ET LA LIBRE SOCIALISATION' INTÉGRALE
Le mouvement scientifique et industriel obéit à une loi de progression intense. Non seulement la population, ma;s l'instruction par habitant s'accroit de plus en plus, de telle sorte que le nombre d'hommes aptes à participer à la production intégrale augmente sans cesse. Nous avons la conviction profonde que le monde se précipite, avec une rapidité qui nous donne le vertige moral, vers son état scientifique et industriel ultime, qui sera atteint bien avant son extrême population : la science ne tardera pas à avoir dit son dernier mot de valeur, l'industrie à avoir réalisé sa dernière application sérieuse. Telle est notre intime pensée.
Si incroyable que cela puisse paraître au moment même où les progrès déjà réalisés dans toutes les directions de l'activité humaine nous émerveillent et où les progrès à réaliser encore semblent constituer une mine inépuisable, on comprendra cependant qu'il puisse en être ainsi si l'on réfléchit que, depuis un siècle, en partant à peu près du néant, on en est arrivé au développement inouï d'aujourd'hui : il reste peut-être moins à faire qu'il n'a été fait déj à ; la fatale et navrante échéance se laisse entrevoir et nos petits-fils ou arrière-petits-fils la subiront.
Si l'opinion courante est autre, c'est d'abord parce que, ainsi que nous venons de le dire, le champ de création est immense à l'heure actuelle, ce qui n'a rien d'étonnant s'il touche ou à peu près à ses dernières limites et doit, comme je le pense, se réduire bientôt; ensuite, parce que nous continuons à demeurer dans l'ignorance absolue en ce qui concerne la nature intime des choses, l'essence des principes fondamentaux de l'univers : force, matière, éther, énergie, étant encore pour nous une énigme.
Ces deux raisons, jointes à la fièvre de l'entraînement général vers l'actuel, vers l'immédiat, obscurcissent vraiment nos facultés de haute conception.
Mais si, faisant appel à toute la puissance de sa volonté, on parvient à quitter le milieu des questions actuelles et immédiates et à dominer le courant contemporain pour faire une pause de philosophie, il n'est pas difficile d'apercevoir, nous le répétons, que l'on marche de toutes parts vers les solutions ultimes aussi bien pour ce qui concerne la synthèse des phénomènes de l'univers que pour tout ce qui concerne la science et l'industrie humaines.
Pour n'envisager que ces dernières, qui, au point de vue social économique, sont les seules qui doivent nous préoccuper ici, il apparaît avec évidence que tout ce qui se découvre chaque jour en science nous fait voir de plus en plus l'éther comme un agent passif obéissant correctement aux injonctions de l'énergie, tandis que, au contraire, l'énergie ou la force qui constitue notre unique moyen d'action sur la matière, se montre comme seule active, et par conséquent comme étant seule coûteuse. Or, si nous nous imposons comme but d'arriver à la gratuité ou presque gratuité de l'énergie, on se demande si le pas à faire est vraiment encore si grand par rapport à ce qui a été fait en ce sens depuis un siècle?
Et pour ce qui est de la matière elle-même, sachant que c'est sur ses différentes formes ou corps simples que nous Opérons, que c'est grâce à leur diversité, aux multiples combinaisons qui en résultent et à leur heureuse complexité que nous sommes et que l'univers est, que c'est grâce à elle que l'homme vit et peut se procurer et produire tout ce qui concourt au maintien et à l'amélioration de son existence, n'y a-t-il pas lieu de se demander combien vraiment parmi les 80 ou 100 corps simples qui existent, il y en a que l'on puisse espérer voir jouer un rôle important, c'est-à-dire donner lieu à des combinaisons ayant un caractère de réelle et sérieuse utilité?
En y réfléchissant, on n'en trouve que quelques-uns.
Et dans quelles limites existe l'affinité qui génère ces combinaisons et les fait subsister? Dans des limites extrêmement restreintes par rapport à l'échelle énorme des températures. Notre champ d'action n'est donc pas si vaste, le nombre des combinaisons à la fois possibles et réellement utiles à l'homme est donc bien petit.
Sommes-nous en conséquence si loin d'avoir atteint la limite extrême de notre pouvoir en science et en industrie?
Et après les améliorations de notre existence qui résulteront des progrès que nous pourrons encore réaliser en chimie minérale et dans le domaine de l'utilisation de l'énergie, après la conquête mécanique de l'atmosphère et après la grandiose réalisation de la synthèse des principes organiques alimentaires et autres que nous entrevoyons très nettement et vers laquelle nous avançons allègrement, que restera-t-il à créer qui ait quelque valeur?
