les fréquentent, celui d’Alger a peu d’eau, présente peu de sécurité, n’admettrait ni vaisseau de ligne, ni frégate de premier rang; le pays est d’ailleurs démuni de pierres et de bois, de sorte qu’on ne peut augmenter la sécurité du port par des chaussées ou des digues. — Les autres ports de la régence ne sont que des rades foraines. Presque partout il faut appareiller quand les vents soufflent du large, ou courir le risque d’un naufrage presque certain. On sait que les risques maritimes que vainquit l’habileté courageuse de l’amiral français, ont été, lors de la conquête, un des faits les plus remarquables.

On voit donc que, sous ce point de vue, l’occupation des points militaires et nautiques de la régence est bien loin d’avoir, pour la France, et rutilité et la nécessité qu’on lui attribue. Ces ports ne nous auraient offert aucun vrai refuge lors de nos combats désastreux dans la Méditerranée; et c’est faire danser, sous nos yeux, des visions fantastiques, que de nous présenter les tableaux

UlIESTlOiNS d’économie PUBLIQUE.

l'xagérés d'une prétendue protection qui se réduirait à bien peu de chose.

Mais encore un coup, sans discuter sur le plus ou le moins d’utilité que la marine française retirerait d'un point d’appui, d’un lieu de station sur les côtes africaines, je dois répéter que cela ne touche en rien la question de la colonisation dans l’intérieur du territoire africain. L’occupation des points maritimes peut se continuer, pour essai, avec peu de frais, et l’on se déterminerait plus tard pour l’abandon ou la conservation définitive, selon le résultat qu’on en aurait obtenu.

Passons à la question importante, à la colonisation du territoire africain, et compulsons sur ce point les rapports et les procès-verbaux de la commission d’Afrique ellemême. Un volume de 540 pages in-quarto!.... C'est un peu long, mais il faut s’y résigner.

La première observation que je dois faire sur cette publication, c’est qu’elle est anonyme, c’est-à-dire que les noms des orateurs qui fout des propositions, qui les appuient ou qui les combattent, qui donnent des renseignements ou font des objections, ne sont pas relatés au procès-verbal. Ils sont seulement indiqués par ces mots ; uu membre dit, un second membre répond, un troisième orateur ajoute, un préopinant croit, etc., etc. Il en résulte, pour le lecteur, l’impossibilité complète de savoir le degré de confiance qu’il peut donner à chacune des opinions qui passe sous ses yeux. C’est un mode faux et dangereux de publicité. On peut attribuer à un homme spécial cl expérimenté une opinion émise par un homme théoricien, abstrait et sans pratique, et vice versa. C’est la publicité d’un bal masqué, où l’on ne sait jamais à qui l’on parie

QLIÎSTIONS d'eCONOMIE ITBLlQliE. 181

ni qui vous parle, ce qui ôte tous les plus vrais éléments de la confiance et de la conviction. Je fais cette observation, et j’y appuie fortement, parce que, dans un gouvernement représentatif, sous un régime de publicité, celte publication factice qui nous donne les paroles, mais qui cache les noms de ceux qui parlent, est une anomalie qui ne doit pas être tolérée. Les affaires du pays doivent être débattues plus franchement. Chacun doit y prendre la responsabilité publique de ce qu’il y fait et de ce qu’il dit, ou bien la véritable garantie de la bonne administration des affaires publiques est perdue.

La justice la plus vulgaire exige d’ailleurs que les noms des orateurs soient publiés. Songez combien il serait pénible pour un homme qui aurait émis un avis national et raisonnable, de voir que, faute d’indication nominative des orateurs, le public pùt lui imputer les folies qui auraient été débitées par un de ses collègues? Si quelques-uns des membres veulent cacher leur nom, quel droit ont-ils d’obliger ceux de leurs collègues qui voudraient que leurs opinions fus.sent connues, de cacher le leur? Ils n’ont aucun droit semblable très-certainement, et si je faisais partie d’une assemblée délibérante qui suivit un tel mode de publication, je laisserais mes collègues décliner la responsabilité de leurs paroles, s’ils le jugeaient convenable; mais je prendrais dans les journaux toute la responsabilité des miennes, et je les ferais connaître pour éviter une confusion qui ne doit jamais exister.

Pour bien juger cette affaire, attachons-nous aux points culminants.

Nous avons eu jusqu’à présent trente mille hommes cil Afrique, cl la dépense s’est élevée à trente millions

OljESriONS u’ÉCÛNOSHË PliBLIQUE.

par an. La France a donc dépensé, au moment où j’écris, en 1834 plus de cent millions pour cet objet depuis l'occupation.

