I. — Instruction, Capacitariat, Chômage, Assurance de vivre
i. Tout enfant recevra l'instruction primaire, efficace, positive, dirigée autant que possible dans le sens de ses facultés naturelles, propre à développer son esprit de volonté et d'action et capable ainsi de l'aider à se procurer la meilleure existence.
2. Il sera créé une instruction capacitaire spéciale répondant aux besoins professionnels des communes, des provinces, du pays et de l'étranger.
3. Il sera créé des bourses du travail communales, des bourses du travail provinciales et une bourse du travail nationale, qui se tiendront en rapport les unes avec les autres et renseigneront les intéressés sur le marché du travail général du pays et de l'étranger.
4. Les valides indigents, adultes et bien doués, involontairement inoccupés pour un certain temps et inscrits à leurs bourses du travail, recevront l'instruction capacitaire.
5. Au nombre des valides âgés ou peu doués, renseignés par les bourses du travail comme involontairement inoccupés pour un certain temps, correspondra un même nombre d'adultes indigents bien doués, renseignés par elles comme avant pour un certain temps de l'occupation, auxquels on donnera l'instruction capacitaire, l'occupa-
tion qui devait aller aux derniers étant alors transmise aux premiers.
6. Tout indigent, inscrit à sa bourse du travail communale, n'ayant pas encore terminé son instruction primaire, ou recevant l'instruction capacitaire, ou invalide, ou valide involontairement et temporairement inoccupé, aura droit au nécessaire pour vivre.
7. Si les bourses du travail renseignent que l'occupation fait couramment défaut dans le pays, les inoccupés qui le réclameront, seront gratuitement dirigés vers les endroits de l'étranger où l'occupation existe ou vers ceux où elle peut se créer, et, dans ce dernier cas, il sera fait le nécessaire pour favoriser cette création.
II. — Ressources spéciales que pourra se procurer l'Etat : a) par l'assurance des fortunes; b) par la fourniture du mécanisme des paiements; c) par l'impôt successoral réitéré.
a) 1. Après une réforme de la loi sur les sociétés ayant pour objet d'empêcher les spéculations abusives des apporteurs, des fondateurs et des administrateurs de sociétés et la fondation de sociétés sans raison d'être, l'Etat s'attribuera le droit de s'intéresser, par l'intermédiaire d'un organisme spécial, pour une fraction déterminée du capital émis, indistinctement dans toute société par actions qui se fonde ou qui accroît son capital.
2. L'Etat acceptera et garantira contre toute perte les sommes que le public voudra lui confier; ces sommes serviront à prendre des intérêts, au prorata du capital émis dans toutes les sociétés par actions qui se fondent ou
qui accroissent leur capital, le bénéfice moyen réalisé devant être distribué aux participants, moins x p. c que s'attribuera l'Etat.
b) 3. L'Etat, par l'intermédiaire de ses bureaux de poste, se chargera de fournir des bons à souches de tout import, à payer et à recevoir, moyennant x p. c. d'intérêt qu'il percevra, à ceux qui le lui demanderont et accepteront les conditions suivantes : leurs fortunes inscrites ou enregistrées seront, par le fait d'une loi et sans acte spécial, hypothéquées ou données en nantissement en faveur de la poste, ou bien et alors par acte spécial, une fraction seulement des dites fortunes, ou un simple dépôt monétaire, ou toute autre garantie jugée suffisante, sera donnée en nantissement; les bons à payer du payeur seront oblitérés par le payé, qui y apposera la date du paiement, son numéro et sa signature, en même temps que le payeur apposera également la date du payement, son numéro et sa signature, pour les oblitérer, sur des bons à recevoir d'égal import aux mains du payé; le payé, contre remise de ses bons à recevoir oblitérés, dont il ne gardera plus que les souches, pourra toujours en réclamer le montant à la poste, soit en bons à payer, soit jusqu'à substitution intégrale de ce mécanisme de paiement au mécanisme monétaire actuel, en espèces, que, dans ce cas, la poste elle-même réclamera au payeur en échange de nouveaux bons à payer.
c) 4. Au fur et à mesure que se généralisera l'application de ce nouveau mécanisme des paiements, le taux de l'impôt sur les successions sera accru et celui des impôts ordinaires sera diminué, de manière à arriver à l'extinction graduelle de ces derniers, le premier impôt seul
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devant demeurer en application quand la dite généralisation sera devenue intégrale.