Rien.
Sans nous abandonner à la pénible et déprimante impression, à la sensation de néant, à la décourageante prévision
d'une période de régression finale par lesquelles on passe successivement en songeant qu'après avoir atteint le summum de connaissance et de pouvoir, on sera fatalement arrivé en même temps à la disparition définitive, irrévocable de tout mystère et de tout idéal, en un mot, à l'anéantissement de tout ce qui constitue la source que nous croyons si supérieure et si pure de nos sentiments; sans nous attarder à ce côté de la question qui n'a que faire ici, reprenons son côté social qui est le vrai et le seul à considérer. Car l'effectif doit faire taire le spéculatif; le moyen doit dominer ce qui l'excède, l'homme social doit ignorer l'homme d'élite et l'énergétisme du tout refouler celui de l'individu : ainsi le veut la loi du travail maximum appliquée à l'humanité entière que nous envisageons et non à l'homme pris en particulier.
Supposons donc que la société mondiale, avant atteint son apogée en science et en industrie, soit au plein fonctionnement de l'état de régime qui correspond à cette situation et au degré d'évolution de l'homme moyen de l'époque considérée : l'ère de la recherche et de l'investigation a pris fin, il n'y a plus rien à découvrir ni à inventer, l'état stable qui précède l'état régressif est atteint et il ne reste plus qu'à répandre ou à développer davantage ce qui a été déjà préalablement découvert ou inventé. D'autre part, le nombre de capacités productives devant servir à effectuer cette extension ou ce développement est devenu maximum par le fait de l'application prolongée de la formule du chômage-capacitariat, et, par suite, l'offre de ces capacités dépasse considérablement leur demande : il en résulte que leur rémunération a considérablement baissé. Enfin, l'application également longtemps prolongée de la formule de « l'impôt successoral réitéré » a fait que les
fortunes exceptionnelles ont cessé d'exister. Dans ces conditions, on peut admettre que l'intégralité ou la presque intégralité de ce dont les fortunes dépassent le minimum exonéré sert à constituer l'impôt, et il est évident que l'on sera arrivé à l'égalité ou à la presque égalité du point de départ.
Pour les mêmes raisons, on sera arrivé aussi à la libre socialisation intégrale ou presque intégrale, c'est-à-dire que les entreprises quelconques ayant cessé d'avoir rien d'extraordinaire qui puisse donner lieu à des chances de grands bénéfices et les emprunts sociaux ayant vraisemblablement depuis longtemps cessé d'exister, chacun placera entièrement ou presque entièrement la fortune qu'il aura acquise par sa productivité au fonds de libre socialisation.
Tel on peut concevoir Vétat économique supérieur de la société, état vers lequel nous nous précipitons, je le répète, et qui, s'il doit paraître décevant au delà de toute expression pour quelques-uns, sera néanmoins considéré comme un idéal par la masse, parce qu'il apportera largement la sécurité vitale à tous. Nous n'avons pas à envisager l'au delà, c'est-à-dire la régression.
Après cet exposé, est-il nécessaire d'insister beaucoup sur le jeu des trois formules progressives et limitatrices devant servir à assurer l'automatisme du fonctionnement de la société et le redressement social préalablement à V avènement de cet état supérieur : « Chômage-Capacitariat », « Libre socialisation » et « Impôt successoral réitéré » ? Faut- il examiner en détail leur application dans une société déjà perfectionnée par la réforme productiviste de la loi sur les sociétés industrielles et commerciales et par l'adoption d'autres mesures productivistes et sociales telles que
celle relative au « quoi-vivre », etc., qui doivent les devancer? Il ne semble pas, car ce jeu se comprend de lui-même.
Il va de soi, en effet, que tant qu'il y aura demande de bras, nécessité de main-d'œuvre pour assurer la production intégrale, la formule du chômage-capacitariat restera d'une application relativement restreinte. Au contraire, au fur et à mesure que le machinisme se substituant à de la main-d'œuvre existante s'accroîtra et chaque fois que le nombre d'affaires à créer diminuera, son application prendra du développement.
En ce qui concerne le fonds de libre association, il ressort naturellement de ce que nous en avons dit qu'il s'accroîtra en raison inverse du nombre d'affaires lucratives à créer et en raison directe du capacitariat.
