‹ Questions d'économie publiqueChapitre 7 sur 21 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Continuation «lii même sujet.

Le raisonnement et les faits nous ont également prouvé l’impossibilité d’un heureux résultat pour la colonisation algérienne. Nous avons vu que la nature du sol et les mœurs des habitants ne permettaient de la comparer en rien avec les colonisations américaines. Mais il y a encore bien d’autres motifs à notre opinion, tous plus graves et plus péremptoires les uns que les autres.

gllKSTlüNS ü’f.CDiNO.MIK PUIIMIIUIC.

La (liflërence des époques d’abord;— car il faut bien se garder de croire que les colonisations américaines fussent aussi faciles à effectuer de nos jours qu’elles l’ont été dans leur origine. A l’époque où les colonies américaines ont été fondées par les diverses nations de l’Europe, un esprit de migration aventureuse s’était emparé de tous les esprits. L’Amérique avait été donnée à l’Europe par le pape; il ne s’agissait que d’aller en prendre possession pour y ramasser, disait-on, l’or à pleine pelle. D’un autre côté, le malaise des populations européennes, leur ignorance, le despotisme sous lequel elles étaient accoutumées à ployer, permettaient au gouvernement d’en disposer, en quelque sorte, à volonté. Plus tard, l’esprit de persécution religieuse prêta encore son appui à ces transmigrations.

Et pour accomplir l’œuvre entière de la culture coloniale en Amérique, la traite des noirs surgit toute hideuse des plages africaines. Avec la population esclave d’une des parties du monde, l’européen, superbe et ambitieux, cultiva l’autre partie à son seul profit.—Mais où trouveriez-vous maintenant de pareilles ressources pour un pareil résultat?

A cette époque, déjà plus éloignée de nous par le pro grès des idées que par les siècles qui nous en séparent, avoir une colonie était, ainsi que je l’ai établi, une nécessité pour tout peuple commerçant, parce que tous les autres peuples en avaient, parce que le monde tropical n’offrait pour ainsi dire aucune place où un commerce libre put être reçu.

Aujourd’hui tout est changé : plus d’esprit de migration , plus de despotisme pour y contraindre, plus de per-

OI'ESTIO.NS n'KCO.NOJIIK i’L-ui.i()i;e.

sÉculions religieuses pour y pousser,plus d’espoir aveugle d'enlasserde l’or, plus de traite des noirs,plus d’esclaves, plus de nécessité d’avoir des colonies pour faire le commerce des denrées tropicales, puisque l’ancien et le nouveau-monde nous offrent d’immenses contrées qui les produisent, et où notre commerce est admis comme celui de loutes les nations.

Et lorsque,détruit virtuellement par l’action réunie de (ouïes ces causes, le système colonial tombe en ruine de toutes parts pour faire place à l’indépendance générale du commerce , voilà le moment que l’on veut choisir pour fonder une nouvelle colonie, à rétablissement de laquelle mille causes toutes spéciales opposent les plus dispendieuses impossibilités! C’est pour raccomplissement de ces idées rétrogrades, de ces projets pleins d’anachronismes, que l’on jette à l’eau par millions les trésors de la France obérée! C’est pour ce beau projet que l’on expose la vie de nos braves soldats et que l'on prépare à l’avance, pour les colonnes de notrebudjet, le plus énorme et le plus irréparable déficit.

Mais supposons toutes les difficultés vaincues, qu’obtiendra-t-on donc pour prix de tant de sacrifices? On obtiendra une culture si dispendieuse, que ses produits n’en pourront égaler les frais. Nous produirons en Afrique les denrées que produit le sol français, mais bien plus chèrement encore,et les denrées exotiques à un prix plus élevé, que celui où nous pouvons déjà les acheter dans les trois parties du monde qui les produisent.

Vainement niera-t-on ce résultat. Il est évident, il frappe tous les yeux. Les colons d’Alger, dans leur pétition de 18.3!$, appuyée par le commerce de Marseille, ont

192 QUESTIOiSS u'f.CONOMIE PUül.lQUE.

été obligés d’en convenir. On n’a pas oublié les lerines de celle pélilion. Après avoir dit qu’ils ne demandaient pas une protection semblable .à celle des anciennes colonies, ils disaient néanmoins que, la production devant èire chère en Afrique, il leur faudrait bien une protection spéciale, et ils établissaient un système où tous les privilèges du système protecteur étaient soigneusement reproduits en leur faveur, malgré leurs efforts pour les déguiser. Vainement nous assureraient-ils aujourd’hui qu’ils renoncent ii cette prétention, et que la colonie produira assez économiquement pour soutenir la concurrence, sur nos marchés, des denrées indigènes ou exotiques; il faut bien se garder de les croire, car la chose est moralement et matériellement impossible. Il en serait de ces belles promesses ce qu’il advient de toutes les utopies des faiseurs de projet. Il n’en est pas un dont ils ne promettent monts et merveilles, et les entreprises qui ont ruiné le plus promptement les capitalistes crédules qui les ont écoulés, sont précisément celles dont le succès infaillible avait été prédit avec la plus grande assurance !

Quel est l’intérêt le plus évident de ceux qui poussent à la colonisation?... C’est qu’elle se fasse à tout prix; c’est que la France, illusionnée sur l’avenir, ne se lasse pas de jeter des centaines de millions dans le gouffre du présent. Ils ne demanderont donc pas de protection pour l’avenir, pourvu qu’on leur accorde actuellement les subsides nécessaires à continuer l’entreprise; — puis, quand nous y aurons englouti des centaines de millions, et que les produits de la colonie, plus chers que les denrées analogues fournies par le commerce libre, n’en pourront soutenir la concurrence, ils nous mettront dans la nécessité

QUESTIONS n’ÉCONOMIU rUTlLIOUE. lü")

ibroée,ou d’établir des droits protecteurs pour la colonie, ou de perdre toutes les avances, tous les trésors qui y auront été employés. Ils uous parleront, alors, de leurs capitaux compromis, de leurs travaux commencés, d'une prospérité future qui reculera sans cesse devant nous, mais qu’enfin ils garantiront certaine un peu plus tard, si on ne les abandonne pas lorsqu’il ne faut plus que quelques efforts pour recueillir le prix de tout ce qu’on aura fait; enfin, ils nous parieront de leurs droits acquis, et nous diront qu’on ne peut les délaisser sans manquer à la foi publique et à l’honneur de la France.

