L ENSEIGNEMENT DE L.\ MKTAPHYSIQLE SCOLASTIQUE
chose? pluralité actuelle, de réalités ou de formalités, ou seulement pluralité virtuelle?
On le voit, nous sommes ici au sommet d'où se partagent les eaux de trois grands fleuves, le thomisme, le scotisme, le suarézianisme *. Or, pour être abordée trop tôt, cette question ne reçoit généralement dans les cours que de maigres développements, à propos des universaux, ou de l'unité transcendantale ; le scotisme en particulier y est assez dédaigneusement écarté, alors que les recherches pénétrantes qu'il a provoquées seraient des plus propres à faire sentir la difliculté du problème -.
Mais, objectera-t-on, si cette question domine toute la métaphysique, comment trouver qu'on l'aborde trop tôt? ne convient-il pas, ne faut-il pas qu'elle soit traitée au principe même de la métaphysique générale, et avant les diverses parties de la métaphysique spéciale? La réponse est aisée : l'objection n'a de force
1. Cette troisième dénomination est peu heureuse, je l'avoue; je la choisis faute de mieux. Il y avait bien avant Suarez des esprits qui, sans tomber dans le nominalisme, trouvaient exagéré le réalisme d'Aristote et de saint Thomas : Alexandre de Halès, Henri de Gand..., peut-être môme Hervé de Nédellec et Dominique Soto ; aucun pourtant ne peut ûtre choisi comme représentatif d'une tendance. Suarez peut l'être, tant à cause de la synthèse qu'il a réalisée, que de l'influence qu'il a exercée à l'intérieur et à l'extérieur de son Ordre. On pourrait d'ailleurs considérer encore d'autres courants secondaires, tels le virtualisme de Fonseca, Maurus, etc., et le semi-nominalisme des négateurs de la précision objective, Hurtado, Arriaga, Lossada, etc.
2. Il faut bien convenir que les scotistes en étaient arrivés à une subtilité rebutante. Qui a le courage, aujourd'hui, de lire les innombrables Traclalus formalitaiam des Vallo, Burlifer, Syrectus, Trombeta...? L'existence même d'une pareille littérature prouve le danger d'introduire trop tôt la métaphysique.
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que si l'on accepte la classification AvolfTienne des parties de la philosophie. Mais n'est-ce pas elle qui est en question? Si l'on conçoit la métaphysique comme venant après l'étude des êtres matériels, comme traitant des problèmes que cette étude avait laissés décote ou même n'avait pas soupçonnés, quel inconvénient à y mettre la plupart des questions de distinctions, degrés métaphysiques, essence et existence, nature et individuation, nature et personne, relation et son fondement?... Leur difficulté, leur peu d'utilité pour la « physique », l'avantage de ne pas solidariser avec elles les thèses d'importance pratique considérable, où l'accord de tous les scolastiques existe et doit exister, autant de raisons graves, semble-t-il, de remettre ces questions à la place que leur avaient assignée les anciens, après la cosmologie et la psychologie dont elles forment le couronnement, avant la théologie, à laquelle elles sont une naturelle introduction.
Après ces longs développements occasionnés par l'unité, le premier des attributs transcendantaux, je passerai rapidement sur les deux autres, vérité et bonté. Les auteurs de manuels n'imitent pas, et ils ont raison, Suarez qui, conformément à son but, traite dans une même dissertation de la vérité logique et de la vérité ontologique. La première est pure affaire de critériologie ; quant à la seconde, elle n'est qu'une synthèse, fort belle assurément, mais sans fondement comme sans utilité en dehors de la théologie naturelle : elle suppose que les choses sont la création d'un Être tout-puissant, la réalisation d'une (( Idée », et conclut que la conformité (essentielle) à
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cette idée ne peut leur manquer ; on le voit, c'est une thèse déracinée, qui, en ontologie, a perdu sa vigueur. Le cas de la bonté est à peu près le même; de plus, aborder cette notion avant l'étude des facultés de tendance chez l'être connaissant, en fonction desquelles elle se définit, c'est un nouvel et bien inutile illogisme.
Nous voici à la seconde partie de l'ontologie, qui traite des divisions de l'être. Des notions de puissance et d'acte — c'est la première de ces divisions — germent, avons-nous dit, deux grandes questions, celle des possibles et celle de l'essence. Mais ces notions elles-mêmes, d'où viennent-elles? On répète volontiers que la « théorie » de la puissance et de l'acte est la base de l'aristotélisme : mais quels sont les fondements de cette théorie, et par suite quelle en est la valeur? simple système, hypothèse probable, conclusion certaine, ou simple constatation d'expérience? Je dirai plus loin ce qu'il m'en semble ; je constate seulement ici que la réponse n'est pas facile à donner, ni surtout à justifier, à la place traditionnelle qu'on assigne à ces notions ; en fait on ne la donne pas, et on se contente d'aligner des dejlniliones et des effata.