Et quant à l'impôt successoral réitéré, il est évident qu'il devra être toujours fixé de telle sorte qu'il puisse, non seulement faire face aux nécessités d'ordre courant, dans lesquelles nous n'entrons pas, mais encore permettre l'application régulière des formules du « chômage-capacitariat » et du « quoi-vivre ».
Les indications générales données précédemment doivent suffire pour permettre de voir clairement en tout temps le jeu des formules d'avancement social libre que nous préconisons, et il nous semble que chacun se rendra compte de la façon précise dont elles peuvent opérer le redressement et assurer l'automatisme de fonctionnement de la société.
C'est l'homme moyen qui représente la société ; c'est lui qui lutte pour l'amélioration de son existence : il lutte inconsciemment, il lutte parce que la loi énergétique qui régit l'humanité le veut ainsi. Il suffit que démonstration en ait été faite une fois pour que nous soyons obligés de
cesser de nous opposer à son ascension sociale sous peine de subir fatalement les révolutions ou les secousses qui en dépendent. Celles-ci sont coûteuses, elles nuisent à la production intégrale et au bien-être général, il faut les éviter. lTouloir pour les autres ce que nous voudrions pour nous-mêmes est en ceci une maxime productiviste autant que sentimentale : c'est elle qui doit guider notre action sociale.
Je pense avoir exposé dans l'ensemble des notes qui précèdent les principes généraux sur lesquels doit s'appuyer le Comptabilisme social et avoir montré clairement les grandes lignes directes du Productivisme. Tous les points que je considère comme essentiels ont été touchés et ma tâche doit se borner à cet exposé de principe. J'ai la confiance que si mes vues ont quelque valeur et peuvent, ainsi que j'en ai la conviction, apporter des éléments de solution aux problèmes sociaux, l'étude et l'application en seront poursuivies par ceux qui ont le souci élevé d'assurer l'évolution régulière de l'humanité.
Lettre au député socialiste Edouard ANSEELE
(Extrait d'une correspondance sur le Productivisme et le Collectivisme, publiée en iqoo.)
Bruxelles, le 27 février [900.
Mon cher Collègue,
J'ai votre note du 22 février courant.
Nous nous rapprochons, c'est évident. Du moment où vous reconnaissez la valeur des formules de mon discours au Sénat du 27 décembre dernier, — ainsi qu'Emile Vandervelde l'a déjà reconnue également, — un grand pas est fait vers une communauté de vues, cela est incontestable. Mais je dis que nous devons être d'accord jusqu'au bout. Nos aspirations sont les mêmes, puisque nous voulons l'un et l'autre arriver, par le plus court chemin, au but du bonheur général maximum; nous voyons aussi, je pense, l'aboutissement possible de la même façon, ou à peu près, et nous sommes, l'un et l'autre, gens pratiques; d'autre part, je suis sur d'avoir bien travaillé clans l'étude que j'ai faite de la question sociale : nous ne pouvons donc finalement différer que sur des points d'importance secondaire et peut-être n'avez vous qu'à vous affranchir de la conception locale du progrès social pour adopter la conception universelle de celui-ci.
Résumons brièvement, tels que je les conçois, les points sur lesquels il me semble que nous devons être d'accord.
i. — Nous reconnaissons que le bien-être résulte exclusivement de la production — matérielle, intellectuelle et morale, donc production intégrale — de tout ce qui le constitue.
2. — Par suite, nous voulons que la production intégrale soit toujours développée au maximum et nous la voulons toujours au maximun de perfectionnement.
3. — Nous reconnaissons que l'abondance et la perfection de la production dépendent depuis toujours du nombre et de la valeur des capacités productives existantes.
4. — Par suite, nous voulons accroître le nombre et la valeur des capacités productives le plus rapidement possible, mais nous voulons le faire sans nuire jamais à la production intégrale existante, et par conséquent nous faisons usage pour créer les capacités nouvelles de la formule Chômage-capacitariat qui résulte du discours cidessus rappelé.
5. - Nous ne voudrions du reste jamais non plus, par aucun procédé de coercition, nuire à la production intégrale existante dans notre pays d'une façon qui aurait pour résultat de le constituer en état d'infériorité productive évidente vis-à-vis d'autres pays concurrents, sûrs que nous sommes que le résultat final serait une émigration des capacités productives, une expatriation de la production nationale, et par conséquent un appauvrissement du pays : nous envisageons particulièrement ici une exagération soit dans la socialisation, soit dans la diminution des heures de travail, soit dans l'accroissement de la rémunération des travailleurs et des impôts par rapporta ce qui existe dans les pays concurrents.