Voilà notre avenir ! Que l’on n’en prétende pas cause d’ignorance : l’on n’y marchera pas les yeux fermés ; — nous arracherons le bandeau dont on les couvre ! La presse, libre grâce au ciel, ne permettra pas que la bonne foi publique soit égarée sur un objet d’une si haute importance. Vainement l’on demandera des colons, l’on n’en aura pas, parce que les populations sauront à quoi s’en tenir sur la colonie ; et si par hasard il en vient quelquesuns, tant pis pour ceux qui voudront courir les chances d’une destinée dont on leur aura dévoilé tous les risques. Ils n’auront pas à se plaindre quand les chambres, un peu plus tôt, un peu plus tard, refuseront de leurs sacrifier le commerce et les finances de l’État !

On ne manque pas de phrases retentissantes à l’appui des folies qu’on nous débite. —• L’Afrique, dit-on, était le grenier des Romains. Pourquoi repousser les abondantes moissons de céréales qu’elle nous promet?

Des céréales, bon Dieu !.... Mais les colonisateurs ontils donc perdu l'esprit? Pour protéger les blés français, l’on met sur les blés étrangers qu’on nous offre à bien 2"' PART. j7)

194 QUESTIONS d’ecONOMIE l’UIlI.IQUE.

meilleur compte, des droits à peu près prohibitifs. La France a donc assez de blés selon nos adversaires, puisqu’ils n’en veulent pas recevoir; et maintenant nous nous livrerions à une colonisation dispendieuse pour aller produire plus chèrement encore en Afrique qu’en France des blés dont la France u’a pas besoin? — Dira-t-on qu’elle en a besoin ? eh bien. alors, qu’on accepte donc ceux (pie l’étranger nous offre tà meilleur marché. Quoi ! l’on veut courir inutilement les risques d’une colonis,ation dangereuse, pour nous procurer chèrement ce que déjà l’on nous offre à bon compte, et ce que nous refusons?

Supposez qu’on dise à un capitaliste ; « Achetez ce domaine, il vous coûtera vingt mille francs; vous y dépenserez tous les ans mille écus en frais de culture, et il vous produira deux cents sacs de blé, que vous pouvez acheter dès aujourd’hui pour deux mille francs. «—Il répondra : — « Votre domaine est absurde. Je garde mes vingt mille francs, et j’achète pour deux mille francs les deux cents sacs de blé. J’aime bien mieux cela que de perdre mon capital, et de payer mille écus le blé que je puis avoir pour deux mille francs. «—Voilà notre histoire.

Que si, au contraire, les blés produits en Afrique étaient encore à meilleur marché que ceux de la Pologne ou de la Crimée (1),alors les blés français pourraient encore moins en soutenir la concurrence, et les prohibitionistes seraient dans la nécessité de leur refuser l’entrée en France, comme ils la refusent au blé de la Crimée et de

QUESTIONS d’économie l'Uni.IQUE. 190

la Pologne. — Si l’on cliorclie une autre issue au cercle vicieux dans lequel on se place, on n’cn trouvera pas.— On arrivera toujours à ce résultat, que si la France a assez de blé, elle n’a pas besoin de sacrifier trois ou quatre cent millions pour aller labourer l’Afrique; que si la France n’a pas assez de blé, on doit recevoir celui que le commerce étranger nous offre <à l)on marché.

Pour les denrées coloniales, il en est de même. Nous avons déjà des colonies; nous nous ruinons pour elles, nous repoussons les denrées produites à meilleur compte par l’Amérique et l’Asie; nous surtaxons les sucres étrangers pour les éloigner de notre consommation. Nous avons donc assez de sucres; ou bien, si nous n’en avons pas assez, pourquoi refnse-t-on ceux que de tous cétés on nous offre à meilleur marché? Ne serait-il pas plus simple de les recevoir, que d’aller sacrifier des milliers d’hommes et des centaines de millions pour produire en Afri- . que du sucre encore plus cher que celui des Antilles? Est-ce donc de gaîté de cœur que l’on veut sacrifier à de vieilles et fausses théories, les intérêts les plus vivaces et les plus évidents de la France? Que nous importe, au nom du ciel, que le sucre que nous mangeons vienne do l’Afrique, de l’Asie ou de l’Amérique? L’essentiel pour nous c’est de l’avoir bon et à bon marché. —Mais il paraît que cette vérité si simple n’est pas à la portée de l’esprit de nos hommes d’Etat !

On parle de l’exportation des produits français pour fournir à la consommation de l’Afrique. Mais on oublie donc qu’en France même on se dit obligé de favoriser nos produits industriels par le système prohibitif, parce qu’ils ne peuvent supporter la concurrence étrangère. Comment

196 yliKSTIO^S irRCOMlMIF. l’I.Iil.IQlJF..

la supporteront-ils donc en Afrique, cette concurrence? Il faudra donc là le système prohibitif; sinon, nous aurons colonisé pour les étrangers contre nous.... Je m’appuie ici sur les propres doctrines de mes adversaires: et si la contrebande, dans ces climats de maraude et de pillage, déjoue les protections douanières, on aura travaillé pour la fraude et la démoralisation. On sera donc oblige d’apporter une rigueur d'autant plus grande dans le svstème protecteur, et j’ai eu raison de dire que, si bien qiu' l’on s’efforce de le déguiser, il apparaît de tous les côtés.

Ici, je surprends le système prohibitif en flagrant délil. et je le saisis au corps pour le traîner au grand jour.