5. Au fur et à mesure que la pratique le permettra, l'impôt sur les successions en ligne directe se réitérera en portant chaque fois, et suivant une progression croissant avec le degré d'éloignement du premier testateur, sur les fortunes délaissées par les ascendants successifs.
Ernest SOLVAY.
20 décembre igo3.
Energétique Sociale et Politique Positive fl)
La politique ne serait-elle pas arrivée — ou sur le point d'arriver — à un tournant de son évolution? Les méthodes qu'elle met en œuvre sont-elles bien encore de notre époque? Ne doivent-elles pas subir une transformation profonde et les conceptions fondamentales qui régissent ce domaine ne doivent-elles pas être radicalement réformées?
Qu'il faille répondre affirmativement à ces questions et agir en conséquence, c'est de longue date notre profonde et persistante conviction, et il y a longtemps déjà que nous avons amorcé en ce sens une action rélormatrice. Le moment nous semble venu de préciser nos idées en cette matière et de mettre spécialement en lumière leur portée effective.
Tout d'abord, il faudrait faire ici le procès à la politique actuelle en dégageant nettement le caractère empirique de ses méthodes, en montrant comment se recrutent et comment agissent les élus des partis, et en faisant voir le peu de valeur que présentent, en général, l'électeur et l'élu au point de vue social scientifiquement envisagé, l'ignorant ayant trop souvent le même pouvoir que le
(i) Revue Economique internationale, janvier i«»io.
capable. Et il faudrait faire surtout le procès au principe de liberté, c'est-à-dire de non-déterminisme scientifique, qui engendre cet état de choses et qui domine encore toutes les conceptions relatives à la société actuelle. Naturellement, quand on ne voit clair en rien, ou presque rien, quand on est dans l'indéterminé, il faut bien décréter la liberté d'action par tous et laisser faire au petit bonheur, quitte à s'instruire, chemin faisant, par les fautes commises... et à les corriger plus tard. Même à l'heure qu'il est, peu de personnes admettent que l'on puisse agir autrement et qu'une méthode scientifiquement déterminée puisse exister dans l'art d'organiser et de faire évoluer les sociétés. Comment en serait-il autrement? Les sociétés humaines sont constituées par des êtres vivants, par des hommes, et l'on ignore encore les premiers rudiments de ce qu'est la « vie » qui les anime et les conserve, de ce qu'est la « pensée » qui les dirige, — en un mot, de ce qui les constitue eux-mêmes. De ce domaine, jusqu'ici la Science a toujours été exclue; et comment serait-il possible de songer à trouver des lois positives de direction des hommes groupés, si l'on persistait à ignorer ce qu'est scientifiquement l'homme lui-même, l'homme isolé ?
Nous avons pensé, quant à nous, que ce problème initial de la vie avait été mal attaqué jusqu'ici et que, pourtant, en l'envisageant surtout par rapport aux relations des êtres vivants les uns avec les autres, il n'était pas impossible de le résoudre en demeurant dans une ligne d'extrême simplicité. Considéré à ce point de vue de relativité, le problème de la vie n'a rien à voir, en effet, avec l'incommensurable complexité des organismes et l'on peut très bien chercher à le traiter sans devoir, au préalable, éclairer l'inextricable fouillis de réactions internes qui les font se
perpétuer. On peut donc parfaitement ignorer les détails de la physiologie et résoudre néanmoins, dans l'ordre fondamental, le problème de la vie, en éclairant son immense champ d'action d'une vue synthétique.
Nous n'entrerons pas dans de longs développements à ce sujet; nous nous bornerons simplement à dégager les constatations les plus générales et les raisonnements principaux sur lesquels nous nous sommes appuyé pour élucider la question.