Qu’ont rapporté à la France ces cent millions?

Rien, absolument rien.—El l’on se plaint du déficit du budjef !

La colonisation est-elle plus avancée que le premier jour?

Loin de là. —Le résultat des actes qu’elle a motivés a doublé l’exaspération des naturels du pays, et la colonisation présente maintenant de plus grandes difficultés qu’en commençant.

La commission, cherchant un terme moyen entre l’abandon de la colonisation et la grande extension qu’on voulait d’abord lui donner, propose de réduire à vingt-un mille hommes le nombre des troupes que la France laissera dans la régence pour protéger cette colonisation. Néanmoins, avec cette diminution de l’effectif de rarinée (diminution qui, en réalité, ne pourra peut-être avoir lieu), elle établit la dépense annuelle de l’armée et de l’administration civile et judiciaire à 27 millions par an, dans lesquels ne sont même pas compris beaucoup de frais éventuels : c’est donc évaluer le chiffre définitif avec modération, que de le porter à 30 millions. A cela un des membres de la commission les plus favorables à la colonisation estime (pag. 147) qu’il faut ajouter 10 millions pour les frais de colonisation propi’emenl dite; plus o millions de dépenses imprévues; en tout 45 millions par an. Il croit même qu’il faut se résoudre à payer celte somme pendant six années consécutives, ce qui fait, de bon compte, avec les cent millions déjà perdus, trois cent

OUESTlü.NS u'ÉCOXUMili l'lJlll.l(JliE. 183

soixante (3t dix millions (1), qui auront été alors dépensés pour la colonisation d’Alger.—Je voudrais bien savoir le nom du membre qui se résigne si facilement à de telles dépenses !.... Et on se plaint du déficit du budjetl et on en accuse la prodigalité du ministère!!!...

Et en échange de ces trois cent soixante et dix millions, quel revenu aura alors obtenu la France? C’est ce que personne ne peut dire, même les plus ardents promoteurs de la colonisation. Ils se bornent à des espérances magnifiques et vagues, mais pour une époque indéterminée. En attendant, nous devons les suivre, un bandeau sur les yeux, et jeter les centaines de millions devant nous, quand il y a mille à parier contre un, d’après les probabilités que je vais exposer, qu’ils ne produiront rien du tout, si ce n’est de nouvelles dépenses et de nouvelles pertes.

D’abord, outre la nécessité de conquérir le sol et de le garder contre les indigènes, il faut aussi le conquérir sur la nature, c’est-à-dire le canaliser, l’assainir, le dessécher ■. car il est reconnu que, dans les endroits les plus fertiles, il est si marécageux et exhale des miasmes si dangereux, qu'un Européen ne peut y séjourner sans trouver la mort.

Mais un obstacle terrible s’oppose à l’assainissement : c’est que les travaux qu’il exige produiront la mort des ouvriers qui y seront employés et des colons qui défricheront, tant les miasmes sont pestilentiels.—«On parle » toujours de colonisation et de pacification,» s’est écrié un membre (pag. 200), et nous citons ce passage, parce qu’aucun partisan de la colonisation ne l’a contredit;

QUESTIONS ll'ÈGONOMIE l'LULIQUE.

« niais vous oubliez donc que le dél'richement enlraine >) presque loujours la maladie, eUrès-souvenlla mortalité? » Votre garnison en a fait uue triste expérience. Il y a » eu un moment où les trois cinquièmes des hommes » étaient malades. La plupart des travailleurs (juc vous » avez envoyés pour faire les fourrages, sont morts. »~ Aussi, M. le général Trézel, chef d'état-major de rarmée d’Afrique, écrit au président de la commission (pag. 171) ; « Au reste, dans ce moment, la sûreté contre rennemi » est acquise dans un espace de terre où les colons man- » queut à la terre, et non pas la terre aux colons, et cet » état de choses durera plusieurs années encore. » Et le général ajoute, quelques lignes plus bas, en parlant des travaux de dessèchement : « Ces travaux exigeront plu- » sieurs années; ils coûteront plusieurs millions et plu- » sieurs milliers d’hommes, et l’on ne peut espérer que » rassaiuissement s’ensuive que deux ou trois années )> après l'achèvement des travaux! ! ! »

