RAISON D'ÊTRE DES SECOUSSES SOCIALES
La liberté humaine réelle, dans le sens absolu qu'on y attache ordinairement, est un mythe ; cela n'est aucunement douteux pour un esprit scientifique (i). Mais la fatalité des lois qui nous régissent et qui est si évidente chez la béte, chez le sauvage ou chez l'enfant, est tellement diluée chez l'homme instruit par l'immense quantité de faits et de pensées, d'idées et de sensations qu'il a emmagasinés et dont sa dernière pensée ou sa dernière action émane que nous découvrons difficilement ce qu'il peut y avoir de fatal dans la production ou l'accomplissement de celles-ci. Pourtant chacune de nos pensées a une cause et non seulement nous pouvons retrouver les causes de nos propres pensées, de celles des personnes avec qui nous sommes en communauté d'idées et constater ainsi que des lois certaines président à leur élaboration, mais encore la
(i) Voir mon discours sur le Râle de V électricité dans les phénomènes de la vie animale, Bruxelles, Hayez, 1894, reproduit dans la brochure Questions de Physico-Chimie biologique, pa.ije i5, et Science contre Religion, chap.V. — Bruxelles, Mayolez, 1879.
statistique nous prouve la constance et la fatalité de ces lois. Les suicides, les duels, les crimes, les mariages, etc., qui ont l'apparence d'actes commis volontairement, apportent tous les ans leur contingent déterminé au budget de la société. C'est ainsi que nous connaissons d'avance ce que feront, à cet égard, un certain nombre d'hommes pris en bloc et nous connaîtrions tout aussi bien n'importe laquelle de leurs actions le jour où elle deviendrait l'objet des recherches de la statistique, car il n'y a aucune raison pour savoir déterminer les unes plutôt que les autres. Nous savons ce que penseraient un millier d'hommes à qui nous laisserions la faculté de penser blanc ou noir, tout comme nous savons le chiffre que nous donnera un millier de coups de dés joués au hasard sur une table.
Les actes volontaires des hommes sont donc bien régis par des lois naturelles. Or, tous les faits qui ne sont pas sous la dépendance des hommes l'étant également, il en résulte que les sociétés, qui constituent de grandes agglomérations d'hommes, au milieu desquels se passent toute espèce de phénomènes, sont également régies par ces mêmes lois.
On peut donc dire que la société, comme les individus (i), agit automatiquement. Les lois auxquelles elle obéit dans son ensemble et qui règlent le mouvement social sont précisément celles qui constituent ce
(i) L'action même de ceux qui, ainsi que je le fais en ce moment, cherchent à influencer l'évolution de la société, n'est au fond qu'un véritable automatisme physiologique.
— Kk) —
que j'ai appelé « l'énergétisme ou productivisme social », énergétisme ou productivisme se résumant en la loi humaine et physiologique de la « recherche de la meilleure existence », qui n'est elle-même qu'une expression voilée de la loi physico-chimique du « travail maximum ».
Si donc on étudie la société au point de vue productiviste, on peut dire avec certitude qu'il doit être possible de déterminer ce que devraient être les formules de son développement pour que ce développement fût régulier et s'effectuât sans donner lieu à des secousses. Réciproquement, il faut conclure que si le développement de la société ne s'effectue pas selon ces formules, et c'est bien ce qui a lieu actuellement, il devra nécessairement se produire de temps à autre des secousses sociales, des révolutions économiques, par exemple, qui doivent évidemment être considérées comme des phénomènes d'automatisme et par conséquent comme fatales et légitimes.
Et il doit en être ainsi, non seulement pour une société considérée isolément à quelque degré de développement qu'elle soit actuellement arrivée, mais aussi pour la société des sociétés, c'est-à-dire pour la société universelle. A tel point que l'on peut dire que les secousses sociales dans l'humanité ne sont autre chose que la simple représentation du coefficient d'écart qui existe entre les formules productivistes exactes ou théoriques de l'organisation mondiale applicables pour l'époque envisagée et les formules inexactes réellement en application à ce moment même.
Une organisation productiviste de chaque société et, par suite, de toutes les sociétés constituant un ensemble,
permettrait d'atténuer considérablement les secousses et peut-être même de les éviter. Pour la réaliser, il suffirait d'une entente générale des pays civilisés sur la base que j'ai indiquée. Qu'on nous permette, afin de mieux fixer les idées à ce sujet, de prendre pour exemple un cas tout à fait actuel se présentant comme pouvant donner lieu, dans l'avenir, à la plus formidable des secousses que l'histoire puisse avoir à enregistrer. Nous voulons parler de la Chine et du péril jaune.
Le fondement du productivisme étant la capacité agissante ou productive qui permet de générer ce qui répond à la demande sociale, au fond, l'écart entre les civilisations se représente par un écart de la capacité productive. En conséquence, si l'on veut éviter que la Chine prenne le goût d'envahir un jour le monde par la force, il faut capacitarier convenablement la Chine et, en attendant, il faut continuer à la dominer. Cette règle est générale. Dans les sociétés ayant atteint un degré déterminé de civilisation, on peut dire que la paix se diffuse avec la capacité ; la capacité, d'autre part, mène à l'unité d'organisation. Ce qu il faut donc imposer à la Chine, c'est, je le répète, de se capacitarier. Si déjà le Japon est des nôtres, c'est parce qu'il s'instruit comme nous le faisons et la Chine suivra si nous l'obligeons à faire de même.
Il est logique de croire que le principe de la porte ouverte — appliqué ailleurs que chez elles d'abord, chez elles par la suite — ne tardera pas à être adopté par les nations civilisées réunies en concert permanent. Vraisemblablement la Chine leur offrira la première grandiose occasion de l'appliquer, car il semble heureusement établi, à
l'heure qu'il est, qu'elles renoncent à s'entre-déchirer à ce sujet. L'entente qui s'est laite à cette occasion ne pourra manquer de devenir générale, permanente et définitive aussitôt que la notion productiviste aura pénétré suffisamment dans les esprits.
Et si, comme on peut l'espérer, les choses en arrivent à se passer ainsi pour l'extérieur du monde civilisé, à plus forte raison devra-t-il en être de même au sein de chaque nation prise en particulier. Les secousses intérieures pourront être rendues impossibles si l'on adopte des formules de progrès social correspondant aux nécessites de chacune d'elles et, à ce point de vue, il importe de constater que c'est la question économique qui partout est maintenant entièrement dominante. J'ai indiqué ces formules pour ce qui concerne les pays civilisés et j'ai désigné les plus fondamentales d'entre elles sous les noms de « Impôt successoral réitéré », « Chômage-Capacitariat » et « Libre socialisation ». C'est vers leur application qu'on doit SE diriger. Dans ma pensée, ces formules donneraient leur plein effet si elles étaient en fonctionnement dans une société déjà perfectionnée par l'adoption préalable d'une loi entièrement productiviste sur les sociétés industrielles et commerciales par l'application du comptabilisme, etc , etc.
Je tiens pour justes et exactes ces trois formules fondamentales et je les considère comme devant mieux assurer le développement automatique de sociétés comme la nôtre dans toutes leurs parties essentielles, c'est-à-dire comme capables d'éviter les revendications économiques violentes dans l'avenir. C'est comme telles que je les livre à la critique des hommes compétents.
Les bornes du progrès humain