L ENSEIGNEMENT DE LA METAPHYSIQUE SCOLASTIQUE
Psychologie ou après elle. La Métaphysique est divisée en Cosmologie, Psychologie et Philosophie première. La Cosmologie traite, en trois sections, de la division et de l'unité (division numérique des êtres), des causes (rapports de dépendance), de la double composition de substance et d'accidents, de matière et de forme. La Psychologie est divisée en deux parties, l'une empirique et descriptive, l'autre rationnelle. Enfin la Philosophie première, comme il a été dit, traite de l'être transcendantal et de Dieu.
Les trois sections de la Cosmologie du R. P. Audin contiennent, à peu près, les questions que nous avons souhaité voir grouper au début de la Philosophie réelle, à la place de l'ancienne Ontologie ; on y ajoute seulement la tliéorie complète de la matière et de la forme. N'est-ce pas un peu trop réduire l'ancienne « Cosmologie » ? N'y faut-il pas garder une place aux questions de la quantité, de l'espace, du temps, du mouvement ? Sans que nous prétendions trop insister sur cette critique, il nous semble qu'ici encore la réforme a été étendue au delà du nécessaire.
Il y a quelques mois paraissait la Critériologie du R. P. Jeannière, S. J., Professeur au Scolasticat de Jersey. L'auteur se déclarait pleinement d'accord avec nous pour la place à donner à l'Ontologie et se rangeait à l'avis du Cardinal Mercier pour l'ordre général à suivre dans l'enseignement de la Philosophie (Criteriologia, Paris 1912, p. 219).
Enfin plus récemment encore, en octobre 1912*, les Études publiaient un nouvel article sur la question :
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Un programme d'Ontologie, parleR. P. Anglade, S. J., Professeur au Scolasticat de Shambaganoor (Mission française du Maduré, Inde anglaise). Encore un homme du métier, qui a expérimenté les difficultés que suscite l'Ontologie, et essayé d'y remédier par une nouvelle ordonnance des matières. L'originalité de sa tentative consiste en ce que, pour ne pas effectuer un changement trop considérable exigeant au préalable une entente des collègues et une approbation officielle des Supérieurs, il tente un nouveau groupement des questions au sein même de l'Ontologie, s' efforçant d'y aller du plus connu au moins connu, du concret à l'abstrait.
Yoici le plan proposé. Première partie : Les Êtres. Première section : Les êtres considérés au point de vue statique. On constate d'abord le fait de la distinction numérique des êtres dans le champ même de l'expérience; ce fait donne naissance à des concepts généraux qu'il faut étudier : unité, identité, similitude, distinction, précision, multitude, nombre ; il y a d'ailleurs des degrés divers à considérer dans l'unité et la distinction. On peut examiner ici l'aspect ontologique de la question des universaux. Enfin reste à diviser les êtres en catégories, à étudier la substance, l'accident, la simple relation. Seconde section : Les êtres au point de vue dynamique. Ici encore un grand fait domine tout, celui du changement ; il en faut instituer une analyse exacte. Parmi les problèmes qu'il soulève, et qui constituent presque toute la Philosophie, trois surtout ressortissent à l'Ontologie : nature des possibles, question de la causalité, rapports de l'être contingent
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à l'être nécessaire (étude des concepts de fini, infini, composé, simple,...)- — Seconde partie : L'Être. Première section : Les propriétés fondamentales de l'être : unité, vérité, bonté, beauté. Seconde section : La notion d'être ; son unité, son degré d'abstraction par rapport aux difTérences, la nature de son attribution aux différents êtres (analogie)*.
Cette division est justifiée au cours de l'article par des réflexions très judicieuses qui témoignent d'une réflexion fort personnelle et très loyale sur les problèmes de la Métaphysique. L'essai nous a intéressé d'autant plus que, depuis la publication du travail reproduit ici, nous en avions tenté un semblable et précisément pour la même raison d'ordre pratique, la difficulté de faire accepter une initiative allant à mod ifier une organisation d'ensemble. Voici le plan auquel nous nous étions arrêtés et qui à l'expérience nous a paru pratique. On nous permettra de le développer avec quelque ampleur, encore qu'il se rapproche fort, sur certains points, de celui du R. P. Anglade.