En effet, dans le projet d’ordonnance réglementaire de la colonie d’Alger, préparé par la commission d’Afrique, après diverses franchises accordées à la colonie, je trouve celle-ci :

« Art. 10. Sont admises, en exemption de tous droits, dans les ports des possessions françaises sur la côte septentrionale d’Afrique, les marchandises suivantes, venant des entrepôts de France ou de l’étranger;

» 1” Les bois de construction, de charpente, de menuiserie; le bois à brûler , le charbon de bois, le charbon de terre, les pierres, et autres matériaux propres à la construction (1);

» 2" Les céréales, les farines, les foins, la paille, les légumes et les fruits frais, etc,, etc. »

(I) Admiralilo pays pour s'établii que relui où il n'y ,i ni bois, ni pierre, nioliarbon, ni eéréaics, ni foin, ni salubrité, ni sécurité, et où, pour toutes cos causes, ies Itr.as tioivent nécessairement manquer I... El notez bien que pour ies bois, le rliariton, les céréales, ce réglement, par le tait, assure aux étrangers la fourniture cxclusiM' lie la colonie il'Alger

IJlIiSÏK.l.NS d’kCONÜ.MIK I'n)l,lll| K. 197

Le syslèiiie prohibitif confesse donc, par là, qu’il est avantageux pour nn peuple de recevoir de l’étranger les objets que [étranger peut lui fournir à bon marché. Puisque cela est avantageux aux Français transportés en Afrique, pourquoi donc le défend-on aux Français qui restent en France? Pourquoi nous défend-on de brûler du charbon de terre anglais, puisqu’on le permet aux Français qui iront à Alger?—Evidemment, on le leur penne! parce que cette permission favorisera le développement de leur industrie. Mais si elle favorise leur industrie, elle serait donc aussi favorable à la nûtre? Et lorsqu’on leur permet de recevoir le charbon anglais, pourquoi leur rel'iise-t-on la permission de recevoii' le fer anglais ?... Uniquement parce que les maitres de foi'gcs françaises auront eu plus d’inlluencc (jue les propriétaires de bouilles parmi les rédacteurs du projet d’ordonnance.—Car c’est toujouis aux intérêts particuliers que les intérêts généraux sont sacrifiés par le système prohibitif. Et il faut remarquer ((u'en admettant en Afrique les charbons anglais en concurrence avec, les charbons français, il se donne à luimème le plus éclatant démenti, puisqu’il piétend que les charbons français ne peuvent pas supporter cette concurleiice.

On nous parle des débouchés que nous oflVira la colonie d’Alger ! Mais ceci est le comble de la dérision. Il est absurde de regarder comme un débouché les achats <|ui pourront nous être faits avec nos propres capitaux, que nous engloutirons dans cette colonisation. Puisque les frais de l’établissement, la difficulté de la culture, le manque de bras y rendront la production chère, évidemment, au lieu de nous rapporter quelque chose, elle détruira une partie

QliESTlONS Ü ECOiNO.MlE l’UBI.lUlE.

de ce que nous avons déjà ou de ce que nous autous pioduit par ailleurs. Si certains intérêts y prospéraient, cependant, ce ne serait qu'à l’aide des primes qui leur seraient payées par la France au moyen des droits protecteurs. Nouvelle perte pour nous. Ainsi, si un colon nous vend pour dix mille francs une certaine quantité de sucre que nous pourrions acheter pour six mille francs à l’étranger, et qu’avec le bénélice de (juatre mille francs (1) qu’il fera ainsi à nos dépens, il nous achète nos draps, nos fers, nos étoffes, il est évident que la France lui fait cadeau de l’argent qu’il nous rend ainsi, et que par conséquent toute la valeur des marchandises achetées par lui avec cet argent est perdue pour la France. De quelque manière que l’on tourne la question, on arrivera toujours à ce résultat, que le système protecteur n’étant employé qu’à protéger une production en raison de ce qu elle est plus chère, détruit nécessairement une partie des cajtitaux acquis par ailleurs, au lieu d’en créer de nouveaux.

Sera-ce des ventes faites aux tribus errantes .aux Arabes, aux Bédouins, aux Maures, c[ue l’on espère un débouché pour la France !... Les beaux consommateurs, et les solvables débiteurs que nous aurons là !... De pareilles illusions valent-elles la peine d’ètre discutées?

On cherche des consommateurs!... Mais nous, négociants bordelais, nous qu’on accuse calomnieusement d’ètre les ennemis du commerce intérieur, nous vous dirons (|ue si l’on voulait employer en moyens de communication,

IjUEbTIOflS u’ÉCÜfiOMlE l’EULIQEE. ll)!l

«litre nos divers départements, la moitié des millions déjà engloutis ou destinés à être engloutis en Afrique, nous obtiendrions pour nos produits dix fois, cent fois, mille fois plus de débouchés. Des ponts, des canaux, des chemins de 1er, des voies vicinales, par l’économie et la promptitude des transports, douhleraieut, tripleraient promptement les facultés consommatrices de la France, et activeraient sa production dans une proportion semblable. Là, le résultat est certain : nous n’avons pas affaire à des climats dévorateurs, à des régions pestilentielles, à des peuplades errantes et barbares; nous avons affaire au peuple français, au peuple le plus intelligent, le plus probe, le plus actif du monde. Les denrées d’une province portées économiquement dans une autre, s’y vendraient immédiatement; la cherté des transports, la difficulté, la lenteur des communications intérieures, arrêtent au contraire la consommation parce qu’elles l’enchérissent; elles privent ainsi les citoyens français d’aisance et de bien-être, et entravent doublement la production nationale. Certes, nous ne sommes pas les ennemis du commerce intérieur, comme ou nous eu accuse si follement; mais nous sommes euneinis du système prohibitif, qui, sous prétexte de le protéger, l’épuise et le dévore. Nous avons prouvé que la liberté commerciale et le commerce extérieur sont, au contraire, les plus solides ajipuis de l’industrie et du bienêtre intérieur (1). Mais le monopole et le privilège, appliqués au commerce maritime par le système colonial, nous paraissent tout aussi funestes que le monopole attri-

'iOO IJUKSTIONS D’iicuISüMIE PUBLIQUE.

bué dans l’inlérieiu' à cerlains iutérèls, au grand détriment des autres. Nous voulons la liberté pour tous et non pas pour nous seuls; nous voulons, surtout, que les linances françaises ne soient point absorbées par de folles entreprises coloniales, lorsqu’on nous refuse dans l’intérieur, sous prétexte d’économie, les améliorations les plus importantes. On a déjà perdu des centaines de millions à Alger. Si ces millions avaient été employés sur le sol français en canaux de jonction, en canaux latéraux, en routes |)ubliques, en encouragements aux voies vicinales, quels immenses résultats ils auraient eus déjà pour la richesse nationale !