Et c’est avec une telle perspective, sans colons pour la terre, parce que la terre doit les dévorer, et avec bien d’autres obstacles que je vais énumérer,qu’on nous pro pose tranquillement de dépenst-r des centaines de millions pour atteindre un but absurde, comme je le prouverai dans un prochain paragraphe, et dont on n’entrevoit la possibilité qu'à une époque éloignée que personne ne peut déterminer?—Jlais, au nom du ciel! Messieurs, au lieu de canaliser l'Afrique, canalisez la France ! donnez à nos communications intérieures, à notre Gironde, à nos landes, quelques dixaines de ces millions que vous proposez

de jeter par centaines sur les plages africaines!. I.e

résultat serait ici bien plus immédiat et bien plus t'avo-

IlUKSÏlüNS U'ÉCO.NOMIE l'lUI.I(li:K. 1.^5

rablt'. Je vous le prouverai jusqu’cà la dernière évidence. Mais coulinuons pour le moment le sujet commencé.

.M. Piehou, inleiidant civil d’Alger, qui y est demeuré cinq mois, a affirmé, devant la commission, qu’une colonie d’agriculteurs était impossible dans ce pays : « Je )) pense, a-t-il ajouté (pag. 66), que nous devons nous borner à l’occupation d’Alger,de Boue et d'Oran-, comme )j les points maritimes les plus importants de la côte Il d’Afrique. .\ous pouvons essayer les cultures dans un 1 ) rayon rapproché sur ces divers points ; mais gardous- ■I nous bien de vouloir imiter ici les colonisations amé- II ricaines : aucune comparaison n’est possible entre les Il deux pays, ni dans la ualui'e du sol, ni dans les mœurs Il des babitanls... S il y a un moyeu infaillible de perdre I) Alger, c’est de vouloir trop étendre la possession du sol I) et de continuer ce qu’on a fait jusqu’ici. ,fe le demande,

Il à quoi ont abouti les travaux et l’argent employés de- 11 puis quatre ans à coloniser ce pays?

Il. Eu Afrique, sont des guerriers habitués au

Il combat, les recherchant par goût, et indiscipliuables Il par nature. En Amérique, on n’avait à vaincre que des Il peuplades nomades clairsemées sur d’immenses territoi- >1 les, fuyant et se fondant devant nos armes et notre ci- » vilisation, d'un naturel pacifique, et qui se sont facile- 11 ment pliés aux exigences du vainqueur. »

('.es peuplades guerrières de l’Afrique, peut-on espérer qii'elles se mêleront avec les nouveaux cultivateurs venus pour coloniser? Non. — Beut-on traiter avec elles et espérer qu’elles seront fidèles au traité? Non encore. Tous les a\is concordent sur ce point. Sidi-llamdan la affirmé li'ds fois.de suite; le général Binera fait de même. uDe-

186 (iCKSTio.Ns h'ecunomie publique.

» puis tjue les Arabes ont fait la conquête de la Barbarie » (a-t-il dit pag. S2), onze cents ans se sont écoulés, et » il n’y a pas eu fusion entre eux et les peuples conquis, » Quant à la fusion avec les Français, il ne faut pas y compter davantage. «La maxime des Arabes, dit toujours le gé- » néral Boyer, est celle-ci ; — Entre h lurban cl le cha- >1 peau, jamais ch capüulatwn possible. Une fois le dos » tourné, il ne faut plus compter sur leurs promesses. » L’intérêt n’est même pas assez fort sur eux pour les » captiver entièrement. »

« La première opération, dit un membre (pag. 117), » serait de cultiver la Metidja; mais cette plaine est rendue » infecte par les marais. La partie sèche est d’une ferti- » lité médiocre. Le dessèchement de la partie inondée, et » par conséquent l’assainissement, est d'un succès dou- » teux.... On ne pourra y employer les naturels, qui se » refusent au travail. L’insalubrité ne permettra à aucun 1 ) général français d’y employer ses soldats; et les condam- » nés auxquels on propose d’avoir recours, ne sont pas » condamnés à mourir des miasmes pestilentiels de l’Afri- II que. Ainsi, dès son début, la colonisation ne parait pas » praticable, car l’essentiel, les bras manquent. » (Voyez plus haut ce qu’a écrit le général Trezel, chef d’étal-major de l’armée d’Afrique).

« De plus, il faudra une ceinture d’ouvrages militaires » pour protéger les colons, qui ne pourront avoir assez » de sécurité que sous cette protection. Ce moyen, il faudra » l’employer successivement à mesure que l’on voudra » avancer. Qui n’est pas effrayé de celle manière de co- » Ioniser?

Il 11 faut ensuite considérer que les Arabes sont de.'