La question des possibles est double : 1" qu'est-ce qui constitue l'être possible comme tel, permet de le connaître et d'en parler comme s'il avait déjà un commencement d'existence? 2" quel est le fondement de cette possibilité? A la première, on ne fait guère qu'une réponse négative, en rejetant l'hypothèse, inutile et absurde (qui peut-être n'a jamais eu de véritables partisans) d'un esse diminutiim, créé ou incréé ; on essaie l)icn une réponse positive en caractérisant
l'être du possible comme un esse objectivuin intelligibile, mais en vérité cela apporte-t-il grande lumière ? et en somme, quelle lumière est à faire ici? quand on a dit que le possible se définit et se conçoit en fonction de l'existence qu'il aurait si la puissance idoine le réalisait, tout comme l'être négatif (par exemple la cécité, le trou) se conçoit et se définit par l'être positif, l'acte, dont il est la limite ou l'imperfection, que veut-on de plus et que cherchc-t-on ')
Si la question de Vesse diminutam touchait déjà à Dieu, seul acte éternel et nécessaire, celle du fondement des possibles est pure affaire de théologie naturelle. A moins, en effet, qu'il ne s'agisse du fondement intrinsèque constitutif, et alors on retomberait dans le problème précédent, on entend bien parler de fondement extrinsèque : prouver qu'il en faut un, que les choses existantes, contingentes, ne peuvent être le fondement ultime, c'est prouver l'existence de Dieu par les « vérités éternelles » ; montrer que ce fondement n'est en Dieu ni la puissance ni la volonté, et décider s'il est l'essence ou l'intelligence, c'est faire dans une de ses parties l'étude de la science divine, c'est traiter de l'exemplarisme divin. Que viennent faire toutes ces notions en ontologie ? Un mot y suffirait pour préciser le concept du pur possilile et l'opposer à celui de l'être existant.
Sur la distinction de l'essence et de l'existence, il y aurait à répéter bien des considérations émises plus haut à propos de l'individuation. Une première manière, en effet, d'introduire la question, c'est de constater que nous avons de l'essence et de l'existence des êtres contingents deux concepts adéquatement
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distincts, et de reciiercher si, à cette distinction de concepts, ne doit pas correspondre une distinction de réalités. Une seconde manière est de partir du concept d'être fini, et de rechcrclier s'il n'emporte pas nécessairement une composition réelle de puissance et d'acte, si l'être infini (qui, à supposer qu'il existe, est nécessairement unique) n'est pas seul exempt d'une pareille composition ; bref, si nier la distinction réelle entre l'essence et l'existence des créatures, ne va pas à ruiner le fondement même de la théologie naturelle. Cette seconde manière est meilleure, semblc-t-il, nécessaire même pour donner à la thèse thomiste toute sa valeur et tout son relief, peut-être aussi pour en montrer le point délicat. L'existence, dit-on, est pure perfection, pur acte ; si donc elle n'est pas reçue, et par suite limitée, elle sera nécessairement infinie. Ce raisonnement, répond Suarez, est vrai de l'existence abstraite, mais non d'une existence concrète, qui est nécessairement limitée, du chef de la cause qui ne peut épuiser sa puissance, et réalise parce qu'elle le veut, un être ayant tel degré de perfection et pas davantage, étant tel individu et pas tel autre. Qui ne reconnaît ici encore la question des rapports entre l'abstrait et le concret .3 Mais qui ne reconnaît aussi que nous sommes, sinon en pleine théologie naturelle, du moins dans ses environs immédiats, obligés, pour nous décider, de scruter les concepts d'acte pur, d'infini, de contingence, d'une façon bien autrement profonde qu'on ne peut le faire au début de la philosophie.^ Qui ne voit le lien très intime de la question avec celle des principaux attributs de Dieu, unité, simplicité, infinité, qui seront.
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OU très faciles à établir, ou très difficiles, selon qu'on aura opté pour ou contre la distinction réelle i*
Mais, dira-t-on, il n'y a pas que la théologie naturelle qui changera d'aspect et de facilité. La distinction réelle rendra partout de grands services; elle est véritablement une clef qui ouvre la porte de bien des recoins mystérieux, une arme qui tranche bien des nœuds gordiens. La réponse a déjà été faite : les questions qui dépendent de la distinction entre l'essence et l'existence pourront fort bien être réunies et traitées après les questions plus faciles, dont l'étude des faits exige la solution ; elles seront l'occasion d'une synthèse où les résultats précédents seront groupés, coordonnés, éclairés de lumières nouvelles : le </c Ente et Essentia de saint Thomas serait un modèle du genre.
Voici qu'à l'examen la première des trois parties de l'ontologie et la moitié de la seconde se sont comme fondues entre nos mains : à part quelques notions sur l'être et l'individuation, faciles à joindre au traité logique des concepts universels, toutes ces thèses si ardues nous ont paru les unes enlevées sans raison à la théologie naturelle, les autres placées sans utilité avant la cosmologie et la psychologie. Il n'en sera plus tout à fait de même des autres questions de l'ontologie classique ; il me reste à montrer comment elles peuvent être présentées d'une manière naturelle et cohérente et former un ensemble qui soit la con-
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clusion de la logique et l'introduction à la philosophie réelle.
Supposons faite l'étude logique des univcrsaux; un être concret nous apparaît dès lors comme donnant naissance à une série de concepts, dont les objets sont des notes, des caractères ou, comme on dit encore, des (( essences ». De ces notes, les unes sont instables, variables, bientôt remplacées par d'autres ; tels l'état de chaleur et de mouvement des corps, les pensées et affections des âmes ; d'autres, au contraire, plus stables, forment comme un fond qui reçoit les précédentes; les premières peuvent varier sans que pour cela l'être ait assez changé — par rapport à notre usage pratique, — pour exiger d'être appelé d'un nom nouveau; si l'une des autres au contraire vient à disparaître à la suite de quelque changement radical et foncier, l'être qui a subi ce changement et présente maintenant un autre groupe de « propriétés » reçoit une dénomination nouvelle ; l'iiydrogène et l'oxygène deviennent eau, l'aliment ingéré devient lymphe, le corps vivant devient cadavre. Sans préjuger encore la portée ontologique des termes, appelons les premières notes accidentelles et les secondes notes substantielles. Et parce que non seulement un sujet complet, une substance, mais encore une note, un caractère, couleur, poids, pensée, sentiment... peut être considéré comme formant un être, comme ayant dans le concret une certaine individualité, comme supportant d'autres caractères dont il est le sujet d'attribution, on parlera pour tout être, sujet au sens strict ou large du mot, de caractères essentiels, sans lesquels il ne serait pas ce qu'il est, et de caractères
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accidentels dont la disparition le fait devenir autre, mais non un autre être; le groupe des caractères essentiels sera appelé, dans un sens différent de celui que nous avons rencontré tout à l'heure, l'essence de cet être*.