L'animal, l'homme notamment, envisagé au total par rapport à son milieu, doit être considéré comme un appareil énergétique, consistant entièrement et exclusivement en une pure réaction physico-chimique : une simple oxydation de carbone (i), qui incorpore sans cesse des matériaux à brûler et qui sans cesse les extériorise après leur combustion ; par conséquent, une réaction incessante, c'est-à-dire qui vit et se perpétue, après s'être une première fois organisée d'elle-même expressément pour ce but d'oxydation, grâce à l'appropriation de nombreux éléments étrangers qui se sont trouvés à l'origine et continuent à se trouver associés à son carbone, — éléments aptes, précisément, à provoquer la self-organisation réactionnelle par le pouvoir de complexité qu'ils engendrent.
Cette réaction physico-chimique est productive d'énergie extériorisable et cette énergie est utilisable, de beaucoup de façons différentes, au profit de la réaction ellemême, qui tend à évoluer sans cesse dans le sens de la plus grande énergie et de sa meilleure utilisation énergé-
(i) Voir Physico-Chimie et Biologie et Physico-Chimie et Psychologie, Revue Générale des Sciences, Paris, 3o juin 1908 et 3o décembre 1909. Ces articles sont reproduits dans la brochure Questions de Physico-Chimie biologique, payes 117 et i33.
tique (i). L'extériorisation de cette énergie a lieu, soit directement, sous forme de travail mécanique, soit indi-
(i) « Par le seul fait que la réaction chimique repose sur un principe déterminant — quel qu'il soit d'ailleurs — ■ qui l'oblige à s'effectuer, on est amené à reconnaître qu'elle doit tendre à s'organiser en vue de son accomplissement nécessaire. »
'• ... il faut admettre qu'une self -organisât ion se caractérise essentiellement non seulement par son rendement énergétique, mais encore par sa capacité énergétique, ces deux quantités représentant sa puissance énergétique, c'est-à-dire dans l'organisme exclusivement animal, l'oxydation effectuée ou l'énergie produite par unité de temps, dans l'organisme végétal, la même énergie et de plus l'énergie consommée par unité de temps pour effectuer la réduction limitée de l'acide carbonique.
Or, il résulterait de cette définition de la capacité énergétique de la réaction chimique organisée que si des self-organisations de même nature existent en certain nombre dans un milieu limité, les unes étant hyperalimentées, les autres hypo-alimentées par ce milieu, nécessairement celles-ci tendront à enlever à celles-là l'excédent du milieu réactionnel disponible (a), excédent aussi inutile aux premières qu'il est nécessaire aux secondes : dans ce cas, en effet, c'est l'ensemble des organismes qui constitue la réaction chimique proprement dite et, par conséquent, pour un même rendement, celle-ci atteindra une puissance énergétique d'autant plus grande qu'il y aura une proportion plus grande d'organismes bien alimentés de matériaux oxydables. ••
« ... Comme conséquence logique de notre principe, il ressort cependant que cette phase de grande inégalité de répartition du milieu ne saurait être que transitoire, l'inégalité devant nécessairement aller en décroissant au fur et à mesure de la diffusion avec le temps, parmi les organismes qui en possèdent constitutionnellement le germe, des aptitudes a améliorer et à accroître le milieu.
Les considérations qui précèdent s'appliquent particulièrement aux Sociétés humaines, dont la loi d'évolution serait la tendance vers la plus grande énergie et la meilleure utilisation énergétique. » « Sur la tendance de la. self-organisation à évoluer dans le sens de la meilleure utilisation énergétique. » Travaux de laboratoire de l'Institut Solvay (Physiologie), 1907. Cette note est reproduite dans la brochure Questions de Physico-Chimie biologique, page 107.
(a) C'est là. en somme, un self-redressement ou auto-redressement du système dans le sens de sa plus grande production d'énergie, analogue à celui dont on aurait un exemple dans le phénomène qui s'effectuerait si la sect on supposée déformable d'une conduite dans laquelle s'opère une circulation de fluide subissait un écrasement : pour une même périphérie.
rectement (i), multipliée alors à l'infini par l'intermédiaire des phénomènes intellectuels et s'utilisant, sous mille tonnes diverses, à la production des choses indispensables ou utiles à la propre continuation de la réaction, c'est-àdire à la perpétuation de la vie réactionnelle de l'individu, et par conséquent aussi à la perpétuation de la vie des groupes constitués par les individus.