I . Ces pages étaient écrites quand la Revue de Mgr Elie Blanc, La Pensée contemporaine, a publié un article intitulé : De l'organisation des sciences philosophiques et de leur ordre dans l'enseignement (numéro de décembre 1912, p. aoi-aiZi). L'auteur, qui nous fait l'honneur de discuter notre thèse, verra qu'avant même d'avoir pu profiler de ses remarques, nous nous étions déjà proposé la plupart d'entre elles et y avions satisfait. Comme il le dit lui-même, « la différence de son opinion d'avec la nôtre est plus apparente que réelle » (P. 21A); ou, si elle a quelque réalité, elle porte sur ce seul point : nous croyons possible, et avantageux, do traiter les deux premières parties de la Philosophie réelle. Cosmologie et Psychologie (à la réserve de quelques rares questions qui peuvent fort bien se remettre), avant d'étudier les problèmes les plus ardus de l'actuelle Ontologie.
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Nous partageons la Métaphysique générale en quatre parties; les deux premières constituent ce que, au cours de l'article ci-dessus, nous avons appelé Introduction à la Philosophie réelle et que nous considérons comme devant suivre immédiatement la Logique; les deux autres au contraire pourraient sans inconvénient, voire avec un sérieux avantage, reprendre leur place d'autrefois, entre la Psychologie et la Théologie naturelle.
La première partie traite des causes intrinsèques des êtres, c'est-à-dire de leurs parties constitutives incontestablement réelles. Un premier groupe de thèses d'introduction, rendues nécessaires par la vogue de certains systèmes contemporains, établit : 1° que la réalité sensible extérieure à nous n'est pas un continu que l'esprit morcelle, mais un ensemble d'ctrcs ayant chacun son autonomie relative ; ici on peut déjà signaler et résoudre la difficulté que Parménide faisait au pluralisme : l'être est un, car à l'être on ne saurait rien ajouter, toute différence étant encore de l'être; ce sera un premier aperçu de la question de l'analogie; 2° que ces êtres sont soumis au changement, et que tout changement suppose, au sein de l'être qui change, une composition d'élément persistant et d'élément adventice; cette thèse qui domine toute la métaphysique, n'est généralement pas assez mise en relief; elle donne l'occasion d'examiner quatre grands systèmes : celui de Parménide- Spinoza qui réduit le changement à une pure apparence, et supprime l'élément adventice ; celui d'Iléraclite-Bergson qui absorbe tout dans le devenir, fait de lui la réalité unique, et supprime le substrat;
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celui de Démocrite-Descartes qui n'admet de nouveau que des relations et prétend expliquer tout par des différences dans le groupement des éléments et dans la distribution du mouvement ; enfin celui d'Aristote et des Scolastiques qui respecte l'interprétation du sens commun et admet la dualité des éléments dans l'être mobile ; — 3° que les êtres soumis au changement ne sont pas pour autant engagés dans une variabilité indéfinie, qui rendrait le monde inintelligible, mais que les individus, à travers leurs modifications, se montrent répartis en groupes spécifiques et génériques, hiérarchiquement ordonnés.
Ces préliminaires posés, il est aisé de tirer du fait évident qu'il y a des changements « superficiels », laissant l'être dans son espèce, la distinction entre la substance et les accidents. De ces deux éléments, l'accident est vraiment le seul mystérieux, celui dont on se demande si même il mérite le nom d'être, s'il est bien une entité. Aussi est-il opportun de traiter à son sujet, et réduite à ce cas seulement, l'analogie de l'être*. La thèse apologétique de la séparabilité des accidents trouve également en ce lieu une place naturelle. Puis on considérera successivement la substance et les divers accidents, en particulier la relation ; cette étude doit être faite brièvement, sans insister sur les applications spéciales qui relèvent plutôt de telle ou telle question de Philosopliie réelle ; il s'agit surtout ici de donner les simples notions qui jadis
I. Suarez fait ainsi. Il prouve au début de sa métaphysique l'unité imparfaite du concept d'être (Disp. n ), puis établit séparément son analogie à propos de Dieu (Disp. xxviii, S. 3) et à propos de l'accident (Disp.xxxn, S. 2).
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avaient été introduites dans le traité des catégories. En terminant cette première partie, il est bon de montrer que la question des causes intrinsèques des êtres n'a pas été épuisée : il faudra la reprendre à l'occasion des êtres corporels et examiner s'ils ne sont pas soumis à des changements profonds, « substantiels », et donc s'ils ne sont pas, dans leur substance même, composés, de deux principes, d'une matière première et d'une forme substantielle. Ce sera l'un des problèmes de la Cosmologie i.