De là il n'y aura plus qu'un pas à faire pour caractériser le but et la méthode de la recherche scientifique. Après avoir étudié les caractères d'un être, il s'agit de faire le départ entre les caractères essentiels et les caractères accidentels, de reconnaître leur subordination, de déterminer lesquels suivent toujours, et dans quel rapport, tel caractère donné, bref de retrouver la hiérarchie des êtres, leur classification naturelle en genres et espèces. Ces mots, genres et espèces, avaient déjà un sens, de par le seul fait de l'existence de concepts universels ; après la distinction des
I. Cette dualité de signification du mot essence, qu'on peut regretter, mais qu'il faut bien accepter comme un fait, doit être soigneusement mise en relief. Elle seule permet de répondre d'une manière satisfaisante à la fameuse question : connaissonsnous les essences des choses ? Quand les scolastiques disent que l'objet propre et proportionné de notre intelligence est l'essence des choses sensibles, ils prennent le mot essence dans sa première acception et leur affirmation veut simplement dire que notre intelligence connaît par abstraction, par caractères universels. Quand ils assignent comme terme à la recherche scientifique la connaissance de l'essence d'un être, qu'exprime sa définition, ils prennent le second sens, et sont loin de prétendre que le départ entre caractères essentiels et accidentels soit chose facile, ou même qu'il puisse toujours être fait. Aristote, qui pratiquait cette recherche, a essayé d'en donner les règles ; ses formules sont très peu précises; Bacon a proposé mieux; les méthodes de Stuart Mill sont peut-être ce que nous pouvons espérer de plus complet. Au reste, si la science positive cherche toujours à déterminer l'essence d'un être, elle a renoncé à la prétention de l'enfermer dans une formule exhaustive.
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caractères essentiels et accidentels, ils deviennent des types, suivant lesquels les êtres apparaissent constitués; et comme l'expérience nous montre ces types hiérarchisés, du moins dans une certaine mesure, rien n'empêche le savant — tout l'y invite au contraire — d'essayer de reconstruire dans son esprit le plan de la nature, plan exécuté au cours de longs siècles par le jeu lent de forces évolutives, ou bien réalisé d'un coup par le Verbe créateur. Qu'elle s'appelle chimie, physique, géologie, biologie végétale ou animale, psychologie même, la science ne fait pas autre chose.
Cette étude des essences, appendice naturel du traité des univcrsaux, les matériaux en sont épars dans les cours classiques. N'est-ce pas parce qu'on oublie de les réunir que le mot essence, au seuil de la Métaphysique, excite aujourd'hui tant de défiance, ou, s'il se fait accepter, laisse dans les esprits tant de vague .^ On croit peut-être que les progrès étonnants des sciences, et la méthodologie qui les provoque, font éclater les vieux cadres de VOrganon aristotélicien : ils les précisent et les complètent, voilà tout.
Jusqu'ici, il s'agissait des concepts (concepts objectifs, ou caractères, notes, essences, comme nous avons dit), non pas sans doute complètement séparés des choses où ils sont réalisés, mais pourtant considérés moins dans leur contenu que dans leurs rapports mutuels eu extension et compréhension. Il faut maintenant sortir de la logique et entrer dans la philosophie réelle, étudier les choses elles-mêmes*.
I. C'est-à-dire les concepts objectifs en tant qu'ils sont réalisés dans les choses. En vérité, on ne saurait trop répéter, tant les
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La première constatation à faire est celle de la pluralité des êtres; elle est si évidente qu'il ne faut ni en vouloir donner une démonstration stricte, ni s'y arrêter longuement. Il est bon, cependant, de la signaler, et de montrer que Parménide n'a été amené à la nier que pour n'avoir pas su se tirer de l'aporie logique rappelée plus haut, pour avoir voulu assimiler le concept d'être aux autres concepts universels, et en avoir fait un genre. Une manière utile de constater la pluralité des êtres, sera d'en parcourir la série, de ceux du moins qui tombent en quelque manière sous notre expérience, en les rangeant dans l'ordre d'une individualité toujours jdIus apparente : le (( morceau » de corps brut, l'organisme végétal, l'animal, sujet de connaisanccs et de passions, enfin l'homme, dont l'identité personnelle et la responsabilité morale sont une des données les plus fondamentales de la conscience.
Un second regard sur le monde nous y montre comme le fait le plus saillant, le plus fréquent, le plus obvie, le fait du changement. Ici encore, c'est la pleine évidence et il ne faut que constater ; et ici encore nous constaterons en hiérarchisant : changements de caractères tout relatifs, comme de distance, à la suite
méprises sont fréquentes, que nul philosophe, pas même le plus objectiviste, ne peut songer à une étude de la chose en soi, si, par ce mot, on entend la chose en dehors de la connaissance; c'est pur non-sens ; le concept objectif étant l'objet du concept, il est ce que je connais, et comme il est dans la chose, à l'état concret, la chose est vraiment ce que je connais, et le concept est ce que j'en connais. Ces formules bien entendues suppriment tout prétexte d'idéalisme, sans pourtant légitimer aucune concession nominaliste.