Socialement, 1 homme a donc une raison d'être : il est un appareil énergétique obligé de concourir à réaliser la production générale. L'homme est énergéto-productiviste par « nécessité vitale » quand il est isolé ; il le devient par « obligation de mutualité » quand il est groupé ; de cette obligation de mutualité, essentielle, primordiale, découle nécessairement le Droit scientifique, énergéto-productiviste, qui devra constituer inévitablement la base organisatrice future des groupements sociaux.
Si ce qui précède peut être admis — et nous ne voyons aucune possibilité de croire que cela ne puisse l'être — il existerait donc dès maintenant les principes essentiels d'une science positive de l'homme vivant en société. La Sociologie, fondamentalement, pourrait donc exister dorénavant au même titre que les autres sciences, et bientôt il y aurait des lois déterminées en sociologie pure et appliquées, lois sur lesquelles il serait impossible que tout le monde ne lut pas d'accord.
la section deviendrait moindre, d'où augmentation de la résistance à la circulation du fluide, d'où diminution de la vitesse, d'où accroissement de la pression hydrostatique ayant pour effet île rétablir la section primitive et, par suite, la totalité du débit et la dépense intégrale d'énergie.
(i) Voir note I. Sur des formules d'introduction à l'énergétique physico et psycho-sociologique .
Quel changement en résulterait dans les idées ! Quelle révolution dans les conceptions du Droit naturel, du Droit privé, du Droit international! Et quelle répercussion, quel bouleversement au point de vue de la politique générale si, à l'anarchie des idées dérivant du principe de la liberté des conceptions, se substituait la discipline du raisonnement découlant du principe de la détermination scientifique des éléments vitaux et sociaux !
Inutile, ici encore, d'entrer dans le développement de la question politique en faisant le parallèle entre l'ancien ordre de choses et celui qui s'ouvrirait à nos investigations, éclairé par un phare dont la lumière s'alimenterait aux sources de la vérité scientifique. En passant, remarquons pourtant que si les savants, les techniciens, les hommes d'affaires positifs, les hommes de jugement supérieur en toutes directions ont généralement dédaigné ou négligé jusqu'ici la politique, à cause de son empirisme échevelé et de l'inutilité qu'il y a, le plus souvent, à avoir raison pour s'}' faire écouter, il n'v aurait plus aucun motif pour qu'il en fût encore ainsi, du moment où elle changerait de base en acquérant des éléments constitutifs aussi indiscutables que ceux de toute autre science exacte : un afflux de gens de valeur, particulièrement aptes à réaliser correctement le progrès, se produirait alors, et ce serait tout profit pour la politique.
Allons de suite au fait et voyons si, pour éclairer le champ de la politique positive, il n'existerait pas également un phare que l'on puisse dévoiler.
C'est par ses manifestations intellectuelles que l'organisme humain peut, indirectement, fournir le plus d'énergie utilisable à son profit. Il en résulte immédiatement qu'il y a intérêt pour lui à ce que son intellectualité soit dévelop-
pée à l'extrême, en maintenant toujours intact son support physique, le corps. Il est clair, par conséquent, que si les sociétés humaines pouvaient se reconstituer tout d'une pièce, sans avoir à tenir compte d'un état de choses préalablement existant, l'intérêt énergétique général serait que tout homme, alors évidemment placé dans des conditions économiques équivalentes, pût librement acquérir la meilleure instruction, afin d'être mis à même de révéler ses capacités productives, voire même son génie. Théoriquement, ce que nous avons appelé « V égalité du point de départ » (i) existerait ainsi, puisque, à l'égalité économique à l'origine de la vie, s'ajouterait la possibilité égale, offerte à tous, d'acquérir l'instruction et de se capacitarier en prévision de l'action sociale. Et, dans la réalité des choses, c'est cette conception même de l'égalité du point de départ qui nous apparaît comme devant être le phare soupçonné pouvant éclairer, jusqu'à son horizon lointain, le domaine de la sociologie appliquée.
Mais, pour réaliser le progrès social, il faut tenir compte de l'ordre de choses établi et que l'on ne peut brusquer. La production des groupes existe; elle est indispensable à la conservation de la vie et de l'énergie générales; il faut en maintenir l'intégrité. Chaque homme doit donc continuer à y occuper son poste. De là résulte cette règle d'évolution : l'égalité du point de départ, qui ne peut être obtenue du jour au lendemain, apparaîtra comme un but de réalisation à atteindre, consciemment, systématiquement, progressivement, aussi vite que les perfectionnements apportés à la production le permettront.