Et si nous avions avec rEuru|)e une guerre un peu sérieuse, que deviendrait notre colonie algérienne? Nonseulement les soldats et les millions enfouis en Afrique ne pourraient plus nous .servir pour défendre la France, mais il nous faudrait encore faire de nouvelles dépenses, de nouveaux armements maritimes pour défendre cette excroissance coloniale, que l’on nomme si plaisamment nos possessions d’Afrique! A-t-on donc perdu le souvenir de l'expédition d’Egypte? N’allouspas si loin ; eu 1831,en 1832, si la France avait été attaquée par la coalition, combien n’aurait-elle pas regretté ses soldats, ses officiers, ses généraux, toute cette vaillante élite de braves occupés à faire contre les Bédouins une guerre énervante et stérile, tandis que la patrie aurait vainement réclamé leurs secours pour défendre son sol paternel et vénéré! A-t-on quelquefois réfléchi que si l'empereur avait eu Clausel et trente mille hommes de plus à Champaubert, à Montereau ou à Paris, la France aurait été délivrée de l’invasion? A-t-on quelquefois réfléchi ([ue si , sur le champ de hataille de

. yUESTlOi-SS UECUNOMlli l'UULKjUE. ‘iOl

Waterloo, l'empereur avait eu Clausel el trente mille hommes de plus, la France n’aurait pas été conquise! Si celte pensée ne nous arrête pas, continuons à jeter nos millions dans la Méditerranée, à compromettre sous les tropiques nos braves phalanges; et si la représentation nationale le tolère aujourd’hui, si elle se l'ait complice de celte œuvre folle, elle et nous, nous en répondrons dans

ii» colonisation d’Alger arrête l’essor des traraux iiiiblics en France, et présentera un obstaele insurmontable à la réduction des tarifs et à la liberté commerciale.

Mous prions que l’on ne perde pas de vue que l’hostilité des Arabes, l’impossibilité de la surmonter, les dépenses nécessaires pour l’entretien de notre armée d’Afrique, dépenses trop lourdes pour notre budjet, et cependant insuffisantes pour atteindre le but de l’occupation, toutes ces objections fondamentales contre la colonisation d’Alger ne sont en elles-mêmes que le coté le moins important de la question. Ce sont de grands obstacles à la colo>iisaîion;mais enfin,si la colonisation était une bonne chose en elle-même, on pourraii, sans être taxé de déraison , se roidir contre les obstacles et s’efforcer de les surmonter. Mais c’est la colonisation elle-même qui est mauvaise, essentiellement mauvaise, lors même qu’on supposerait les f)bstacles qui l’arrêtent surmontés el vaincus.—

‘^^^2 IJUESTIÜNS u'ÉCONüiMlE PUULIQEE.

De sorte quea nous y obstinant, si nous échouons, nous aurons l'ait des pertes énormes, sans résultats; si nous réussissons, nous serons parvenus, tà l’aide de ces grandes pertes, à constituer un état de choses ruineux et fatal à la France, par sou organisation et ses inévitables suites. Notre expédition d’Afrique est une si grande faute, que sou succès serait plus à redouter encore que sou avortement.

La France souffre dans son intérieur, non-seulement par les charges énormes du hudjet, mais aussi, et surtout, par la langueur, la torpeur de nos travaux publics, qui, ne développant que d’une manière insuffisante nos moyens de transport et de communication intérieures, arrêtent à sa source la production et réchange des produits. C’est pour cela que les impôts sont lourds à payer, car la France les supporterait bien facilement, si ses moyens de produetion et d’échange étaient moins restreints par l’État arriéré, ignare, routinier, presque sauvage, sur plusieurs points, de ses communications et de sa viabilité intérieure.

Or, en transportant à la fois eu Afrique les bras de tant de soldats qui auraient pu travailler en France, au sein de la paix, et les trente ou quarante millions d’or qui auraient pu en France fournir à l’indemnité naturellement due à ces soldats travailleurs, joints à un nombre double de travailleurs civils, ou arrête en France d’une manière fatale, ou resserre dans des limites misérables le développement de nos travaux publics. On \a civiliser l’Afrique cà coups de canon, quand il faudrait ci viliser la France à coups de pioches ; on augmente ne.s

iii)|)ôls pour alïaiblir nos ressources; on atïauie le préseul pour détruire l’avenir.

Imaginez ce qu’on pourrait l'aire eu France, si, n’ayant pas à alimenter ce gouffre dévorant d’Afrique, on consacrait les trente à quarante millions qu’il nous coûte au moins tous les ans, à payer les intérêts et le remboursement d’un emprunt, dont le capital serait employé à la viabilité, à la canalisation, aux travaux, d’utilité publique de toutes sortes?... Imaginez les ressources que l’augmeiitation delà production et de laconsommation donnerait au trésor par les impôts indirects? Imaginez les ressources que l’augmentation de la valeur foncière du sol donnerait au trésor par l’impôt direct?.Au lieu de cette

grande prospérité, qui serait immanquable, que voyezvous?— L’Afrique dévorant tous ces capitaux, épuisant tous CCS bras, et ne rendant rien.

La France manque de canaux, la France manque de roules, la France manque de ponts.