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de mouvements locaux, changements de déterminalions accidentelles encore, mais déjà plus consistantes, comme de qualités sensibles dans les corps, ou de pensées et de dispositions dans lésâmes ; changements plus radicaux, plus intimes, plus profonds, que conformément à notre terminologie nous pouvons appeler substantiels, comme les combinaisons chimiques et les phénomènes d'assimilation et de désassimilation vitale. Mais voici qu'un fait quelconque de changement, emprunté à l'une ou à l'autre de ces trois catégories, soulève un problème fort grave. Si les mots ont un sens, changement veut dire qu'un être était d'une façon et qu'il est maintenant d'une autre, qu'il a acquis une détermination qu'il n'avait pas, ou perdu une détermination qu'il avait, ou, ce qui est le cas le plus fréquent, qu'il en a perdu une pour en acquérir une autre. Je dois donc distinguer dans tout être qui change, si un qu'il paraisse d'abord, deux éléments, l'un qui reste, qui subit le changement, qui perd ou reçoit une détermination, l'autre qui est cette détermination même. Or, ce dernier, qu'est-il et d'où vient-il .^
Ce problème, qu'on appelle communément le problème du devenir, commande toute philosophie du réel ; mais nulle part, peut-être, il n'a été mis en plus vigoureux relief et agité avec plus de passion que dans la philosophie grecque ; il est, on peut le dire, la trame sur laquelle se sont élaborés les systèmes de ces subtils penseurs. La recherche de l'élément primordial de toutes choses par les anciens Ioniens est un premier essai de solution, simpliste et superficiel, qui condense peut-être en systèmes scientifiques des
conceptions mythologiques très anciennes. Les pythagoriciens paraissent avoir prétendu le résoudre en composant les choses d'àiteipov et de Trlpaç. Parménide, en tout cas, l'envisage sous la forme la plus nette et la plus aiguë ; et, aussi sereinement qu'il avait nié la pluralité des êtres, il nie le fait du changement, au nom du principe : de rien il ne vient rien. Dans le dilemme qu'il avait posé, l'âge suivant se débat, et déjà se font jour de multiples essais de mécctnisme, c'est-à-dire de réduction du devenir, à de simples changements de relations spatiales. Platon est trop pénétrant pour ne pas comprendre qu'on ne fait ainsi que reculer la diflîculté, et dans les pages célèbres du Timée sur la -/wpa, il semble bien qu'on doive voir une exposition, déjà assez nette, en somme, de la théorie qu'Aristote précisera.
Théorie .3 est-ce bien le mot .3 ne faudrait-il pas dire simple analyse de l'expérience, et choix d'une terminologie heureuse*. 3 Voici, en effet, ce que nous dit le Stagirite : ne cherchez pas d'abord d'oii vient la détermination ou forme nouvelle ; c'est un fait qu'elle vient ; elle vient dans un sujet (jttoxeisxsvov) préexistant, permanent sous le changement, que j'appelle la cause matérielle, qui ne l'avait pas, mais pouvait la recevoir, l'avait en puissance passive; elle est produite par un autre être préexistant, qui pouvait la produire, l'avait en puissance active, et donc, puisque personne ne
I . Vacherot disait : « Toute la doctrine d'Aristote repose sur une formule qui n'est que l'expression la plus abstraite et la plus haute de l'expérience. « Puissance et Acte », ces deux mots résument toule sa pensée et expliquent toute chose. » [Le Nouveau Spirilualisme, p. iG3. Paris, iSSli.)
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donne que ce qu'il a, la possédait cquivalemment ; je l'appelle cause efficiente. L'être nouveau, l'entéléchie, l'acte produit nous apparaît donc entre deux autres êtres, l'un incomplet, indigent, passif, l'autre parfait, abondant, actif. Que si vous me pressez encore de répondre à la question : d'où vient l'être nouveau ? je vous inviterai à le considérer d'un peu plus près; qu'est-il ? une détermination, la détermination d'autre chose (actus alterius) ; il est au sujet qu'il affecte, à peu près ce que la forme extérieure d'un corps est à ce corps. N'en faites pas une pure relation, car il vous faudrait lui assigner un fondement, — à relation nouvelle, fondement nouveau, — et nous serions au rouet. Mais n'en faites pas non plus un être au sens plein que nous donnons communément à ce mot, et qui équivaut, en somme, à sujet; laissez-lui plutôt le nom de détermination ou de forme, et remarquez qu'une telle réalité n'est pas le terme d'une effeclion proprement dite, qu'on ne produit pas de toutes pièces une forme, pour l'unir ensuite à une matière, mais qu'on fait prendre à la matière telle forme, et que le terme de l'action est, par conséquent, la matière pourvue d'une nouvelle forme*. Enfin, s'il vous faut absolument une formule pour répondre à la question ex quo (d'où vient la détermination ?), dites : elle a été non pas produite, mais éduite de la potentialité de la matière, formule qui n'ajoute rien à ce que nous
I. C'est l'adage scolastique : Forma non fit, sed confit ; idquod fit est compositum. (Cf. Saint Thomas, Quaesl. disput. de Potentiaj q. 3, a. 8.) Le lecteur comprend qu'il ne s'agit pas ici de l'âme humaine, forme spirituelle, c'est-à-dire intrinsèquement indépendante de la matière.
savions, mais qui a le grand mérite de fixer le résultat de notre analyse et de réprimer notre tendance à tout ramener ù des sujets, au risque de priver de réalité les pures déterminations, et donc de rendre le devenir inintelligible*.