(i) Voir Note IV. Le Productivisme Social , page Si.
Comment procéder dans cette voie? En accroissant autant que possible, dans une mesure à déterminer suivant les cas, l'instruction capacitaire de l'homme jeune, et d'autant plus que les services de ce dernier seront moins immédiatement réclamés par les besoins de la production. Tant que l'homme jeune ne sera pas nécessaire aux besoins de la production générale, on l'instruira, et, en attendant que l'on puisse arriver à la gratuité pour tous, on instruira gratuitement, même on nourrira celui qui sera nécessiteux. On pratiquera ainsi une forme de « chômage » préalable, pour empêcher le vrai chômage de se produire plus tard ; en un mot, on préviendra le chômage véritable en faisant pré-chômer les jeunes gens, mais en les capacitariant.
Néanmoins, malgré cela, malgré tout, le chômage se produira toujours à un moment donné. Le progrès humain est fatal, rien ne l'arrêtera; au contraire, il ira en s'accélérant à mesure que l'on accroîtra davantage l'instruction, qui l'engendre. L'accroissement du chômage résultant des perfectionnements constants de l'outillage social est à prévoir, car on constate à toute évidence la réduction de la durée du travail obligé, si l'on considère l'avancement social par périodes de temps assez longues pour effacer les à-coups accidentels, positifs ou négatifs, dans la production.
La diminution du travail obligé, l'augmentation concomitante de l'instruction et de la production générales seront les plus grands biens futurs de l'humanité et imposeront comme une nécessité l'indemnisation du chômeur involontaire, conformément à la loi énergétique de mutualité qu'il importe d'observer toujours.
Il est d'ailleurs évident que la réduction du nombre
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d'heures de travail se proportionnera dans la pratique, par périodes, aux nécessités de la production; car, théoriquement, ce n'est pas le nombre des « chômeurs » ou « non-occupés » que le progrés de l'outillage social doit augmenter : il doit tendre, en réalité, à produire de « moins longtemps occupés ». Nécessairement, la loi et les règlements relatifs au travail interviendront sous ce rapport, chaque l'ois qu'il le faudra, pour transformer le chômage proprement dit de quelques-uns en une réduction équivalente de la durée du travail de tous. Et ainsi, l'outillage automatique général de la société progressant sans cesse, on arrivera, à la fois, au minimum de travail obligé et au maximum d'instruction, l'homme moyen s'étant élevé en raison même du progrès universel réalisé.
En outre, le fait que le chômeur, où qu'il soit, sera indemnisé, aura pour effet de favoriser, dans une large mesure, pour les nations comme pour les individus, la tendance au groupement en vue de la meilleure utilisation des énergies sociales.
La transformation sera profonde, non seulement au point de vue de l'énergétique sociale, mais encore en ce qui concerne l'allure et l'aspect des contrées et des localités habitées, des villes surtout, d'où l'on verra disparaître les professions dégradantes, ainsi que les formes humiliantes et souvent ostentatoires de la bienfaisance, qui aujourd'hui corrigent, vaille que vaille, le mal qu'il s'agit de supprimer.
Ce qui précède montre la façon dont on peut fort logiquement se rapprocher de l'égalité du point de départ en suivant la voie directe, c'est-à-dire en profitant de la réduction du travail obligé, provenant de l'amélioration de l'outillage social, pour accroître la capacité intellec-
tuelle productive de l'homme, capacité qui engendre indéfiniment de nouveaux progrès.
Mais il semble y avoir bien plus à faire encore dans la voie indirecte. Quelle que puisse être, en effet, la plusvalue socio-énergétique due à l'avancement dans la voie directe, le gain à réaliser, indirectement en corrigeant simplement ce qui a été politiquement mal édifié, paraît devoir en dépasser l'importance.