Faute de ces moyens de communication et de transport, son territoire ne vaut pas la moitié de ce qu’il pourrait valoir, son industrie ne produit pas et ne vend pas la moitié de ce qu elle pourrait produire et vendre.

En adoptant le système des travaux publics par entreprises particulières, encouragées par subvention de l’État, e.vaminons ce qu’auraient produit en France les millions et les hommes que vous sacriliez à vos cliimères africaines.

En encourageant des travaux de canalisation avec les deux cents millions perdus en Afri(|ue, on aurait effectué Cil France douze cent cinquante lieues de canaux de grande uaN igalion commereiale.

‘iü4 (.lliliSTKINS n’KOU.^ÜMlE l'UULIIjUE.

La France niauque de roules, de coumiunicalions par terre, nos déparleinents, nos cantons, nos eoniinunes les réclament à grands cris.

Admettez qu’on prit le sage parti de concéder à des entreprises particulières l’ouverture de nouvelles communications par terre, comme on le l'ait par eau pour les canaux, avec un péage, ainsi que cela s’est pratiqué en Angleterre ; admettez que pour encourager ces entreprises, on leur accordât des subventions comme pour les canaux, et calculez l'immense développement de la viabilité, l’immense quantité de routes royales ou départementales, de communication de grande et petite vicinalité, dont la France serait immédiatement dotée par l’emploi des millions que vous engloutissez eu Afrique, pour courir, à travers le sang et la flamme, après les rêves d’un illusoire avenir.

Enfin, la France manque de ponts, et on lui donne en place, pour traverser ses rivières, des machines provisoires nommées ponts suspendus, parce que la France, diton , est trop pauvre pour bâtir de véritables ponts en pierre. Ces ponts suspendus, portant en eux le germe de la destruction qui doit, dans une période donnée, les dissoudre par l’action perpétuelle d’affaissement central qui git en eux-mèmes, sont une œuvre de misère et d’économie, qui certainement vaut mieux que l’absence de toute communication, mais qui n’offre ni gage de durée séculaire, ni gloire monumentale, ni sécurité complète. Cela est bon eu attendant mieux; mais ce n’est évidemment qu’une transition vers une viabilité plus parfaite. Combien le pont de Bordeaux verra-t-il crouler de ponts suspendus

QrKSTiONS d’üconomie PUBi.ini^r. 205

nvanl de fléchir sons sa masse majeslneiise, destinée à devenir Iiistoriqne pour la France?

Eh bien, que l’on admette le système des sii!)venlions pour les pouls en pierre, pour ces ponts qui seuls offreul à l’aclion militaire et civile du gouvernement une sécurilé que la guerre, l’invasion et les révoltes intérieures peuvent si difficilement interrompre; que l’on consacre à ces subventions les centaines de millions dévorés par l’invasion africaine, et que l’on calcule combien de ponts semblables au pont de Bordeaux, on pourrait édifier en France, avec promptitude et bénéfice, bénéfice immense, bénéfice pour tout le pays, pour le gouvernement, pour les actionnaires, pour les voyageurs, pour le commerce et la civilisation !... Croit-on que cela ne valût pas un peu mieux que d’avoir un bey in jjcirübus à Constanline, et un bey de Médéab que les Arabes enlèvent pour se moquer de nous?

Mais un autre côté de la question attire aussi fortement nos regards.

L’élévation de nos tarifs d’importation, toutes les entraves qui gênent nos relations avec les industriels et producteurs des quatre parties du monde, sont dues évidemment au système de protection, dont le système colonial est une partie intégrale et principale.

Ressusciter ce système colonial qui s’éteint, lui donner une nouvelle extension, c’est inévitablement donner un nouvel appui au système protecteur destructif de la liberté commerciale.—On aura beau crier le contraire, protester des intentions les plus libérales, nous ne donnerons pas la moindre créance à des protestations intéressées, évidemment démenties par la nature même des choses. — Déjà, en 1833, les colons algériens, soutenus par la chambre

2llG (JliRSTIOMS n’Ér.ONOSIIK PliliMQUE.

(le commerce et les négociants de Marseille, présentèrent au gouvernement une pétition qui, malgré les tours et détours pliraséologiques employés pour masquer ce but, tendait directement à demander pour la colonie un régime fortement protecteur, parce que, disaient- ils, « la production y serait nécessairement très-chère. » J’ai démontré cette vérité jusqu’eà l’évidence, et il est impossible de la contester raisonnablement.

On nous dit que la côte d’Afrique était le grenier des Romains. —Mais la France est déjà le grenier de la France, puisque les propriétaires de céréales peuvent à peine y vendre leurs récoltes à un prix passable. Qu’a-t-on besoin d’aller produire plus chèrement du blé en Afrique, quand nous repoussons déjà les blés étrangers,pour ne pas nuire

à la vente de ceux que produit la France?.Ou bien,

si les blés d’Afrique étaient à plus bas prix que ceux de France, comment ceux-ci, selon les propres principes des colonisateurs, soutiendraient-ils leur concurrence?

Quant aux denrées coloniales, si elles y venaient à meilleur compte que dans nos Antilles, elles ruineraient celles-ci, qui nous ruinent déjà par les taxes et surtaxes que nécessite la protection qui leur est accordée, et contre laquelle nous réclamons vainement. — Si la production était encore plus ebère en Afrique, ce qui nous paraît inévitable, n’esl-il pas évident que ce serait encore une raison de plus pour le gouvernement de maintenir le régime protecteur et l’élévation des tarifs?

On m’a répondu sur ce point qu’il y avait dans la régence des mines de fer.—C’est admirable!.... On trouve donc sans doute que la protection accordée aux mines de fer françaises ne ruine pas suffisamment notre commerce

CJUIÎSTIONS Ii’f.CONOJIIF. l’IlBLIOUE. 207

extérieur, notre navigation, notre agriculture, notre industrie?.. II faudra donc aussi, ii plus forte raison, protéger les mines de fer algériennes, dont l’exploitation sera nécessairement bien plus coûteuse encore?