La seconde partie étudie les causes extrinsèques des êtres. Le fait du changement pose en effet un second groupe de questions : qui en est l'auteur.^ quel en est le but.^ Les réponses amènent à considérer successivement la cause efficiente et la cause finale. La cause efficiente demanderait une étude plus ample qu'on ne la fait d'ordinaire ; un premier article pourrait traiter du principe de causalité : origine et valeur de la notion de cause, puis du principe lui-même, ses diverses formules, et, à leur occasion, les notions fort importantes de contingence et de nécessité, de participation et de plénitude, de dépendance dans l'être et d'absolue suffisance : on prépare là, et très immédiatement, les preuves de l'existence de Dieu, qui obligeront à reprendre, pour le traiter plus à fond, ce difficile et important sujet. Un second article indiquera, autant que le comporte une étude élémentaire,
I . A en croire M. J. Lemaire (L'objet de la Cosmologie, llevue néo-scolaslique 1912, p. 536sgig.), il conviendrait même d'attendre pour traiter la question de la constitution du corps, jusqu'à cette Métaphysique générale qui doit couronner toute la Philosophie, Et les motifs qu'il présente ne sont pas négligeables.
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la nature et les lois de la causalité; la grande loi est que la cause, en tant que cause, ne s'appauvrit pas, ne change pas : scandale pour notre esprit immergé dans la matière (la causalité matérielle est soumise à la loi de la réaction égale à l'action), mais vérité certaine pour qui ne veut pas supprimer l'apparition d'une entité nouvelle, qui caractérise toute causalité. — La cause finale offre moins de difficulté et a d'ailleurs une importance plus restreinte ; deux questions surtout sont à traiter : celle du principe de finalité, considéré comme principe analytique, démontrable a priori *, et celle de la nature de la causalité finale.
Il sera fort utile de donner en appendice à cette seconde partie, une vue synthétique des rapports de l'acte et de la puissance.
Comme il a été dit, l'autre moitié de la Métaphysique générale aborde des questions qui ne sont nullement nécessaires en Cosmologie et en Psychologie, qui sont fort délicates, fort abstraites, et que par suite on pourrait fort bien remettre à la fin de la Philosophie réelle. Ces questions forment deux groujjes, on aura donc deux parties encore. L'une traitera de certaines imperfections de la créature, qui ne prennent pour l'esprit toute leur signification, que quand on les rapproche des perfections correspondantes de l'Etre suprême. Ce sont encore des distinctions, qu'une analyse plus profonde trouve dans l'être engagé dans le devenir, distinctions sur la nature desquelles les philosophes disputent, réelles selon les uns, simple-
I. La preuve a posteriori, c'est-à-dire l'existence de la finalité dans le monde, établie par les faits, relève plutôt de la Cosmologie, ou de la Théologie naturelle.
ment conceptuelles selon les autres, en tous cas d'une nature plus mystérieuse que celles dont il a été question plus haut. La distinction entre le simple possible et l'être existant est bien, de l'aveu unanime, purement conceptuelle, ou, selon une autre terminologie, réelle négative, mais elle sert d'introduction à la célèbre distinction entre l'essence et l'existence au sein de l'être actuel*; puis viennent les deux distinctions entre nature et subsistance, entre nature et individuation. — L'autre groupe de questions, dernière des quatre parties de 1' « Ontologie », traite des attributs communs à tous les êtres, unité, vérité, bonté, auxquels on ajoute d'ordinaire la perfection et la beauté. L'étude complète et synthétique de ces propriétés se ferait, elle aussi, fort bien à propos de Dieu, et si on désirait les remettre à la Théologie naturelle, il suffirait de dire un mot de l'unité dans l'Introduction à la Philosophie réelle.
Une Ontologie qui serait organisée selon ce plan se prêterait donc aux deux méthodes possibles : il serait loisible au Professeur ou d'en expliquer les quatre parties avant d'aborder la Cosmologie, — ce serait lu
I. On dira peut-être que cette distinction intervient en Cosmologie, dans la question de la matière et de la forme : la distinction réelle offre un puissant moyen de sauvegarder l'unité du composé hylémorphique, en y admettant une seule existence. Soit ; mais alors on pourra ou bien traiter la question de la distinction entre essence et existence en cet endroit de la cosmologie, comme on a traité l'analogie de l'être à l'occasion de l'accident, ou bien réserver pour la métaphysique synthétique qui devrait couronner toute la Philosophie réelle, cet aspect de la théorie hylémorphique. En tous cas il est un prit)cipe pédagogique dont on ne devrait jamais se départir : ne pas traiter une question avant qu'on n'ait rencontré un fait qui la pose.