Est-il besoin de faire remarquer que cette explication, ou plutôt cette analyse du devenir par le dualisme du sujet et de la forme, s'applique à tout changement, substantiel ou accidentel, en d'autres termes commande à la fois les deux grandes questions des accidents et des formes substantielles ? Que s'il semble à quelques-uns que l'existence môme de changements radicaux, atteignant le fond de l'être, bref substantiels, exige, pour être admise, une connaissance plus complète du monde matériel, de la cosmologie, rien n'empêche de laisser pour le moment la seconde de ces applications. Il y a, tout au moins, des changements accidentels, puisqu'il y a des changements; il faut donc admettre des substances et des accidents. Le mieux serait peut-être de montrer, en traitant le fait du devenir, le point d'insertion des deux thèses, et de ne développer ici que la première. L'analogie de l'être en tant que ce mol est dit de la substance et de l'accident trouvera ici naturellement sa place; elle ressortira d'autant mieux qu'on distinguera acci-
I. Les longues pages que M.Bergson, dans le dernier chapitre de son Evolution créatrice, consacre à la « Philosophie des formes », laissent douter qu'il l'ait bien comprise et font regretter qu'il n'ait pas tenu compte des précisions qu'y ont apportées les scolasliquo du moyen âge. Au reste, la théorie déconcertante qu'il lui substitue et qui fait du devenir l'être même est, pour qui ne veut pas se nourrir uniquement de métaphores, une invitation à reprendre quelqu'une des solutions qu'il écarte.
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dents absolus et relatifs ; l'étude de cet être insaisissable, très réel pourtant (ce n'est jDas notre esprit qui le crée, bien que ce soit lui qui le dégage) qui s'appelle la relation, sera très apte à faire apprécier l'amplitude de la gamme des êtres.
Du reste, ce chapitre de la substance et de l'accident ne devra pas être long. L'existence de ces deux sortes de réalités est une simple application de l'analyse du devenir : voir des êtres qui changent, c'est voir des sujets qui perdent ou reçoivent des déterminations subjectées en eux; il y a donc des substances et des accidents. On chercherait en vain chez les scolastiques antérieurs au xix* siècle une preuve de leur existence : ils ne posaient même pas la question, et ils avaient raison *.
I. Descartes lui-même n'a pas l'idée de nier les accidents. Qu'il les appelle modes ou façons, qu'il admette entre eux et la substance une distinction modale intermédiaire entre la distinction conceptuelle et la distinction réelle, réservant cette dernière au cas de deux substances (cf. surtout Principia Philûsopbiae, pars 1", n. 56. 57, Go, 61, C2. Adam et Tannery, Œuvres, t. VIII, p. aO, sqq-) c'est là une terminologie acceptable en somme, et SchifQni montre très bien qu'on peut, en restant dans la tradition, donner à tout accident le nom de mode {Principia philosophica 2, n. 528, p. 547 sqq., Augustae Taurinorum, 1892). C'est seulement dans sa théorie des espèces eucharistiques (Quatrièmes réponses aux objections. Réponses aux choses qui peuvent arrêter les théologiens, op. cit., t. IX, p. 190 sqq.) que Descartes laisse voir qu'il n'accorde pas assez d'être aux accidents.il est curieux de constater quels inconvénients a parfois l'habitude de la polémique : vouloir s'acharner à prouver l'existence de la substance à nos contemporains plus ou moins teintés d'idéalisme, c'est donner des coups d'épée dans l'eau, si on ne suppose pas leurs thèses critériologiques réfutées ; et si on suppose cette réfutation faite, c'est enfoncer une porte ouverte, l'existence d'accidents (objectifs) sans substances, de déterminations sans choses déterminées, étant
ùb PUILOSOPHIE SCOLASTIQUE
Sur la substance considérée séparément, il y aura peu à dire, si l'on ne veut entrer dans la difficile question de la personnalité qui serait mieux à sa place soit en psychologie, soit en théologie. Quant aux accidents, le principal est de se mesurer avec la difficulté qu'il y a à les étreindrc, de scruter les formules traditionnelles, plus riches qu'elles ne paraissent. Accidentis esse est inesse, accidens non tam est ens quant entis... ; peut-être est-il bon, suivant l'usage, d'amorcer la question de la séparabilité des accidents * ; enfin on devra les classer et traiter spécialement de ceux qui ne supposent pas la matière, c'est-à-dire de la qualité et de la relation; mais, il faut bien l'avouer, sur ces points les difficultés ne commencent guère qu'avec les cas particuliers, en sorte que la théorie générale jjourra être fort courte 2.
Revenons au fait du devenir, et regardons maintenant la détermination nouvelle dans son rapport, non plus avec le sujet où il est reçu, mais avec l'agent
conception totalement dépourvue de sens. Au reste, le point central de la question n'est pas toujours assez mis en lumière : la substance (corporelle) n'est pas conclue, afQrmée derrière des accidents seuls perçus, elle est le terme d'une dissociation que fait l'esprit dans le tout de l'intuition sensible ; l'accident ne peut pas plus être perçu séparément, terminer à lui seul le regard du sens, qu'il ne peut exister seul. Le Cardinal Mercier a beaucoup insisté sur ce point dans son Ontologie. (.3e édition, p. 2G8 sqq. Louvain, igoa )
1 . Pourvu qu'on y garde la réserve voulue, et qu'on se contente de montrer que les adversaires ne prouvent pas avec évidence l'absolue impossibilité de cette séparation.