6. - Nous ne restreignons non plus sous aucun rapport nos aspirations vers le bien être généralisé; c'est l'humanité entière, c'est le- monde même que nous envisageons, et nous ne voulons prendre aucune mesure «le coercition vis-à-vis de l'étranger qui demeurera libre de s'introduire chez non-; pour y venir chercher son bien-être, si nous sommes libres d'aller chez lui pour y chercher le nôtre : la Chine notamment pourra nous envoyer m> travailleurs si elle admet chez elle nos capacités productives et nos capitaux.
7. — Nous voulons que le travail et la capacité productive de quelque nature qu'elle soit — capacité professionnelle, investigatrice, directrice, etc. — soient toujours rémunérés en raison de leur vraie valeur, valeur résultant nécessairement de la demande-offre qui en est faite, et nous adoptons, par conséquent, pour devise de perfectionnement de la société, ma formule : A chacun selon sa productivité sociale.
s. — Nous voulons que le capital résultant de l'épargne ou de l'accumulation de la rémunération réellement productiviste du travail et de la capacité soit honore par nos partis respectifs, et que l'homme qui s'est élevé en raison de sa capacité le soit également; nous n'en voulons donc aucunement ni au capital, ni à la bourgeoisie, en prenant ces termes dans leur sens général, le principe socialiste de la lutte des classes et delà -lierre au capital ne devant s'entendre exclusivement qu'au point de vue héréditaire.
9. — Nous voulons favoriser au maximum non seulement l'accroissement de la capacité productive, source de la production, mais encore le groupement des intérêts similaires — coopératives, syndicats, etc. — de manière a arriver toujours et partout a la production la plus perfectionnée et au meilleur marché.
10. — Nous voulons améliorer la loi sur les sociétés dans le sens de mon discours au Sénat prérappelé et perfectionner la législation et l'organisation de la société de telle façon que, dans l'avenir le plus rapproché, chaque homme ne puisse plus posséder qu'un capital légitimement acquis par le fait de sa production sociale.
il. — Pour gérer la société le mieux possible et la perfectionner avec le maximum de rapidité par l'application des principes et des formules progressives et limitatrices qui précèdent, nous sommes d'accord pour demander dans l'avenir les ressources i\Y impôt successoral réitéré que j'ai préconisé ( i), et qui consiste à imposer la fortune proportionnellement au nombre de fois qu'elle est héritée. De cette façon, que vous reconnaîtrez avec moi comme entièrement juste, nous comptons nous rapprocher logiquement, légitimement et pratiquement, sans coercition et le plus promptement possible de l'état idéal que j'ai appelé l'égalité du point de départ.
12. — Nous sommes d'avis qu'il y a lieu d'apporter des perfectionnements non seulement à la législation et à l'organisation de la société, mais encore à son fonctionnement et à son mécanisme même, de façon à réaliser des économies aussi bien de ce côté purement fonctionnel que du côté de la production. Ces économies devront naturellement venir en déduction de l'impôt et seront employées plus spécialement à assurer l'existence des travailleurs invalides. Nous rangeons au nombre des perfectionnements possibles au fonctionnement social ce que j'ai appelé d'une part le Comptabilisme social, et d'autre part la
(i) Voir note IV. Le Productivisme Social, pa^e Si.
Libre Socialisation dont j'ai exposé les grandes lignes dans mes discours au Sénat.
i3. — Ht pour ce qui est de la Socialisation elle-même, puisque nous adoptons comme unique impôt, l'impôt sur la fortune et plus particulièrement l'impôt successoral, dont Le principe absolu est de taire restituer à la société, parles morts, ce que, grâce à elle et à leur productivité, ils ont su amasser d'exceptionnel pendant leur vie, nous reconnaisons qu'il y aurait désavantage et non avantage à la réaliser par coercition, qu'elle n'est même désirable que pour autant qu'il soit certain que la capacité productive de l'exploitant privé est inférieure à celle de l'exploitant administration publique, et que, par suite, la libre socialisation que je préconise est, à ce point de vue, le véritable principe d'évolution à adopter pour mener la société le plus directement possible vers son but.