Le retranchera-t-on sur la production des vers à soie qui,au reste, peuvent venir parfaitement dans une grande partie de la France, et surtout dans l’étendue de nos landes de Gascogne, si le gouvernement nous donnait, en subvention d’encouragement pour la colonisation de ces vastes contrées, le quart de ce qu’il dépense pour se battre contre les Bédouins?... C’est très-bien; mais alors on arrivera à prohiber indéfiniment les soies étrangères pour protéger les nouveaux établissements d’Afrique. — Or, nous le demandons à tout négociant sensé, de quelque côté qu’on envisage cette extension du système colonisateur, qu’on le continue en Amérique ou qu’on l’importe en Afrique, n’est-ce pas toujours au système protecteur et prohibitif qu’on aboutit de plus en plus?

Mais les colonisateurs, faisant de nécessité vertu, se mettront à nous crier : « Etablissez-nous d’abord en Afrin que, donnez de la sécurité à nos entreprises, balayez «entièrement les hordes arabes, ensuite nous nous faii> sons forts de nous soutenir par nous-mêmes et de pros- 1 ) pérer sans régime protecteur, sans monopole colonial ! »

Promesse trompeuse que nous ne devons pas écouter, parce qu’elle est impossible à réaliser. Ruse machiavélique, démentie d’avance par la pétition présentée il y a trois ans par les colons algériens ; ils parleraient ainsi maintenant, pour engager de plus en plus la France dans cette folle entreprise ; puis, dans quatre ans, six ans, dix ans, quand les millions auraient été dépensés par centai-

208 QUKSTIONS d’économie PIlm.IQIIE.

nos pour l’élablissement de la colonie africaine , o( (jiie celle-ci ne pourrait soutenir la concurrence du commerce extérieur, <à cause de la cherté inévitable de sa production, ils nous diraient ; — « Que la protection est indis- » pensable; que faute de celle protection on va perdre le » résultat de toutes les dépenses faites, de tous les tra- >) vaux entrepris; que ce n’était pas la peine de dépenser » tant de millions, si on devait laisser périr ensuite des » établissements si ebèrement fondés. Que la protection )) qu’ils réclament ne sera que temporaire. et qu’ils y re- » nonceront quand leur production sera plus développée: B que les capitaux qu’ils ont engagés eux-mêmes, leurs » travaux, leurs efforts constants pour le bien de la colo- » nie, constituent en leur faveur des droits acquis, que le » gouvernement ne peut méconnaître; » —et Ton verrait cette colonie finir comme toutes les colonies possibles, on épuiser le commerce de la métropole par la prohibition, ou s’éteindre elle-même, ou devenir indépendante: et ce dernier résultat serait certainement le moins fâcheux, car il ne nous exposerait à perdre que les dépenses faites, et n’y ajouterait pas une énorme masse de perles à venir.

' Voilà le programme sur lequel nous baserons notre opposition à la détestable colonisation d’Afrique; et fûtelle sur les rives de l’Atlantique, au lieu d’être sur celles de la Méditerranée, nous l’attaquerions avec la même vigueur et avec les mêmes arguments.

QUBSTIOiN'S d’ÉCÜNOMIK IMJUI.lglIK.

§ VI

Bn cas île guerre continentale ou iiiaritinie, la Colonisation lie la régence il’Alger aflaililirait la France, an lieu lie lui donner un nonrean point il’appiii dans ia Sléditerraiiée.

Dans les premiers travaux que j’ai publiés sur Alger, j’avançai quelques assertions nautiques propres à démonli'cr la vérité qui sert de litre h ce paragraphe.

Les colonisateurs trouvèrent tout naturel de nier mes assertions; c'est une argumentation très-facile. Cependant mes assertions étaient parfaitement exactes, et je vais les réitérer, en y joignant de nouveaux développements et de nouvelles preuves.

Toute extension de territoire, hors des frontières d’un État, lorque ce territoire est incapable de se défendre par lui-mème, est une source d’affaiblissement pour la mèrepatrie, en cas de guerre, car il offre un point vulnérable de plus aux attaques de Tennemi, et aggrave les charges militaires et financières de la métropole.

La régence d’Afrique occupe trente mille de nos soldats (1), qui ne peuvent suffire à la garder confre ses ennemis inlérieur.s. Il est hors de doute qu’en cas de guerre de la France avec une puissance européenne quelconque, for et les soldats que nous consommons en Afrique nous feraient faute pour pousser la guerre avec succès sur le continent.

lilJe soldats

(A'o/c rft? /'F.

210 (lUIiSTlONS d’econojiie pubmoue.

Ainsi, peut-il être douteux que, si après la révolution de juillet, la sainte-alliance eût déclaré la guerre à la France pour y rétablir Henri V et l’absolutisme; peut-il être douteux, dis-je, que les généraux et les régiments d’élite que nous avions en Afrique n’eussent occasioné un grand vide dans le système de défense continentale de la France elle-même? Hira-t-on que le maréchal Clausel et trente mille hommesnefussenlpasuneforceimposantc? Un tel secours ne décide-t-il pas souvent le destin de toute une campagne, le salut ou la perte d’un empire? Ce corps d’armée de plus, sur un champ de bataille comme Waterloo, n’aurait-il pas tranché la question européenne en sens contraire de ce qu’elle fut alors?

Mais en raisonnant toujours daus cette hypothèse, n’estil pas évident que le corps d’armée nécessaire à l’occupation de l’Afrique y deviendrait bien plus indispensable et bien plus insuffisant à la défense de la colonie, en cas de guerre, et que par conséquent, au lieu d’en rien rappeler sur le continent pour la défense de la patrie, nous serions obligés d’envoyer encore de nouvelles troupes en Afrique?