2 . En particulier, la fameuse question des modes physiques serait ici prématurée ; qu'on attende l'étude spéciale de l'action, de l'union, du mouvement pour se demander si ces diverses déterminations sont de pures relations 1
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dont il est l'efTet. C'est la question de la cause efficiente, qu'il serait bon de traiter plus complètement qu'on ne fait d'habitude. On pourrait étudier non seulement l'origine de la notion de cause et le principe de causalité — ce n'est guère là qu'une introduction (( apologétique » — mais encore les grandes lois de la causalité, toutes en germe dans cette formule : la cause doit [posséder, avant l'action, tout ce qu'il y aura de perfection dans l'effet, lois qui permettront d'entrevoir déjà à l'extrémité de toute chaîne de causes, ou même de tout fait de causalité, une cause première, moteur immobile, acte pur; mais les méthodes générales de recherche des causes ; mais les différentes espèces de causalités ; mais la coordination et la subordination des causes. A ce traité de la cause efficiente se ramène aisément l'étude des causes finale et exemplaire. Enfin rien n'empêchera de terminer par une synthèse de cette théorie de la puissance et de l'acte dont tout ce qui précède n'aura été qu'une série d'applications, et qui trouvera son expression dans l'adage, évident à qui sait l'entendre, et d'une portée ontologique immense: l'acte prime la puissance.
Nous voici au terme de notre examen critique. Dans les questions qui composent aujourd'hui l'ontologie, nous avons reconnu trois groupes : les unes se rattachent directement à la logique, d'autres appartiennent à la théologie naturelle, d'autres enfin forment une véritable introduction à la philosophie réelle. Et
maintenant, revenons à l'histoire, au passé ; ouvrons ces commentaires ou ces cours qui, au début du xvii" siècle, résumaient de longs siècles d'élaboration pédagogique : il se trouve que la réforme proposée est, dans ses grandes lignes, un simple retour à ce qui se pratiquait alors : la logique traitait des universaux dans leurs rapports mutuels ; la physique s'ouvrait par l'étude du devenir, c'est-à-dire la théorie des causes * ; à la métaphysique étaient réservées les généralisations les plus ardues. Mais ce qui vaut encore mieux que la fidélité au passé, l'ordre proposé garde du péripatétisme le caractère essentiellement objectif et positif qui en est la sève. Après que la logique a indiqué les procédés, on aborde le réel ; et là les questions naissent de l'expérience, les solutions sont celles que suggèrent les faits ; le philosophe y reste constamment en contact avec le concret, il n'a pas à faire effort pour trouver des exemples ou des applications. Il y a là, on l'avouera, un sérieux avantage que n'assuraient pas les spéculations sur l'ens ut sic, sur les possibles, sur l'essence, sur l'individuation, dont on avait embroussaillé les abords de la philosophie réelle.
Cette réduction de l'ontologie aurait encore un très sérieux avantage ; il nous faut, pour l'exposer, descendre dans quelques détails pratiques touchant
I . D'après le sens reçu du mot, est métaphysique tout ce qui est immatériel, soit négative, soit praecisive ; les concepts du devenir et des causes sont dans ce dernier cas, mais leur étude était jugée nécessaire pour aborder la physique, et faite exclusivement sur des exemples matériels ; la généralisation n'offrait d'ailleurs aucune difficulté.
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l'organisation des éludes philosophiques. Les anciens (j'entends jusqu'au xvii^ siècle) tenaient beaucoup à ce qu'une année entière fût consacrée à la logique ; là même 011 le cours complet se terminait en deux ans, cette disposition était ordinaire. Ils pen- Siiient, non sans raison, qu'on ne passe pas impunément trop vite sur les débuts, qu'il faut laisser à l'élève le temps de s'initier à la terminologie et à la méthode, de façon à en acquérir non seulement la connaissance approfondie, mais encore l'usage facile ^ Tout en accordant le principe, on peut trouver que cette mesure faite à la logique est trop large, étant donné qu'aujourd'hui il y a tant de choses à apprendre. Et pourtant, voir en courant, au début d'une année, la logique toute entière, c'est s'exposer à ce qu'il n'en reste aucun fruit sérieux. Pourquoi, dès lors, ne pas échelonner les cours de logique au long de la première année, en les accompagnant de nombreux cours scientifiques .5 Les mathématiques sont de la logique en action, une logique bien autrement utile que les Barbara et les Baraliptun, ou que les multiples divisions et subdivisions de la suppositio lerminoriim. Les sciences de la nature, physique, chimie,
I. On sait quel rôle jouait autrefois l'argumentation en forme syllogistique ; les répétitions privées et publiques, les épreuves d'examen se faisaient à peu près exclusivement dans ce cadre rigide; c'était donc l'exercice scolaire par excellence et il y avait déshonneur égal à ne pas trouver une (iislinclion qui fît passer au travers des mailles du filet ou une suisomption qui permît de prolonger l'attaque ; lus programmes des universités y consacraient en général deux heures et plus chaque jour. On comprend qu'il fallait à ce « sport » un entraînement sérieux : c'était une des tâches importantes de la première année.
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biologie, sont, tout le monde l'accorde, nécessaires au philosophe, mais on attend d'ordinaire, pour y initier, qu'on ait commencé la philosophie naturelle, alors que celle-ci en devrait utiliser et synthétiser les résultats; la réduction de l'ontologie ferait un vide qui serait utilement comblé par des matières empruntées à ces sciences. Leur donner une part large, très large, c'est rester dans la vraie tradition péripatéticienne, faussée par les discuteurs des xiv^ et xv" siècles, et incomplètement retrouvée par les savants philosophes du xvii% c'est aussi faire droit à ce qu'a de bon la tendance positiviste de notre temps, c'est enfin préparer une solide apologétique ; toute modification qui y aidera doit donc être la bienvenue *.