14. — Et, en ce qui concerne ce but lui même, lorsque la capacité productive aura été poussée et diffusée à l'ex tréme, lorsque le rapprochement maximum de l'égalité du point de départ et le groupement social maximum auront ete obtenus, en conséquence, librement, sans coercition aucune, par la simple application de lois et de formules productivistes que chacun aura dû reconnaître comme justes et correctes, nous admettons que chaque parti — socialiste, libéral ou autre — qui aura aidé à fonder cet état de choses soit libre de donner à la société ultime et définitive résultante, le nom qui lui plaît.
i5. — En résumé, enfin, nous constatons que l'ensemble des solutions particulières qui précèdent constitue une solution totale productiviste du problème social, donnant satisfaction aussi bien aux partisans du socialisme qu'a ceux du libéralisme et, de toute façon, nous trouvons qu'il
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y a lieu de transformer cette solution totale en programme de réalisation.
Je viens de résumer en ces quelques paragraphes ce qui constitue en réalité mon plan social, dont j'ai maintes fois parlé.
Je ne doute pas que vous ne trouviez que cet ensemble de solutions enchaînées et justifiées 1rs unes parles autres constitue une formule sociale totale de laquelle il est impossible de sortir si l'on veut demeurer pratique et qui mériterait, par conséquent, d'être adoptée par le parti socialiste en raison de la précision qu'elle apporterait dans ses vues réalisatrices, et parce qu'elle pourrait servir à lui faire atteindre le dernier stade de son évolution.
Sommes-nous bien d'accord sur tout cela ? Il me paraît évident que nous devons l'être et qu'il est, dès lors, inutile de revenir sur d'autres considérations de détail émises par vous ou par moi. Vous serez d'avis, j'en suis sur, que beaucoup de vague et d'indéterminé existait jusqu'ici dans les idées de tous au point de vue des principes et des formules de réalisation effective à appliquer, ce qui n'était guère fait pour entraîner et mettre en mouvement les gens de progrès universel compétents, posés et réfléchis, et vous aurez maintenant l'opinion, je n'en doute pas, si vous approfondissez bien ce qui précède, qu'il n'en sera dorénavant plus ainsi.
Si, contrairement à mon attente, nous différions encore, je voudrais bien savoir à quel endroit.
Certes, comme socialiste, vous aurez d'emblée l'impression que l'on peut aller plus vite dans la voie de la socialisation, comme dans celle de la réduction et de la rémunération du travail; mais, après examen approfondi, vous reconnaîtrez que les diverses formules de limitation
qui empêchent qu'il puisse en être ainsi sont absolument correctes, et vous vous rendrez à l'évidence. Les facteurs de la transformation de la société sont les activités sociales existantes, et celles-ci, bien ou mal utilisées, le
sont néanmoins, ne sont pas disponibles sur l'heure et ne sont pas tontes aptes à concourir au but poursuivi ; de pins, elles sont en nombre limité. Enfin, presque toutes les grandes capacités productives, les capacités exceptionnelles, rares, qu'aucune machine ne pourra jamais remplacer : capacités de conception, capacités de création, capacités de haute direction qui constituent la force d'action, la vraie puissance et font la grandeur même de la société sont actuellement bourgeoises. Il en résulte que le facteur temps doit nécessairement avoir une valeur sérieuse dans les formules de transformation, ce qui n'étonnera aucun homme entendu et pratique.
D'autre part, il importe de commencer par convaincre, ou bien il faut pouvoir imposer!
Pour ce qui est de convaincre, il est possible, comme vous le dites, que je vive dans la chimère en escomptant l'adhésion du parti libéral à mon programme, mais je ne me rendrai à cette opinion qu'après expérience faite. Or, cette expérience n'a pu se faire jusqu'ici, puisque mon programme général est à peine connu et n'a peut-être pas encore été formulé d'une manière accessible à tous les esprits. Il l'est maintenant, je pense. Il faut attendre.
Pour ce qui est d'imposer, il est évident que le parti socialiste est une force, mais persuadez-vous bien qu'il ne gardera sa puissance qu'à la condition d'avoir la vérité évolutionniste pour lui. J'espère, non par amour-propre, mais pour que la marche de l'humanité vers le bien-être ne soit pas enrayée, qu'il reconnaîtra que cette vérité,
résultat d'une étude méthodique patiemment poursuivie,
est celle dont mon programme tout entier est inspiré.
Bien cordialement, E. Solvay.
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Extraits des ANNALES PARLEMENTAIRES : Sénat