QUESTIONS Ii'eCÜNOMIE l'UULl

,> peuples guerriers et qu’ils résisleront. Ils ne se laisse- » ront pas paisiblement expulser du sol dont ils se croient » maîtres. Or, on nous a dit que lors du siège d’Alger ils U avaient armé près de 50 mille hommes, et qu’ils au- » raient pu en armer davantage. A Oran, seulement, )) nos officiers ont vu se développer 10 à 12 mille hommes » conire nous. On ne comprend pas comment, avec toutes » ces difficultés, on peut se flatter d’un résultat heureux. )) ou même praticable. »

« Il n y a pas d’illusion à se faire, dit un autre membre ))(pag. 141), la colonisation serait improductive, et elle » est à peu près impossible. On nous propose dès cà pré- )i sent une dépense d’environ 40 millions par an. Rien » ne fait encore prévoir le terme où cette dépense pour- » rait être réduite. Lorsque nos budjets sont présentés en » déficit, lorsque notre espérance la plus élevée est de ré- )) tablir l’équilibre entre les recettes et les dépenses, nous » est-il permis de nous engager dans des dépenses si con- » sidérables et si prolongées? Et il ne faut pas se le dis- >) simuler, cet état de gène peut durer et s’aggraver encore.

» Personne ne peut dire quand il s’opérera une diminu- » lion considérable dans nos dépenses et quand le système Il décolonisation devrait offrir des résultats. Cela ne sera » peut-être pas dans vingt ans. Qui peut dire ce qui se I) passera d’ici vingt ans? quels évènements peuvent sur- II venir? quelles guerres peuvent éclater d’ici là ? Quant à Il moi, je ne pourrais me porter caution du maintien de la Il paix pendant un tel espace de temps. Soyez-en surs,Mes- « sieurs, quand vous aurez fait entrer celle idée dans l'o- I) pinion publique, que la colonisation est une chose ex- » trèmement dispendieuse dans son établissement, proba-

188 ijuiîSTio.vs d’kco.nü.mjh; i>uul[qui:.

» bleiiieiil im|)rotluclive dans ses résullats, on vous saura O gré de l’avoir eoinballue.

)) Mais éearlons un nionient la question d’argenl, el » voyons si la colonisation est possible el utile. Je dis « (ju’elle présente desdilficultés insurmontables. Comment » coloniserez vous? Sera-ce par les indigènes? Mais ils ') ont des habitudes de paresse, de pillage, de maraude, » que vous ne parviendrez jamais à détruire. Avec des » étrangers, des Allemands et des Suisses? Alors ce ne » sera plus une colonie française. Avec des Français? La i) commission reconnait qu’il ne faut pas compter sur des » colons venant de France. Ceux ([ui abandonneraient la >) mère-patrie ne seraient pour la plupart que des aveu- » luricrs, dénués de ressources el d'aptitude au travail de » la terre, et l’expérience a démontré le peu de fondement » qu’on peut faire sur des colons sortis presque toujours » de récume de la société. »

Jepourrais multiplier les citations et les raisonnements. Mais je pense qu’en voilà snffisamment pour convaincre les lecteurs, même les plus incrédules. Aussi notre prétendue colonie est sans colons; au lieu de colons on y voit de grands spéculateurs qui ont acheté, à vil prix, d’immenses étendues de terre, et qui veulent absolument que le système de la colonisation soit continué, dùt-il coûter en pure perle des milliards à la France, afin de vendre chèrement aux colons futurs les terres qu’ils ont à l’avance accaparées (1).—Voilà déjà une nouvelle espèce de droits acquis tout-à-fait semblables à ceux dont argu-

iiienlenl les monopoleurs induslriels de rinlérieur de la France. De ce qu’on les a prolégés à nos dépens cl contre loiile justice, ils concluent qu’ils ont acquis un droit éternel à la continuation de cette protection dévoratrice; d’où il suit que le budjet et la liberté eommerciale de la France leur sont à tout jamais hypothéqués, pour la conservation et la prospérité de leurs premières usurpations ! Vit-on jamais une dérision plus amère !

Nous continuerons ce sujet dans notre prochain paragraphe. Nous ferons voir que la masse énorme de dépenses que l’on veut imposer à la France pour l’impossible colonisation de la Régence, ne donnera jamais au pays aucun bénéfice équivalent, lors même que la colonisation s’effectuerait; et qu’en dépensant en France, en canaux, en chemins,en améliorations intérieures, la moitié des capitaux qu’on veut si follement jeter en Afri(iue, on obtiendrait réellement et immédiatement de bien plus grands avantages pour la patrie!

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