I. J'ai dit plus haut que les anciens scolastiques estimaient nécessaire comme introduction à la physique la théorie du devenir et des causes. On sait qu'ils divisaient la physique en deux parties, physique générale et physique spéciale ; la première correspondait à peu près à ce que nous appelons aujourd'hui cosmologie, la seconde à nos «sciences », physique, chimie, biologie et à la psychologie. Ils commençaient par la physique générale, et, de ce chef, la physique spéciale prenait des allures de science déduclive, où l'on appliquait des principes sur le mouvement, la matière, l'espace, etc. C'était là, assurément, une grave erreur de tactique, peut-être l'erreur capitale qui a stérilisé leur activité scientifique et qui, à partir du xviie siècle, malgré les efforts louables de quelques-uns, a isolé les scolastiques du reste des penseurs. D'où venait-elle ? Tout simplement, ce semble, de l'ordre des traités d'Aristote, le recueil appelé çyfftxii ày.pôafft; étant placé aussitôt après ÏOrganon, alors que son contenu le rapproche bien plutôt de la métaphysique ; il n'est d'aucun secours pour l'étude monographique des êtres matériels. On a déjà partiellement corrigé cette erreur dans l'enseignement scolastique ; il serait très désirable qu'on la rejetât complètement, qu'aussitôt après la logique, on traitât (aveclampleur que le temps permet
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On se rappelle qu'un des facteurs les plus puissants de l'ontologie avait été l'esprit de synthèse et de déduction, cette tendance instinctive de l'homme qui sait, qui a vaincu les obstacles, à faire marcher les autres par une voie douce et facile. Nul doute que l'esprit de synthèse ne soit la fine fleur de l'intelligence, la meilleure marque de sa puissance et le principal agent des joies qu'elle procure. Mais encore ne faut-il pas lui donner trop tôt libre carrière, et commencer à reconstruire le réel avant d'être arrivé, dans la décomposition, aux éléments ultimes. Avant de me montrer à fabriquer du concret, en adjoignant à la note d'être une note différentielle, en ajoutant
d'y donner) la a physique spéciale » au sons ancien du mot, y compris la psychologie descriptive, et que seulement alors on abordât la « philosophie naturelle ». Selon un plan idéal, un cours de trois ans pourrait être ainsi distribué : première année : logique, mathématiques et chimie; deuxième année: physique, biologie et psychologie « ^îositive » ; troisième année : cosmologie, psychologie rationnelle, théologie naturelle et morale. La théorie du devenir et des causes ouvrirait cette dernière année, qui correspondrait, en somme, à peu de chose près, à la « métaphysique » d'autrefois; l'étudiant de prcniicre année redeviendrait le a logicus n, l'étudiant de seconde année, le « naturalis t>j et l'étudiant de troisième année, le « metaphysicus » de jadis. La seconde année serait encore bien chargée, même au point de vue strictement philosophique : valeur des hypothèses de la physique, étude du mouvement et de la masse, question de la vie, de révolution, de la perception, phénomènes psychiques normaux et anormaux, etc. Mais ce n'est là qu'un idéal. En réalité, pour satisfaire à d'autres exigences, il semble plus avantageux de laisser en première année une part de métaphysique générale (théorie du devenir et des causes ; de son vrai nom : Introduction à la Philosophie réelle), et en seconde année la cosmologie et la psychologie rationnelle ; il reste ainsi du temps en troisième année pour permettre une synthèse générale, et aussi pour introduire l'Histoire de la Pliilosopliie.
au fond substantiel de multiples accidents, qualités, facultés et opérations, quantité, relations, en individuant cette essence, en l'immergeant dans l'existence, av(int de me montrer la puissance d'où jaillira l'acte, le possible qui deviendra l'actuel, la cause d'où viendi'a l'effet, le nécessaire qui produira le contingent, faites-moi voir, de grâce, comment être et mode différentiel, substance et accident, nature et individuation, essence et existence, sont d'authentiques produits de la décomposition du concret et du concret sensible, comment l'existence du nécessaire est garantie par celle du contingent, la réalité de la cause par celle de l'effet ! Et gardez-vous d'abréger cette descente dans les profondeurs de l'être, ou, pour garder la comparaison plus obvie, celte ascension vers les sommets les plus élevés de l'abstraction, car ce serait enlever à la synthèse et son charme reposant et son utilité féconde. Il faut avoir connu l'obstacle pour remarquer combien la pente est douce et le chemin aisé, La Métaphysique d'Aristote ou la Somme de saint Thomas prennent une autre saveur quand on les lit après un long séjour dans le domaine technique et rigoureusement scientifique; et la formation qu'on en retire est aussi d'une autre solidité i.
I. Qu'on veuille bien ne pas voir dans ces paroles plus qu'elles ne disent. Il est très vrai, comme le fait remarquer M. Gutberlet {Allgemeine Metaphysilt^, p. i, n. 2, Munster, 1897), que la métaphysique a ce privilège de pouvoir être comprise sans des notions bien complètes de science positive, sans même autre bagage que la connaissance des faits les plus obvies ; comme îSewton pouvait lire la loi de l'attraction dans la chute d'une pomme, le métaphysicien peut faire l'analyse du devenir, retrouver les caractéristiques de l'accident, les lois de la causalité, à plus forte raison étudier les concepts de l'être, de l'individu, du possible,
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Si ces réflexions avaient pour résultat de faire poser quelques questions, de provoquer divers échanges d'idées, de suggérer certains essais pratiques, elles auraient atteint leur but. 11 est bon de tenir à la tradition ; mais outre que la tradition est chose essentiellement vivante, qui s'adapte et se modifie, il faut parfois contrôler et vérifier les origines d'une prétendue tradition. Nous sommes aujourd'hui les témoins émerveillés d'une rénovation des études théologiques et exégétiques, que certains excès condamnables et condamnés n'empêchent pas d'être infiniment glorieuse et salutaire à l'Église ; il serait temps que la philosophie, qui a plus soufl'ert, et depuis plus longtemps, achevât de reconquérir la méthode qui lui assurera une vitalité puissante et lui permettra d'accomplir sa mission, c'est-à-dire de faire servir les sciences à la Science, de conduire les esprits des vérités partielles et fragmentaires à la Vérité intégrale, parfaite, pour tout dire, à la Vie.