Car les puissances européennes, avec qui nous serions en guerre, ne manqueraient pas de faire savoir aux Arabes que c’est le moment favorable de redoubler d’efforts pour nous expulser, parce qu’étant occupés tà nous défendre sur le continent,nous ne pourrions agir avec vigueur pour la défense de la colonie, dont le territoire, bande littorale de cent trente lieues, cernée dans les terres par les chaînes de l’Atlas, bordée par le royaume de Tunis et do Maroc, séparée en outre de l’Egypte par le désert, serait en quelque sorte à la discrétion des bordes, arabes, aux-

QUIÎSTIONS d’economii- PtUlIJQrE. ">l!

quelles nos ennemis d’Europe fourniraient facilement des conseils, des munitions et des armes.

Ainsi, la régence qui nous épuise pendant la paix, serait perdue pendant la guerre, ou nous ruinerait par les efforts gigantesques qu’il nous faudrait faire pour la conserver; car en outre des dépenses purement militaires, on comprend tout ce qu’y ajouteraient les développements qu’il faudrait donner à nos armements maritimes, pour approvisionner la colonie; de sorte qu’avec une guerre continentale nous aurions encore les dépenses de la mer à supporter.

Mais si nous supposons que nous eussions à la fois une guerre continentale et maritime à soutenir, et il est bien difficile aujourd’hui que les deux ne marchent pas de front, c’est alors que la colonie d’Alger nous serait une lourde, une épouvantable charge; et je suis bien aise d’avoir cette occasion de démontrer la futilité, l’inconsistance des avantages chimériques et impossibles que les journaux colonistcs ont voulu attribuer, en cette hypothèse, aux ports et aux rades de la régence.

•l’ai dit, et je maintiens que, sur toute l’étendue des côtes de la régence, il n’y a pas un port qui puisse servir de mouillage à une station navale, faute d’eau pour sa ealaison, ou faute d’abri contre la mer, quand le mauvais temps vient du large, ce qui est très-fréquent.

Or, malgré les dénégations des partisans de la colonisation le fait est certain.

Qu’ont-ils objecté? Que le dey avait ses flottes, ses arsenaux dans ces ports; qu’à l’heure présente, nous avions trois vaisseaux de guerre dans ces parages, à Mers-el-Kil)ir, et que leurs commandants avaient débarqué une por-

‘212 üCIÎSTlUNS ll’lidOMlMtK l’CUI.IglIt'.

lion de l'équipage, ce (jui indiquait qu’ils s'y croyaient en sûreté.

Mais,d'abord, il est risible qu’on nous parle des flottes du dey. Quelques chebecs, quelques corsaires, quelques corvettes de petite force, décorées du nom de frégates, estce ainsi que la France peut et doit composer un armement maritime, pour s’en servir à une opération de quelque importance? Non, sans doute; il nous faudrait, soit pour nous défendre, soit pour porter une armée en Italie ou sur les Dardanelles, où que ce soit enfin, une station de vaisseaux, de frégates,de nombreux transports.

Or, je le répète, faute d’eau ou d’abri, il n’est aucun port de la régence où un pareil armement puisse être fait ni séjourner. Il y a en trois vaisseaux dans les parages de Mers-el-Ivibir, dit-on; c’est fort bien pour quelques jours, pour rester au large,en rade foraine, mais en ayant toujours l’œil sur le baromètre et sur la boussole, pour se tenir prêt à mettre sous voiles, à gagner le large, en cas de mauvais temps, ou bien à être chassé à la côte et brisé par le ressac; mais il n’y a pas un port pour les recevoir en sûreté.

Or, s’il n’y a dans toute la régence aucun port qui puisse recevoir au mouillage, avec sécurité, une station maritime, en cas de mauvais temps, quelle ressource voulez-vous y trouver pour notre marine militaire? Quels armements pouvez-vous y organiser? Quel abri pouvezvous y chercher, soit après un combat, soit après une tempête? Quel ravitaillement pouvez-vous y faire? Quel embarquement certain de troupes pouvez-vous y calculer pour les porter, en temps opportun, sur une côte ennemie?

i.h;estio.ns d’écoîvojiie imiblique.

Quelle folio ne serait-ce pas d’y établir des ai'senaux et des approvisiounemenls maritimes, dont les trois quarts du temps vous ne pourriez pas vous servir, et qui seraient si tacilement exposés à tomber entre les mains de nos ennemis?

Je me souviens qu’un orateur parlait, comme d’une chose toute simple, d’embarquer à Alger ou à Oran un corps de trente mille homme de troupes, pour les jeter en Italie en vingt-quatre heures, révolutionner ce pays, et de là marcher sur rAutriche.

Voilà qui est bien beau! Mais pourYenibar(|uer un corps {l’armée pareil, il faudrait deux choses que l’orateur oubliait dans ses excursions oratoires sur le terrain de la guerre ou de la marine : — 1" Un port où l'on pût faire en sécurité l’armement d’une Hotte assez forte et assez nomhreuse pour une pareille expédition ; —2' qu’il y eût dans la régence les moyens d’organiser un corps de troupes, d(s l’armer, de l’approvisionner, et de le jeter ensuite sur les eûtes ennemies. Or, ces deux conditions manquent essentiellement et manqueront toujours.

üe quoi composerait-on cette armée expéditionnaire? IJe colons? d’indigènes? ou de troupes déjà envoyées de France pour la défense de la colonie elle-même?

Or, je le demande, y a-t-il la moindre possibilité à aucune de ces hypothèses? Comment les forces de la colonie, insuffisantes à la défendre elle-même, pourraient-elles en être extraites dans le moment du plus grand danger, pour être portées ailleurs?

Comment, d’un autre cùté, y organiserait-on une armée maritime aussi considérable, une flotte de guerre, dans des ports sans abri, sans sécurité, ou sans eau suffi-

üli gllESTlOXS d’ÉCONOMIH I’UIÎLIQDE.

sanie? Se reiid-on bien compte de tout ce qu’il faut de vaisseaux, de frégates, de transports pour une telle expédition ? Tout cela doit être renvoyé aux contes des mille et une nuits.