Assurément, au point de vue énergétique, l'ordre de choses existant est loin d'être satisfaisant, et le travail de redressement exigera un labeur bien plus considérable que celui que réclamera la simple évolution directe que nous venons d'envisager, — abstraction faite, bien entendu, des éventualités de transformation rapide et radicale qui résulteront, sans aucun doute, de la conquête vraiment effective de l'atmosphère et de l'acquisition possible, un jour, de l'énergie gratuite.
Dans cette voie indirecte, il faut, en premier lieu, considérer la suppression des barrières internationales. En effet, la liberté du commerce s'impose, les portes des nations doivent être ouvertes partout : ainsi le veut la loi énergétique de mutualité appliquée à l'ensemble des groupes déjà appelé « trust des nations » et destiné à devenir le groupe unique de l'humanité. Si, d'ailleurs, faisant abstraction des nationalités, on suppute l'énergie sociale qui est à économiser du chef de la disparition des douanes, on arrivera certainement à un chiffre surprenant. Nul doute que cette mesure ne s'impose donc, en principe, comme une nécessité productiviste essentielle pour
assurer à l'homme toutes les choses qui lui sont nécessaires ou utiles, dans les conditions énergétiques les plus faciles et les meilleures.
Evidemment cela ne pourra se faire en une étape. Transitoirement on continuera à laisser se créer des associations, des syndicats, des trusts internationaux ; même on en favorisera l'éclosion et la perpétuation le plus que l'on pourra, de manière que les compensations internationales d'intérêts soient déjà en partie réalisées, ce qui aurait pour résultat de diminuer, dans une large mesure, la part d'intervention des gouvernements dans les indemnités éventuelles qu'entraînera la suppression des frontières douanières.
Toutefois cette suppression progressive aura une répercussion profonde sur l'organisation politique et les ressources des États, car c'est, en fait, un impôt que l'on supprimera. La question des impôts en général doit donc être examinée à ce point de vue dans ses grandes lignes.
Constatons d'abord que, sans aucun doute possible, la loi énergétique individuelle, de même que la loi énergétique de mutualité, imposent la suppression des impôts indirects Essentiellement, le principe de mutualité rejette d'abord toute différenciation que l'on voudrait établir entre les membres d'un groupe, ce qui élimine toute catégorie ou variété de consommateurs sous ce rapport. En outre, il est indispensable que l'homme puisse librement emprunter à son milieu, dans les meilleures conditions de facilités et de prix, l'énergie vitale alimentaire constitutive, ce qui entraîne à la suppression totale des impôts de consommation.
Logiquement, l'impôt direct seul doit donc être pris en considération.
Cet impôt direct sera-il une des formes de l'impôt sur les revenus? Evidemment non, étant donné les entraves que ces modes d'imposition apportent à la production par leur extrême complexité, par les vexations que leur perception périodique entraine, et aussi par le coût exagéré des systèmes de perception.
Un seul impôt se présente comme pouvant vraisemblablement posséder toutes les qualités voulues au point de vue de la pleine liberté productiviste, qui, en aucun cas, ne devrait être entravée pendant la durée entière de la vie : c'est 1' « l'impôt successoral sur la fortune individuelle ».
Mais cet impôt, qui offrirait, en outre, l'avantage d'une grande facilité de perception, exigera, pour être établi scientifiquement, correctement, une réforme parallèle : la réforme monétaire.
Or, nous avons déjà fait voir ailleurs (i) que le Système monétaire n'est plus de notre époque. Et nous avons établi la théorie du « Comptabilisme social » : ce système se substitue déjà, dans des formes approchées, et se substituera toujours davantage au système monétaire; non seulement il pourra, comme outil de paiement, satisfaire aux nécessités de la vie courante, mais encore il permettra de taxer la fortune, facilement et avec certitude, au moment de la disparition de son possesseur de la scène d'activité sociale.
(i) Voir note V, Principe et raison d'être du Comptabilisme social, et notes suivantes.
Rien n'empêchera, alors que les réformes indirectes relatives au redressement social seront en voie de pleine exécution et que les réformes directes liées à la réduction de la durée du travail obligé et à ^augmentation de l'instruction seront assez avancées, rien n'empêchera, disonsnous, que l'impôt successoral n'arrive à être ainsi le seul, l'unique impôt subsistant, après la déchéance successive et progressive de tous les autres.