de l'essence, dans une feuille d'arbre qui frissonne, ou une pensée qui traverse le champ de la conscience; il le peut, mais il ne le fera pas, ou du moins ses formules et ses lois auront je ne sais quoi de sec, d'étriqué, de vague même et d'artiflciel qui accusera la pauvreté de son expérience. Qu'il commence par mieux explorer le réel, par vivre davantage dans le concret, usant pour cela de cette métaphysique du bon sens qui est le partage de tout homme et qui ne s'apprend pas dans les livres ; ensuite, qu'il reprenne cette métaphysique pour l'épurer, la développer, l'enrichir. Alors il ne sera plus le grand incompris ou le visionnaire qu'on se plaît à dépeindre, au grand détriment de celui dont on s'écarte et de ceux qui prétendent se passer de lui.
APPENDICE Quelques mots sur l'état actuel de la question
Quand parut l'étude qui précède, plusieurs Revues en parlèrent favorablement et la Scuola cattollca de Milan lui fit même l'honneur d'une longue et très sympathique recension (4® série, vol. XV, février 1909, p. 2^9 sqq.) On s'y déclarait pleinement convaincu de l'opportunité de la mesure proposée; on signalait une omission que nous nous empressons de réparer. Parmi les auteurs qui ont senti et déclaré l'inopportunité de la réforme wolffienne, il convenait de mentionner, à une place d'honneur, le fondateur de l'Institut supérieur de Louvain, Mgr Mercier, aujourd'hui Cardinal-archevêque de Malines. Dans la Préface de sa Lo^/çue (4® édition, 1905), l'éminent auteur écrivait que, selon lui, pour qui veut rester fidèle à l'esprit péripatéticien, donc aller du plus concret au plus abstrait, l'ordre d'enseignement doit être celui-ci : Introduction à la Philosophie, Cosmologie, Psychologie, Critériologie, Ontologie, Théodicée. Logique, Morale, Histoire de la Philosophie. Et c'est là à peu près l'ordre suivi à l'Institut de Louvain, où l'on s'en trouve bien. Pour la place de la Logique et de la Critériologie, nous demanderions la
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permission de discuter, et nous avouons n'avoir pas encore trouvé à l'heure présente de solution qui nous satisfasse pleinement. Mais nous voulons seulement constater ici la place assignée à l'Ontologie.
Une autre initiative intéressante, dans un sens analogue, est celle du R. P. Dom Gredt, Professeur au Collège Saint-Anselme de Home. Dans ses Elemenla pliilosophiac aristotelico-thomisticae (editio altéra 1909- 1913, Friburgi), il replace la Métaphysique à la fin, immédiatement avant la Morale, et voici le plan qu'il y suit. A. Métaphysique générale: de l'être immatériel en général *. Première partie : l'être considéré en soi, sa nature, ses propriétés, le principe de contradiction, la division en acte et puissance (c'est donc la moitié de 1' « Ontologie », mais l'auteur n'emploie pas<;e nom). Seconde partie : l'être considéré eu tant ([u'il est reproduit dans l'intelligence humaine, ou la vérité logique humaine, sa nature, son existence (c'est toute la Critériologie). B. Métaphysique spéciale. Première partie: l'être immatériel créé, sa nature potentielle, la division en dix prédicaments, les quatre causes (seconde moitié de 1' « Ontologie »). Seconde partie: l'être immatériel incréé, Dieu.
Le R. P. Gredt n'a-t-il pas été trop loin dans sa réforme ? n'a-t-il pas dépassé et la tradition péripatéticienne, et les exigences de l'enseignement ■' Nous ne parlons pas de la place assignée à la Critériologie ; elle peut assurément se justifier à l'un et l'autre point
I . Il s'agit bien entendu de l'être immatériel par abstraction, c'est-à-dire de ce qui ne requiert pas la matière. Ce sens subsiste dans la première partie de la Métaphysique spéciale.
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de vue *. Mais certaines notions mises par lui en Métaphysique ne sont-elles pas nécessaires pour la Philosophie naturelle? N'est-ce pas le cas du traité des causes ? Et de fait Aristote ne le développe-t-il pas dès la Physique assez complètement déjà ? Mais si la réforme est ici exagérée, c'est bien un signe qu'elle a para tout à fait nécessaire.
11 ne serait pas à propos de parler des adhésions très chaudes qui nous sont arrivées de collègues dans l'enseignement (tous s'accordent à déplorer la place accordée aujourd'hui à l'Ontologie, et pour les mêmes raisons que nous: les élèves n'y sont pas préparés, ils en profitent peu et parfois prennent en dégoût la Métaphysique). Signalons seulement quelques échanges d'idées récents et qui ont été rendus publics.
En 191 1, le R. P. Audin, des Pères du Sacré-Cœur de Bétharam, auteur d'un manuel de Philosophie scolastique 2, donnait à la Revue thomiste (p. G17-637) un article intitulé : De la méthode dans l'enseignement de la philosophie scolastique. Après s'être référé explicitement à notre travail, qui avait été l'origine de ses recherches, il posait à nouveau le problème et proposait un plan dans lequel, selon l'usage ancien, la Métaphysique serait couronnée par une « Philosophie première », traitant de l'être transcendantal et de Dieu. Yoici quelques autres particularités de ce plan. La Logique garde sa place au seuil de la Philosophie, mais la Critériologie est renvoyée ou à la
1 . On peut estimer que la substance de la Critériologie est donnée, très succinctement, c'est vrai, par le Philosophe dans le IV» livre de la Métaphysique, à propos du principe de contradiction .