Il faudrait donc, pour qu’une expédition militaire et maritime se portât des côtes de la régence sur un point quelconque des côtes ennemies, faire l’armement des vaisseaux à Toulon, et prendre en France le corps d’armée qu’on voudrait y embarquer. — Mais alors à quoi bon la régence? A quoi bon y envoyer l’expédition une fois faite, au lieu de la diriger immédiatement à sa destination ? A quoi bon multiplier contre elle les chances de la guerre et de la mer, pour perdre du temps, pour l’envoyer dans de mauvais parages, sans lieu de refuge ni contre l’ennemi , ni contre la tempête ?

Si les îles Baléares étaient en notre pouvoir, la question changerait de face, au moins sous le point de vue maritime, parce qu’elles nous offriraient un abritage sûr pour nos stations navales dans le mauvais temps. Mais alors c’est le port de Malion qui augmenterait notre force dans la Méditerranée, et pas du tout les longues et vulnérables côtes de la régence, qui ne contribueraient en rien à notre influence maritime, et que nos croisières ne pourraient même souvent couvrir contre l’ennemi, car aussitôt que le temps deviendrait trop mauvais, elles seraient obligées de quitter ces parages pour chercher l’abritage que le port de Mabon ou nos ports de France pourraient seuls leur offrir.

Puisque j’ai parlé des îles Baléai'es et du port de Mabon, je dois ajouter ici quelques détails qui rentrent parfaitement dans mon sujet.

QUESTIONS d'économie l'UDEIQl'E. ‘215

Silus doute ce port serait un excellent abri, un lieu sûr de relâche, d’abri, d’armements pour une grande et forte ilolte de guerre : avec la possession des îles Baléares nous serions mieux établis sur la Méditerranée que les Anglais eux-mêmes avec Malte et Gibraltar. — Mais aussi, est-ce un motif péremptoire pour que les Anglais, qui nous laissent la possession dédaignée jiar eux des détestables eûtes de la régence d’Alger, ne souffrent jamais que nous soyons maîtres des îles Baléares?—11 n’y a pas de ministère anglais, quelque union qu’on supposât entre l’Angleterre et la France, qui ne fût perdu dans le parlement, s’il nous faisait une pareille concession. Les Anglais ne nous laisseront jamais prendre possession de Mabon dans la Méditerranée, pas plus que d’Anvers sur l’Océan.

C’est à Mabon que l’amiral Duperré, avant de surmonter si habilement et si heureusement les obstacles que la cote d’Alger présentait au débarquement, prit relâche et rallia toute sa flotte; de là il fit voile pour sa destination. Le débarquement des troupes à Alger ne put s’opérer que grâce à la rapidité de son exécution, et les mal'ins l’ont regardé comme une sorte de miracle dû à l’é- Unle de Duperré. C’est leur propre expression, — Encore sont-ils unanimes à dire que si le coup de vent qui ne survint heureusement qu’après l’opération finie, eût duré quelques heures de plus, toute l’escadre était perdue, étant trop près de terre pour essayer d’appareiller sans être affalée à la cote et brisée.—Pour atténuer ce risque, l’amiral avait exigé que tous les bâtiments, même les transports, eussent double câbles et cbaines, pour alon

'il(i gUËSTlOPiS d’eCUNOMIE l’UULIgUE.

ger les louées; el peut-èlre celle prccaulion eonlribua-lelle beaucoup au salul fie la flolle.

Mais la côle de la régence, je le répèle, esl si mauvaise, si dépourvue d’abri, si exposée au mauvais lemps presque coulinus, qu’aucune slalion navale n’y peul Irouver ni mouillage, ni refuge ; c’esl un lieu maudil des marins, el où ils sont toujours sur le qui-vive ; une côte où uul embarquement ni débarquement u’est certain, et où aucun port n'offre aucune ressource aux armements ni au séjour de la marine militaire.

On a objecté sérieusement qu’aucun sinistre récent n’atestait la vérité de mes paroles. Je vais y suppléer. LÉcïalreur, grand bateau à vapeur, a péri mouillé à Alger. De nombreux navires marchands ont péri à la côle dans le même coup de temps; d’autres se sont sauvés parce qu’ils ont eu le bonheur d’appareiller en temps utile. Le brick de guerre le Rusé a péri mouillé à Bone, el son commandant mis en jugement, je crois, a été acquitté, parce qu’il a été démontré que ni son habileté, ni son courage n’avaient pu contre-balancer les inconvénients di' la loealité dans un pareil temps. La fiégate montée pai' le commandant Labretonnière aurait péri de même à Alger, si, par un rare bonheur, son càhle n’avait résisté à la violence de la mer. Enfin, à Moslaganem, pendant la moitié de l’année, on ne peut ni embarquer, ni débarquer. Au surplus, la notoriété maritime est telle ([u'il faut absolument vouloir nier l’évidence, pour affirmer le contraire de l’opinion que je viens de développer, dans ce paragraphe, sur les côtes maritimes de la régence.

Supposez donc maiutenant une guerre maritime el continentale un peu sérieuse : voyez les Arabes excités, sou

MUESTlOiVS irÉCÜ.NUMIE l'UUI.KJliE. ‘il"

(lovés, approvisionnés par nos ennomis européens. Les populations mauresques pourraient très-facilement agir alors aussi contre nous, par jalousie contre la domination fran- (;aise, qu’elles auraient la chance de remplacer. Voyez les communications de la colonie avec la France, difficiles, périlleuses, coiileuses; voyez ce nouvel épuisement de nos finances; voyez le vide que feraient dans notre défense coulinentale le déficit de tant d’or et l’absence de tant de braves soldats, compromis loin de nous, gardant quelques points isolés dans un espace de cent trente lieues d’étendue, coupés entr’eux, sans communication entre leurs di- ^erses garnisons, et laissant tout le pays à la merci dos cavaliers arabes, le traversant, le ravageant, le dévastant dans tous les sens?... N'est-ce pas une belle perspective pour la France et pour les colons imprudents qui auraient porté dans la régence leur industrie, leurs capitaux et leur fortune?

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