Allant plus loin dans la^voie de la réalisation de l'égalité du point de départ, par application de la loi énergétique de mutualité, cet impôt unique devrait être établi de façon à suivre une même fortune dans ses transmissions successives et à la frapper au moins proportionnellement au degré d'éloignement de l'héritier avec l'édificateur de la fortune.
On atteindrait ainsi la forme d'impôt que nous avons nommé « impôt successoral réitéré » (i).
Il tombe sous le sens que, plus on accroîtra l'importance de cet impôt successoral, plus on se rapprochera effectivement de l'égalité du point de départ au point de vue économique Mais il va de soi que ce rapprochement sera sans cesse tempéré par la « loi d'intégrité de la production générale ».
Le résultat le plus net, le plus significatif, le plus troublant pour ceux qui s'incrustent dans l'idée de la perdurance de tout ce qui s'attache à un ordre de choses ancien sera réalisé par l'instauration de l'impôt successoral réitéré. En fait, un tel régime excluerait le droit absolu
(i) Voir note IV, Le Productivisme social, page Si.
d'héritage; mais nous ne voulons pas, dans cette étude, approfondir ce côté de la question. Nous nous bornons à faire voir simplement qu'au point de vue de l'énergétique sociale pure, on demandera à l'impôt successoral unique, sous sa forme simple, ou sous sa forme réitérée, ce qui est demandé jusqu'ici ou ce qui devrait nécessairement être demandé par la suite à cent autres impôts.
La simplification sociale sera ainsi bien près d'atteindre son apogée, car d'innombrables complexités et inutilités auront été éliminées, en même temps que l'unification aura été introduite dans une fuule de directions.
Néanmoins, ce n'est pas tout, et pour arriver à la synthèse complète de l'organisation énergéto-productiviste, un dernier facteur est à considérer : c'est le système que nous avons appelé la « Libre Socialisation >% (i). On reconnaîtra, en effet, la nécessité de plus en plus inéluctable de prendre les mesures voulues pour remplir un double but : d'une part, assurer le contrôle à exercer sur les groupements producteurs pour éviter les abus et, d'autre part, offrir la sécurité absolue à ceux qui, ayant accompli leur tâche sociale, aspirent au repos et désirent conserver intégral l'avoir qu'ils ont légitimement acquis.
Pour satisfaire à ces deux desiderata fort différents, une seule création suffit cependant, c'est celle d'un « fonds gouvernemental de participation aux affaires générales ». Ce fonds serait alimenté par le public sous lorme d'apports volontaires de capitaux auxquels serait servi un intérêt fixe garanti, et il servirait aux gouvernements à
i; Voir Note X. Discours su> la libre Socialisation, page 157.
prendre des intérêts financiers dans tous les groupements producteurs, sur l'action desquels, par conséquent, ces gouvernements pourraient exercer un contrôle direct.
L'augmentation inévitable des apports du public permettrait d'accroître progressivement l'intervention de celui-ci, par l'intermédiaire des gouvernements, dans les affaires générales, et l'on peut concevoir que cet accroissement puisse aller, comme extrême aboutissement, jusqu'à transférer en fait à la collectivité la propriété de l'ensemble des groupements, c'est-à-dire de la totalité de la production. De la sorte, sans perturbation aucune, sans la moindre entrave mise à l'initiative et à l'activité humaines, toujours librement, se serait opérée la socialisation intégrale de la production, dans laquelle chacun se trouverait avoir sa part légitime de propriété due à sa propre énergéto-productivité sociale même.
On le voit, la formule « A chacun selon sa productivité sociale », qui synthétise le Droit nouveau résultant de notre doctrine, trouve ici sa pleine application aux individus, comme il devra la trouver aux groupements et aux nations mêmes.
A mesure qu'il se substituera au Droit ancien, le Droit nouveau imposera à ces dernières un désarmement judicieux : progressivement, les armements exagérés de certains peuples se réduiront à des armements de simple défense, exactement proportionnés à la productivité même de chaque pays.
Et ainsi, après l'apaisement entre les partis, se réaliserait l'apaisement général entre les nations : parla Science, qui seule substitue le déterminé à l'arbitraire, refoule l'empirisme, supprime les désaccords, unifie, rapproche et lie.